VOYAGE EN CIEHIH DE FER
— C'est que vous n'avez pas su trouver votre véritable vocation. Je vous assure , monsieur, que vous devriez vous faire chapelier.
— Vous croyez? Ma foi, je vais à Paris, je ne sais pas pour quoi faire, mais Biehat m'a écrit : Vie^s tout de suite, j'ai quelque chose de bon à te proposer... prends le chemin de fer, je payerai ton voyage... Alors, vous entendez bien que je suis parti aussi* tôt.
— Biehat est un de vos parents ?
— C'est mon ami, mon compère... Quand ma défunte est morte, j'ai tiré de son armoire six paires de bas dont j'ai fait cadeau à Biehat.
— Vous avez tiré une foule de choses de madame votre épouse... Ses bas auraient sans douté été trop petits pour vous, et votre ami Biehat a un petit pied.
— Ah ! ouiche f un bœuf! mais ma dé-
funte était deux fois grosse comme madame que v'ià... Jugez du volume.
Et le particulier sale désignait madame Saint-Godibert, qui détourne la tète d'un air courroucé, en murmurant :
— Je ne comprends pas quel plaisir mon neveu peut trouver à causer avec cet individu !
Mais, pendantla conversation précédente, la jolie brune et les jeunes voisins de Frédéric laissaient de temps à autre échapper des éclats de rire qui prouvaient qu'ils ne partageaient pas l'avis de madame Saint- Godibert. Et le grand jeune homme brun, qui semble s'inquiéter assez peu de contrarier son oncle et sa tante, continue sa conversation avec le boutonnier.
— Il paraîtrait, monsieur, d'après ce que vous venez de dire, que madame votre épouse était fort belle?
— Oh! un muid!... une tour... J*ai tiré
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ce petit collet d'un de ses spencers... quant aux bas, j'en ai fait cadeau à Bichat, parce que je n'en porte jamais.
M. Richard fait encore un mouvement pour s'éloigner duboutonnier, la jolie brune éclate de rire dans son mouchoir, et Frédéric reprend :
— Ah ! vous ne portez point de bas. . . vous préférez les chaussettes?
— Non, monsieur... rien du tout!... A quoi que ça sert d'avoir de tout ça dans ses chaussures?...
— Je vois que vous êtes comme les Écossais qui vont. les jambes nues...
— Et puis tout ça coûte de l'argent. Ah ! si on ne m'avait pas dit qu'il n'y avait plus déplaces danslesvi^aggons, vous pensez bien que je ne me serais pas mis ici... mais c'est peut-être une frime des employés pour qu'on prenne des places qui coûtent plus cher.
— L'administration est bien coupable 1 dit
Lk FAMIL» GOGO. 2. 4
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M. Saint-*Godiberteii fronçant son petit nez. Elle expose les gens riches..» à se trouver... à... Enfin je me plaindrai aussi... moi !..4
— Eh ! mon Dieu, mon cher oncle, que voulez-vous y faire?... Vous n'allez pas dans les omnibus... alors!...
En ce moment la conversation est interrompue par une secousse assez forte, que Ton ressent dans la voiture, et qui est bientôt suivie d'un temps d'arrêt.
La terreur se peint sur beaucoup de visages. Madame Saint-Godibert et soâ époUx poussent des cris affreux!... la jolie femme devient pâle et U^emblante, et son monsieur s'écrie :
— Il est arrivé quelque chose au convoi !.. . nous allons tous périr ! . . .
Le vieux monsieur geint et s'agite sur ses ronds Ciinnme s'il voulait essayer de se lever... Frédéric tâche de rassur)^ sa voisine, et s'oublie idors jusqu'à passer son
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bras derrière elle, de manière à lui prendre la taille ; mais le compagnon de cette dame est alors trop effirayé pour faire attention à cela. Pendant ce temps, le boutonnier a passé sa tète en dehors de la portière, et bientôt il la rentre dans la voiture en disant s
— C'est rien du tout!... un petit éboulement de terrain qui venait de se faire, et qu'on n'avait pas eu le temps de signaler;... mais voilà que la route est nettoyée, et nous allons rouler comme de plus belle.
En effet, au bout de quelques minutes, le convoi se remet en marche ; alors la sérénité reparaît sur les visages.
— C'est égal! dit M. Saint-Godibert, si cela était arrivé sous une tonnelle... turnell... dans un souterrain enfin, c'eût été bien effrayant et peut-être fort dangereux.
— Décidément je n'irai pas à Rouen, s'écrie madame Saint-Godibert.
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— Mais, ma tante, il n'y a pas de danger, et vous comprendrez facilement qu'il n'y a point d'éboulement de terrain à craindre dans un tunnel , puisque alors l'endroit où l'on est se trouve maçonné de tous côtés.
— C'est égal, mon neveu, je n'irai à Rouen que quand les souterrains seront à ciel ouvert.
Quelques moments après cette conversation, une odeur infiniment désagréable se fait sentir dans la voiture, et prend au nez de chaque voyageur; mais c'est surtout du côté du vieux monsieur aux ronds de cuir qu'elle semble avoir le plus d'intensité.
— Ah ! mon Dieu, qu'est-ce que cela? s'écrie la grande dame ; Frédéric, ouvrez les portières... Ah! quelle horreur!... mon Dieu ! que se passe-t-il donc dans cette voiture?
— C'est probablement une suite des effets de la peur, dit Frédéric en riant.
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— Le fait est que ça sent fièrement mauvais ! dit le boutonnier.
— Je donnerais cent sous d'une prise de tabac, reprend M. Saint-Godibert.
Le vieux monsieur est le seul qui ne dit rien, et semble- fort indifférent à Fodeur; il a même Fair plus satisfait, et gémit beaucoup moins qu'auparavant.
Le monsieur frisé a tiré une tabatière de sa poche, il s'empresse de l'ouvrir et de la présenter à la compagnie en disant :
— Voilà du tabac ! en voilà ... Je prise fort peu... mais en voyage c'estquelquefoisd'un grand secours... comme maintenant, par exemple.
M. Saint-Godibert, son épouse et les trois jeunes gens se sont empressés de puiser dans la tabatière qu'on leur présente. Le boutonnierva en faire autant, déjà il penche son corps et avance sa main pour saisir une prise, lorsque le jeune homme grêlé l'ar-
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réte et repousse brusquemenl sa main en lui disant :
— Oh! non, monsieur... non pas, s'il vous plait!... Vous ne pouvez pas priser, vous... cela vous est défendu.
— Eh pourquoi donc ça? s'écrie l'homme au chapeau à plis en regardant son voisin d'un air surpris* Puisque monsieur offre des prises à tout le monde, pourquoi n'en aurais-je pas comme les autres?
— Gonunen t ! pourquoi ? . . . parce que vous n'avez pas de mouchoir, monsieur. Vous nous avez dit vous-même que vous ne vous en serviez jamais, et quand on n'a pa^ de mouchoir on ne prise pas, parce que cela expose à éternuer et à une foule de choses qui seraient fort désagréaMes pour vos voi* sins.
— Qu'est-ce que vous me diantez?...
j'éternuerai si je veux.. . ça ne vous r^arde
VOYAGE Eff Gii«aill DE fEB. 45
— Mais au conlraire, cela me r^arde beaucoup, vu ma position.
— Je vous dis que je prendrai une prise, et que ee n'est pas vous qui m'en empêcherez...
~ Moi, je vous dis que vouç n'en prendrez pas!...
La querelle semble s'animer. Le monsieur frisé tient tpujo^s sa tabatière ouverte , et a Fair de ne pas savoir ce qu'il doit faire ^ mais sa jolie partenaire trouve sur-le-champ moyen de terminer la dispute : d'un revers de sa main, elle fait tomber la boite et tout ce qui est dedans..
— Voilà la question jugée ! s'écrie Frédéric.
— Aikl Inna ! dit le monsieur parfumé en se baissant pour chercher sa tabatière, vous me laite$ perdre là du tabac délicieux. . . du pur Robillard !
— Je l'ai bien fait exprès, dit à demi-
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voix la jolie brune en se tournant vers Frédéric, qui profite de la position du monsieur pour répondre :
— On n'a pas plus d'esprit, et on ne saurait être plus séduisante... Est-ce que vous ne me permettrez pas de vous revoir ? Vous êtes de ces personnes dont la rencontre est un bonheur... mais si on ne vous revoyait pas, ce serait à donner des regrets éternels...
— Vraiment!...
— C'est singulier, je ne la trouve pas.!... murmure le monsieur frisé qui s'est mis presque à quatre pattes dans la voiture. Pardon, messieurs, voudriez-vous un peu déranger vos pieds?...
— Il ne la retrouvera que quand je le voudrai!... dit mademoiselle Irma en souriant à Frédéric. J'ai eu soin de mettre mon pied dessus.
— Oh! répondez-moi, de grâce... où
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VOUS reverrai-je à Paris. . . peul-on aller chez vous?
— C'est impossible... je demeure avec lui!...
— Irma , ma chère amie, dérange donc un peu ton pied , que je cherche sous ta robe.
— C'est inutile, monsieur, la boite n'a pas roulé par là.
— Alors donnez-moi un rendez-vous...
Ah ! je vous en supplie , ne me refusez pas...
— Eh bien!... demain... à midi... dans la cité Bergère...
— Demain, à midi ! ... oh ! vous êtes charmante !
— Ah ! v(Hlà... la voilà qui roule!... je la tiens !
Et le monsieur montre sa tète et se remet à sa place en s'écriant :
— J'ai mon affaire!... la voilà... Ah! par
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exemple, il n'y a plus une seule pincée de tabac dedans.
— Alors , mon ami , tenez-vous un peu tranquille maintenant.
— Oui, ma chère Irma,
Et pendant que tout ceci s'est passé , le boutonnier s'est renfoncé dans son coin, d'un air très-vexé, en murmurant :
— Ah! c'est bien dommage que Içi taba^ tière soit tombée ! sans ça on aurait vu!... H'empécher de prendre une prise,., en v'ià une sévère!... Qu'est-ce que ça lui fait que je n'aie pas de mouchoir?.,, est-ce que nous n'avons plus ta liberté ?. . . est-ce que la charte ordonne à qhaque Français d'avoir un mouchoir dans sa poche? Ça fait de l'embarras ! il n'a peut-être pas payé ceux qu'il a, lui ! ce monsieur.
Le convoi s'arrête; on est à la station de Corbeil. Bientôt la portière de la voiture s'ouvre, et une Jeune fille parait sur le mar-