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est jolie ; c'est une blonde pur sang, om si vous aimez mieux, c'est une femme dont la couleur ne saurait être équivoque ; car vous voyez beaucoup de personnes que Ton trouve blondes, et dont les cheveux approchent du rouge ou du roux, ou qui ont un reflet puce ou jaune; puis enfin de ces teintes châtain clair que Ton classe encore quelquefois parmi les blondes; mais la personne dont nous faisons le portrait, a de ces beaux cheveux dont la couleur pure et bien tranchée n'emprunte rien à toutes celles que nous venons de nommer.
Ordinairement une femme véritablement blonde a la peau fort blanche, les yeux d'un bleu clair, le teint pâle ou rosé, les sourcils légèrement dessinés , et l'expression de son regard, comme de son sourire, est douce et tendre. Madame Mondigo avait tout cela, et de plus de fort belles dents que sa bouche un peu grande laissait voir très-fréquem-
1â CHAPITRE T.
ment. C'était donc une très-jolie femme, et voilà pourquoi on trouvait encore du charme à la nonchalance de sa démarche, tandis que si elle eût été laide, on n'eût pas manqué de dire qu'elle se tenait horriblement mal, et qu'elle ne savait pas marcher. L'autre dame était a peu près du même âge que la grande blonde ; mais c'était un tout autre genre de femme : celle-ci était jolie , ou plutôt agréable. C'était une petite personne pourvue d'un embonpoint modéré , ce qui ne faisait que donner plus de relief à sa taille, qui n'était pas positivement de celles qui tiennent dans les deux mains (avantage que les hommes prisent beaucoup moins que les dames ne le pensent) ; mais qui était suffisamment marquée pour faire apprécier toutes les formes environnantes. Par exemple, en valsant avec cette dame, un monsieur n'aurait pas eu peur de la casser, de la voir se briser entre ses mains ;
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il n'aurait pas gémi tout bas sur les souffrances qu'elle devait éprouver pour respirer; et c'est ce qui arrive lorsqu'on se trouve enlacer, enlever, ou faire galoper une de ces dames ou demoiselles, dont la taille est quelquefois moins forte que celle d'une poupée. Au lieu d'admirer le merveilleux de leur corps, on a pitié des tourments qu'elles doivent endurer dans leur corset; et il y a une vieille chanson qui dit :
« La pitié n'est pas de Tamour. »
Cette dame n'avait donc pas l'air d'être gênée dans son corset, et sa tournure s'en ressentait. Elle était leste, vive, dégagée, sautillante, et répondait parfaitement à l'expression rieuse et maligne de sa physionomie, qui se composait d'un front un peu bombé , de deux yeux bruns pas bien grands, d'un petit nez d'un genre indéter-
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miné, d'une bouche fraîche et toujours riante, de cheveux châtain foncé; et enfin d'un air de gaieté et de vivacité, qui donnait de l'attrait à tout cela.
Telle était madame Marmodin, qui ne pouvait se tenir un instant tranquille sur son àne, et à tout instant le frappait, le piquait, le harcelait, ce qui mettait quelquefois le pauvre animal de mauvaise humeur ; alors il se permettait des ruades, des gambades, ou il faisait mine de vouloir se coucher, et la petite dame mêlait de grands cris à ses éclats de rire, ce qui achevait d'étourdir l'àne et d'effrayer la société.
M. Marmodin, le mari de la petite dame, était un homme de quarante-cinq ans bien sonnés. 11 était grand, jaune et fort maigre ; sa figure était anguleuse, son nez formait trois courbes très-prononcées : il s'ensuivait naturellement que la pointe revenait en dessous, ce qui donnait à ce personnage
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une extrême ressemblance avec un oiseau de proie, on tout au moins avec celui qu'on appelle le gros-bec, et qui est fort commun dans les environs de Paris. Des yeux ronds et verts ombragés d'épais sourcils, des lèvres minces, une bouche rentrée et des pommettes fort saillantes, achevaient de faire de M. Marmodin un homme parfaitement laid. Par exemple, on ne pouvait lui refuser un air assez distingué, car sa laideur était poussée à un point qui n'était pas commun.
M. Mondigo, le mari de la jolie blonde, était de ces hommes dont on ne dit rien, n avait trente-neuf ans et commençait à prendre du ventre, ce qui le contrariait beaucoup. Il avait été assez bien à vingt ans, et n'était pas encore mal, autant que l'on pouvait juger de sa figure enfouie sous une barbe, des favoris, des moustaches et une chevelure naturelle qui ressemblait à
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une perruque à la Louis XIV. Cherchez donc des traits sous tout cela ; on n'apercevait de toutes parts que des poils menaçants, que des boucles vcdtigeantes; heureusement ce bel homme à tous crins était blond , ce qui adoucissait ce que son aspect capillaire aurait eu de trop sévère.
Un troisième monsieur complétait la société de cinq personnes qui se promenait alors dans la forêt de Fontainebleau ; c'était un de ces honmies que Ton veut bien trouver entre deux âges, ce qui signifie qu'ils sont plutôt vieux que jeunes. C'était un personnage de petite taille , dont la figure moutonne aurait pu paraître agréable, si ses yeux avaient voulu être d'accord entre eux, mais c'est ce qui ne leur arrivait jamais ; lorsque l'un regardait à droite, l'autre s'obstinait à fixer à gauche ; quand d'un côté, il examinait le ciel , de l'autre il avait l'air de chercher quelque chose à terre. Enfin,
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M. Roquet louchait de la façon la plus franche qu'il soit permis à quelqu'un de le faire ; vainement, pour masquer cette divagation de son r^ard, ce monsieur portait continuellement des besicles; sous le verre, ses yeux se livraient aux mêmes écarts.
Tout cela n'empêchait pas M. Roquet d'être trés-content de sa personne et de se croire capable de faire des passions ; à son parler lent et mielleux, à la manière dont il s'écoutait chercher ses phrases, il était facile de reconnaître dans ce personnage un grand fonds de prétentions et un vif désir de faire des conquêtes. Sa mise était toujours soignée, il affectait de suivre les modes les plus nouvelles et même de les exagérer, de crainte peut-être qu'on ne s'aperçût point qu'il les portait; mais sa toilette moderne, ses bottes vernies et ses gants toujours bien frais, n'empêchaient point M. Roquet d'avoir l'air lourd, empesé
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et gaudie ; si bien que l'on se moquait fort souvent dans le monde de ce monsieur, et pour son infirmité visuelle, et pour sa mise, et pour ses prétentions.
Promenons^nous maintenant avec cette société, afin d'achever défaire connaissance avec les cinq personnages qui la composant.
Un cri vient de partir ; M. Roquet, qui était un peu en avant, a fait un mouvement d'effroi, puis il s'est retourné en balbutiant :
— Qu'est-ce qu'il y a?
De bruyants éclats de rire qui ne tardent pas à suivre le cri, lui apprennent qu'il aurait tort de s'alarmer.
£n effet, c'est l'àne de madame Marmodin qui vient encore de faire mine de vouloir se coucher, et la petite femme, suivant son habitude, a commencé par s'effrayer, puis a fini par rire.
— Mon Dieu, Francine, que vous étes^ cruelle avec vos cris ! dit en s'approchant
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de sa femme le monsieur qui r^semble à un gros-bec. Je vous croyais plus brave que cela!... vous me demandez fort souvent à aller à cheval, et vous ne savez pas vous tenir sur un âne... u — Je ne sais pas me tenir est fort Joli ! . . .
je voudrais vous y voir, vous, monsieur, sur ce vilain têtu qui ne veut pas m'obéir.. . qui rue... qui s'arrête quand je veux avancer... tourne à droite quand je voudrais aller à gauche... Et tenez, regardez-le en ce moment... qu'est-ce qu'il cherche par terre... ne dirait-on pas qu'il veut ramasser une épingle avec ses dents... Oui, je le répète, un cheval est beaucoup plus facile à mener...
— Voyez madame Mondigo ! comme elle conduit bien le sien, comme il est docile avec elle...
— - n est certain, dit le monsieur aux longs cheveux, que ma femme a presquePair
âO CHAPITRE 1.
sur son âne d'une écuyère de Franconi... elle se penche... elle se couche dessus comme si elle était dans une chauffeuse... Dis donc, Clémence, il paraît que tu te trouves bien sur ton âne"?
La dame blonde se retourne à demi et répond en souriant :
— Mais oui... pas mal... il est fort doux cet animal... il a Tair très-bon enfant!
— Oh ! madame Mondigo est heureuse !
reprend la petite femme d'un ton moqueur. Il semble qu'on lui fasse toujours des bétes exprès pour elle. C'est comme l'autre jour, quand nous sommes allés à Montmorency. . . mon cheval s'est abattu deux fois en gàlo> pant... et le sien n'a pas buté une seule fois... à la vérité elle n'allait qu'au pas et mol j'aime à aller vite... Allons, bourriquet, allons, mon ami, un peu d'ardeur... voilà cependant un bien joli chemin pour trotter ou galoper... oh ! tu as beau regimber... je
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vais jouer de Téplngle, je t'en avertis... et je t'attaquerai dans un endroit très-sensible!... ah! ah! ah!... fion, voilà qu'il me mène dans le fourré à présent !
— Belle forêt!... superbe forêt!... dit M. Mondigo en regardant autour de lui. Si je demeurais à Fontainebleau, je viendrais souvent travailler par ici ! ...
— Ah! vous autres auteurs... honmies de lettres!... vous pouvez travailler partout, dit M. Marmodin; avec un cahier de papier et une écritoire dans votre poche , vous vous installez où cela vous plait... le gazon , la mousse , les bords d'un ruisseau deviennent votre bureau... c'est fort commode. Moi qui m'occupe d'ouvrages scientifiques... et qui ai souvent besoin de consulter un tas de volumes, comme je ne pourrais pas emporter ma bibliothèque avec moi , je ne puis travailler que dans mon cabinet.
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Le monsieur à la longue crinière, après avoir laissé échapper un sourire équivoque lorsque M. Marmodin a dit qu'il s'occupait d'ouvrages scientifiques, répond d'un air content de lui :
— Oui , j'ai fait deux de mes drames à Saint-Gloud, dans le parc, sur l'herbe; nous avions alors loué un petit pied-à-terre à Bellevue.
— Gomment vous placez-vous pour écrire à terre? demande M. Roquet qui vient de se rapprocher de l'homme de lettres. Il me semble à moi que ce doit être difficile.
— Mais non , je me couche tout de mon long sur le ventre, je m'appuie sur mes coudes, mon papier sous mes yeux, et je vous assure qu'on est fort bien comme cela pour écrire et composer.
— Ah bahl... sur le ventre... ah c'est fort drôle. . . et vous avez fait plusieurs pièces sur le ventre ? et cela vous inspire ?
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— Je ne vous dis pas que ce soit précisément cette position-là qui m'inspire, mais je vous dis que je me trouve très-bien pour écrire dans la campagne...
— Diable, et vous n'étendez rien sur l'herbe pour vous asseoir?...
— Ma foi, non.
M. Marmodin, après s'être mouché et avoir aspiré une prise de tabac , dit du ton d'un professeur qui fait sa classe :
— Les Romains n'avaient pas, je crois, pour coutume d'écrire étendus sur le ventre, quoiqu'ils se tinssent presque couchés pour prendre leurs repas... mais s'ils l'eussent fait, je pense qu'ils auraient étendu à terre leur pcdlium, long manteau semblable à ceux des Grecs et que portait particulièrement le philosophe... Le palliolumy beaucoup plus petit, ressemblait à ce que nos dames appellent maintenant des crispins, . . les Romaines portaient le palla, man-
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teau fort court imité des Gaulois. II y avait ensuite la tarenttna qui venait...
— Ah ! de grâce , mon cher ami , n'allez pas plus avant ! dit madame Marmodin en essayant de faire reculer son àne. Si vous allez vous mettre dans vos Romains , vous n'en sortirez pas ! ... je vous connais ! . . . mais nous avons dit que nous voulions nous amuser et votre science m'effraye; c'est beaucoup trop sérieux pour moi.
— Cependant, Francine, je parlais des costumes que portaient les Romains , et je croyais que tout ce qui touche à la toilette intéressait les dames.
— La toilette moderne , les modes nouvelles, à la bonne heure ; mais qu'est-ce que cela me fait à moi que vos Romains aient porté des manteaux longs ou courts? Comme c'est ridicule à M. Frédéric de ne pas être venu nous retrouver ainsi qu'il l'avait promis... mais il nous cherche peut-être dans
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une autre partie de la forêt, tandis que nous sommes par ici.
Madame Mondigo, qui vient d'arrêter son àne, dit à son tour :
— C'est vrai, Frédéric avait promis d'être ce matin à Fontainebleau de très-bonne heure... il devait même venir avec M. Dernesty; c'était convenu.
— Ah, parbleu! madame, reprendl'homme de lettres, si vous comptez sur ce que disent ces messieurs, vous êtes bien bonne. D'abord mon neveu a toujours tant de choses à faire, tant de parties de plaisir en train, qu'il ne doit jamais savoir au juste la veille ce qu'il fera le lendemain!... Frédéric est l'être le plus étourdi qui soit au monde... il vous promet quelque chose, mais l'instant d'après, demandez-lui ce qu'il vous a dit, il sera ^ien embarrassé pour vous répondre.
— S'il est comme cela en tout! s'écrie madame Marmodin , cela ne doit pas être
rassurant pour les femmes auxquelles il fait des serments d'amour.
Le monsieur au nez crochu fait un^e grimace fort prononcée en écoutant cette réflexion de son épouse. L'honune de lettres continue :
— Quant à M. Dernesty, quoiqu'il soit plus âgé que mon neveu, je ne le crois ptas plus raisonnaWe. C'est encore un coureur, un joueur^ un viveur déterminé.
— Ah ah! M. Mondigo , comme vous arrangez ces pauvres jeunes gens! reprend la petite dame en riant* Allons, bourriquet, tiens-toi tranquille..,, le voilà qui veut marcher à présent, parce que je veux qu'il s'arrête. Clémence , vcnUez-vous changer d'àne avec moi?
La belle blonde se tourne en souriant vers la petite femme , et après avoir jeté autour d'elle un regard qui enveloppait beaucoup de monde, répond;
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— Oh I ce n*est pas la peine! je crois que noud ferons aussi bien de rester comme nous somsies.
— Restons-y donc ! répond la vire Francine en poussant un soupir d'un sérieux comique.
— Mesdames, reprend M. Mondigo, je vous assure que je n'ai nullement l'intention de blâmer la conduite de mon neveu e\ de son ami... Eh ! mon Dieu , ils s'amusent... c'est de leur âge... c'est même de tous les âges !... et je crois seulement que lorsqu'on ne le fait plus, c'est beaucoup moins par sagesse que par cause de santé... Voilà des rochers, mesdames... voilà de fort beaux rochers... c'est de là que Paris tire une partie de ses pavés ; on assure que cette forêt en fournit tous les ans huit cent mille environ...
— Si nous montions par là... si nous gravissions ces rocs escarpés? dit la vive Fran-
cine en retenant son âne par une oreille. Voyons, M. Roquet, que pensez-vous de ma proposition... êtes-vous d'avis de grimper là-haut ?
M. Roquet regarde en même temps les rochers et madame Marmodin en répondant :
— Ce matin, enallant àMoret, nous avons déjà gravi beaucoup de choses... je ne vois pas trop la nécessité de nous fatiguer encore... et puis tout cela nous retardera... nous voulons cependant dîner à Fontainebleau avant de remonter dans ces espèces d'omnibus qui vous ramènent à Corbeil.
— Ah ! c'est cela ! vous pensez à dîner ! Que les hommes sont gourmands... ils ne songent qu'à la table !
— Près de vous, belle dame, je vous assure que je songe à autre chose encore ! . . .
M. Roquet a prononcé ces derniers mots à demi-voix , afin de ne pas être entendu