VOYAGE EN CHEMIN DE FER
que les waggons sont complets... qu'il n'y en a plus... c'est pour vous forcer à payer plus cher... heureusement, c'est Bichat qui payera le voyage !
Ces monologues avaient commencé dès le moment où le monsieur en chapeau de mérinos était entré dans la voiture , et il y était entré le premier, ce qui lui avait permis de prendre un des coins.
A chaque personne qui était venue après lui dans la voiture , le monsieur sale ôtait son chapeau et murmurait :
— Salut, monsieur, madame etlacompagnie.
Celte politesse était peu appréciée par les voyageurs , la plupart n'y répondaient pas; souvent, après avoir regardé celui qui leur faisait ce salut, plus d'un détournait la tète d'un air dédaigneux , comme ne se souciant pas de lui adresser la parole.
La famille Saint-Godibert s'était d'abord
placée en face de rhomme au chapeau de mérinos , mais celui-ci s'obstinant à les saluer et à leur sourire, la dame* avait brusquement changé de coin , son mari et son fils s'étaient rangés près d'elle, et tous les trois avaient tourné la tète vers la portière opposée , espérant que cela mettrait fin aux agaceries que le voyageur se permettait pour entrer en conversation avec eux ; tentative qu'ils trouvaient fort inconvenante de la part d'un homme aussi mal couvert.
Le particulier bien frisé et la dame qui l'accompagnait avaient reçu les mêmes salutations. La brune piquante avait d'abord pris la place du coin , mais lorsque le beau brun était entré dans la berline, cette dame avait donné sa place à son monsieur, sous prétexte que la vue de la campagne lui faisait mal aux yeux quand on allait si vite.
Quant au vieux monsieur assis sur des ronds de cuir, il n'avait répondu aux poli-
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tesses de son vis-à-vis que par des grognements sourds accompagnés de jurons assez disUncts, et il avait regardé Thomme au chapeau de mérinos d'un air de si mauvaise humeur , que celui-ci n'avait plus osé ni lui sourire, ni le saluer.
Le grand jeune homme hrun a poussé une exclamation de surprise en apercevant dans la voiture la famille Saint-Godibert, et il s'est écrié :
— Gomment, ma tante!., mon oncle!., et Julien en chemin de fer... Ah! cette rencontre... Par quel hasard!.. Ma tante qui avait peur de voyager de cette manière...
— G'est-à-dire, répond la grande dame, que c'est votre oncle qui redoutait les chemins de fer, et non pas moi!.. Je lui avais cent fois témoigné le désir d'aller ainsi à Rouen... Oui, Frédéric... oh! vous avez beau rire... Ah! c'est monsieur Richard qui est avec vous , je crois...
Ces paroles s'adressaient aa voisin de M. Frédéric , le jeune homme qui avait une narine plus ouverte que l'autre. Il s'empresse de faire un profond salut à madame Saint-Godibert et à son mari , puis il tend la main à leur fils , en lui disant :
— Bonjour , Julien... ça va bien?
— Très-bien, je vous remercie, répond le jeune Saint-Godibert qui vient déjà d'échanger une poignée de main avec son cou* sin Frédéric.
Cependant, M. Saint-Godibert qui était en train de se moucher et n'avait pas encore répondu à sa femme, dit alors d'un air important :
— Je n'ai jamais eu la moindre frayeur des chemins de fer, ma bien bonne!...
Mais je ne voulais pas vous contrarier... et que par complaisance pour moi vous fissiez ce qui ne vous aurait pas plu...
— Il me semble, monsieur, que ce n'est
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pas mon habitude... Pourquoi avez-vous absolument voulu aller à Orléans , quand je désirais voir Rouen ?
— A cause des tonnelles, ma bien bonne...
— Des tunneU, mon oncle ! s'écrie le grand jeune homme en riant et en lançant un regard à la jolie brune sa voisine, laquelle y répond sur-le-champ par un sourire fort encourageant.
— Tunnels!., oui, je savais bien que je me trompais... enfin, ce sont toujours des souterrains... Tu ne les aimes pas, Angélique ; tu détestes l'obscurité , puisqu'il te faut même de la lumière pour dormir...
— C'est vrai , j'avoue que voyager sous terre... cela me semble bien hardi... Mais puisque j'y étais décidée...
— A quoi bon te faire du mal !... Je t'ai menée d'abord à Orléans parce qu'il n'y a
point de longs souterrains à passer ; nous irons à Rouen plus tard.
— Décidément ils ont peur tous les deux... dit le jeune homme grêlé en se penchant à l'oreille de son voisin , et celuici, qu'on appelle Frédéric, reprend en poussant doucement le genou de la séduisante brune :
— Moi , j'adore les tunnels, je ne trouve rien d'amusant conune de voyager dans l'obscurité avec des personnes que l'on ne connaît pas!..
— On a des lampes... On m'a dit qu'il y avait des veilleuses allumées dans les voitures... sans çà... dame! Ah! ah! on en ferait de ces bêtises !
Ces paroles viennent d'être prononcées par la tête de Cosaque coiffée du chapeau à plis. Personne ne répond à ce monsieur. Les Saint-Godibert prennent leurs grands airs , la jolie brune arrange ses cheveux ,
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son monsieur caresse ses favoris, et le vieux qui a des diamants geint et jure entre ses dents :
— Ah ! sapré nom ! . . . Ah ! . . voyagez donc avec ça... Qu'est-ce que ça me fiche qu'on voie clair ou non !.. Ouf!..
— Comme cela , reprend le grand jeune homme brun, c'est une partie de plaisir que vous avez faite à l'impromptu... n'estce pas, cher oncle... et seulement à vous trois ?
— Nous avions proposé à mon frère Fhomme de lettres d'en être ainsi que sa femme , mais ils nous ont refusé sous prétexte qu'ils ont déjà été à Fontainebleau cet été.
— Ah ! en effet... je me rappelle que... il y a six semaines environ, mon oncle Mondigo me proposa de l'accompagner dans une partie de campagne... J'avais même bien promis à ma jolie tante que je les re-
joindrais avec Dernesty... mais je n'ai pas pu... Et puis je me souviens aussi que Jes Marmodin et M. Roquet devaient se trouver de la partie, et franchement cela ne m'avait pas trop engagé à en être... Oh ! s'il n'y avait eu que madame Marmodin, à labonne heure; elle est aimable, elle cause bien... elle est fort gaie même ; mais son mari! ah ! grand Dieu ! cet homme est vraiment assommant avec sa manie de vous parler sans cesse des Romains... de la chaussure, du manteau, de la tunique qu'ils portaient... Je vous demande un peu ce que cela me fait, à moi... que le patricien ait eu d'autre chaussure que le plébéien !... Je ne suis pas du tout amateur des anciens... J'aime mille fois mieux contempler un petit bonnet... une charmante capote sur la tête d'une jolie femme, que de connaître toutes les modes anciennes...
— Et d'ailleurs, reprend M. Richard en