VOYAGE EU CHSHIA DE FER
chepied ; elle regarde timidement à droite et à gauche en disant :
— Hais je ne vois pas de place ici...
Un des employés parait et fait entrer la nouvelle venue dans rintérieur de la Voi* tul*e en disant :
— Pardonnez^ moi, mademoiselle... Tenez , de ce côté, on n'est que quatre ; il y a une place..', on tient cinq... vous le voyez bien...
Le jeune Julien s*est rapproché de son père; mais le vieux monsieur reste immobile sur ses ronds de cuir, et a Tair de défier qu'on le fasse bouger. Il faut donc que ftose^arîe se contente de ia petite place que lui fait le jeune homme; car c'est la fille de Jérôme, qui vient de quitter la voiture de Fontainebleau, et s'est hâtée de se rendre au chemin de fer, afin d'avoir une place au passage du premier convoi se rendant à Parts.
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L'arrivée d'un nouveau personnage cause toujours dans une voiture publique un mouvement de curiosité. Quand la personne qui va faire route avec nous se trouve être une femme jeune et jolie, alors la curiosité se prolonge; elle prend chez les uns l'aspect de l'intérêt, chez les autres celui de la bienveillance ou de la jalousie. La présence de Rose-Marie devait nécessairement faire sensation dans un petit espace ou les hommes étaient en majorité. La jeune fille est trop bien pour que- l'on ne fasse pas attention à sa beauté; puis son air décent, honnête et modeste achève de prévenir en sa faveur ; car ces airs-là plaisent toujours, et ceux même qui ne peuvent plus les avoir ne peuvent s'empêcher de leur rendre justice.
Le jeune Saint-Godibert, tout en ne^regardant que de côté , a vu tout de suite quelle charmante voisine le hasard venait
TOYAGE EN CBBHI1I DE JEB. 49
jle lui envoyer, et tout en serrant son père pour qu'elle ait plus de place, il n'est cependant pas fâché de se sentir frôlé et pressé par elle.
M. Richard lance sur la jeune fille des regards dévorants ; il voudrait sans doute la fasciner, il ne parvient qu'à lui faire baisser les yeux.
, Frédéric, quoique très-occupé de sa voi* sine, ne peut cacher son admiration pour Rose-Marie, et il regarde beaucoup moins souvent à sa gauche; le monsieur parfumé murmure entre ses dents :
— Voilà une bien jolie personne.
M. Saint-Godibert répond par un signe
affirmatif : il n'est pas jusqu'au monsieur
dépourvu de bas et de mouchoir, qui , en
regardant la jeune fille, ne roule ses yeux
comme s'il voulait tâcher de leur donner du
brillant, et ne s'avise de rajuster son petit
collet sur ses épaules.
50 CHAPITRK I.
Quant aux femmes, il est fort rare qu'elles soient satisfaites en voyant arriver une personne qui peut leur disputer et leur enlever la palme de la beauté. La grosse dame à la figure de Bédouine aurait dû ne plus avoir de prétentions; mais il est si rare que Ton se juge avec impartialité! Madame Saint Godibert, qui se croit fort belle femme, toise la jeune personne du haut en bas, et se redresse d'un air satisfait qui voulait dire :
Cela n'approche pas de moi !
Et, en effet, il n'y avait pas la moindre comparaison à établir.
La piquante Irma commence par donner un grand coup de pied à son compagnon, pour lui apprendre à faire tout haut des réflexions sur les voyageuses, puis elle jette un regard de dépit sur la jeune fille, un autre sur Frédéric, et chaque fois que le jeune homme regarde Rose-Marie, elle lui
YOYAGB KN CHEIIIf DB FER. ^i
applique un coup de coude dans les côtes.
Celle qui causait tout ce mouvement et faisait travailler toutes les imaginations était bien loin de s'en apercevoir ; intimidée en se voyant renfermée avec tant de monde, et surtout avec des personnes qui lui semblent appartenir au grand monde, elle n'ose porter ses regards ni devant ni autour d'elle, elle se tient sans bouger à sa place, et tâche d'en prendre le moins possible pour ne point gêner ses voisins.
Et pourtant le jeune Julien lui disait de temps à autre avec une voix mielleuse :
— Approchez-vous, mademoiselle, n'ayez pas peur... je serai toujours bien, moi.
Enfin le vieux monsieur aux ronds de cuir, voyant toutes les précautions que prend la jeune fille pour ne point être trop contre loi, tourne la tête de son côté, sans faire la grimace, puis il marronne entre ses dents :
— Ah!... bigre!... ah! si j'avais moins mal... sapristi... je vous en ferais de la place... Aïe ! ...je vous aurais prise sur mes genoux autrefois !
— La petite qui vient d'arriver est fièrement bien ! dit M. Richard en se penchant contre l'oreille de son ami Frédéric ; ceci est autre chose que ce qui est à ta gauche.
— Oui , répond tout bas le grand brun, cette jeune fille est ravissante ; mais cela n'empêche pas que ma voisine de gauche ne soit très-gentille et très-agaçante.
— Agaçante, c'est possible... mais on en trouve cent dans son genre contre une pareille à celle-ci... Ton cousin Julien n'est pas fâché de l'avoir près de lui.
— Julien !... oh ! est-ce qu'il pense aux femmes ?. . . il a si peur de fâcher son père et sa mère !
— Tu crois cela , parce qu'il a un petit
VOYAGE EN CHEMIN DE FBB. l$3»
air tout patelin ; mais c'est un gaillard qui fait ses coups à la sourdine.
— Oh! ma foi, si celui-là fait ses farces, cela m'étonnera bien.
— Tu es occupé avec ta voisine de gauche ; Julien n'osera pas quitter ses parents ; mais moi , qui suis libre comme l'air, j'aurai soin de faire connaissance avec ce petit trésor-là.
— Vraiment !... ah! Richard , vous êtes un scélérat ! Le fait est qu'elle est bien jolie cette jeune fille... quels yeux!... quels beaux cils!... et les contours de ce visage font si bien le...
Un grand coup de coude interrompt M. Frédéric dans son énumération des charmes de Rose-Marie ; il se mord les lèvres en sou^ riant et porte ses regards ailleurs.
Tout à coup l'homme au chapeau de mérinos se penche vers Rose-Marie en s'écrîant :
-^ Mam'zelle , il me semble que vous
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n'êtes pas très-bien là,., vous êtes un tas de grosses personnes sur votre banquette...
Prenez ma place... dans le coin, vous serez mieux, et moi, ça m'est égal... d'ailleurs, je suis bien partout, moi.
Et le boutonnier se levait déjà pour changer de place ; mais la jeune fille lui répond avec un doux sourire :
. — Je vous remercie , monsieur , mais je ne veux déranger personne ; d'ailleurs , je me trouve très-bien.
— Mais ça ne me dérangera pas. .. prenez donc ma place... pas de façons...
— Vous êtes trop bon , monsieur , mais je suis fort bien... je vous remercie.
Le boutonnier se laisse retomber dans son coin en disant :
— A votre aise ! .. . mais c'est de bon cœur que je vous offrais ça. .. parce que pour être poli, il n'y a pas besoin d'avoir un mouchoir dans sa poche!...
VOYAGE EN CBEttllI DE FEB. iStJ
Ces mots sont accompagnés d'un regard colère adressé à M. Richard, qui se contente de rire en répondant, mais bien bas :
— Où la galanterie va-t-elle se nicher ! . . .
Puis le voyage se fait assez silencieusement. Depuis l'arrivée de la dixième personne, la physionomie intérieure de la voiture avait changé. Les femmes avaient de l'humeur , les hommes semblaient très-préoccupés ; et le brillant Frédéric lui-même avait perdu son jargon , tout occupé qu'il était d'admirer en face et d'être aimable de côté.
Et comme on arrive très-vite en chemin de fer , même lorsque la route se fait sans causer , les voyageurs s'aperçurent bientôt avec surprise que leur voiture s'arrêtait : ils étaient arrivés ; ils se trouvaient au débarcadère qui est sur les boulevards neufs, près du Jardin des Plantes.
— Tiens!... déjà?... dit le boutonnier en
se précipitant vers la portière. Ah bien, on va joliment !... c'est une justice à rendre aux chemins de fer... et pas cahoté du tout... tiens , nous sommes contre le Jardin de rhistoire naturelle.,, avant d'allw voir Bichat, je vais entrer regarderies ours.
La famille Saint-Godibert est montée dans un fiacre. Le jeune Julien a plus d'une fois tourné la tête pour regarder encore la jolie personne qui était assise près de lui , mais son père et sa mère l'appellent ; il monte en fiacre d'un air fort contrarié de ne pas être maîtj*e défaire ses volontés.
Quant à Frédéric, il a déjà dit adieu à son oncle et à sa tante; puis après avoir regardé en souriant Rose-Marie et fait un signe d'intelligence à son ami Richard, il s'est mis à marcher sur les pas du monsieur frisé, qui s'éloigne par le pont d'Austerlitz en donnant le bras à la séduisante Irma ; et celle-ci, tout en retroussant sa robe de ma-
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nlère à faire voir une très-jolie jambe, tourne souvent la tète en arrière comme pour s'assurer que Frédéric la suit, et lui lance alors des regards qui disent fort clairement :
— Si vous ne venez pas de mon côté, et si vous restez près de cette jeune fille qui était avec nous en chemin ^e fer , vous pourrez bien m'attendre inutilement demain dans la cité Bergère !
Vous voyez qu'avec leurs yeux les dames vont encore plus vite que les sténographes avec leurs signes !... Quelle que soit la dextérité et la science de ces derniers , je les défie de suivre le langage de certains yeux, dans certains moments.
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Tous les voyageurs avaient quitté les voitures, ou les diligences, ou les waggons, excepté pourtant le vieux monsieur aux ronds de cuir, qui ne se déplaçait pas facilement, et attendait d'ailleurs que son domestîque,qu'il avait fait mettre dans un waggon, vînt lui donner le bras et l'aider à se mettre en marche.
60 CBA PITRE II.
Rose-Marie se voit dans le vaste embarcadère où l'arrivée , ainsi que le départ d'un convoi, produisent toujours un mouvement, une agitation qui étonne et surprend les personnes qui n'ont pas l'habitude des voyages en chemin de fer.
Puis de tous côtés ce sont des voyageurs qui causent, s'arrêtent, appellent des commissionnaires ; ce sont d'anciens amis qui ne s'étaient pas vus depuis longtemps , quoiqu'ils habitent chacun à Paris, mais dans des quartiers différents , et qui se retrouvent à l'embarcadère, parce que là tous les quartiers viennent se rejoindre ; que le Marais, le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d'Antin s'y confondent, et que vous y rencontrerez .souvent des personnes que vous chercheriez en vain pendant plusieurs années dans les rues ou dans les promenades de la ville.
Rose-Marie s'est d'abord informée de sa