‹ La famille et ses traditionsChapitre 24 sur 235 · I. ORIGINE DES LIVRES DE FAMILLE OU DE RAISON · texte numérisé non relu

I. ORIGINE DES LIVRES DE FAMILLE OU DE RAISON

Au 16e. siècle, les familles les plus chrétiennes, les plus recommandables, les mieux ordonnées, celles, en un mot, qui ont fait la France, avaient pour la plupart une coutume qui prouve combien sérieuse et pratique était la direction de leur vie.

Sous le nom de " Livres de raison ", elles tenaient des livres domestiques qui étaient pour elles autant de trésors de souvenirs, en même temps que des garanties de bonne administration.

" Raison " vient du mot latin ratio, qui signifie à la fois " sens, jugement, doctrine, méthode, compte d'affaires ".

Le livre de raison n'avait été dès l'origine qu'un modeste livre de comptes ; mais, lors même qu'il se réduisait à ces proportions, il empruntait à

l'esprit qui l'inspirait un intérêt très-supérieur à celui que peut offrir la sèche mention de détails d'affaires. Il devenait alors le dépositaire et le gardien de la tradition domestique.

Son caractère propre, quand il était bien tenu, était de résumer en quelques traits, et avec simplicité tout ce qui moralement et matériellement constituait la famille et le foyer. Sur ses pages on inscrivait la généalogie des ancêtres, la biographie des parents, les naissances, mariages et décès, les principaux événements du ménage, l'accroissement de ce ménage, c'est-à-dire l'emploi de l'épargne, l'inventaire des biens, les derniers conseils laisses, aux enfants.

Le livre de raison, tel que nous venons de le définir, était l'œuvre du père : c'était un des attributs naturels du chef de maison. A la mort de ce dernier, il était continué par la mère survivante jusqu'à ce que l'aîné des fils, parvenu à l'âge de majorité et marié, fût en état de prendre en main la direction des affaires.

Mais pourquoi écrire des avis sur les feuillets d'un registre lorsqu'on les a déjà exprimés et répétés souvent de vive voix? Les parents en donnent les motifs : '; Ces avis, disent-ils, ont et auront plus de valeur par cela seul qu'ils sont écrits." Et du reste, c'est le moyen de faire qu ils ne soient jamais oubliés et qu'ils produisent une impression durable.

Les parents invitent formellement leurs enfants à les lire, non pas une seule fois, mais souvent. "Mon fils, disait un de ces parents modèles, je te

conjure de lire et de relire les avis que je te laisse dans ce livre de raison de la famille. C'est là que tu me trouveras toujours ; c'est là que je vis encore pour toi, et tu n'auras pas perdu ton père tant que tu conserveras mes avis."

Cette coutume est si bien assise, elle est tellement dans les mœurs, que des oncles sans enfants s'imposent le devoir de tenir de semblables registres, surtout en ce qui concerne la généalogie et l'origine des propriétés, pour celui de leurs neveux qui doit leur succéder. Des prêtres, pleins de l'esprit qui relie le sacerdoce à la société civile, se livrent au même travail pour l'héritier de leur nom et de leur sang.

Toute famille qui se respecte, a ou doit tendre à avoir une histoire, et elle se dirige dans ce but. Cette assertion, qui n'est pas gratuite, fait penser à celle de M. Laurentie : " Un peuple qui ne respecte pas les souvenirs de la famille, ne mérite pas d'avoir une histoire. "

Le livre de raison était le gardien de cette histoire. Par lui les générations se succédaient, en ajoutant sans cesse au trésor de vérités pratiques déjà amassé par leurs devanciers. Les volumes où se conservait ce trésor finissaient par former de très-précieuses collections ; et c'est ainsi que sous l'égide des deux grands respects, celui de Dieu et celui du père, grâce encore à l'attachement dont était l'objet la maison paternelle, des familles souvent modestes ont pu, par la seule puissance des mœurs, se perpétuer pendant plusieurs siècles clans le même pays et avec les mêmes vertus.

Page 1