VOYAGE EN CBEMIR DE FER. O
sur son fauteuil ou sa chaise lorsque Ton est affecté d'une certaine maladie qui gène beaucoup pour s'asseoir. Ce monsieur a commencé par mettre à sa place deux de ces ronds, qu'il a posés l'un sur l'autre; après s'être consulté pour savoir s'il mettrait encore le troisième rond qu'il tenait sous son bras, il s'est décidé à s'asseoir sur deux ronds seulement , ce qu'il a fait en poussant des gémissements accompagnés de jurons et de grimaces horribles; et pendant tout le voyage , il conserve l'air rechigné et presque colère qu'il a pris en s'asseyant.
Un tel compagnon de route n'est pas de ceux qu'on recherche; mais comme sous les fourrures et doubles gilets de ce vieux monsieur, on apercevait une épingle en diamant magnifique, comme à ses doigts brillaient deux solitaires de la plus grande beauté, les époux Saint-Godibert le regar-
daient avec un air de considération, et plus d'une fois même le mari avait poussé Tattention jusqu'à dire à son fils :
— Julien, prenez garde de gêner monsieur... laissez-lui beaucoup de place... il paratt incommodé... ne vous approchez pas trop de lui!...
Le jeune homme ne tepait nullement à s'approcher du monsieur posé sur des ronds de cuir, et celui-ci ne répondait aux politesses de M. Saint-Godibert que par des es péces de grognements dans lesquels on distinguait ces mots :
— Ah! bigre... ah! oui... ah! de la place!... j'en ai assez!... Ah! sacredié!... s'ils avaient ce que j'ai !... ils ne se remueraient pas tant.
Sur l'autre banquette, on voyait d'abord devant madame Saint-Godibert , un monsieur bien frisé qui avait l'air enchanté de lui, enchanté de se trouver en chemin de
VOTAGS EN CHKIIir DE FEB.
fer, et enchanté de sa compagne de voyage ; ce monsieur au teint frais, aux lèvres vermeilles, et qui ressemblait à ces figures de cire que Ton voit si bien coiffées dans la boutique d*un artiste en cheveux, n'était pas deux minutes sans regarder les bouts de sa cravate de satin, et sans caresser ses iavoris. Ce personnage embaumait les parfums, c'était un mélange de vanille, de jasmin, de rose et de patchouli, dans lequel il était difficile de se retrouver, mais qui vous montait sur-le-champ au nez, et vous donnait mal à la tète.
Près de ce monsieur, était une femme jeune et jolie, figure piquante, éveillée, provoquante même , de beaux yeux bleu - foncé, qu'on ne baissait pas souvent , une
\ bouche fraîche et bien garnie, sourire ma-
\ lin, les cheveux bruns, enfin un ensemble
' fort agréable auquel un embonpoint mo-
déré, en faisant valoir des formes et une
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taille ravissantes, donnait encore plus de charmes.
La mise de cette jeune femme était coquette, calculée pour faire valoir ses avantages, et annonçait enfin plutôt la femme de plaisir que la dame comme il faut. Le petit chapeau à la glaneuse qu'elle portait était fort avancé sur ses yeux, et ne faisait voir sa figure mutine que lorsqu'elle le voulait bien ; mais ceci était encore une manière de provoquer les regards et les désirs ; les hommes sont toujours bien plus amoureux de ce qu'ils ont de la difficulté à voir, que de ce qui s'offre sur-le-champ à leurs yeux.
Les chapeaux qui avancent , seront toujours appréciés par les femmes qui comprennent leurs intérêts ; voulez-vous en avoir la preuve ? Allez dans un endroit public avec plusieurs dames, qu'une seule ait un chapeau qui laisse à peine voir ses traits,
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tandis que les autres seront coiffées de façon à ne rien cacher de leur jolie figure, les honunes feront beaucoup moins attention à la beauté qui se montre , qu'à la femme qui semble éviter les regards , et c'est sur celle-ci qu'ils braqueront presque continuellement leurs prunelles et leurs loi^nons.
Le personnage aux odeurs ne devait pas être le-mari de cette jolie femme ; cela se voyait sur-le-champ à la manière dont il lui parlait , et à la crainte qu'il témoignait de la chiffonner ou de cogner son chapeau. De son côté, la dame, tout en répondant à son compagnon de route , paraissait beaucoup plus occupée de faire la coquette , et surtout de répondre aux œillades trèsexpressives que lui lançait son voisin de droite.
Ce voisin était un jeune homme fort élégant , assez beau garçon , et ayant surtout
cet air parfaitement mauvais sujet qui suffit souvent pour séduire une femme. C'était un brun à l'œil hardi, au sourire moqueur. Son front large et un peu bombé était ombragé par une forêt de cheveux d'un noir irréprochable ; ses moustaches et le collier qui frisait en encadrant le bas de sa figure étaient de même couleur. Le jeune homme était grand , bien fait , bien tourné, et paraissait connaître parfaitement tous ses
Après ce beau brun, était encore un jeune homme qui semblait être plus âgé que son voisin, et qui du reste formait un contraste frappant avec lui, non pas par la mise, car chacun de ces messieurs était fort bien et fort élégamment habillé , mais par la taille et la figure.
Ce dernier était de taille moyenne et assez bien prise, mais son visage, horriblement mutilé par la petite vérole, était d'une
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excessive laideur. Ses yeux, cachés par des bouffissures de chair, ressemblaient à deux petits trous éclairés au fond par une mauvaise veilleuse ; sa bouche avancée ne s'ouvrait que pour laisser voir une absence presque totale de dents, et son nez, victime aussi de la petite vérole, avait une narine infiniment plus ouverte que Tautre.
Tout cela formait un ensemble peu flatteur pour ses vis-à-vis, et l'expression de la physionomie de ce jeune homme, qui semblait annoncer l'envie, la méchanceté, le dépit d'être laid, n'était pas de nature à diminuer ce que ses traits avaient de désagréable.
Enfin la cinquième place, qui se trouvait être à l'autre coin , était remplie ou plutôt occupée par un homme fort maigre , qui pouvait avoir une quarantaine d'années et était parfaitement sale, depuis les pieds jusqu'à la tête. Ce monsieur avait une vieille
redingote noire râpée, tachée, reprisée en plusieurs endroits , et qui lui descendait à peine jusqu'au milieu de la cuisse ; venait ensuite un pantalon en drap olive, ou jaunâtre, il était difficile d'être certain de la couleur. Le susdit pantalon, également taché à plusieurs endroits , avait de plus à chaque genou une grande pièce carrée, qui étant beaucoup plus neuve que le reste de l'étoffe, jouissait encore d'un certain brillant qui tranchait parfaitement avec tout le corps du vêtement. Ce pantalon , quoique ne descendant qu'à la cheville, était revêtu d'un sous-pied à la jambe gauche , l'autre en était privée , probablement par suite de quelque accident imprévu ; de grosses bottes éculées , qui paraissaient avoir fait beaucoup de chemin sans que jamais on les eût décrottées, terminaient par le bas le costume de ce personnage.
Le haut répondait au reste. Un petit bout
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d'étoffe noire , éraillée et effiloquée , indiquait un gilet; un mouchoir de couleur, roulé en corde , servait de cravate ; il était tellement serré autour du cou, qu'on aurait pu croire que ce voyageur avait voulu essayer de s'étrangler pendant la route. Mais le plus curieux du costume était un petit collet, en vieux drap noir, qui était adapté sur la redingote , servant de crispin , de manleau ou de balandras, à la volonté du propriétaire, mais, par le fait , ne servant pas même à le garantir du froid ou de la pluie , parce qu'il descendait à peine jusqu'au milieu de l'avant-bras.
Un chapeau rond , qui n'était ni en castor, ni en soie, complétait la toilette de ce monsieur. Ce chapeau , unique dans son genre, et qui certes valait la peine d'être vu, paraissait avoir été fait avec un morceau de mérinos. La forme en était fort basse , les bords très-exigus , et tout autour de la
forme , l'étoffe formait des plis pen amples mais fort inégaux.
Sous ce singulier chapeau , représentezvous une tête de Cosaque , une absence presque totale de nez, ce qui en tenait lieu étant tellement rentré par le milieu, qu'on n'apercevait que deux ouvertures menaçant le ciel. Voilà le personnage qui se trouve , en face du monsieur qui trône sur les ronds de cuir, avoir une des places du coin , et semble peu habitué à se trouver assis mollement en si belle compagnie ; il passe son temps à tâter avec ses mains, entièrement dépourvues de gants, l'étoffe du coussin sur lequel il est assis, et murmure ensuite entre ses dents :
— C'est beau... c'est bon... ça doit coûter cher... belles voitures... on est fièrement bien ici... mais si je n'avais pas été pressé d'arriver, ah ! merci... le plus souvent que je me serais mis là dedans ! ils vous disent