‹ La famille et le mariage chrétien [microforme]Chapitre 33 sur 41 · LES TRADITIONS SOCIALES · texte numérisé non relu

LES TRADITIONS SOCIALES

Toute proportion gardée, ce qui vient d'être dit de l’habitude, s’applique exactement aux traditions ; les traditions n'étant pas autre chose, comme on l’a remarqué plus haut, que des habitudes sociales,

Qu'il soit considéré dans sa vie individuelle, ou dans sa vie sociale, l’homme reste toujours l’homme : la nature humaine, avec ses lois fondamentales, ne change pas ; la société n’est qu’une extension de l'individu ; de même les lois s0ciales ne sont qu'ane extension des lois individuelles : la morale sociale est une extension de la morale individuelle.

Les traditions proprement dites, c’est-à-dire, les traditions actives, formées au prix d'efforts accumulés dans le même sens, par les générations successives : les traditions qui expriment le tempérament collectif d’une famille, d’une race, d’une nationalité : ces traditions reposent sur les assises mêmes de l’âme familiale ou de l’âme nationale. Or

cette âme familiale ou nationale, considérée ainsi foncièrement, ne saurait être mauvaise ni perverse. Sous ses erre: ments et ses déviations, il est toujours possible de retrouver la droiture fondamentale. Dans toutes les traditions proprement dites, on trouve un fonds de continuité avec les aspirations primordiales qui portent l'âme humaine vers le

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vrai, vers le beau, et vers le bien. C'est là, l'esprit, l'âme e des traditions.

En appeler aux traditions d'une famille, ou d’une nationalité, ce n'est donc pas simplement affirmer que cette famille ou cette nationalité doit continuer à penser, à agir, à vivre de telle ou telle manière, parce que ses ancêtres ont pensé, agi, vécu ainsi, Mais c'est dire que dans son passé, soit pris dans son ensemble, soit considéré à certaines époques décisives de sa vie, l'âme nationale, ou l'âme familiale a donné la vraie mesure de sa valeur, manifesté le cachet spécial, distinctif de son tempérament et de son caractère, Et c'est cela qu'il faut contin.er ou au: besoin, faire revivre. Il peut arriver que cette âme familiale ou nationale mette longtemps à se révéler à elle-même, à prendre conscience d’elle-même ; qu'elle laisse dévier la rectitude fondamentale de ses tendances natives; que pour redevenir elle-même elle doive renoncer à certaines doctrines, certains usages, certaines coutumes, pour: en adopter d’autres contraires, remonter même plusieurs siècles vers son passé.

Maïs une analyse attentive, même sous des errements séculaires peut découvrir encore le vrai sens, la vraie vita. lité de l’âme nationale ou collective. La ramener à ses tra.

” ditions, c'est donc simplement la ramener à elle-même, à ce qu’elle est dans son vrai fonds, et non seulement à ‘a surfacc.

| ; Naturellement, cette âme de la tradition, à l'instar de toit

| ce qui est humain, ne saurait exister ici-bas, en dehors :le de toute condition, de toute expression sensible. A cette âme, il faut un corps un élément qui l'incarne, pour ainsi parler. Et cet élément sensible ne fera qu'un tout, qu'un seul composé vivant, humain, avec l'âme de la tradition, à l'instar du composé qui résulte de l'union intime de l'âme et du corps.

Evidemment, cet organisme de la tradition pourra être très complexe, mais sans contredit, son élément principal celui qui exprimera le mieux, le tempérament national, c'est le langage sous toutes ses formes, littérature, arts, etc. Aussi doit-on affirmer en toute vérité, que la langue d‘an peuple est à l'âme, au génie, de ce peuple, ce que le corps humain est à l'âme individuelle, ce que la parole est à !a pensée. La langne traditionnelle est donc pour un penplo un des’ trésors auxquels il doit rester le plus inviclablemert #taché, surtout lorsque cette langue, avec sa valeur artistiqre, transmet tout un Passé de grandeur morale,

Pour un peuple, renoncer à sa langue, c’est donc pratiquement renoncer à son âme et à son génie propre. D'autre part il est extrêmement difficile et dangereux pour nn peuple que des siècles ont formé, de changer de tempérament, de s'adapter au caractère d’un autre peuple qui lui aussi a été formé par un travail séculaire, mais dans un sens différent. Aussi, renoncer à sa propre langue, c'est, pour un peuple, presque se vouer à une déchéance fatale. Et ce sereit un acte de barbarie que de vouloir enlever à un peuple, ce trésor de famille, qu'on appelle la langue maternelle.

La seule conclusion pratique que nous voulons tirer de ces développements, c'est que ; d’une part, les vraies traditions morales étant, par leur fonds, si intimement liées avec le meilleur de la nature bnmaine ; d'autre part les tradions familiales étant si intimement solidaires des traditions nationales et conséquemment du langage qui est leur expression sensible, les diverses nationalités fixées dans ce pays, tout en s’adaptant aux conditions de leur nouvelle patrie ; tout en se montrant d’une loyauté absolue à l'égard du gouvernement Canadien et du Bouvernement Britannique, ne sauraient renoncer à leur langue, et à leurs traditions nationales, sans un grave détriment pour leur avenir moral.

Question IV. — LA SOCIETE DOMESTIQUE.

Nous avons expliqué dans notre première partie ce que nous entendons par ‘‘société domestique'', soit au sens restreint de société quasi-familiale entre maîtres et domestiques, où personnes engagées au service de la famille — les serviteurs ou familiers, soit au sens plus large de société quasi-familiale entre patrons et ouvriers.

A vrai dire, cependant, le nom propre de cette société quasi-familiale entre maîtres ct serviteurs, patrons et ouvriers, c'est celui de société hérile; tandis que le nom de société domestique est plutôt générique servant à désigner la famille dans toute son étendue. Si nous employons ici le terme de société domestique, de préférence à celui de société hérile, c'est que celui-ci est beaucoup moins en usage, et que l'autre, au contraire, d'après son étymologie — domestici, familiers — indique parfaitement l'objet que nous avons en vue,

Or, tous ces familiers, domestiques ou serviteurs, etc., sont à la famille comme un complément nécessaire, utile, ou agréable. Ainsi, pour les travaux du ménage, pour l'entretien, la bonne tenue de la maison, pour le soin, la surveil. lance des enfants, etc., la mère de famille doit souvent avoir recours aux services de personnes étrangères. Il en est de même du père de famille qui ne suffit pas à lui seul, à la gérance de ses affaires. l

En partageant ainsi, les travaux, les soins du père ou de la mère de famille, ces serviteurs font en quelque sorte moralement partie de la famille elle-même ; ils entrent dans son intimité ; ils assument une partie de ses obligations, de ses intérêts, de ses responsabilités : ils sont appelés à jouer

un rôle important dans le but primordial de la famille : l'éducation des enfants.

Or de ce point de vue, les Maux qui menacent la famille, Proviennent surtout de l'uubli de ce principe que nous ve. nons dénoncer,

Trop souvent, Par exemple, la mère de famille cherche à se décharger des soins du ménage ou des enfants, pour jouir plus librement de la vie et des plaisirs du monde, Cé n'est pas de l'aide qu'elle demande, mais des esclaves auxquelles elle se contentera de dicter des conditions, de donner des ordres où le cœur, le tact, la condescendance, l'esprit maternel, en un mot la charité chrétienne, n'aura aucune part.

D'un autre côté, on ne peut trouver que très difficilement des jeunes filles qui consentent à s'engager au service d'une famille, et lorsqu'on en trouve, c'est à des conditions exorbitantes. Ces Personnes n'acceptent aucun travail pénible ; elles sont revéches à toute recornmandation, à toute direction, elles veulent conserver toute leur indépendance, avoir à elles toutes leurs soirées, recevoir on visiter qui il leur plaît, ne supportant aucune surveillance. Elles se considèrent comme des étrangères qui cherchent à gagner le plus d'argent possible afin de pouvoir porter de belles toilettes, toujours choisies d'après la dernière mode. Auprès des enfants dont elles doivent prendre soin, elles n'ont au- . cun sentiment de leur grave responsabilité.

Tout ce que nous venons de dire des rapports entre maitresses et servantes, s'applique également, et peut-être plus fréquemment encore, aux rapports qui existent entre le chef de famille et ses ouvriers ou serviteurs.

L'esprit chrétien, qui est un esprit d'union, de charité, de fraternité ne préside plus à ces relations. C’est pourquoi maitres et servitcurs, ma‘“resses et servantes, se considè. rent non seulement comn,. des étrangers, mais trop souvent

comme des ennemis dont le seul but est de s'exploiter mutuellement.

Au lieu de se représenter le but unique très élevé, qu'ils devraient poursuivre solidairement et qui les rapproche d'une façon très intime ; à la lumière duquel leurs tâches respectives, quoique différentes et inégales, acquièrent une sorte de consécration d'égalité, ils ne voient que les distances sociales qui les séparent. De là, l'orgueil, d'un côté ; et de l'autre, l'envie et’ la haine où gronde la révolte. Et ainsi, sur les cerveaux des serviteurs, les utopies égalitaires germent et se développent à l'envi, comme en un terrain abondamment préparé.

Pour compléter ces quelques réflexions, il nous faudrait considérer d'une manière plus spéciale, les rapports du patron avec ses ouvriers : rapports qui devraient constituer les liens d'une famille patronale, societé familiale ‘‘hérile’’. Mais, outre que cela ne concerne pas immédiatement lez intérêts de la famille proprement dite, les conditions économiques ont été profondément révolutionnées par les découvertes qui ont abouti à la grande industrie, et à la grande ex oitation agricole ; de sorte que c'est le problème extrémement difficile et complexe, de la question sociale qu'il faudrait aborder. Cela est en dehors des cadres de ce présent travail.

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