‹ La famille Gogo (volume 2)Chapitre 20 sur 37 · VOYAGE EN CHEMIN DE FER · texte numérisé non relu

VOYAGE EN CHEMIN DE FER

qui saute aux yeux de tout le monde, que voulez-vous que je vous dise, moi!...

— Ah! bon!... ah! si... Ah! j'y suisîs'écrie ce monsieur qui veut avoir Pair d'être aussi malin que les autres, mais qui ne comprend pas davantage.

Le vieux monsieur aux diamants est le seul qui jure, geint et fait des grimaces pendant cet accès de gaieté. Quant à celui qui l'a fait naître, il est bien loin de croire que c'est de lui que l'on rit, et il regarde par les deux portières en disant :

— Qu'est-ce qu'on a vu... Jen'ai rien vu, moi... ça passe si vite... Bichat m'avait écrit : « Tu me raconteras ce que tu auras remarqué en chemin... » Mais prout!... remarquez donc quelque chose quand on file comme un oiseau.

Frédéric, qui a examiné du haut en bas l'homme au chapeau de mérinos, dit à demivoix :

— Mais c'est que tout répond à la coiffure !•.. Le petit collet, le pantalon, toute la tenue enfin!... Ohl il faut absolument que je sache ce que c'est que ce monsieur.

Et au bout d'un moment, M. Frédéric se penche vers le voisin de son ami Richard , et lui dit :

— Monsieur, vous ne vous êtes peut-être pas aperçu qu'il vous est arrivé un accident en route et que vous avez perdu quelque chose?

— Moi? répond le particulier, j'ai perdu quelque chose... En tout cas ce n'est ni ma montre ni mon mouchoir, car je n'en ai pas !... je n'en ai jamais.

Tout le monde se regarde et M. Richard s'éloigne de son voisin, en murmurant :

— 11 n'a pas de mouchoir... comment faitril donc quand il éternue?... ça devient effrayant.

— Monsieur , reprend Frédéric avec un

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grand sang-froid, je ne voulais pas parler de ces deux objets ; j'ignorais d'ailleurs que vous professiez le plus profond mépris pour les montres et les mouchoirs.

— Je ne les méprise pas ! un instant! répond le voyageur en souriant ; mais les montres ! c'est trop cher pour ma bourse 1 Quant auxmouchoirs... jem'enserssi peu... et puis on a la fourchette du père Adam.... eh! eh!

M. Richard se serre encore plus contre Frédéric. Madame Saint-Godibert dit entre ses dents :

— Gomment un homme comme cela n'estîl pas dans les waggons !

Le monsieur parfumé affecte de tirer son mouchoir qui est au patchouli, et se mouche à plusieurs reprises, afin sans doute qu'on ne croie pas qu'il professe les mêmes principes que l'individu qui est si mal mis.

M. Saint-Godibert dit en secouant la tête d'un air capable :

— Ah ! je suis bien fâché que mon frère rhomme de lettres ne soit pas avec nous l... lui, qui est très-observateur... et qui aime les choses... que... C'est qu'il a diablement d'esprit, Mondigo ! . . .

— Sans que cela paraisse y murmure M. Richard.

Frédéric s'adresse de nouveau à l'homme du coin :

— Monsieur, la perte que vous avez faite n'est pas bien considérable... cependant elle doit vous gêner... il vous manque un sous-pied... votre pantalon en est privé à votre jambe droite.

L'homme au visage cosaque se tape sur la cuisse droite et répond en riant :

— Ah! ben... mon dessous-de-pied!...

Ah ! il y a plus de six mois que je n'en ai plus de ce côté-là!... je voulais toujours en remettre un... mais ils veulent encore vous vendre deux ronds un petit morceau

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de cuir... j'ai dit : Bdh ! c'est pas la peine, je finirai le pantalon comme ça.

— Il me semble, murmure M. Richard I avec un grand sérieux, que le pantalon

méritait bien encore qu'on fit pour lui cette dépensera.

— Vous trouvez?... Hum ! il se fait mûr I pourtant... mais il faut qu'il aille, j'en ai I pas d'autre!

— Nous voilà déjà fixés sur une partie de la garde-robe de ce monsieur, dit Frédéric à demi-voix.

— J'ai peur qu'il ne professe pour les chemises le même mépris que pour les mouchoirs ! répond Richard à son ami.

— Aïe! aïe!... ah! bigre!... ah!... eré coquin !

— Qu'est-ce qu'il y a? dit madame Saint- Godibert... est-ce qu'il est arrivé un accident à la machine?...

— Non, non, ma tante, rassurez-vous ;

VOUS voyez bien que nous fonctionnons toujours; c'est monsieur... ce vieux monsieur qui est dans le coin là-bas^ et qui parait souffrir.

— C'est vrai, dit M. Saint-Godibert en jetant un regard respectueux sur le monsieur aux diamants. Ce monsieur semble incommodé... et quand on voyage... c'est gênant d'être malade...

— Mais nous sommes dans une voiture qui ne secoue pas... murmure le monsieur parfumé ; on pourrait jouer aux dominos ici.

Et, conune s'il était enchanté de ce qu'il vient de dire, ce monsieur regarde tout le monde en souriant, et ne remarque pas que la main droite de sa compagne de voyage et la main gauche du grand jeune homme brun ont disparu toutes les deux, probablement pour se rencontrer à l'abri des regards indiscrets.

— Heureusement, reprend M. Saint-Go-

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dibert, nous ne sommes que quatre de ce c6té... ce qui nous pennet d'être plus à Taise... J'en suis enchanté pour ce vieux monsieur indisposé... qui a Fair très comme il faut.

— A quoi voyez-vous cela, mon oncle?

répond Frédéric à demi-voix ; est-ce aux ronds de cuir que ce monsieur a placés sous son derrière?

M. Saint-Godibert fronce le sourcil en grommelant :

— Vous êtes toujours le même, mon neveu !.... toujours moqueur... étourdi!... et parlant à tort à travers !

— Oui, dit à son tour la grande dame d'un air courroucé, et oubliant le respect que vous devez à des parents qui vous ont élevé à leurs frais ! ... et aussi bien que leur fils ! C'est presque toujours ainsi que l'on est récompensé du bien que l'on fait!...

— Ah ! ma chère tante, comment ! vous

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allez vous fâcher pour une plaisanterie... Allons, Julien, intercède donc pour moi... dis à ta mère que je ne suis pas un ingrat... et la preuve, c'est que je vante partout la générosité, la bienfaisance, la grandeur d'âme de mes chers parents.

— Ma mère ne t'en veut pas, répond le jeune Julien en se hâtant d'interrompre son cousin qui, tout en faisant l'énumération des qualités nombreuses de son oncle et de sa tante, avait encore l'air de se moquer d'eux.

La route se fait pendant quelque temps en silence; mais, sans se parler, M. Frédéric et sa voisine semblaient s'entendre fort bien.

Bientôt, cependant, le grand jeune homme, qui n'est pas ami du silence, s'adresse de nouveau à la figure de Cosaque :

— Monsieur, vous allez me trouver bie»

curieux, et ma question vous semblera

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peut-être indiscrète, mais je ne pais m'empécher de vous la faire. Vous avez un cliapeau qui cause mon admiration, je n*ai encore vu son pareil nulle part; voudriez vous bien me dire où Y on peut se procurer de ces chapeaux-là?

— Mon chapeau?... Ah ! ma foi, c'est moi qui l'ai fait avec un morceau de mérinos qui me restait d'une robe de ma défunte, dont j'avais déjà tiré deux gilets.

— Vous avez tiré deux gilets de votre défunte?

— Oui, monsieur, de sa robe. J'ai arrangé ça moi-même sur la forme de mon vieux feutre... Dame ! c'est à la bonne flanquette!...

— Ah! vous appelez cela un chapeau à la bonne flanquette?. . . C'est fort gracieux. . . je donnerais quelque chose pour avoir une flanquette comme cela... c'est infiniment préférable aux gibus 1... A coup sûr vou&

êtes chapelier, monsieur, sans quoi vous n'auriez pas aussi bien réussi dans cette coiffure.

— Moi, pas du tout ! je suis boutonnier.

— Boutonnier... quel est cet état?

— Je fais des boutons d'os.

— Ahl vous faites des boutons... trèsbien... Mais il parait que vous ne travaillez pas pour vous, car il en manque plusieurs à votre redingote.

— Ah! vous connaissez le proverbe : Les cordonniers senties plus mal chaussés. Au reste, c'est un fichu état que le mien... encore si je faisais les queues, je gagnerais bien plus.

— Ah! vous faites des boutons sans queue?...

— J'ai déjà essayé plusieurs états... fai été culottier pendant longtemps... faî été gabelou. . . rat de cave. . . un tas de choses ! . . . Je n'ai pas de chance.

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