CINQUIÈME PARTIE
le ciel était d'une pureté limpide, les oiseaux chantaient sur les bourgeons tendres encore, l'aubépine commençait à blanchir sur la haie verdoyante, et les premières violettes poussaient déjà dans les gazons en fleurs.
On avait roulé le grand fauteuil sur la terrasse du château, à l'ombre des lilas roses dont les grappes gonflées de sève se disposaient à éclore.
Une jeune enfant avait -apporté, toute joyeuse, le petit tabouret pour les pieds de l'aïeule que deux serviteurs amenaient en la soutenant sous les bras.
Bientôt un charmant spectacle s'offrit aux regards : assise aux pieds de sa grand'mère, la petite fille fixa tout à coup sur elle ses yeux plus limpides que l'azur du ciel qu'ils semblaient refléter, et, grimpant sur les genoux qui l'avaient bercée, elle enlaça de ses petits bras le cou de l'octogénaire. Alors s'établit ce ravissant colloque :
— Pourquoi, grand'mère, vos cheveux sont-ils blancs, tandis que les miens sont si noirs ?
— Parce que, ma petite Jeanne, tu es au printemps de la vie, tandis que je suis à l'hiver de mes ans : il neige, vois-tu, en cette saison.
— D'où vient, bonne maman, que vous avez des plis au visage ? Je n'en ai aucun, moi, ni petite mère non plus !
— Mon enfant, au printemps tout est gai, tout sourit. Mais pendant l'hiver, le froid trace des sillons sur l'écorce des arbres, ; c'est ainsi que les ans • ont creusé les rides sur le front de ta grand'mère...
— Pourquoi donc, bonne maman, branlez-vous
toujours la tête ? On croirait que vous dites tantôt : Oui ! et tantôt: Non!
— Chère enfant ! le vent du ciel m'ébranle sanscesse. Sais-tu que j'ai quatre-vingts ans et que je ne tiens plus ici-bas? Tantôt je dis : Non ! je ne veux pas que mon exil se prolonge davantage, et tantôt je dis : Mon Dieu ! que votre volonté soit faite et non la mienne !...
— Grand'mère, pourquoi vos yeux sont-ils entourés d'un cercle noir ?
— Ma fille, c'est parce que j'ai souvent pleuré... Tu ne sais pas, toi, que l'eau creuse les rochers les plus durs...
— Pourquoi, bonne maman, vous courbez-vous ainsi vers la terre ?
— C'est afin de mieux voir la place que j'occuperai bientôt, mon enfant.
— Que dites-vous donc tout bas en vous signant, grand'mère ? ♦
— Ma fille, je prie Dieu chaque jour pour toi.
— Moi aussi, je prie chaque jour pour vous...
— C'est précisément là que nous nous rencontrons, mon enfant !
En ce moment, les sons de la cloche du hameau tintaient V Angélus du jour. L'enfant et la grand'mère firent ensemble le signe de la croix, et, des deux extrémités de la vie, une môme prière qui saluait la Vierge monta vers le Père qui est aux cieux. (L'Ecole et la Famille.)