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XXXII RAPPORT DU CONGRES CATHOLIQUE

Vû que la coutume de Livres ou Registres des familles contribuerait beaucoup à changer cet état de choses ;

Le Congrès catholique émet le vœu :

Que tous les catholiques soient invités à se procurer et à tenir des livres de famille ;

Que les associations qui ont pris part au Congrès soient chargées de propager l'idée des Livres ou Registres de famille par des conférences et par la voie des journaux;

Que les membres du Congrès catholique donnent les premiers l'exemple, se procurent, ou fassent faire de ces registres de famille et les tiennent régulièrement ;

Que notre Clergé, en général, soit prié de faire connaître et répandre l'excellente coutume de nos ancêtres d'avoir des registres du foyer ;

Que le Congrès catholique de Québec recommande tout spécialement les ouvrages de M. Charles de Ribbe sur la famille, le foyer domestique et les registres privés, et souhaite que nos libraires se hâtent de s'en approvisionner pour la demande de nos familles canadiennes.

Rapporteur du Bureau

Victor Livernois.

Québec, 20 Juin, 1880.

Conférences à l'Ecole Normale Jacques-Cartier

Première Conférence ou Introduction.

30 janvier, 1880.

Monsieur le Président, Messieurs,

Permettez-moi, avant d'entrer dans le sujet que je dois traiter aujourd'hui devant vous, de vous lire les lignes suivantes que j'adressais, le 12 décembre 1877, à un jeune homme auquel m'attachent les liens deux fois chers de la nature et de l'amitié. Ces pages, écrites dans l'intimité du cœur à cœur, seront encore ici en famille, puisque c'est à des confrères dans l'enseignement que j'aurai l'honneur et le plaisir de les faire entendre. Elles me serviront & introduction aux idées plus élevées que je me propose de développer dans cette conférence.

Les voici avec l'abandon et le sans-gêne amical aves lesquels elles furent écrites, il y a deux ans :r

" Petite Causerie sur la Famille.

Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient longs sur la terre que le Seigneur ton Dieu t'a donnée.'' Exod. xx, 12.,

Mon cher Denis,

Trois amours s'imposent au cœur de l'homme avant tous les autres amours : la Religion, la Patrie, la Famille.

Ces trois amours ont été chantés sur tous les tons, depuis les versets inspirés de Moïse jusqu'aux plus humbles essais de la muse contemporaine. Ils remplissent le ciel et la terre.

Passant les deux premiers sous silence, je veux aujourd'hui, anniversaire de ma naissance, me donner le plaisir de causer cœur à cœur avec toi du troisième, qui est la famille.

La famille ! C'est le mot le plus doux à nommer, môme pour ceux qui, comme nous, ne firent qu'en effleurer les douceurs, car ce mot exprime l'amour dans ce qu'il a de plus fort, de plus tendre et de plus gracieux. Il nous présente tour à tour la virile affection d'un père, l'ineffable tendresse d'une mère et les sourires enjoués des petits frères et des petites sœurs : panorama enchanté qui passe devant nos regards sans jamais les fatiguer !

Quand ce mot frappe l'oreille de l'homme, il fait sur son cœur, fût-il formé du triple airain dont parle Horace, une impression qui l'attendrit malgré lui : on ne résiste pas à l'éloquence de Tamour.

Mais l'amour se paye par l'amour.

Que demande de nous l'auteur de nos jours, s'il vit encore, ou son souvenir, s'il n'est plus, pour nous avoir légué par son honnêteté un nom hono- .rable, par ses sueurs le pain de nos jeunes années, par son exemple l'amour du bien et de la vertu ? Il demande de nous quatre choses : lo. de le faire revivre dans notre personne et dans nos enfants ; 2o. de maintenir, et d'agrandir autant qu'il est en notre pouvoir, l'honneur de son nom ; 3o. de con-

server le bien qu'il nous a acquis par ses sueurs, et 4o. de pratiquer les bons exemples qu'il nous a légués comme son plus précieux héritage.

Que demande de nous la mère tendre, dont l'amour nous a enfantés à la double vie matérielle et morale, pour les craintes, les larmes, les veilles, les prières et les caresses dont elle a entouré notre berceau ? pour la vigilance avec laquelle elle a surveillé nos premiers pas dans la vie ? pour le dévouement avec lequel elle nous a préparé l'avenir, et pour l'inépuisable tendresse de son cœur ?

Elle demande beaucoup moins qu'elle n'a donné, car sa vie tout entière est la preuve de cette parole de l'Evangile : " il est plus doux de donner que de recevoir." Mot sublime que le cœur de la plus humble femme, pourvu que cette femme soit mère, comprend mieux que le génie d'un Bossuet t

Mais parce qu'elle demande peu, n'est-ce pas une raison pour lui donner beaucoup ? n'est-ce pas une raison pour que, dans cette lutte du cœur, l'amour filial tâche au moins de n'être pas trop inférieur à l'amour maternel ?

Au souvenir de ce que nos mères ont été pour nous, n'eussent-elles fait que nous donner le jour et mourir, nous n'avons que ce mot à répéter : abyssus abyssum invocat ; l'abîme de l'amour appelle l'abîme de la reconnaissance. Le premier de ces abîmes est l'océan, l'autre n'est qu'un fleuve. Que ce fleuve du moins, docile à sa pente naturelle, roule toujours avec amour ses ondes limpides clans le sein de l'océan, et l'on pourra lui appliquer ces mots de

l'Ecriture : Le cours rapide du fleuve réjouit la Cité

Je voudrais me donner le plaisir de parler longuement avec toi, mon cher Denis, de ces frères affectueux qui souffrirent de nos douleurs et qui furent heureux de nos joies ; de ces sœurs si bonnes et si aimantes dont l'affection et la gaieté semèrent tant de jolies fleurs sur l'âpre sentier de notre vie ; de ces tantes et de ces oncles bienfaisants qui nous firent en partie ce que nous sommes, et du bonheur que nous donne au foyer de la famille l'épouse aimante et fidèle qui rend nos joies plus douces et nos larmes moins amères ; mais en traitant ces sujets, même à vol d'oiseau, j'étendrais les limites de cette causerie trop au-delà des bornes que je me suis prescrites ; c'est pourquoi j'aborde à l'instant le côté pratique de ces réflexions.

Mon cher Denis, que devons-nous faire pour notre famille en retour de ce qu'elle a fait pour nous ?

Nous devons d'abord Yaimer et l'honorer ; nous devons ensuite la faire aimer et la faire honorer, au moins par nos enfants et par nos amis, si le ciel nous a refusé le talent qui sauve de l'oubli, ou le génie qui dispense la gloire. Mettons-nous donc a l'œuvre dans la mesure de nos forces, avec cette bonne volonté qui centuple le talent, et qui souvent conquiert le succès, quand elle est le fruit de l'amour, et qu'elle s'appuie sur la constance. Les exemples, sous ce rapport, ne nous font point défaut : nous n'avons qu'à ouvrir l'histoire pour les voir appa-

C'est Tacite qui, après avoir buriné pour la posté-

rite les u Annales romaines,"qui lui ont mérité d'être appelé le prince des historiens, prend plaisir à écrire la vie de Julius Agricola, son beau-père. Voici ce qu'il nous dit de la mère et des études de cet illustre romain : u Sa mère Julia Procilla fut une dame d'une vertu exemplaire. Elevé sous ses yeux et sous les ailes de sa tendresse maternelle, il cultiva, dès ses premières années, les beaux-arts et les exercices des personnes de condition. Mais, outre la bonté de son naturel, ce qui le détourna davantage des se ductions de la jeunesse, fut le lieu qu'on choisit pour ses études ; car la ville de Marseille joint à la politesse des Grecs l'économie des provinces. Je lui ai ouï dire plusieurs fois qu'il était porté à l'étude de la philosophie au-delà des mouvements de son âge. Cet esprit sublime se laissait emporter à l'amour des Lettres et de la gloire avec plus de passion que de sagesse ; mais la prudence de sa mère sut modérer adroitement cette ardeur. Il sut alors, ce qui est très-difficile, se prescrire des bornes dans l'étude de la philosophie."

J'ai connu, et je connais encore des étudiants en philosophie un peu moins ardents à l'étude de la sagesse /... Et cependant, quel siècle a plus besoin de philosophie que le nôtre ?

Chateaubriand, que Lacordaire appelle dans ses Conférences " le prince de la littérature française et chrétienne au 19e siècle," — place d'honneur à laquelle d'éminents critiques veulent encore faire asseoir Joseph de Maistre et Louis Veuillot, — l'illustre Chateaubriand a écrit sur les premières années de sa vie des pages ravissantes tout impré-

gnées de l'âme de sa mère, pages que je relis toujours avec un charme qui ne sait pas tarir.

Je me fais le plaisir de te citer les suivantes qui ne manqueront pas, j'en suis sûr, d'éveiller un écho sympathique dans ton cœur de Canadien-français.

" La cathédrale de Saint-Malo, placée au centre de la ville, est grande, sombre et religieuse, et la multitude des autels, des saints et des chapelles la rend extrêmement dévote.

" Deux couvents de filles, dont l'un collé aux remparts avait vue sur la mer, un couvent de cordeliers et un autre de bénédictins, l'église d'un trèsbel hôpital appelé Saint-Sauveur, quelques petites chapelles isolées où les matelots accomplissaient des vœux après des naufrages, composaient les édifices religieux de la ville. Il y en avait d'autres dans un faubourg charmant, appelé Saint-Servan, situé en terre ferme, entre le fort marchand et le fort militaire, à l'embouchure de la Rance. Aux fêtes de Noël, de Pâques et de la Saint-Jean, on me conduisait avec mes sœurs à ces diverses églises. Quelquefois c'était le couvent des ursulines, bâti sous les murs de la ville au bord de la mer. Mon oreille était frappée par les douces voix de quelques femmes invisibles dont les paisibles cantiques se mêlaient aux mugissements des vagues, pour louer Celui qui creusa le gouffre des mers et l'abîme du cœur de l'homme ; le plus souvent on nous conduisait à la cathédrale. Lorsque dans l'hiver, à l'heure du salut, la basilique était remplie d'une foule immense, que les autels étaient illuminés de toutes parts, qu'on voyait de vieux matelots à genoux, déjeunes femmes

et des enfants tenant de petites bougies pour éclairer leur livre de prières, que la multitude, au moment de la bénédiction, chantait en cœur le Tantum ergo, que dans l'intervalle de ces chants on entendait le vent de la mer et les tempêtes de Noël ébranlant les vitraux de l'église, j'éprouvais, tout enfant que j'étais, un sentiment extraordinaire de religion. Ce que je ne vois aujourd'hui que par les yeux de la foi, je le voyais comme une réalité, Dieu descendant sur l'autel au son de la cloche sacrée, les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux i l'Eternel. Je courbais mon front. — Hélas ! il n'était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent quelquefois si lourdement sur nous, qu'on est tenté ce ne plus relever la tête lorsqu'on l'a inclinée aux pieds des autels.

" Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait fortifié contre la nuit et les orages, tandis que tel autre entrait au port en se dirigeant sur le dôme de l'église, car le clocher de la cathédrale de Saint- Malo est placé de manière qu'il sert de relèvement aux pilotes pour se diriger à travers les passes dangereuses de la rade. C'est ainsi que la religion et les périls étaient continuellement en présence sur mon écueil paternel, et que leur double image se présentait inséparable à ma pensée.

M Voué à la sainte Vierge, on avait eu soin de me faire connaître et aimer ma protectrice. Son image était placée au chevet de mon lit et je la retrouvais partout dans les ex-voto et dans les chapelles. La première chose que j'ai su par cœur, c'est un cantique de matelots commençant ainsi :

Je/nets ma confiance, Vierge, en votre secours, Servez-moi de défense, Prenez soin de mes jours. Et quand ma dernière heure Viendra fixer mon sort, Obtenez que je meure De la plus sainte mort !

" J'ai entendu depuis chanter ce cantique sur la mer dans un naufrage où je me trouvais moi-mêms engagé ; telles sont les impressions de l'enfance qua je répète encore ces rîmes naïves avec plus de plaisir que les plus beaux vers d'Homère, et qu'une Vierge gothique vêtue d'une robe de soie bleue, garnie d'une dentelle d'argent, m'inspire plus de dévotion que la plus belle Vierge de Raphaël."

Ecoutons-le maintenant parler de sa premièie communion :

u Je parus à cette cérémonie touchante et sublime, dont j'ai vainement essayé de tracer le tableau dans le Génie du christianisme. J'approchai de la sainte table avec une telle ferveur que je ne voyais rien autour de moi Je sais parfaitement ce que c'est que la foi par ce que je sentis alors. La présence réelle dans le saint sacrement m'était aussi sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans. Je tremblais de respect, et la seule chose matérielle qui m'occupât était la crainte de profaner le pain sacré en le laissant toucher à mon palais comme une autre nourriture. Je conçus conere le courage des martyrs ; car j'aurais pu dans

ce moment confesser la foi au milieu des plus cruels supplices. J'aime aujourd'hui à me rappeler ces saintes félicités qui précédèrent de bien peu d'instants dans mon âme les tribulations du monde."

Ces beaux sentiments s'altéreront un jour, hélas! sous le souffle des passions mauvaises ; mais après les orages de la jeunesse, le souvenir de la tendresse maternelle les ramènera dans ce cœur pour le purifier et lui inspirer l'immortel Génie du christianisme, l'un des plus beaux livres que les hommes aient écrit, et celui, peut-être, qui a été lu avec le plus d'enthousiasme.

J'ai nommé Lamartine, ce poëte harmonieux dont on a dit :

" Chateaubriand a illuminé l'autel ; Lamartine y a prié."

Tous ceux qui ont lu les " Confidences " savent par cœur la belle page où Madame de Lamartine dit à son fils encore adolescent :

" Fais comme moi : donne un miroir à la vie. Donne une heure à l'enregistrement de tes impressions, à l'examen silencieux de ta conscience. Il est bon de penser le jour, avant de faire tel ou tel acte : " J'aurai à en rougir,ce soir,devant moi-même, en l'écrivant. " Il est doux aussi de fixer les joies qui nous échappent, ou les larmes qui tombent de nos yeux, pour les retrouver, quelques années après, sur ces pages, et pour se dire : " Voilà donc de quoi j'ai été heureux ; voilà donc de quoi j'ai pleuré." Cela apprend l'instabilité des sentiments et des choses ; cela fait apprécier les jouissances et les peines, non pas à leur prix du moment qui nous

trompe, mais au prix de l'éternité qui seule ne nous trompe pas. "

Mon cher Denis, essayons d'imiter ces illustres exemples : il est beau de marcher, même de loin, dans la voie tracée par les nobles cœurs et les hautes intelligences de l'humanité.

Faisons deux cahiers.

Que le premier soit le brouillon où nous enfermions, dans le repos du soir, le volage essaim des idées et des sentiments éclos, pendant la journée, dans le tourbillon des affaires, car le bruit, — celui de l'atelier comme celui de la classe, — n'empêche pas l'esprit de penser, la mémoire de se souvenir et le cœur de battre, pas plus que les vents de l'hiver n'enchaînent sous leur manteau de glace les flots de notre grand fleuve dans leur course à l'Océan.

Que ce brouillon soit encore et surtout le moule où nous jetions, avant de leur donner le dernier lustre, les traditions de la famille et nos propres souvenirs.

Que le second de ces cahiers soit formé d'un papier capable de résister longtemps aux ravages des années. Qu'il soit volumineux sans manquer d'élégance, et qu'il soit solidement et, s'il est possible, richement relié, car il devra renfermer dans ses pages, comme dans une arche sainte, l'or pur contenu en substance dans le premier cahier, cet or de bon aloi qu'un travail consciencieux aura dégagé des impuretés de l'alliage et des scories du minerai.

Quand ces deux cahiers seront prêts, nous aurons fait le premier pas, qui est d'ordinaire celui qui

coûte le plus ; les autres suivront ensuite sans effort et tout naturellement. Osons seulement commencer : Audaces fortunajuvat, la fortune seconde les cœurs vaillants ; u Oser ! voilà la condition de •tout," a dit Ernest Hello.

La matière est aussi abondante qu'elle est agréable : c'est une mine qui ne demande qu'une main laborieuse pour prodiguer ses trésors. Quels sujets variés de composition s'bfïrent à notre choix ! quels souvenirs ! quels tableaux ! quelle poésie ! u Au foyer de la plus humble famille il y a tout un poëme, " a dit Lamartine... C'est d'abord la vieille maison paternelle qui nous a vus naître, et qui nous a vus grandir dans la chaude atmosphère de la famille ; c'est la rivière, toute parsemée d'iles verdoyantes, sur les bords de laquelle notre enfance a pris ses joyeux ébats, et qui nous a bercés tant de fois dans nos légers canots sur ses ondes diaphanes où la lune et les étoiles semblaient prendre plaisir à se mirer ; ce sont les grands ormes qui ont ombragé notre berceau de leur épais feuillage ; la vieille église où nous avons reçu le titre d'enfant de Dieu ; la messe de minuit avec la musique des anges, le chant des bergers et le petit Jésus de la crèche ; la maison d'école où nous avons murmuré les premières lettres de l'alphabet ; l'époque de notre première communion, celle de notre entrée au collège ou, à l'académie, de notre début dans le monde, de notre mariage, de la naissance de notre premier-né, sans oublier celle des autres, et mille autres événements joyeux ou mélancoliques, dont la vie se compose, et dont nous aimons à fixer le souvenir.

Hâtons-nous d'écrire toutes ces chères et poétiques réminiscences, car il est écrit : \erba volant, scripta marient, les paroles s'envolent, mais les écrits demeurent. Oui, les écrits demeurent dans le sanctuaire de la famille pour porter jusqu'à nos derniers descendants les noms de nos pères et les nôtres, ainsi que les touchants souvenirs et les graves enseignements du passé.

Ici l'histoire nous présente un beau modèle; je veux l'évoquer en finissant.

En revenant de son premier voyage du Nouveau Monde, Colomb fut assailli par une terrible tempête. Ses trois vaisseaux furent séparés les uns des autres, et emportés tous les trois dans une direction contraire. Croyant sa dernière heure arrivée, le grand homme écrivit sur un parchemin le récit abrégé de ses lointaines excursions, le mit dans un tonneau enduit de bitume et le jeta dans les flots, dans l'espérance qu'il aborderait un jour à quelque plage habitée, et qu'ainsi le monde profiterait de sa découverte.

L'Océan, cependant, se calma, et Colomb put apprendre lui-même à l'Europe étonnée le résultat de son voyage.

Imitons ce grand homme. Avant que la mort, ce gouffre où tout mortel doit faire naufrage, nous ait engloutis dans ses abîmes et séparés sans retour, confions au papier le récit de notre vie, quelque humble qu'elle soit ; laissons-le descendre ensuite le cours du temps, dans l'espérance qu'il ne sera pas sans intérêt et sans profit pour ceux qui nous devront l'existence, et nous aurons fait notre

devoir, chose plus méritoire que de découvrir un monde, et nous aurons vécu deux fois.

Maintenant, mon cher Denis, permets-moi d'adresser la parole à ton chérubin, ce cher enfant sur qui se concentrent ton amour dans le présent et ton ambition dans l'avenir.

— Mon cher petit Isidore, tu es bien jeune encore, puisque tu comptes trois saisons à peine ; mais tu grandiras, j'espère, et-, pour ne pas faire mentir les belles espérances que je me plais à former sur ton avenir avec tes chers parents, tu deviendras un beau jeune homme, intelligent, noble et vertueux ; et tu feras revivre à ton tour dans une .vie sans reproche le nom sans tache que t'a légué ton père.

Cher enfant, hâte-toi de devenir un homme, pour que ton oncle qui t'écrit ces lignes avec celles qu'il vient d'adresser à l'auteur de tes jours, puisse te voir dans l'épanouissement de ta force et de ta beauté, avant que la mort ferme ces yeux qu'il attache avec tant de complaisance sur ta joue vermeille et sur ton front candide !

Esto vir ! sois un homme ; et si un jour, cher enfant, tes regards tombent sur ces pages tracées par mon cœur, mets en pratique les conseils qu'elles renferment. Tu réjouiras mes cheveux blancs, si je vis encore ; et du fond de ma tombe, si je ne suis plus, ma cendre frémira de bonheur : ma vie n'aura pas été tout à fait inutile."

12 Décembre, 1877.

Le Livre de Famille par Charles de Ribbe.

Merci, Messieurs, pour la bienveillante attention avec laquelle vous avez écouté la confidence que je viens de vous lire ; merci pour la condescendance avec laquelle vous vous êtes assis à l'humble foyer de ma famille. Montons maintenant sur un théâtre plus élevé, pour voir dans la lumière d'un horizon plus large, non plus une famille, mais la famille.

Ce sujet, grand comme le monde et beau comme l'espérance, a été travaillé dans tous les temps avec une sorte d'émulation par les plus grands écrivains.

Parmi ceux qui l'ont traité dans "notre siècle, avec le plus de talent, d'étendue et d'originalité, Mgr Gaume, Mgr Dupanloup et M. Le Play brillent au premier rang.

Voici comment le Père Ventura, autre lumière de notre siècle, apprécie u L'Histoire de la famille " par Mgr Gaume. " Cette histoire, dit l'illustre Théatin, est l'un des plus graves, des plus importants et des plus utiles ouvrages qui ont paru dans ce siècle. C'est un ouvrage parfait et le plus propre à faire connaître la nécessité, l'importance du catholicisme dans ses rapports avec la perfection de la famille, avec la civilisation et le bonheur de l'Etat. C'est pour nous le livre de famille par excellence, digne, après l'Ecriture Sainte et le catéchisme, d'occuper la première place dans une bibliothèque de famille." (1)

(1) " La femme Catholique " par le R. P. Ventura.

L'illustre évêque d'Orléans, personne ne l'ignore, a écrit sur la famille et sur les grandes questions qui s'y rattachent des pages qui l'ont fait surnommer à juste titre " le Fénelon du 19e siècle, " et M. Le Play, dans son " Organisation du travail," sa u Réforme sociale en France, " son ""Organisation delà famille" et sa u Constitution de l'Angleterre," — chefs-d'œuvre où la science d'observation marche de pair avec l'art de bien dire, — se place au niveau des Montesquieu, des Smith et des Rossi, quand il ne les surpasse pas.

Les écrits de ces trois hommes éminents forment l'arsenal où les éducateurs de la jeunesse, les moralistes et les hommes d'état vont chercher des armes quand il veulent combattre les ennemis de la morale et du bien public. Ils devraient être le manuel des instituteurs et le bréviaire de ceux qui président aux destinées des peuples.

Pour compléter le quadrilatère, un écrivain de la même famille vient de se placer à côté de ces grands noms. C'est M. Charles de Ribbe.

Voici comment je fis la connaissance de cet écrivain, qui est devenu un de mes amis de cœur et d'âme ; car depuis trente ans que je lis, je n'ai rencontré aucune intelligence et aucun caractère qui m'aient plus agréablement et plus profondément intéressé.

C'était le 23 Juin, 1879, veille de notre Fête nationale. Poussé par ma passion pour les livres, j'étais entré, après ma classe, dans la librairie de Messieurs Beauchemin et Valois. En examinant les nouvelles publications fraîchement

arrivées de France, mes yeux tombèrent sur un modeste in-1 8, ayant pour titre : aLe livre de famille par Charles de Ribbe." Vous devinez l'agréable surprise que dut me procurer la découverte d'un pareil livre. D'une main impatiente et d'un regard avide j'en feuilletai les pages ; puis, ce premier sentiment de curiosité satisfait, je l'emportai bien vite dans mon cabinet d'étude où je me donnai la jouissance de faire sa connaissance d'une manière intime.

Pour payer un peu M. de Ribbe des heures délicieuses qu'il m'a procurées, et lui donner un àcompte sur la dette de reconnaissance que je lui dois, je vais essayer de vous faire connaître, Messieurs, autant que mon faible talent peut me le permettre, l'idée patriotique qui a été l'âme de ses études et de ses travaux sur la famille. Mais auparavant, veuillez écouter, Messieurs, l'appréciation que la bibliographie fait de cet auteur et de ses ouvrages :

" Les livres de M. Charles de Ribbe sur la famille n'ont plus besoin qu'on en signale l'intérêt, et plusieurs éditions qui s'en sont écoulées témoignent des sympathies qu'ils inspirent. Jusqu'ici l'histoire ne s'attachait guère qu'à la relation des grands événements de la vie publique ; elle enregistrait les batailles et les traités, ainsi que les faits généraux ; mais elle ne descendait pas aux détails de la vie intime, de la vie réelle, et elle ne nous faisait pas connaître le fond des mœurs et des institutions. M. de Ribbe l'a forcée à s'asseoir au foyer domestique : c'est une entreprise originale et féconde en résultats.

En creusant jusqu'aux sources, M. de Ribbe a

découvert un filon vierge et des plus riches, celui ■des Livres de raison. Il s'est servi de la méthode d'observation qui a fait d'un de nos illustres contemporains, M. Le Play, le restaurateur de la science sociale ; et il a pu reconstituer, à l'aide de ces textes précieux, l'économie de nos meilleures traditions domestiques.

Son œuvre ne devait pas s'arrêter là. A la théorie il importait de donner une conclusion pratique ; après avoir montré ce qui a été fait dans le passé, il y avait à dire ce qu'il faut faire dans le présent, et comment il faut le faire.

Beaucoup ont été frappés de l'utilité, de la nécessité même de revenir à une coutume si excellente ; mais, faute d'une méthode, ils ont été arrêtés dès les premiers pas.

M. de Ribbe, répondant à de nombreuses demandes qui lui ont été adressées, vient aujourd'hui leur offrir avec cette méthode un cadre tout tracé, un plan, un programme, une sorte de manuel et de formulaire. Tel est le but du u Livre de famille." On trouvera là la substance et, pour ainsi dire, la moelle de ce que la pratique ancienne nous a laissé de meilleur, et aussi un code domestique en action, dont les articles sont éclairés par des exemples empruntés aux diverses conditions sociales et professionnelles. L'ouvrage n'a pas été écrit pour une catégorie de familles ; il s'adresse à toutes, et le format populaire de l'in-18, dans lequel il est publié, permettra de le répandre avec un égal profit pour les parents et pour les enfants.

Au " Livre de famille " est joint un " Livre de

raison, " qui rendra facile et attrayante même la mise en pratique des préceptes. Sur les pages blanches d'un beau et solide papier de fil s'inscriront les faits, les dates, les détails, les conseils dont le recueil doit former le trésor des actes et souvenirs domestiques. Une reliure soignée recommandera à l'esprit de conservation des successeurs le dépôt qui lui a été confié. Des exemplaires plus ornés permettront au " Livre de raison " de prendre place dans les corbeilles de mariage.

En tête du registre est un titre imprimé au-dessous duquel seront marqués : lo. le nom de la famille ; 2o. le jour, le mois et l'année où a été commencé la rédaction du " Livre. " 3o. les nom et prénoms de l'auteur.

Suit l'indication des chapitres à ouvrir.

C'est d'abord le Préambule du Livre de raison ; viennent ensuite les-Photographies de famille et les dates des anniversaires, puis les grandes divisions, dont la première traite de Y histoire de la famille ; la seconde, du journal du ménage, et la troisième, du Testament et des Conseils aux enfants."

Messieurs, je viens de dérouler devant vous le plan d'un édifice aux fortes assises et aux élégantes proportions. Mais ce ne serait laque la surface de mon travail, et je n'aurais éveillé votre curiosité que pour mieux la tromper ensuite, si, après vous avoir montré l'extérieur de cet édifice, j'oubliais de vous initier aux beautés qui en décorent l'intérieur-

Entrons donc dans ce charmant intérieur, où

nous allons entendre la sympathique et lumineuse parole de M. de Ribbe lui-même. Mais, pour ne pas lasser, en passant par ma bouche, la patience de ses auditeurs, cette parole sera rapide et concise : elle ne touchera, par conséquent qu'au sommet des choses, et laissera de côté, pour des hôtes moins pressés, les détails secondaires. Si, de temps à autre, je me permets de l'interrompre, ce ne sera que pour traiter les sujets qui nous concernent comme Canadiens, et que j'ai indiqués dans ma Préface.

L'introduction renferme trois sections. La 1ère, trace V origine ; la 2ème. expose la nécessité, et la 3e. prêche le rétablissement des " Livres de famille ".

Un mot sur chacune d'elles.

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