‹ La famille Gogo (volume 2)Chapitre 1 sur 37 · MELINE, GANS ET COMPAGNIE · texte numérisé non relu

MELINE, GANS ET COMPAGNIE

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Connaissez - VOUS la forêt de Fontainebleau? C'est probable, surtout si vous êtes de Paris. Les Français, et surtout les Parisiens, qui en général ne sont pas de grands touristes (peut-être parce qu'ils pensent avec raison qu'ils ne trouveront jamais autant de plaisir ailleurs que chez eux), les Parisiens

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voyagent peu ; ils n'éprouvent pas , comme les Anglais et les Allemands , le besoin de faire le tour du monde, pour étudier Tesprit et les mœurs des nations civilisées ; ils ne désirent point , comme les Espagnols, découvrir de nouvelles contrées, de nouveaux peuples ; ils n'ont pas, comme les Russes , l'habitude de faire pendant des années de longs séjours à l'étranger; enfin ils trouvent leur pays assez beau , leur sol assez bon , leurs femmes assez jolies, et leur cuisine assez bonne pour s'en contenter. Il est bien avéré qu'ils ont raison, puisqu'on vient bien plus chez eux qu'ils ne vont chez les autres.

Cependant il y a deux choses que les Parisiens tiennent à avoir vues , sans quoi ils se regardent comme par trop ignorants. €es deux choses sont : la mer, et la forêt de Fontainebleau.

La mer d'abord ; il faut se donner ce spectacle magnifique; il faut pouvoir, le soir,

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dans une réunion d'amis , ou avec ses voisins , ou dans son arrière-boutique, ou devant son feu en se grillant les mollets ( quand on en a ), il faut, dis-je, être en état de causer de l'effet produit par la vue de l'Océan ; ii faut avoir vu les vagues, la marée haute, la marée basse ; s'être promené sur la côte , avoir marché sur les galets ( ce qui fait trèsmal aux pieds quand on n'en a pas l'habitude), et avoir ramassé par ci parla quelques coquillages, souvent fort laids, que l'on a rapportés , et que l'on montre avec fierté , en disant : » Je les ai ramassés moi-même sur le bord de la mer. » Puis sî l'on a vu une tempête , si l'on a été témoin de ce tableau plein d'horreurs et de beautés que vous donnent les vagues en furie , on en a bien plus à raconter , et enfin , si l'on a eu l'avantage de se trouver en mer par un gros temps ; si en faisant , dans un canot , une petite promenade le long des côtes, on s'est

senti ballotte , enlevé et caressé par les vagues, oh ! alors , on devient un personnage important ; les voisins et connaissances vous écoutent d'un air respectueux pendant que vous leur faites la description de vos maux de cœur, et de ce qui s'en est suivi. Vous êtes pour eux un Cook, un Lapérouse, un Christophe Colomb. Il y en a même qui ne veulent plus manger d'huîtres sans vous consulter... Voyez comme c'est heureux !

Ensuite, il faut connaître une forêt; une véritable forêt ; profonde , vaste , épaisse , sombre 5 enfin de ces forêts dans lesquelles on puisse avoir peur de se perdre. Si vous n'avez pas peur de vous perdre , vous ne savez pas ce que c'est qu'une forêt. Or , comme la forêt de Fontainebleau est incontestablement une des plus belles qui soient à la portée des Parisiens, c'est encore le point de mire des habitants de la capitale ; c'est le petit voyage que l'on veut faire ou avoir

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fait. Le Havre, et la forêt de Fontainebleau ! quand ils ont été jusque-là, les habitants de Paris trouvent qu'ils ont bien assez voyagé , et ils se demandent ce qu'ils pourraient voir de plus beau et de plus curieux que la mer , et une forêt sombre avec ses arbres séculaires ; une forêt enfin , dans laquelle il y a des rochers , de véritables rochers bien noirs , bien escarpés , bien menaçants; des plantes rares, sauvages, touffues, médicinales et mortelles ; enfin jusqu'à des serpents d'une dimension très-honnête et dont la morsure est quelquefois fort dangereuse. Vous voyez que la forêt de Fontainebleau est pourvue de tous ces petits agréments que peut désirer un voyageur.

Je ne vous parle pas des voleurs , on en trouve partout, et, de ce côté, Paris n'a rien à envier aux étrangers.

Or, si le voyage du Havre , si celui de

Fontainebleau étaient autrefois les excur-

sions lointaines que se permettaient les habitants de Paris qui voulaient passer pour touristes , jugez s'ils réalisent ce désir, de voir ces deux choses indispensables : la mer et une forêt, maintenant quHls ont des chemins de fer ; maintenant qu'en quelques heures on peut se transporter d'un endroit à un autre ; que l'on peut, après avoir déjeuné chez soi, près de son foyer domestique, être en quatre heures à Rouen, d'où l'on ne tardera pas, grâce à la vapeur, à se rendre au Havre; puis, revenant par les mêmes véhicules , se trouver à Paris , chez soi , le soir, devant ce même foyer que l'on a quitté le matin. Et pour aller à Fontainebleau il faut moins de temps, quoique le chemin de fer ne vous mène pas encore jusqu'à la forêt. Tout cela est admirable, c'est presque magique ; et celui qui eût accompli en quelques heures ces voyages, il y a un ou deux siècles, aurait à coup sûr été regardé comme

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un magicien de première classe ; on Tauralt peut-être dénoncé, arrêté, jugé et brûlé, comme on fit de la maréchale d'Ancre , de Gaufridi, curé à Marseille, de Jeanne d'Arc et de tant d'autres qui avaient eu seulement le malheur d'arriver trop tôt, et de devancer l'esprit et les facultés de leurs contemporains.

Celui qui le premier comprit tout ce que l'on pouvait faire de la vapeur, le malheureux Fulton, fut aussi bien mal récompensé de sa découverte. En toutes choses, nous voyons que ce ne sont pas les inventeurs qui profitent : sic vos non vobis... Virgile a toujours raison.

Ainsi, vous connaissez la forêt de Fontai' nebleau, il n'y a pas à en douter. Mais Tavezvous parcourue pendant le mois de juillet, pendant ces jours longs et chauds que vous offre l'été dans toute sa vigueur, dans tout son éclat?

Les uns préfèrent le printemps, avec sa verdure fratche et son soleil dont on n'est pas encore fatigué; beaucoup d'autres, les peintres surtout, n'admirent une forêt qu'en automne, parce qu'alors les feuillages sont plus variés , parce que des teintes jaunes, rougeàtres, se mêlent au vert foncé des chênes, à l'aspect noir et sévère des sapins. Que chacun suive son goût ! moi j'admire la nature dans toute sa force ; je ne veux trouver dans le feuillage, ni la mesquinerie du printemps, ni les dégradations de l'automne; j'aime cette verdure fraîche, ces feuilles larges et belles, ces branches touffues, cette mousse qui ne crie pas encore sous les pieds <iui la foulent. Eh! que m'importe l'ardeur du soleil!... il ne fait jamais trop chaud dans les bois.

Ah ! qu'elles sont belles alors ces allées à perte de vue que l'on a ouvertes dans cette superbe forêt pour les promeneurs qui n'o-

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sent point s'engager dans les taillis ! Avec quel plaisir Pœil se repose sur ces arbres majestueux dont le tronc est tapissé d'une mousse épaisse. De tous côtés des branches qui forment des berceaux; un gazon qui vous invite à vous asseoir; des cabinets de verdure qui vous promettent le secret et le mystère. Il est impossible que l'aspect de cette nature vigoureuse n'échauflFe pas votre imagination.

Pour les Parisiens qui viennent se promener sous cet épais feuillage, la forêt offre mJlle charmes : l'un y aperçoit un endroit ravissant pour lire, pour méditer, pour travailler; celui-ci y voit des places très-bonnes pour manger et boire sans être dérangé ; celui-là se dit que l'on y dormirait délicieusement ; beaucoup d'autres trouvent que c'est un séjour qui invite à l'amour ! . . . chacun pense et voit selon ce qu'il éprouve ; il en est toujours ainsi dans la vie : les objets ne sont

pas jugés par nous ce qu'ils sont réellement, mais suivant ce que nos passions, notre âge, notre position nous font voir, comprendre et sentir.

Unesociété vientdedéboucher par un chemin qui conduit à Moret, et plie se dirige vers une route qui la ramène h Fontainebleau. Cette société se compose de cinq personnes, deux dames et trois honunes. Les dames sont juchées chacune sur un âne , et les hommes sont à pied. Pour un œil un peu expérimenté il est bien facile de reconnaître sur-le-champ que ce sont des habitants de Paris qui viennent visiter la forêt de Fontainebleau.

L'une des dames , qui semble avoir vingtsept ou vingt-huit ans, est grande et bien faite. Sa tournure, à laquelle on pourrait reprocher un peu trop d'abandon et de laisser aller, ne manque cependant ni de charme, ni de grâce : d'ailleurs cette dame

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