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LES HABITANTS

Habitant est synonyme de Canadien-français, et ce dernier nom signifie catholique, signifie indépendance et volonté de se faire respecter. Population gênante.

C'est nous qui avons créé ce titre, pour exprimer une situation nouvelle dans un pays nouveau. Il est intimement lié aux glorieuses annales d'une colonie dont les origines sont irréprochables, n'en déplaise aux autres nations. Nous n'avons pas voulu du nom de paysans. Celui-là est bon pour l'Europe. Que ceux qui veulent se mettre un bou let au pied le portent.

Sol canadien, terre chérie, Par des braves tu fus peuplé ; Ils cherchaient loin de leur patrie Une terre de liberté.

Voilà ce que le poëte a pu dire sans exagération.

Nous étions " habitants " il y a deux cent trentesix ans, alors que la Nouvelle-France ne renfermait pas trois cents personnes de race blanche ; nous étions " habitants " pour nous distinguer des fonctionnaires français, des interprètes, des marchands, de la classe d'hommes, en un mot, qui ne tenaient au pays que par le négoce ou l'administration, comme les Anglais aujourd'hui. La compagnie dite des Habitants, reconnue par Mazarin, en 1645, tailla du coup sa large part dans le monopole de la traite ; elle élit des syndics, elle se regarda— et il fallut le croire en haut lieu — comme

l'expression d'une communauté libre. Le patriotisme canadien germa de bonne heure parmi nous. On remarque qu'il n'a pas été compris ailleurs que chez les " habitants " durant tout le régime français, même du temps de Montcalm, cent vingt ans après Mazarin. A nous les habitants, la charge de défendre le pays, de le nourrir, à nous le privilège étrange de ne jamais désespérer de son sort ; à nous l'honneur des organisations paroissiales, cette force que toutes les colonies peuvent nous envier ; à nous la mission de fonder au milieu des forêts de ce pays barbare une nation civilisée qui subsistera malgré la conquête du sabre et instruira ses vainqueurs dans l'art de se gouverner.

Ces choses sont de l'histoire. Abrégeons.

C'est le fils de l'habitant qui exerce les professions libérales, qui va au parlement, qui construit des chemins de fer et des manufactures. Les habitants n'ont jamais été domestiques ou hommes de peine dans les faubourgs des grandes villes d'Europe.

Chez nous, chacun fait sa part de l'œuvre commune ; néanmoins nous sortons tous de l'habitant. Nous n'empruntons pas aux oiseaux de passage des plumes plus ou moins brillantes, mais qui ne sont que des plumes après tout. Ce qui nous caractérise c'est que nous sommes nous-mêmes et que nous savons d'où nous venons et où nous allons, (i)

Benjamin Sulte.

(1) "Minerve" du 23 février, 1881.

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