DEUXIÈME PARTIE H
lamentables désordres, et ces désordres mêmes ont mieux fait sentir à une élite, chaque jour plus nombreuse, de chefs d'industrie l'urgence de venir à la mise en pratique du grand principe de la responsabilité. Ils ont senti qu'ils ne pouvaient se désintéresser du sort de leurs ouvriers ; l'idée de la paternité a repris ses droits, et les institutions les plus utiles à la moralité, à la dignité, au bienêtre des collaborateurs et auxiliaires de leurs travaux, forment aujourd'hui tout un sujet d'études pour le moraliste comme pour l'économiste. Crèches, salles d'asile, écoles, sociétés de secours mutuels, caisses d'épargne, assurances sur la vie, assurances en cas d'accidents, fournitures d'aliments et de vêtements à prix réduits, constructions de maisons pour les ménages ouvriers, tels ont été les premiers bienfaits acquis dans l'ordre matériel. D'autres, plus pénétrés de l'esprit chrétien, se sont occupés de la restauration ou de la préservation des mœurs : respect du dimanche, répression des blasphèmes et des propos licencieux, séparation des sexes, rapports personnels du patron avec ses ouvriers, choix de contre-maîtres éprouvés, instructions et fêtes religieuses, messes, mariages, funérailles chrétiennes, etc.
Le Livre de raison ne peut tout embrasser ; mais, puisqu'il est le livre d'or de la famille, pourquoi ne deviendrait-il pas encore, dans une juste mesure, et pour tout ce qu'il y a de plus utile à mentionner, celui de l'atelier ou de l'usine, considérés comme des annexes du foyer domestique ? Pourquoi, dans l'intérêt même de l'instruction des enfants, le père
n'y marquerait-il pas, aussi brièvement que possible, ce que sa conscience et l'expérience lui ont fait établir pour le bon ordre moral et chrétien de son établissement industriel ?
Le modèle n'est pas à chercher sous ce rapport, il est tout trouvé, et il est de nature à inspirer l'admiration, en même temps que le désir de le suivre, quoique de loin. M. Léon Harmel a raconté, en tête de son " Manuel d'une corporation chrétienne" ce que sa famille et lui ont fait de l'usine de Valdes-Bois. " En décrivant les œuvres établies ici par la foi et la persévérance, dit-il dans une lettre à un ami, nous n'avons fait que retracer la vie du bon père. Vous connaissez le vénérable patriarche, l'orgueil et l'amour de toute notre grande famille. Un fils peut bien parler de son père, et il lui serait permis de ne rien taire à son sujet. Cependant..., nous avons un objectif plus élevé ; nous avons à glorifier notre père qui est au ciel, et à montrer comment son règne a amené dans notre petit centre la paix, l'union et la joie véritables, tous les biens, en un mot, qu'on cherche vainement en dehors de Dieu.
a Par une action persévérante de plusieurs années, nous sommes arrivés au but que nous avions ambitionné. Les familles sont reconstituées, la paix et l'amour ont remplacé au foyer le trouble et les querelles. La mère se réjouit du changement qui s'est opéré dans son mari et dans ses enfants; le père a retrouvé dans une vie nouvelle le courage et la joie du* travail. U économie a éteint les dettes et créé V épargne. Les fêtes de famille ont
ramené cette douce gaieté qui repose des fatigues de la vie. Quand nous sommes réunis tous ensemble, au milieu de ces bons et loyaux visages transformés par l'influence chrétienne, on lit dans les yeux la confiance et l'amour, et on remercie le bon Dieu qui a fait la> grande famille du Val-des- Bois."
Au congrès de Malines de 1867 un grand orateur,
qui depuis mais alors il réjouissait l'Église, —
prononçait ces remarquables paroles, qui sont le digne pendant et la confirmation de celles que je viens de citer :
" L'atelier est, après la famille, le second centre, le second foyer de l'éducation du peuple. Mais qu'est-ce qu'un atelier bien compris, bien organisé ? C'est celui où l'on reconnaît pratiquement dans l'ouvrier, et surtout dans l'enfant, la dignité et les droits de l'être personnel. Un être personnel est toujours une fin, jamais un moyen ; on ne peut s'en servir, comme on ferait d'un animal sans raison ou d'un instrument sans conscience. Si l'on en attend des services, si l'on en retire des profits, il faut disposer de lui, comme Dieu fait de nous, avec un grand respect : cum magna reverentiâ disponis nos. Qu'est-ce qu'un atelier bien constitué ? C'est celai qui a à sa tête un patron honnête homme, un patron vraiment digne du nom qu'il porte. On a vu dans ce nom je ne sais quoi de ridicule et d'odieux, et moi je le trouve très-grand7 très-superbe, et surtout très-chrétien. J'y vois l'idée d'une paternité, et dans cette idée même, la solution pratique de nos questions sociales, par des
rapports de mutuelle affection, par l'association libre, et cependant étroite et durable, des maîtres et des ouvriers.
a Messieurs, un mot encore de l'atelier -G est lui qui doit achever la formation de 1 homme moral et religieux, en même temps qu'il ^accomplira celle de l'ouvrier intelligent et habile 11 n'est pas seulement l'école par excellence de la profession, il l'est aussi de la vie. La famille avec L auxiliaires l'école et le catéchisme, a fait la théorie de la vie plus qu'elle n'en a donne la pratique. Les enseignements du bien y sont tombes dans l'âme de l'enfant sous la forme d'une révélation mystérieuse dont il a senti la puissance et la beauté mais dont il n'a pu saisir toute a portée Mais que l'enfant rencontre un de ces ateliers trop rares aujourd'hui, qui sont le prolongement de 'école et du foyer ; qu'il y entende et qu il y voi le commentaire pratique de tout ce qodiM tout ce qu'il a aimé ; qu'il y respire ce air hygiénique des âmes, ce grand souffle rafraîc^ e fortifiant de la conscience et du cœur ; et bientôt fous verrez éclore en lui sous une ^e vmle vertus du jeune âge couvées sous les deux ailes lacrées de i famille et de la religion, réchauffe au contact de ces deux cœurs qui se valei itgge n'ose pas dire que l'un surpasse l'autre, tant Dieu le a faits, pom le berceau de l'homme, dans un semblable tendresse et dans une égale piete,Ie cœur de la mère et le cœur du prêtre. (1 ) J'aime l'ouvrier, Messieurs, l'ouvrier honnête et (1) R.P.Hyacinthe.