CHAPITRE VIII
L'élément affectif et moral dans les rapports anciens des domestiques et des maîtres : Devoirs réciproques ; le domestique, partie intégrante de la cellule familiale. — Changements qu'apportent la Révolution et le Code civil. — D’une part, émancipation légale des serviteurs ; de l’autre, leur infériorité consacrée par l’article 1720. — Changement plus grave : le lien d'autrefois, au lieu d’être affectif et moral, devient contractuel. — Égoïsme et orgueil des maîtres. — Avidité des serviteurs. — Relations d’aujourd’hui : indifférence d’un côté, indépendance de l’autre. — Conséquence dans l’éducation de l’enfant. — Les bonnes étrangères et l’ancienne bonne française.
Chaque année, parmi les prix de vertu qui récompensent des vies de dévouement et de charité, il en est que l’Académie décerne à des domestiques : ce ne sont pas les moins bien mérités. Les discours, qui offrent en exemple à tous le récit de ces existences dévouées, révèlent soudain des types d’humanité que l’on pouvait croire abolis : quelque fille de la campagne s’est mise en service, dès sa
première jeunesse, auprès de maîtres peu fortunés ; elle a beaucoup travaillé ; le temps a passé, emportant sa jeunesse ; puis le malheur s’est abattu sur ses maîtres, la ruine, la maladie ; elle n’a pas voulu les quitter ; elle a continué de les servir sans plus attendre aucun gage ; bien mieux, elle a renversé les rôles, et c’est elle qui, de ses économies, les a fait vivre, en même temps que ses soins apaisaient leurs souffrances et prolongeaient leurs jours. De telles créatures vivent à notre époque ; on nous le dit, on nous le prouve, et leur conduite, d’une grandeur morale si émouvante, est aussi certaine que les méfaits quotidiens dont les journaux nous font le rapport minutieux. Qu'est-ce à dire, sinon que la nature humaine est inépuisable en ressources de bonté aussi bien qu’en instincts malfaisants, et que, comme par défi, le besoin de s’oublier soimême, de s’immoler, d'aimer, au sens le plus noble eb le plus désintéressé, s'accroît à mesure que lindividualisme propage ses exigences et son implacable dureté ?
Ces héroïnes de la vertu sont des domestiques, souvent. D'ailleurs nul ne sy trompe. Dans leur classe, et bien que leur nombre ne faiblisse pas d’année en année, elles sont des exceptions. Il est remarquable, toutefois, que ce soit précisément cette classe qui ne cesse de fournir encore de nos jours de si beaux modèles. Et si l’on constate que ces modèles restent rares, 1l faut retenir qu'ils se
reproduisent à travers toute la France, toujours pareils chez des personnes de la même condition, qu’on dirait unies par la secrète parenté de leurs simples cœurs.
On entend dire parfois : « C’est un excellent serviteur : il était né pour être domestique ». Rien ne serait plus injuste que de donner à cette parole une signification méprisante. Il faut y voir, au contraire, un hommage. Le mot de Beaumarchais est d’une éternelle vérité. Dire d’un domestique : «il est bon domestique », c’est lui reconnaître un ensemble de mérites que beaucoup de maîtres pourraient lui envier : application au travail, fidélité, sûreté. Ce ne sont pas en eux-mêmes des mérites inférieurs. [1 est certain seulement que, dans la diversité des êtres, on en voit qui tendent naturellement vers la dépendance, comme d’autres se montrent incapables de la supporter. Un sentiment assez vif d’ordre,de hiérarchie, une confiance instinctive en ceux qui occupent les degrés plus élevés de l’échelle sociale, une crainte naturelle de l'initiative et un penchant vers les tâches réglées et définies, enfin un besoin indéfinissable, mais très puissant, de s'attacher à quelque chose de durable et de fort, — telles sont sans doute les dispositions qui préparent le bon domestique. Et dans le nombre il en est d’humbles ; mais il n'en est pas de’ basses, et la plupart peuvent contribuer, autant que la fierté la plus impa-
tiente, à faire une âme d’une noblesse morale incontestable.
C’est bien parce qu’il en est ainsi, et parce que les mérites du bon domestique sont d’une qualité morale évidente en même temps que de lutilité la plus agréable pour ses maîtres, c’est bien pour ces raisons de haute confiance et d’extrême commodité que la famille d’autrefois faisait à ses serviteurs une si large place. À proprement parler, elle les avait incorporés en soi-même. Elle les tenait pour parties intégrantes de la cellule familiale, de la maison, du groupe de personnes, des longues habitudes ; ils étaient associés à toute cette existence, car toute leur vie s’écoulait auprès des mêmes maîtres, du moins dans la même famille ; et, commençant à les servir dès l’enfance, 1ls grandissaient, puis vieillissaient avec eux. Comme Le Play l’a justement observé, l’ancienne société n’attachait aucun dédain à l’idée de domesticité. Aussi bien voyait-on, auprès du roi, les plus grands seigneurs rechercher des emplois qui étaient précisément ceux que nos mœurs laissent aux domestiques, ceux de la chambre, de la table, de l'écurie. Sans doute faut-il voir dans ces habitudes une survivance des rapports féodaux qui rangeaient le vassal sous les ordres et dans la dépendance du
suzerain, jusqu’à lui imposer cette sorte de services. En ce sens, la domesticité se distinguait profondément du servage : elle ne comportait aucune aliénation de liberté, et elle impliquait, par contre, de nombreuses et mutuelles obligations.
Dans la famille, on voit ainsi que les devoirs du serviteur envers le maître sont comme récompensés par les devoirs non moins impérieux du maître envers le serviteur. Avant tout, ce sont les bons traitements,etmieux encore, c’est une manière affectueuse de reconnaître en toute occasion la place qui appartient au domestique, le rôle qui lui revient dans les affaires où la famille est intéressée. Tout le monde a été frappé de l’importance que Molière donne ainsi aux servantes et aux valets. Cette importance, elleest dans les actes eux-mêmes: Dorine, Toinette, interviennent librement pour critiquer la conduite de leurs maîtres, conseiller un mariage, dire leur façon de penser sur les personnes qui fréquentent la maison. Et le maître se fâche, bougonne, crie, cherche sa canne. Mais, en fin de compte, il subit les remontrances de la «coquine ». [1 l’injurie quelque peu, mais il ne pense pas à lui donner ses huit jours. En fait, s’il s’irrite de paroles assez vives, il ne s'étonne pas trop qu’on ait l’audace de les lui adresser ; il est donc habitué à ces façons d’observer et de juger ses actes, de le reprendre quand il paraît se trom-
per ; et cette habitude est donc installée dans la
famille, où Molière l’a peinte parce qu'il l’y avait vue. D'ailleurs, outre que les allures de ces domestiques ont une liberté quinous révolterait aujourd’hui, il est bien sûr qu’elles révèlent l’attachement le plus étroit. Toutes ces servantes n’agissent que parce qu’elles aiment leurs maîtres et les enfants de leurs maîtres, la maison, la famille. On sent dans leur langage cet amour profond, et c’est bien pourquoi la colère des maîtres peut s’exaspérer, mais comme elle ferait contre un proche, contre un enfant, qui, pour avoir manqué à la discrétion et au respect, ne deviendrait pas un étranger, ne cesserait pas d’être de la maison. On voit l’union très forte entre les uns et les autres. Et l’on remarque aussi, dans ce langage audacieux et dru que tiennent servantes et valets, un signe de la familiarité où ils vivent avec leurs maîtres, et ceux-c1 avec eux. Ils ne parlent pas à la troisième personne : 1ls s'adressent directement au maître et lui disent «vous ». D'où il résulte que leur parole a bien plus de vivacité, qu’elle porte tout de suite, qu’elle peut être confidentielle, amicale, insolente, ce que la troisième personne, qui est à proprement parler impersonnelle, ne permet que difficilement ou même ne permet pas. Quant au maître, son habitude est invariable. Il tutoie ses domestiques ; et aussi bien le maître ses servantes, que la maîtresse ses valets. A elles seules, ces formes de langage révéleraient, s’il était néces-
saire, les rapports confiants et même affectueux qui unissent ces êtres en les maintenant chacun à sa place. Encore aujourd’hui, dans les vieilles familles où les habitudes traditionnelles se sont le mieux conservées, on retrouve ce tutoiement dans la bouche desmaïtres, et quireprésente, comme autrefois, un lien plus fort et d’une autre nature que celui des mœurs modernes.
C’est évidemment la force de la famille qui avait produit, dans l’ancienne société, la race de tels domestiques et qui l’avait incorporée à la maison. L’affaiblissement et la modification de la famille devaient changer à la fois l'esprit et la condition des serviteurs. Dès avant la Révolution, le mouvement était commencé. À vrai dire, depuis longtemps la vie de Cour avait exercé son influence. Liés si étroitement aux destinées de la famille ellemême, les domestiques avaient subi les contre-coups de l’ébranlement dont elle souffrit, dans l’aristocratie française, quand il lui fallut quitter ses terres pour faire figure à Versailles et à Paris. Qu’y avaitil de commun entre la valetaille oisive et vicieuse d’un grand seigneur, et les domestiques groupés dans l’existence patriarcale du château ? On le vit bien au temps de la Terreur. Chez les uns, il n’y eut que haines, que fureur de vengeance et de pil-
lage:; chez les autres que dévouement porté jusqu’à l’héroïsme. Dans la famille bourgeoise qui avait mieux gardé ses mœurs, la secousse révolutionnaire se fit sentir d’une autre manière, en ce sens qu'avec des effets immédiats moins saisissants, elle en eut d’autres, plus lents, mais beaucoup plus graves, et qui allaient transformer la condition générale des serviteurs.
La bourgeoisie avait fait la Révolution : elle avait proclamé les droits de l’homme et l'égalité des citoyens devant la loi. La société consulaire, en rétablissant l’ordre et le droit privé, restait profondément imprégnée de ces idées nouvelles. Or, au regard des domestiques, il semble que les bourgeois aient été préoccupés des fâcheuses conséquences que ceux-ci pourraient en tirer.
C’est une chose que d'inscrire dans les lois un principe comme celui de l'égalité, et c’en est une autre que de gouverner une maison, de commander à des serviteurs et d’en obtenir l’obéissance. Le lien d’autrefois était encore plus moral que légal; sans doute, . la législation se montrait extrêmement rigoureuse envers les domestiques, et la jurisprudence l’appliquait avec sévérité ; en 1751, un arrêt du Parlement condamne au carcan et au bannissement un valet qui s’est montré insolent envers son maître, Mais ce n’était pas cette rigueur qui avait fixé la : condition des domestiques, ni qui avait pu réduire leur place au foyer de la famille. En fait, sui-
vant la coutume de chaque contrée, le domestique s’engageait à telle époque : il fournissait ses services pour tel prix; et cette convention représentait beaucoup plus qu’un contrat ordinaire, par lequel deux personnes s’entendent pour que l’une s’engage à faire un ouvrage que l’autre s’engage à payer un certain prix; c'était aussi, et surtout, la promesse tacite et réciproque de ces devoirs que l'habitude imposait, et au domestique, et au maître ; c'était la maison qui accueillait ce nouvel habitant ; c'était le commencement de cette existence commune où le serviteur venait accéder à la famille du maître. Voici cependant que le Premier Consul et les anciens jacobins établissent le statut de la société nouvelle, si profondément marquée par la Révolution. Il faut régler le contrat des domestiques et des maîtres, puisqu’en définitive c’est un de ceux qui intéressent le plus directement la vie privée des citoyens. Quelle règle va-t-on lui appliquer ? Celle des Droits de l’homme qui fait tous les citoyens égaux devant la loi et qui leur assure à tous une même liberté ? Ou bien celle qui vient de la tradition et qui, corrigée, complétée, interprétée par les obligations morales, impose au serviteur une condition légale inférieure ? On voit bien que les conseillers d’État, représentants etguides de la société nouvelle, ont éprouvé quelque embarras. Mais ils ont résolu la difficulté en adoptant l’une et l'autre règle : l’une pour garantir aux domestiques
leur liberté, privilège naturel de l’homme, l’autre pour les maintenir au regard du maître dans une condition subordonnée. Deux articles du Code font le statut des serviteurs. Le premier défend d'engager ses services à vie : par suite, 1l protège la liberté individuelle contre de tels engagements. L'autre déclare que, dans un conflit entre le maître et le domestique sur la quotité, sur le paiement des gages, la parole du maître sera seule crue.
On remarque combien cette disposition est exorbitante du droit commun. Quand deux citoyens sont en discussion sur le point de savoir si l’un est débiteur de l’autre et de quelle somme, leurs affirmations ont en elles-mêmes une valeur égale. Il est inouï de dire que l’une des deux comptera seule et que l’autre sera comme si elle n’existait pas : cela parce que la première viéndra du maître, et que la seconde viendra du domestique. Cependant les auteurs du Code civil n’ont pas craint d'établir, dans une loi faite pour tous et qui suppose constamment l’égalité de tous, une exception si surprenante. Pourquoi l’ont-ils fait ? C’est évidemment que l'usage les contraignait ou plutôt les persuadait. Dans la société qui sortait de la Révolution, les idées nouvelles d'égalité civile et de complet affranchissement laissaient intacts, dans les mœurs, l’habitude de tenir les domestiques pour soumis à une discipline, le besoin de les y soumettre en effet. Pour satisfaire à cette
habitude et à ce besoin, on assurait la prédominance absolue du maître dans toutes les difficultés relatives aux gages.
Ainsi le xixe siècle commence avec cette règle singulière qui consacre à la fois et dément l’œuvre dela Révolution. Mais on aperçoit que letoutn’était pas de maintenir l’infériorité légale des domestiques par le moyen d’un article de loi. L’essentiel eût été que cette infériorité continuât de trouver, comme par le passé, de larges compensations, dans le traitement que le maître et la famille tout entière faisaient à leurs serviteurs. Or c’est là ce qui a changé par un effet nécessaire des changements que subissait la famille elle-même.
Comment la famille aurait-elle pu laisser aux serviteurs leur place d’autrefois, alors qu'elle ne parvenait pas à conserver celle des collatéraux et même celle des grands-parents? On entend parler ici de la grande famille, celle quicomprenait, comme un arbre à plusieurs étages de branches, plusieurs générations. C'était bien là que les domestiques trouvaient le mieux à se former d’abord, à s’attacher de père en fils aux fils et petits-fils des mêmes maîtres, à profiter enfin du bienfait moral qui résulte des longues traditions. À mesure que cette grande famille se morcelait, les dynasties de
serviteurs se dispersaient comme elle. On peut s’en convaincre encore aujourd’hui, en observant que les familles de vieille aristocratie, installées dans une terre où elles vivent huit ou dix mois de l’année, sont aussi les seules qui gardent auprès d'elles ces lignées de domestiques, fils, petits-fils, arrière-petits-fils de domestiques attachés à la même maison. On comprend non moins clairement que les familles détachées de l’arbre, répandues à travers la France, isolées les unes des autres, prennent des serviteurs au hasard de leurs convenances, là où elles vivent, et sans pouvoir n1 leur assurer n1 espérer d’eux la continuité de jadis.
En même temps, le régime que l’on pourrait dire intérieur de chaque maison, les rapports réeciproques du maître et du domestique changeaient profondément. Il est évident que, du côté des maîtres, on aurait bien voulu conserver l’excellence du service, la sécurité parfaite et le solide attachement dont on savait que les domestiques d'autrefois faisaient constamment preuve. Maus il eût fallu que dans la famille, dans la maison si grandement modifiées, l'individu fit effort pour compenser et même pour réparer ce bouleversement. Or c’est à peu près le contraire qui s’est produit. Qu’on prenne une famille debonne bourgeoisie, vers le milieu du x1x® siècle : une fortune moyenne, des maîtres disposés à traiter leurs domestiques en toute circonstance d’une manière bienveillante.
Il n’en est pas moins vrai que, n'étant attachés à eux par aucun lien du passé, ils considèrent qu'ils doivent en avoir, comme on dit, pour leur argent : 1ls prennent en somme des salariés qui doivent obéir d’abord à tous les ordres, accepter toutes les observations, et d’ailleurs exécuter scrupuleusement leur tâche. Il est entendu que ces maîtres, qui sont de bons maîtres, montreront de la politesse dans leurs paroles et seront raisonnables pour la mesure des services qu’ils demandent ; mais enfin, et avant tout, ils veulent être servis, parce que telle est la première condition qui fait l’existence agréable, et parce qu’ils ont payé pour ce résultat. On en arrive ainsi à l’exécution pure et simple d’un contrat : promesse de salaire d’un côté, promesse de services de l’autre. Qui ne voit que, réduits de la sorte, les rapports du maître et du domestique risquent de devenir d’une froideur, d’une sécheresse, d’une banalité que les meilleures intentions ne réussiront pas à vaincre. L’élément affectif et moral avait donné aux rapports d'autrefois un caractère de souplesse, de facilité et de force. Il peut encore le donner aujourd’hui, quoique à un degré moindre. Seulement, autrefois cet élément était fourni par l'habitude, c’est-à-dire qu'il s’'imposait de lui-même, qu'il se glissait naturellement dans les rapports quotidiens, sans réclamer le plus léger effort, et même pour les esprits ou les tempéraments les moins bien disposés.
Aujourd’hui, c’est le contraire : l'atmosphère n’est plus, habitude est rompue ; il faut donc, suivant l'expression courante, que chacun y mette du sien, et beaucoup. Ce qui était dans le passé l’œuvre puissante de la vie familiale ne peut plus être que le résultat difficile et méritoire des bonnes dispositions et des efforts attentifs de chacun.
Est-il certain que ces bonnes dispositions, les bourgeois de la nouvelle France les aient eues, que ces efforts, 1ls les aient faits ? Dans la haute bourgeoisie de l’industrie, de la finance, 1l semble qu’on y ait peu songé : elle constituait une aristocratie nouvelle, portée vers le luxe et la représentation ; ses domestiques ont trouvé dans ce train une condition analogue à ceux de l’aristocratie de Cour: du bien-être, de l’argent et nul attachement véritable. La bourgeoisie moyenne, celle des fonctions publiques, des propriétaires, de la petite noblesse provinciale et rurale, a mieux conservé la tradition : du moins, elle a tâché de s’y maintenir. Mais trop souvent, et dans la petite bourgeoisie presque toujours, 1l est arrivé que l’influence des idées issues de la Révolution s’est exercée au rebours de son désir et de sa bonne volonté.
Il aurait fallu redoubler de soins pour retenir les serviteurs dans les liens de dépendance presque affectueuse qui tombaïent de jour en jour. Mais, précisément, 1l apparaît que les plus minces
bourgeois, orgueilleux de limportance que la Révolution leur a attribuée, s'appliquent à la faire sentir dans leur propre maison. Ils sont aussi exigeants qu’on avait pu l’être jamais envers leurs domestiques ; mais en même temps 1ls réclament, jusque dans la forme du langage, un respect tout nouveau. Il n’est pas de petite bourgeoise qui n’entende que sa bonne à tout faire Lui parle à la troisième personne, comme jadis les plus grands seigneurs ne parlaient pas toujours au roi. Entre les maîtres et les serviteurs, 1l semble qu’un mur d’indifférence s'élève, et cela dans le temps où les uns et les autres auraient eu besoin de se rapprocher davantage. Du côté des premiers, il n’y a donc pas eu ce souci d'établir avec les seconds, par des témoignages incessants de bienveillance et même de sollicitude, lattachement que la famille avait cessé de créer et qui ne pouvait venir que d’eux. Ceux qui ont de la délicatesse et de la bonté les montrent à leurs domestiques comme à tout le monde. Mais des maîtres conscients de leurs devoirs, appliqués à les remplir, voulant en un mot que leurs domestiques soient traités et se considèrent comme étant parties de la famille, ce sont des cas individuels et qui deviennent rares. Même ils ont à pâtir, dans cette tâche, de la défiance et de l’âpreté provoquées par d’autres maîtres dans la classe des serviteurs qui, pourtant, n’avait pas besoin de cette excitation.
La condition des serviteurs et l’idée même qu'ils s’en font, qu’on s’en fait, ont suivi, en effet, dans ce xixe siècle, une évolution simgulière. Elle est devenue un métier : or, parmi les métiers manuels, elle a perdu en dignité, tandis qu’elle gagnait considérablement en profit pécuniaire et matériel. Les deux changements sont concomitants, et ils dérivent tous les deux d’abord de ce que la domesticité est aujourd’hui un métier, comme celui d’ouvrier, et aussi de ce que la Révolution a supprimé toutes les différences de classes.
A mesure que disparaissaient les anciennes habitudes familiales qui associaient à des maisons riches ou aisées des générations de serviteurs, le rôle des domestiques devenait plus nécessaire, comme condition première du bien-être dont le goût se répandait. Et si ce n’était pas par des liens d'obligation affectueuse et morale qu’on pouvait s'assurer des serviteurs, on pouvait les attirer et les fixer par de l’argent : on leur offrait d’ailleurs une existence plus douce que celle de la campagne, la nourriture plus abondante et meilleure, agrément de la ville, et, en tout cas, plus de mouvement, de vivacité, de distractions. Ce sont bien ces appâts qui les ont tentés, et qui, chaque ‘ année, entraînent tant de jeunes gens à quitter la
terre pour se placer. Seulement, détachés de leurs maîtres, isolés dans la maison, ils se rapprochaient les uns des autres : ils n’avaient pas de peine à comprendre que leur situation s'était faite plus humble dans une société égalitaire et libre, que. cependant leurs services étaient devenus plus nécessaires, et le résultat de ces changements devait être qu'ils s’entendraient pour exiger en retour plus d'indépendance, plus de bien-être et plus d’argent.
Le premier effet de ces revendications se manifeste en 1868 : depuis nombre d’années déjà, depuis que la Révolution de 1848 leur avait attribué le suffrage, les domestiques, citoyens égaux à tous les autres, réclamaient l’abrogation de cet article du Code civil, qui, en déclarant leur parole sans valeur, leur infligeait par rapport au maître une intolérable inégalité. Ils triomphent en 1868, et l’article 1720 est alors abrogé. D’autres signes attestent le même désir d'indépendance. Dans la maison d'autrefois, du moins dans la maison bourgeoise, les chambres de domestiques tenaient à l'appartement : elles étaient au même étage et sous la même clef. La maison du second Empire, et surtout l'immeuble de luxe qui sert à former les quartiers de la richesse, donne aux domestiques un logis séparé : un logis ignoble, une mansarde étroite et sombre, sous les toits, glaciale en hiver, étouffante en été, où la lucarne qui léclaire mesure
Pair et la lumière ; un logis immoral, où femmes et jeunes filles se trouvent dans la promiscuité la plus dangereuse, avec des voisines de hasard, avec des hommes, exposées par suite à toutes les tentations et à toutes les surprises, libres évidemment, mais d’une liberté dont les périls dépassent l'agrément. Ce logement figure comme le symbole de la condition nouvelle du serviteur et de ses rapports avec le maître. D’une part indifférence, de l’autre indépendance. Le maître ne s’inquiète pas de savoir si le domestique est décemment logé, si la pudeur d’une jeune fille ou d’une femme ne court pas quelque risque, si un jeune homme ne va pas se débaucher. Et le domestique se soucie peu de ces inconvénients et de ces dangers : avant tout 1l veut être libre, son service fini, de devenir ce qu'il lui plait.
Les exigences de bien-être et d’argent se sont rapidement accrues. Les gages ont atteint des prix qui auraient paru fantastiques, il y a quarante ans. À cette époque, le vin représentait un luxe que la table des domestiques ne connaissait pas : lequel supporterait aujourd’hui, même à la campagne, de boire de la piquette ? Les congés étaient ignorés : quel domestique, homme ou femme, n’a pas maintenant son dimanche par mois et même plus souvent ? Quant à ces profits matériels et quant à l’indépendance, il est vrai de dire que la condition des domestiques s’est trans-
formée. Ce n’est plus par des liens affectifs et moraux qu'elle est associée à l’existence des maîtres : c’est par le bien-être et par le gain. Ainsi elle reflète assez bien les tendances utilitaires, matérialistes et jouisseuses qui ont marqué la fin du xrxe siècle et les premières années du xx. C’est pourquoi la classe des domestiques, fortement annexée par ces avantages matériels au mon de de la richesse, professe en masse des opinions résolument conservatrices. Envers les maîtres, les serviteurs peuvent montrer individuellement des exigences inouies, de l’âpreté et quelque secrète rancune ; mais ils profitent trop bien de la richesse pour ne pas défendre vigoureusement ses intérêts contre qui vient la menacer.
Dans ces changements si profonds et si continus, il était resté du moins, comme souvenir du passé, — et du meilleur, — un type de domestique, la bonne d’enfant. Sur elle, l’évolution avait moins de prise ; car bon gré, mal gré, son service l’attachait directement et tout de suite à la famille même. Nourrice que l’on gardait après le sevrage, ou nourrice sèche qui berçait et soignait l’enfant allaité par la mère, elle le prenait encore vagissant ; elle vivait avec lui: elle veillait sur lui: elle dirigeait ses premiers pas, apaisait ses pre-
DELZONS. — Famille française, 46
mières souffrances, et suppléait constamment la sollicitude maternelle. Tout cela, pour de l'argent, bien entendu. Mais un métier qui comporte tant de vigilance et qui ne peut même se bien exercer qu’avec amour, crée naturellement une intimité, une affection, une reconnaissance. Dans la famille, la bonne d’enfant était plus et mieux qu’une domestique ; pour elle, « son »
enfant était beaucoup plus que le fils ou la fille des maîtres. [Il lui appartenait un peu; elle le faisait sien par le dévouement qu’elle consacrait à son bien, par la tendresse qu’elle lui donnait souvent, par le retour d’affection et de caresses dont il la payait presque toujours... Et ce type lui-même a disparu. La nourrice d’aujourd’hui n’est jamais conservée comme bonne : sitôt l'enfant sevré et sûr de ses pas, on la remplace par une étrangère, allemande ou anglaise. C’est l’intérêt de l'enfant qui paraît l’exiger. On a trop reproché aux Français d'ignorer toutes les autres langues que la leur. Il convient que l’enfant apprenne l'allemand ou l'anglais dès le bas âge, et le moyen le plus sûr, comme le plus facile, est de le mettre aux mains d’une étrangère qui le fera parler constamment, sans lui demander le moindre effort : à sept ans, il aura l'accent, le vocabulaire, le tour même les plus irréprochables.
On ne saurait contester que cette habitude nouvelle donne à l’enfant un instrument de cul-
ture intellectuelle, un moyen de se communiquer, une chance de se pousser, plus tard, dans les affaires qui réclament de plus en plus la connaissance des langues étrangères. Toutefois ces avantages se paient par les pertes les plus regrettables.
La bonne française jouait auprès de l’enfant un rôle qu’elle seule pouvait tenir, et dont il faut reconnaître la valeur. Elle n’apportait pas que ses soins physiques, sa sollicitude, son affection. Elle agissait aussi sur la formation de cet esprit et de cette âme. Sortie du peuple, elle offrait à l’enfant de la classe aisée ou riche ce présent que, plus tard, à l’âge d’adulte, à l’âge mûr, il ne retrouvera Jamais : la confiance, l’abandon d’une âme populaire. Dans l’intimité de la chambre ou des promenades, seule avec lui, elle se laissait vivre, dans la vérité de son langage et de ses manières de sentir ou de penser. Et certes, 1l va de soi que les erreurs, les superstitions, les absurdités mêlées en elle au bon sens et à toutes les traditions campagnardes, pouvaient être recueillies pêle-mêle par le petit garçon et la petite fille, avides et crédules. Il est probable que ses fautes d'éducation ne leur plaisaient pas moins que ses plus robustes qualités. Mais, ce mélange qui s’insinuait jour par jour dans ces Jeunes âmes, c'était aussi, c’était surtout la sève nationale du plus lointain passé, telle qu’elle coule dans le peuple des campagnes où la civilisation des villes ne l’a pas tout à fait altérée :
le langage d’abord, ces formes raccourcies, imagées qui mettent devant les yeux, avec la couleur et le relief de la vie, les objets matériels et les vérités d'expérience que le mot abstrait va bientôt cacher pour toujours; puis ces vérités ellesmêmes, ces idées de morale et de philosophie pratique où se résument l’observation séculaire de tous les travers des hommes, le sentiment de leur faiblesse, l'ironie résignée de leur soumission au destin ; enfin, et surtout, ce qui n’est écrit nulle part et ce qui est l’essentiel de la tradition, une manière de comprendre toutes choses, de rire et de s’attrister, les modes et les habitudes les plus anciens de la sensibilité française.
L'enfant apprenait ou, plus exactement, recevait tout cela de la bonne française. Il lui arrivait aussi bien de prendre d'elle un fort accent de terrolr. Avec le temps, avec les camarades ou les amies, l'accent se perdait vite. De même, l’éducation de la famille et les leçons de l’école faisaient rapidement un tri parmi les enseignements recueillis naguère de la bonne : les naïvetés, les superstitions ne restaient plus qu'à l’état de souvenirs très chers, pareils à ceux des jouets du premier âge, pareils à ceux des chansons qui avaient bercé le sommeil, au temps du petit lit qui remplaçait le berceau. Mais quelque chose demeurait intact, le résidu de l’échange qui s’était fait, jour par Jour, entre ces deux âmes toutes proches,
celle de la femme du peuple et celle de lenfant. Elle avait donné librement le trésor des plus lointaines traditions de la sensibilité populaire ; il en gardait une impression indélébile et pour toute sa vie. Il était à la fois plus près de ce peuple qu'il avait pu connaître, sans application, sans recherche, dans sa nature véritable, et plus près aussi de âme même de son pays qui ne se maintient que dans la vie lente et conservatrice des campagnes, avec sa fraîcheur et sa simple originalité.
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