‹ La famille Gogo (volume 2)Chapitre 24 sur 37 · R0SE>"HAR1E A PARIS · texte numérisé non relu

R0SE>"HAR1E A PARIS

de chemin, s'égarant dans les salles, et se perdant sous les vastes galeries, il y a un homme qui ne la perd pas de vue, et, sans en avoir l'air, la suit de loin et observe tous ses mouvements.

Vous savez déjà que c'est le jeune homme qui est fort laid et que l'on nomme Richard. Ce monsieur, qui ne séduit jamais au pre* mier coupd'œil et déplait souvent au second, n'en a pas moins la prétention de triompher des femmes qui lui plaisent. S'il avait de l'esprit et était aimable, cela pour* rait encore se concevoir ; mais sans être une béte, M. Richard n'a point d'esprit, car on ne doit pas donner ce nom à cette habitude de se moquer et de tourner en ridicule tout ce quer font les autres; son seul avantage est d'avoir de la mémoire, et comme il a lu beaucoup, cela lui est d'un grand secours dans la conversation, où il tâche de se donner l'air d'un homme fort lettré ; mais il n'est

pas aimable, parce qu'il est envieux, et que chez lui le dépit d'être laid et de n'avoir point de fortune perce continuellement dans ses discours. Quels sont donc ses moyens de séduction?... l'obstination, la persévérance et la calomnie ; il obsède, il fatigue une femme de ses hommages, de ses déclarations ; il est sans cesse sur ses pas, il fait son possible pour la compromettre; il y parvient quelquefois, et ne consent à discontinuer ses poursuites que si Ton couronne ses feux.

£t il y a quelques femmes assez faibles pour céder à de pareils hommes ! Mais hâtonsnous d'ajouter aussi qu'il y en a bien plus qui les font repentir de leur insolence, et que les séducteurs de la trempe de M. Richard reçoivent souvent des corrections dont ils n'ont garde de se vanter.

Rose-Marie s'arrête dans la grande cour qui donne sur le bord de l'eau ; elle tire de

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sa poche le papier sur lequel elle a écrit les adresses des deux frères de son père. Nicolas Gogo demeure rue Saint-Lazare. C'est donc là qu'elle doit se rendre d'abord ; elle s'approche d'un cocher de fiacre et lui demande quel chemin elle doit prendre pour aller rue Saint-Lazare.

— Prenez le pont d'Austerlitz, que vous voyez là-bas; suivez alors les boulevards tout droit devant vous, passez la porte Saint- Martin, la porte Saint-Denis, et puis quand vous serez à la rue du Mont*Blanc, prenezla, et au bout vous êtes dans la rue Saint- Lazare; mais c'est fort loin, mamzelle, et vous feriez bien de prendre une voiture pour vous y conduire, surtout si vous ne connaissez pas Paris.

Mais la jeune fille n'est pas fatiguée, elle aime mieux faire le chemin à pied. Il n'est pas tard, elle est arrivée à Paris à quatre heures. Le temps est superbe, et elle n'est

pas fâchée de faire un peu connaissance svee celte ville dont on parle tant, et qui, dit-on, n'a pas sa pareille dans l'univers.

Peut-être y a-t-il encore une autre raison qui fait que Rose-Marie préfère aller à pied. Est-il besoin de vous la dire? non, vous devinez ce qui se passe dans le cœur de cette jeune fille, qui ne sait pas encore que Paris est une ville immense et très-peuplée, sans cesse encombrée par une foule qui va, vient, court, se remue, s'agite, se pousse, se presse, et dans laquelle on peut se promener bien longtemps sans rencontrer les personnes que l'on connaît.

M. Richard a vu la jeune fille tirer un papier de sa poche, le consulter et s'adresser à un cocher de fiacre ; il a facilement deviné qu'elle demandait une adresse ; s'il s'était trouvé plus près d'elle, il se serait empressé d'offrir ses services ^ mais il n'est plus temps. Après avoir remercié le cocher, la jeune

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voyageuse s'est mise en marche. M. Richard la suit en se disant :

— Attendons uneoccasionpourFaborder, il est probable qu'elle ne tardera pas à se présenter.

Rose-Marie traverse le pont d'Austerlitz, puis elle suit les boulevards qui longent le canal; de temps à autre elle regarde autour d'elle avec curiosité, mais elle n'a encore rien vu qui fixe son attention. Le boulevard Bourdon est peu fréquenté : d'un côté, les greniers d'abondance, puis le vieux quartier de l'Arsenal^ la vieille bibliothèque ; de l'autre, un grand fossé plein d'eau, voilà tout ce que cette promenade offre aux regards des promeneurs, qui pour ce motif sans doute ne se portent pas en foule de ce côté. Et la jolie fille d'Avon, jugeant déjà Paris par ce qu'elle en aperçoit, se dit en mar^ chant:

— Mais ce n'est pas bien beau tout cela...

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je ne rencontre pas beaucoup de monde... les boutiques sont bien rares à ce qu'il parait ! et on m'avait dit que Paris était si gai ! si bruyant, si peuplé!... je ne trouve pas cela, moi... et il me seml)le que... on peut très-bien se rencontrer... se voir dans les rues... Certainement, si M. Léopold passait par ici, je le verrais tout de suite.

Mais Rose-Marie ne remarquait pas ce monsieur qui marchait à quelques pas d'elle et semblait modérer ou hâter le pas suivant qu'elle pressait le sien; à la vérité, M. Richard se tenait encore à une distance respectueuse, souvent même il restait en arrière, car alors il pouvait plus à son aise exanûner la taille de la jeune fille, remarquer son pied, sa jambe, sa tournure. Le résultat de cet examen était tout à l'avantage de la charmante Rose, et ne faisait qu'affermir le vilain jeune homme dans ses desseins.

Arrivée à la place de la Bastille , la fille

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de Jérôme commence à trouver Paris plus gai. C'est qu'alors seulement la grande Ville lui apparaît avec ses habitants, ses marchands, ses promeneurs, ses voitures, ses boutiques, son bruit, son mouvement, sa vie enfin. Alors elle s'arrête indécise, elle regarde autour d'elle, elle admire cette belle colonne, puis cette longue avenue qui se présente devant elle ; mais bientôt se rappelant tout ce qu'on lui a conté sur cette belle promenade de Paris appelée les boulevards, elle se dit :

— Oh ! les voilà. . . à la boniie heure. . . voilà bien comme on me les avait dépeints... Ce cocher m'a dit que c'était mon chemin... Allons... que de monde à présent... ah ! s'il passait il ne m'apercevrait peut-être pas.

Rose traverse la place et s'avance sur le boulevard Beaumarchais ; mais maintenant elle marche avec moins d'assurance. Tout ce monde qui passe l'intimide, le bruit des

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voitures l'étourdit, les cris des marchands anibtilants rétonnent,et les regards que Fon arrête sur elle lui font souvent monter le rouge an visage. C'est qu'à Paris il y a des hommes qui ont une singulière façon de regarder une jolie personne, et qui, pour lui faire comprendre qu'ils la trouvent à leur gré , ne voient rien de mieux que de lui faire des mines fort indécentes ou de lui adresser de sales paroles.

Déjà Rose-Marie à reçu plusieurs de ces grossiers compliments lancés à brûle-pourpoint par des gens qui passaient près d'elle. Loin d'en être flattée, elle se sent confuse et regrette que son chapeau ne la cache pas davantage aux regards. Elle voudrait marcher plus vite, mais pour quelqu'un qui n'a pas l'habitude de parcourir Paris, il est souvent difficile d'avancer auraiUeu de tout ce monde qui va, vient et se croise sans cesse autour de vous. Plus la jeune fille

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avançait, et plus elle rencontrait de monde sur son chemin ; parvenue sur le boulevard du Temple et rencontrant toujours plus de monde , Rose s'arrête effrayée en se disant :

— Mon Dieu !... mais si cela continue, je ne pourrai plus avancer tout à Theure,.. et moi qui croyais qu'il me serait facUe de le rencontrer!... ah! comme je me trompais! C'est effrayant tant de monde !...

Cependant,malgré son effroi,la charmante Rose s'arrête devant une petite fille qui n'a pas encore cinq ans et qui lui présente un petit éventaire qui est attaché devant elle en lui disant :

— Mamzelle , achetez-moi des allumettes chimiques... c'est pour maman... nous sommes six enfants... Maman est malade... elle n'a pas d'ouvrage depuis longtemps et il n'y a pas de pain à la maison.

— Pauvre enfant ! s'écrie Rose en cher-

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chant vivement sa bourse. Si jeune... et déjà connaître le malheur ! la misère... Oh ! que je suis contente que mon père m'ait donné de l'argent !

Et aussitôt la jeune fille tire deux pièces de cinq francs de sa bourse et les met dans les mains de la petite marchande d'allumettes chimiques en lui disant :

— Tiens, ma pauvre petite, va porter cela à ta mère, et pendant quelque temps au moins vous serez à l'abri du besoin.

L'enfant regarde d'un air tout surpris les deux pièces de cent sous qui sont dans sa main ; puis, sans même remercier celle qui vient de les lui donner, elle s'éloigne en courant, en poussant des cris de joie et en laissant tomber sur le boulevard une partie de ses paquets d'allumettes.

Mais Rose est heureuse du bonheur de la petite fille ; elle pense qu'elle n'est si empressée de s'éloigner qu'afin de courir plus

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vite porter à sa mère l'argent qu'elle a reçu , et la fille de Jérôme regrette de ne pas lui avoir donné davantage. Cependant il ne lui reste plus dans sa bourse que douze francs, mais elle espère n'avoir pas besoin d'argent à Paris.

Rose voudrait savoir si elle approche de la demeure de son oncle, car il lui semble qu'elle a déjà beaucoup marché. Elle s'arrête et regarde autour d'elle, décidée à demander encore son chemin. En ce moment, M. Richard, qui juge l'occasion favorablq, s'approche de la jeune fille et lui dît :

— Vous semblez chercher votre chemin, mademoiselle ; peut-être ne connaissez-vous pas bien Paris, car si je ne me trompe, nj)us avons voyagé ensemble sur le chemin de fer ; vous êtes montée en voiture à Gorbeil?

Rose-Marie regarde le monsieur qui lui parle et le reconnaît; car M. Richard avait

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une figure très-reconnaissable; elle lui répond en inclinant la tête :

— C'est vrai, monsieur, je suis venue par le chemin de fer; je viens de Fontainebleau... de plus loin même, car je suis du village d'Avon, et je me rends chez des oncles que j'ai à Paris. J'ai bien leur adresse, mais je suis embarrassée pour trouver leur rue. Je vais d'abord rue Saint-Lazare. . . est-ce encore loin, monsieur?

— Oui , mademoiselle ; mais je vais justement de ce côté, et si vous me le permettez, je me ferai un plaisir d'être votre i guide. j

Rose-Marie ne se sent pas une grande con- j

fiance dans le monsieur qui lui fait cette i

offre ; la figure de M. Richard ne lui plait point, non pas tant parce qu'elle est laide, mais à cause de l'expression hardie de son regard. Cependant en plein jour et au milieu de tant de monde, Rose ne redoute pas

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le moindre danger; aussi répond-elle en baissant les yeux :

— Vous êtes bien honnête, monsieur.

M. Richard, très-satisfait de ce consentement, se met à marcher auprès de la jeune voyageuse en se disant :

— Allons doucement , ne l'effarouchons pas; d'abord ce n*est point une grisette de Paris... Tout à l'heure Je lui offrirai un bras qu'elle sera très-flattée d'accepter.

Puis M. Richard reprend la conversation dans laquelle il se promet d'éblouir la provinciale par son savoir et ses saillies.

— Étiez-vous déjà venue à Paris, mademoiselle ?

— Non, monsieur, jamais.

— Je n'en suis que plus enchanté d'être votre cicérone... Nous sommes sur les boulevards ; c'est une promenade de Paris qui n'a point sa rivale dans aucune autre ville de l'Europe. Elle commence à cette colonne

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que vous avez aperçue tout à Theure, et s'étend jusqu'à la place de la Madeleine que vous verrez plus tard. Cette longue suite de boulevards qui traverse une partie de Paris, fait l'admiration des étrangers et le délassement des habitants de cette capitale. Il y a bien ensuite des boulevards neufs qui tournent autour de la ville, mais ils sont encore déserts, et lorsqu'on cite la promenade des boulevards de Paris, il ne s'agit jamais de ceux-là. Tout cet espace, aujourd'hui si peuplé, si brillant, si commerçant, n'était cependant, dans l'origine, que des fossés creusés pour défendre Paris contre les attaques des Anglais. En 1556, on fit des tranchées et l'on creusa depuis la porte Saint- Honoré jusqu'à la porte Saint-Antoine. Ces fortifications furent, heureusement, inutiles ; petit à petit les fossés furent comblés, et vers l'année i 671 , on commença cette promenade en y plantant des arbres. Aujourd'hui les

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boulevards de Paris n'ont plus rien qui rappelle les jfossés, n'est-ce pas, mademoiselle?

Rose-Marie n'écoutait pas M. Richard ; elle venait de voir passer un jeune homme qui avait la tournure de Léopold, elle avait senti son cœur battre avec violence, et même après avoir acquis la certitude que ce n'était pas celui auquel elle pensait, ses yeux avaient suivi longtemps la personne qui le lui rappelait.

M. Richard, ne recevant pas de réponse à sa question, se dit :

— Je suis trop savant pour cette jeune fille... je lui parle de choses qu'elle ne comprend pas... Mettons-nous à sa portée.

Le vilain jeune homme tousse, avance la tète pour regarder Rose-Marie, et reprend :

— Je ne vous parlerai pas du boulevard Bourdon sur lequel vous avez passé en quittant le pont d'Austerlitz... il est si triste, si désert que je ne le compte pas. Le boulevard

Beaumarchais, que vous avez parcouru le premier, n'est pas encore très-vivant : bor4é d'un côté par une rue basse avec des chantiers de bois, de Vautre il n'a encore que fort peu de boutiques... Son seul avantage pour le moment consiste dans de vieux arbres assez touffus qui ombragent des bancs de pierre placés dans les contre-allées. C'est là où se rendent le soir les couples qui recherchent la solitude; et il est certain que lorsqu'on se promène avec une jolie femme, la solitude a bien son prix... £h ! eh !.*.

M. Richard rit tout seul, Rose-Marie se contente de détourner la tète pour regarder un joueur d'orgue et une femme qui chante en s'accompagnant avec un violon.

Le monsieur, s'apercevant que ce qu'il appelle une saillie n'a point produit d'effet et que son rire n'est point communicatif , se décide à reprendre la parole :

— Vous avez vu ensuite, mademoiselle,

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le boulevard des Filles-du-Calvaire, dans le quartier du Marais, quartier assez caUneoù Ton se promène sans prétention, sans 'toilette. L'habitant du Marais sort pour prendre Vair; le vieux rentier s*appuie sur le Iwras de sa femme de charge; la respectable bourgeoise de la rue du Pas-de-la-Mule vient sur le boulevard faire jouer ses enfants... Oh! c'est tout à fait roeocQ!»*» Si Ton n'y rencontrait pas quelquefois de jolies grisettes, ce serait à ne jamais passer par là!... Du reste, je défie que l'on y voie une figure plus charmante que la vôtre!... Oh! si elle y existait, je le saurais... Je connais tous les jolis minois de Paris ! .. . J'ose m'en flatter !

Rose-Marie vient de s'arrêter devant un petit garçon qui est à peine vêtu et lui présente une petite boite remplie de paquets de cure-dents, en lui disant à voix basse :

— Achetez-moi des cure-dents, mademoiselle o . Je n'ai pas mangé depuis deux jours . . .

80 GIAPITBK U.

mon père est à rhôpitdl, il s'est blessé en tombant d*un bâtiment... je suis tout seul pour nourrir ma petite sœur.

La jeune fille met une pièce de cent sous dans la main du petit garçon en se disant :

— Allons! j'ai bien fait de ne pas tout donner à la petite fille, car je puis au moins secourir aussi celui-ci.

Le petit marchand de cure-dents s'est éloigné en remerciant Rose, et M. Ri- I

chard se rapproche de celle-ci en lui disant:

— Mademoiselle, je vois que vous êtes très-charitable et je vous en fais mon compliment ; mais croyez-moi, cependant, défiezvous de ces petits misérables qui, sous le prétexte de vous vendre ces objets fort minimes, tâchent d'émouvoir votre cœur par le récit de peines chimériques, de malheurs qu'ils ont inventés. Tenez, par exemple, ce petit drôle auquel vous venez de donner

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cinq francs est allé sur-le-champ chez le pâtissier voisin ; il va se bourrer de gâteaux, de galettes ; ensuite il jouera avec des gamins de son espèce ce qui lui restera de monnaie, et voilà à quoi aura servi votre charité.

Rose porte sur M. Richard des regards incrédules en murmurant :

— Ah ! monsieur ! quelle pensée... Il faudrait donc repousser tous les malheureux... ne jamais croire â leurs prières, â leurs larmes même...

— Ce serait le meilleur moyen pour n'être jamais dupe.

— J'aime mieux être dupe quelquefois qu'insensible â la prière de celui qui souffire réellement.

— Vous en avez le droit, mademoiselle... Au fait , avec des yeux comme les vôtres, ce serait fort mal de se montrer insensible. . . et...

S2 CHAPITIS li.

— Et le boulevard où nous sommes, m<Hisieur, comment l'appelez-vous?

— Le boulevard du Temple , mademoiselle ; oh ! celui-ci mérite votre attention , surtout si vous aimez la gaieté populaire , les spectacles en plein vent. Ce boulevard tient une foire perpétuelle, il n'a pas son pareil parmi les autres... Il a son passage, son jardin public... le seul, hélas ! qui reste maintenant de ce genre à Paris, où les jardins disparaissent pour faire place aux moellons. . . Veuillez vous arrêter un instant, mademoiselle, et regarder en face de vous sur le côté du soleil, je vous assure que cela est curieux. D'abord, un café immense avec des billards à tous les étages ; on en placera bientôt sur les toits , et la bille jouée avec trop de force sautera dans le tuyau d'une cheminée et redescendra ainsi au billard du premier où elle amènera un carambolage. Après ce café, un traiteur où l'on fait

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une grande consommation de noces ; vous ne passerez point un samedi soir devant ce traiteur sans voir les salons illuminés, sans entendre le son de la musique, sans apercevoir au travers des carreaux une société plus ou moins élégante qui saute, se balance, se trémousse et se livre à toutes les douceurs de la pastourelle et de la queue du chat!... C'est une noce ! il y a des samedis où Fon en fête jusqu'à quatre dans les sal<»is de ce traiteur , et il n'e^t pas rare alors que les personnes invitées au bal ne commettent quelques méprises , et ne se (rompent de noces ; vous croyez être en face de la personne avec qui Favocat que vous connaissez vient de se marier , et vous saluez la nouvelle épouse d'un épicier en lui disant : —Madame, je ne doute pas quedésbrmais M. votre mari ne gagne toutes ses causes! ' Et la mariée vous répond en faisant là révérence :

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— Nous tâcherons, monsieur, de contenter toutes nos pratiques!...

Vous trouvez le mot fort joli, vous vous éloignez persuadé que cette dame est pleine d'esprit, jusqu'à ce que la vue du marié vous apprenne enfin votre quiproquo. Apres ce traiteur, un autre café, fréquenté partie culièrement par les plébéiens ; puis un autre café d'un genre bourgeois ; puis un spectacle de curiosités, un nain, ou un géant, ou une femme velue comme un ours , ou des animaux hideux, ou n'importe quoi!...

mais toujours des choses curieuses. Puis, à la porte , la parade ! la ravissante parade ! qui a fait le bonheur de nos pères, qui fera le nôtre et celui de nos enfants. Ce n'est plus le célèbre Bobèche et le facétieux Galimafrée ! mais d'autres artistes les ont remplacés; à Paris, les paillasses ne sont pas rares et la parade ne mourra jamais ! Après ce spectacle en plein vent, encore un café,

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puis un théâtre, le Cirque (Mympique ; puis un autre café suivi d'un autre théâtre, celui des Folies-Dramatiques. Après cela, pour varier , vous trouverez un café et toujours un théâtre, celui de la Gaieté; puis encore un spectacle , les Funambules ; puis encore un théâtre , les Délassements; puis un petit spectacle, Lazary; et tout cela flanqué d'autres cafés , d'autres curiosités et d*une foule de pâtissiers... Vous voyez , mademoiselle, que j'avais raison en vous disant que ce boulevard n'avait pas son pareil. Rose-Marie, qui avait bien voulu s'arrêter un moment pour regarder ce que ce monsieur lui montrait , se remet en marche en disant :

— Mais , monsieur , pourquoi donc , â mesure que j'avance sur les boulevards, rencontré-je toujours plus de monde?

— Ah ! mademoiselle, c'est que vous vous rapprochez du centre de Paris, du quartier

86 CHAPITRB II.

marchand, commerçant, élégant. Nous voîd sur le boulevard Saint-Martin... Ceci e^ le Château d*eau, qui est presque sans cesse entouré de tourlourotts, de bonnes d*enfants, de gamins et de personnes qui se promènent seules en attendant quelqu'un. Par ici les dandys, les petits-mattres sont encore rares ; vous rencontrez peu de bottes vernies et de gants jaunes , mais en revanche beaucoup d'actrices des boulevards ; pas encore d'équipages , de cavaliers sur des chevaux fiîngants , mais beaucoup de cabriolets-milords et de petites citadines dont les stores sont fermés... Eh! eh!...

— Sommes-nous encore loin de la nie Saint-Lazare, monsieur?

— Oh! certainement, mademoiselle...

vous pourrez, avant d'y arriver, voir à peu près tous les boulevards. .. Mais si vous êtes fatiguée, je vous offre une voiture. . . voulezvous?...

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— Je vous remercie, monsieur, je veux aller à pied.

Et la jeune fille se met à doubler le pas, car la conversation de M. Richard ne l'intéresse pas , ce n'est pas par cet homme qui 4ui est inconnu qu'elle désire connaître Paris ; elle espérait dans le fond de son àme que le jeune peintre se ferait un plaisir de lui faire voir tout ce que cette capitale renferme de curieux. Mais plus elle avance dans cette ville immense, et plus elle sent cet espoir s'évanouir.

M. Richard est presque obligé de courir pour suivre la jeune fille; enfin il est de nouveau à côté d'elle et lui dit :

— Voici la porte Saint-Martin... là-bas c'est la porte Saint-Denis... quartier marchand, quartier populeux... Mais vous allez bien vite, mademoiselle.

— Ah ! c'est que je voudrais être arrivée, monsieur.

88 CHàPITBE II.

— Ceci est le boulevard Bonne-Nouvelle. . . Les bonnes d'enfants, les ouvrier, les gens mal vêtus commencent à devenir plus rares. Les dames élégantes apparaissent... bientôt dles seront en majorité, nous approchons du beau quartier. Sur le boulevard Poissonnière, que nous allons prendre, cela devient tout à fait bon genre. Les lingères ont des boutiques ravissantes... les chemisiers, les modistes et les magasins de chocolat sont du meilleur goût... A propos... si j'osais vous offrir un petit gâteau, quelque chose enfin...

— Je vous remercie, monsieur, je n*ai pas faim... je ne veux rien prendre.

— Elle ne veut rien prendre! se dit Richard. J'avais bien raison ! ce n'est pas une grisette de Paris ! mais ce sera une connaissance fort agréable !

Rose -Marie marche toujours très -vite.

M. Richard est essoufflé; mais il n'ose pas

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le laisser paraître. Ils sont sur le boulevard Montmartre, et le monsieur s'écrie :

— Ah ! mademoiselle, vous êtes maintenant dans le centre!... dans le beau quartier. Voyez cette rue large, droite, spacieuse... où une partie des maisons ont des grillages dorés... c'est la rue Neuve-Vivienne... Tenez, admirez ces tilburys, ces landaus, ces chevaux qui caracolent... et ces cafés ! Quelle richesse ! quelle magnificence!... Ah! nous sommes bien loin du Marais!... Et toutes ces femmes... quelles toujuures coquettes^... quelles toilettes!... Je suis sûr que vous êtes dans l'admiration de ce que vous voyez?,,.

— Et la rue Saint-Lazare, monsieur...

c'est donc à l'autre bout de Paris ?

— Nous approchons.., un peu de patience. Nous voilà sur le boulevard des Italiens. C'est la Chaussée-d'Antiu ! c'est la patrie des agents de change, des dames de

dO CHAPITRE II.

rOpéra , des jeunes gens qui ont de la fortune à dissiper, des artistes excentriques, des lorettes, des banquiers, des carrossiers et des marchands de pastilles du sérail. Ah! sentez, mademoiselle... respirez un peu... ne trouvez -vous pas que Fair est embaumé?... D'abord, toutes ces dames qui passent par ici sont parfumées de la tête aux pieds. Âh! nous sonmies au sein de l'opulence et des grandeurs.

Rose-Marie, au lieu de répondre, s'arrête devant un vieillard aveugle qui est assis au pied d'un arbre, ayant devant lui son chien qui ti^t une sébile dans sa gueule. L'aveugle joue d'une espèce de serinette, afin d'attirer sur lui les regards des passants.

La jeune fille s'approche du vieillard; ses cheveux blancs, son front sillonné de rides, son infirmité et les haillons qui le couvrent, arrachent un soupir à la jolie Rose, et fouillant bien vite à sa poche^ elle

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y prend la dernière pièce de cinq francs qui lui reste, et la place dans la sébile en s'écriant :

— Pauvre homme ! . . • à votre âge. . . aveugle et sans pain peut-être !...

Puis Rose-Marie se remet en route, sans écouter les bénédictions du vieillard, et dit au monsieur qui marche à côté d'elle :

— n parait, monsieur, que dans le quartier de Topulence et des grandeurs on peut aussi trouver des malheureux?

— Ah! vous voulez parler de cet aveugle, répond Richard en ricanant ; mais vous ne savez pas que cet homme fait des journées de cent sous à six francs ! et quelquefois plus.

La fille de Jérôme éprouve un sentiment de répulsion pour cet homme qui ne veut pas faire la charité, et qui, de peur d'être dupe, trouve plus commode de nier Finfortune.

92 CËAPITRE II.

— Mais , monsieur , répond Rose , cet homme est très-àgé, et il est privé de ia vue ; il me semble qu'on ne peut pas douter de son malheur, à lui !

— Il est âgé... oui... cela prouve que jusqu'à présent il a eu de quoi vivre ; aveugle, c'est possible... mais ce n'est pas prouvé ! ... il y a tant de Gmmans d'^lfarache à Paris !... Voici les bains chinois, mademoiselle... nous touchons à la rue de la Ghaus sée-d'Antin, que nous allons prendre, et qui vous conduira rue Saint-Lazare. Excepté le ]>oulevard de la Madeleine, vous aurez parcouru toute cette promenade qui vous a fait connaître Paris sous différents aspects : élégant, commerçant, populeux. Depuis que l'on a dallé et bitumé les boulevards, depuis surtout qu'ils sont magnifiquement éclairés au gaz par ces candélabres que vous voyez de chaque côté de la chaussée ^ à des distances fort rapprochées, cette pro-

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menade est aussi agréable et aussi sûre la nuit que le jour. Il y a cependant des gens qui regrettent l'obscurité et la crotte... Ëh bien ! ... où donc est-elle passée cette petite? . . .

M. Richard s'arrête, se retourne... Il aperçoit la jeune fille qui vide le reste de sa bourse dans la main d'une pauvre femme qui allaite un enfant, en tient un autre sur son bras, et donne la main à un troisième. Cette femme ne mendie pas, mais elle est si pâle, si mal vêtue, elle jette sur ses petits enfants des regards si tristes, qu'il est difficile de ne point se sentir ému en la regardant.

Aussi Rose revient vers M. Richard avec des larmes dans les yeux, et elle se remet en marche en murmurant :

— Ah ! dusse- je toujours être dupe des apparences, je ne verrai jamais sans en être attendrie un tableau aussi triste et aussi touchant.

94 cHAPnii II.

— Décidément cette jeune fille n'a rien à elle ! se dit en lui-même Richard ; elle est sensible à Texcës! ce sera une conquête très-facile.

Ëéet «fotfâP tféfreêêeê.

En entrant dans la rue de la Chausséed'Antin, M. Richard se rapproche de Rose et lui dit du ton d'un homme qui est certain de causer un grand plaisir :

— n me semble, jolie voyageuse, que vous devez être fatiguée? Du Jardin des Plantes ici, il y a fort loin ; tenez, prenez

96 CHAPITRI m.

mon bras sans façon , et noas cheminerons ensemble en faisant plus ample connaissance...

Et le jeune homme présentait son bras; mais au lieu de passer bien vite le sien dessous, comme il pensait que la jeune fille allait le faire, celle-ci se recule en répon- " dant :

— Je vous remercie, monsieur, mais je ne suis pas fatiguée, et je préfère aller seule.

M. Richard fronce le sourcil et se dit :

— Hum ! . . . elle fait plus de façons que je ne croyais; je ne veux pas cependant en être pour ma course ! . . .

Il se rapproche de Rose en reprenant :

— €omme il vous fera plaisir, mademoiselle; mais je vous prie de croire, que je n'offre pas mon bras à tout le monde!... J'occupe à Paris une très-belle position, je suis fort riche... fort recherché dans le

LES BECX ADRESSES. 97

monde... et surtout très-généreux avec ]es femmes!... Vous avez un pied channant... TOUS ferez de nombreuses conquêtes à Paris !... vous avez déjà fait la mienne.

Rose-Marie n'écoute plus, elle marche encore plus vite. M. Richard la rejoint en se disant :

— Cette petite est dératée... il n'est pas possible autrement.

On était au bout de la rue de la Chausséed'Antin ; la jeune fille s'arrête alors.

— Et la rue Saint-Lazare, monsieur?

— Vous y êtes, mademoiselle ; la voilà devant vous à droite et à gauche.

— Ah ! quel bonheur !...

— Msiis ça n'est pas tout, mademoiselle, il s'agit de savoir à quel numéro vous avez affaire... Ne courez pas ainsi... prenez donc garde aux voitures.

Rose-Marie n'écoutait plus M. Richard ; elle savait que c'était au numéro 62 qu'elle

98 cHAnTBB m.

devait trouver son oncle Nicolas. Elle a déjà regardé les chiffres des maisons, elle voit avec joie qu'elle n'est pas loin de celui qu'elle cherche; elle court, elle arrive, elle entre dans une belle maison, et s'adresse, tout essoufflée, au concierge en s'écriant :

— Monsieur, mon oncle Nicolas, s'il vous plait... Nicolas Gogo... à quel étage?

Le concierge auquel la jeune fille vient de s'adresser a été jadis suisse dans une grande maison et en a conservé tout le décorum. Enveloppé dans une redingote qui traîne presque à terre, et coiffé d'une casquette dont les côtés sont rabattus sur ses oreilles, il trône dans sa loge entre son chien et son chat, et semble vous faire une grâce en vous répondant. Il commence donc par toiser la jeune fille d'un air impertinent, se mouche, passe samain sur le dos de son chat et murmure :

LES BEVX ADRESSES. 99

— Hein?. . . de quoi ?. . . qu'est-ce que vous demandez?

— Je demande à quel étage je dois aller pour trouver mon oncle Nicolas Gogo?...

— Gogo !... est-ce que je connais ça !... est-ce que nous avons cela dans la maison! . . .

— Gomment, monsieur, vous ne connaissez pas mon oncle Gogo, mais pourtant je ne me trompe pas, je suis bien à l'adresse qu'on m'a donnée, rue Sain^Lazare, numéro 62.

— Tiens, Mouton, prends cela*., et ne te bats pas avec Turc surtout... Allons..* donnez la patte ! la patte tout de suite !

Rose-Marie attendait aveC/ anxiété que le conciei^e répondit; mais celui-ci, tout occupé de ses animaux, n'a plus l'air de s'apercevoir que la jeune fille lui parle. Elle reprend avec impatience :

— Monsieur, répondez-moi donc... vous voyez que j'attends.

100 CHàFITBE in.

— Comment? qu'est-ce?,.. Ah ! vous êtes encore là... Qu'est-ce que vous voulez donc encore?

— Mon oncle, monsieur?

— Quoi ! votre oncle ! e$U;e que je connais votre oncle? est-ce que je suis obligé de savoir où sont vos parents?... Ici, Turc, ici... tu vas à la pâtée de Mouton, gour^ mand; mais je te vois, et si je me lève, tu en recevras des coups de houssine.

La fille de Jérôme est toujours à l'entrée de la loge du concierge ; elle tient à la main le papier sur lequel elle a écrit l'adresse de son oncle, elle le présente au rébarbatif portier en reprenant :

— Tenez, monsieur, c'est cependant ici que l'on m'a dit que demeurait mon onde Gogo... vous voyez bien que je ne me trompe pas.

Le ci ^devant suisse se lève d'un air courroucé.,; et repousse la jeune fille en

criant comme s'il parlait à des chevaux :

— Savez -vous que vous commencer à m'ennuyer avec votre oncle Gogo?... Est-ce que vous n'allez pas me laisser tranquille, mademoiselle?... A bas, Turc, à bas ! Combien de fois faudra-t-il vous dire que je ne connais pas cela... qu'il n'y a point de Gogo dans la maison?... Il me semble pourtant que je parle français.

Rose-Udarie , presque effrayée par le ton insolent du concierge, se retire en murmurant :

— Pardon, monsieur... alors... c'est que notre cousin se sera trompé.

£t la jeune fille s'en retourne dans la rue, toute triste, toute chagrine, et M. Richard, qui était resté à la porte delà maison dans laquelle il avait vu pénétrer celle qu'il poursuivait, s'empresse d'aller à elle en lui disant:

— Ëh bien, qu'avez-vous donc, mademoiselle? Voussemblez tout attristée. . »est-ce que

102 CBAPITRB Ul.

votre parent est malade ? . . . est-ce qu'on vient de TOUS apprendre une mauvaise nouvelle?

— Non, monsieur, non... ce n'est pas cela... mais... je n'y comprends rien..» mon oncle Gogo ne demeure pas dans cette maison... c'est pourtant notre cousin qui m'avait donné son adrese... et il n'y a pas bien longtemps.. . Qu'est-ce que cela veut dire?. .. comment se fait-il qu'il se soit trompé?*.. je n'y comprends rien.

M. Richard est enchanté de l'événement,' parce qu'il pense que l'embarras de la jeune fille la mettra à sa discrétion, et il se frotte les mains en répondant :

— Ah! mademoiselle! si vous avez cru qu'à Paris une jeune fille pouvait se passer de guide, de protecteur, vous vous êtes bien trompée!... Même pour les personnes qui habitent cette ville depuis longtemps, il est quelquefois fort difficile de découvrir ceux qu'elles ont besoin de voir ; comment donc

LES DBUX ADRESSES. 105

voulez-vous qu'une jeune fille qui vient à Paris pour la première fois puisse tout de suite savoir s'y diriger? Vous voyez bien que sans un appui, un ami, vous ne trouverez jamais votre onde Gogo !... mais, quoique vous ayez refusé mon bras tout à l'heure, et que vous n'ayez pas répondu à mes déclarations, je veux bien encore me charger de vous faire trouver votre famille. Allons, petite méchante, prenez mon bras ; je n'ai pas de rancune, moi, et je vous trouve toujours adorable !

Rose-Marie se recule encore du bras qui se présente à elle, et se contente de répondre en faisant une révérence :

— Je vous remercie, monsieur, mais je me passerai de conducteur. Grâce au ciel, j'ai un autre oncle à Paris... celui-là, il faut espérer que l'on ne se sera pas trompé en me donnant son adresse , et je vais sur-lechamp me rendre chez lui.

104 csApixaE m.

— Ah ! vous avez un autre oncle à Paris? répond Ricliard, qui est fort vexé de ce que la jeune fille s'obstine à refuser son bras. Diable ! mais vous avez donc une foule d'oncles?... cela commence à me paraître équivoque!...

— Oui, monsieur, j'ai deux oncles ici, et même plusieurs cousins , et comme je suis assez grande pour demander mon chemin, ne prenez pas la peine de venir de mon coté, monsieur.

~Ah! vraiment! ah! vous le prenez comme cela, petite ! .. . mais vous avez beau faire , j'irai du même côté que vous si cela me plaît, parce qu'à Paris, chacun est libre' d'aller où bon lui semble; et avant peu, peut-être, serez-vous trop heureuse de me trouver pour vous protéger.

La fille de Jérôme n'écoute pas davantage les discours de M. Richard. Elle regarde le morceau de papier qu'elle tient à la main, et

LES DEUX ABAE88E8. 105

entrant dans la première boutique qu'elle aperçoit, elle demande son chemin pour aller rue de Vendôme ; puis, sur l'indication qui lui est donnée, descend la rue de la Chausséed'Antin pour regagner les boulevards et reprendre le chemin par lequel elle est venue.

M. Richard se remet alors à suivre la jeune fille en se disant :

— On voit bien que cela arrive de son village... refuser mon bras !.. petite sotte!.. Je devrais la dédaigner... mais elle est si jolie!... Diable! si elle allait trouver son autre oncle... j'en serais pour mes courses, et elle me fait terriblement trotter, cette petite fille... Je n'ai pas diné... je meurs de faim... mais c'est égal, je n'en aurai pas le démenti, il faut que je sache où elle va... Je saurai ce que fait l'oncle, c'est sans doute un boutiquier... j'irai tous les jours acheter ou marchander chez lui.

Le jour commençait à tomber, et la jeune

106 cHâniRE III.

fille ne pouvait plus marcher aussi vite^ car elle était épuisée de fatigue. Elle se rappelle alors qu'elle a donné tout Fargent qu'elle possédait, sans avoir rien gardé pour elle; mais elle ne se repent pas d'avoir fait la charité, et, tout en cherchant à retrouver des forces, se dit :

— Dieu me donnera du courage, il ne peut pas vouloir me punir d'avoir fait un peu de bien.

— Est-ce qu'elle va me faire arpenter encore tous les boulevards? se dit M. Richard en suivant Rose-Marie. C'est un cerf que cette petite... si je ne craignais de la perdre de vue, j'aurais déjà acheté des gâteaux chez un pâtissier... Ah ! grâce au ciel, elle quitte le boulevard, nous approchons, j*espère.

£n effet. Rose, qui a bien retenu le nom qu'on lui a indiqué, tourne et entre dans la rue du Temple, puis dans la première à sa gauche, elle est rue Vendôme, et elle trouve

bientôt le numéro i4. Alors elle s'adresse de nouveau au concierge qui , cette fois , est représenté par une vieille fenune qui a des lunettes sur le nez , et un vieux livre bien sale dans la main.

— Madame, voulez-vous bien me dire à quel étage demeure M. Eustache Gogo?

demande Rose d'un ton bien doux, car elle craint d'irriter encore la concierge.

La portière était un peu sourde, cependant elle voit quelqu'un entrer dans sa loge, et elle pose son livre sur ses genoux en criant :

— Hein?... de quoi? que voulez-vous, ma petite?... J'en étais à un endroit bien intéressant... quand ce brigand de Roger veut détourner du bon chemin son fils Ftctar, qui est l'Enfant de la forêt. . . Ah ! en voilà un ouvrage qui donne des frissons... je n'en ai pas pu dîner, ma parole d'honneur... Je m'intéresse tant à Victor et à sa Clémence ! . . .

— Madame , je suis bien fâchée de vous

interrompre, reprend Rose, mais mon oncle Gogo... à quel étage?...

— Vous ayez lu Fouvrage... n'est-ce pas que c'est superbe?... et c'ie pauvre Clémence , comment donc que vous pensez qu'elle finira?... donnez-moi votre opinion pour que je la corrobore avec la mienne.

La jeune fille se rapproche de la vieille femme, et parle plus haut :

— Madame, je demande M. Eustache Gogo...

— Ah! oui que c'est beau... vous êtes de mon avis... mais ce gueusard de Roger ! queu chenapan ! et dire qu'il y a des brigands de cette force-là... comme je suis une honnête femme.

Rose est au supplice, heureusement elle aperçoit un cornet de fer-blanc sur un poêle 9 elle se hâte de le prendre et l'applique à l'oreille de la portière en renouvelant sa question.

LES 9EVX ADRESSES. 109

La vieille femme ôte ses lunettes , considère la jeune fille et répond :

— M. Gogo, mon enfant?... ah! c'est M. Eustache Gogo que vous demandez?...

Excusez... c'est ce roman qui me trotte toujours dans la tête ; encore l'autre nuit, est-ce que je n'ai pas renversé mon vase nocturne dans mes draps, parce que je le prenais pour ce brigand de Roger, et que je croyais qu'il allait me violenter.

— Mais, madame, mon oncle... dans quel escalier?,..

— Votre oncle... ah ! c'est donc votre oncle, M. Gogo?... je ne connais pas ça, ma dière amie. . . Gogo ! drôle de nom ! ... si nous avions un Gogo dans la maison , j'en aurais été souvenante, mais je n'ai aucun locataire de ce nom-là.

Rose -Marie reste anéantie en perdant cette dernière espérance qui la soutenait ; elle comprend tout ce que sa position a de

110 CHAPITRE Ht.

terrible. Elle regarde la portière avec des yeux pleins de larmes , mais déjà la vieille femme a remis ses lunettes , et elle reprend son livre en murmurant :

— Il faut que je sorte de l'endroit ous'que j'en étais... je ne peux pas laisser Victor en l'air avec sa Clémence !... Voulez-vous que je vous lise quelques pages, mon enfant?...

— Ainsi, madame, vous êtes bien sûre... mon oncle Eustache Gogo ne demeure pas

— Jamais il n'y a logé, chère amie...

Pardi ! je le saurais , voilà trente-quatre ans que je suis à cette porte. .. c'est pourquoi on me garde malgré ma surdité... mais le soir quand je me couche, j'ai soin d'attacher mon cornet à mon oreille... et je dors sur l'autre... Ah ! le brigand de Roger , va... je ne me coucherai pas que tu n'aies ton compte !» . .

Rose- Marie sort de la loge , car elle voit bien que la portière ne lui en dira pas da-

va^tage. Elle retourne dans la rue , il est nuit alors; la jeune fille ne sait plus de quel côté porter ses pas. Elle pleure, et elle porte son mouchoir sur ses yeux en murmurant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que vais-je donc devenir ?

Un jeune honune s'approche d'elle , et lui prend le bras en lui disant ;

— Eh bien, ma petite cruelle... nous pleurons à présent ; il me parait que Fonde du Marais est introuvable comme celui de la Ghaussée-d'Antin.

Rose a reconnu le monsieur si laid qu ila poursuit depuis son arrivée à Paris ; mais en ce moment elle est tellement abattue, qu'elle n'a pas la force de repousser le jeune homme; elle se contente de répondre en pleurant :

— Mais qu'est-ce que cela veut dire?... comment se faîMl que mon cousin nous ait

lia CHAPITRE m.

donné de fausses adresses? Pourquoi aurait-il voulu se moquer de nous?... 0 mon pauvre père ! vous qui m'avez envoyée à Paris dans l'espérance que mes oncles m'accueilleraient bien... que je serais heureuse ici... Ah 1 si vous saviez que votre fille ne sait plus où aller ni que devenir dans ce Paris où elle ne connaît personne , combien vous seriez malheureux!... Oh ! je retournerai à Avon près de mon père... dès demain... tout de suite, si cela est possible... Monsieur, veuillez me dire comment je dois faire pour retourner ce soir à Fontainebleau... de là, j'irai bien à pied jusque chez nous... je serais si contente si je me voyais seulement à Fontainebleau.

M. Richard se met à rire en répondant : — Retourner ce soir à Fontainebleau!

mais vous n'y pensez pas , jolie tigresse !... c'est absolument impossible... il est nuit , il est déjà tard...

— Est-ce que le chemin de fer ne part pas la nuit, monsieur?

— Non !... d'ailleurs nous sommes extrêmement loin de Tembarcadére. Je vous répète qu'U ne faut pas songer à retourner ce soir dans votre pays...

— Mais, monsieur... il le faut pourtant... que vais-je devenir à Paris?. . . où passeral-je la nuit?... et je n'ai plus d'argent pour entrer dans une auberge... Oh! maison me ferait bien crédit pour jusqu'à demain , j'espère , alors je courrai chercher ma malle... j'offrirai en payement quelques-uns de mes effets... n'est-ce pas, monsieur?... Ah!

veuillez m'indîquer une auberge, monsieur.

— Ma petite, vous parlez comme un enfant... D'abord il n'y a pas d'auberge à Paris, il n'y a que des hôtels et des garnis; les premiers sont fort chers, les seconds fort suspects... ensuite on ne loge pas à crédit, surtout une jeune fille qui se pré-

114 CHâFITRK m.

sente toute seule... on aura de vous une fort mauvaise opinion, et franchement, si je n'avais pas fait avec vous le voyage en chemin de fer, je n'ajouterais aucune foi à Fhistoire de vos oncles et du cousin qui donne de fausses adresses.

— Que penseriez-vousdoncde moi, monsieur? s'écrie Rose en retirant sa main que M. Richard vient de prendre.

— Rien que de fort aimable , je vous le jure ! Allons, ne nous fâchons plus ; acceptez mon bras... je vais vous conduire dans un endroit où vous pourrez passer la nuit à l'abri de tous dangers...

. — Où cela, monsieur?...

— Ayez donc confiance en moi; que diable ! vous ne pouvez pas coucher à la belle étoile... risquer de vous faire ramasser par la patrouille grise.

— La patrouille grise... Quelle est donc cette patrouille-là, monsieur?

— Oh ! c'est quelque chose de trèseffrayant pour les jeunes filles qui courent seules la nuit dans Paris. Elle vous conduirait à la salle Saint-Martin...

— Qu'est-ce que c'est que cette salle-là, monsieur?

— Un endroit où Ton dépose provisoirement tous les voleurs et les filles de mauvaise vie que l'on prend le soir dans Paris.

Rose-Marie pousse un cri d'eflFroi ; M. Richard profite de cet instant où la jeune fille est tremblante pour passer son bras sous le sien, en lui disant :

— Calmez-vous ! ne tremblez donc pas ainsi î Avec moi vous n'avez aucun danger à courir... je vais vous mener chez... ma tante. C'est une femme respectable qui se fera un plaisir de vous traiter comme sa fille.

Rose lève des yeux suppliants sur le jeune homme en balbutiant :

— Monsieur, vous ne voudriez pas me tromper... oh ! vous ne voudriez pas abuser de la confiance d'une pauvre jeune fille qui ne sait où trouver sa famille, et qui regrette tant à présent d'être venue à Paris... Je ne vous mens pas, monsieur, vous le savez bien... mais, vous?...

— Moi, vous mentir ! mon Dieu, que vous êtes méfiante !... Allons, venez et appuyezvous sur moi... mademoiselle... Âhf pardon, je ne sais pas votre nom.

— Rose-Marie, monsieur.

— Eh bien! mademoiselle Rose... Rose- Fleurie... voilà un nom qui a été fait pour vous... prenez mon bras.

La jeune fille ne sait plus ce qu'elle doit faire, car en se rappelant les propos que lui a tenus le monsieur qui lui ofi&e son appui, elle redoute de se confier à lui ; mais elle est accablée de fatigue, elle se laisse donc conduire et s'appuie même assez fortement

sur M. Richard qui se dit à lui-même :

— Enfin ! elle est à moi ! je savais bien que j'arriverais à mon but!... en toutes choses il ne faut que de la persévérance.

Richard ramène la jeune fille sur les boulevards ; mais comme il était aussi fatigué qu'elle , et que de plus il se mourait de faim, il se dirige vers un restaurateur. Le jeune homme est alors en fonds, ce qui ne lui était pas habituel, et il dit à Rose :

— Avant de nous rendre chez ma tante, ma belle enfant, il me semble que nous ne ferons pas mal de dîner. , . je pourrais même dire de souper, car il est assez tard pour cela.

— Oh ! je vous remercie,.monsieur, mais je n'ai pas faim.

— Mais moi, mademoiselle, qui n'ai rien pris depuis ce matin, je sens des tiraillements d'estomac, ce qui, joint à la fatigue, m'avertit qu'il faut réparer mes forces.

118 GHàPITRE III.

. — Mais, monsieur, est-ce que vous ne pourrez pas manger chez madame votre tante?

— J'ai peur qu'il n'y ait rien dans le buffet, d'autant plus qu'elle ne nous attend pas. Voilà un traiteur très-convenable , mademoiselle, et du meilleur genre... Si vous ne mangez pas, vous me regarderez ; mais au moins vous vous reposerez pendant ce temps-là, et certainement vous ne nierez pas que vous êtes fatiguée.

— En effet, monsieur... je suis bien

— Venez donc, et ne tremblez pas ainsi. Les dames et les demoiselles de Paris vont très-souvent dîner chez les traiteurs, et cela ne les effraye pas du tout ; au contraire, elles aiment beaucoup cela.

Richard entre avec Rose-Marie dans un restaurant du boulevard. Il n'y a plus personne dans les salons ; cependant le jeune

LES DICX &DBE8SES. 119

homme demande un cabinet; et un garçon se dispose à les conduire, lorsque Rose, qui a jeté un coup d'œil sur le salon qui est encore éclairé et dont les portes vitrées donnent sur le péristyle , entre dedans en disant :

— Pourquoi ne dîneriez-vous pas là , monsieur?... voilà des tables toutes préparées.

— Parce qu'on est beaucoup mieux dans un cabinet, mademoiselle. Venez donc, quand on n'est que deux, ce n'est pas l'usage de se mettre dans un salon... d'ailleurs on va éteindre ici. N'es^ce pas, garçon?

Le garçon hésite à répondre , car l'air décent et inquiet de la jeune fille donne alors à ses traits une expression à laquelle il est difficile de résister ; et puis le monsieur qui est avec elle est si laid, que le garçon traiteur, qui a nécessairement l'habitude des téte-à-tète, a deviné sur-le-champ

lâO CHAPITRE HT.

qu'il n'y avait pas d'accord dans celui-là. Mais Rose s'est déjà assise dans le salon, et elle dit à son conducteur d'un ton trèsdécidé :

— Allez où cela vous plaira , monsieur . mais moi je reste ici : j'y attendrai que vous ayez dtné.

— Voyez-vous ce petit caractère! se dit Richard. Ah ! comme tu me payeras cela plus tard, bégueule ! comme je te ferai aller quand je t'aurai soumise! . . . mais maintenant je puis bien en passer par là ; puisqu'elle viendra coucher chez moi , je puis bien me passer maintenant d'un cabinet... Et après tout , cela vaut mieux : j'aurais pensé à des bêtises , au lieu qu'ici je ne songerai qu'à bien souper.

M. Richard se décide donc à entrer dans le salon : il dit au garçon de mettre deux couverts, puis il va à Rose et veut Pemmener à la table que l'on sert ; mais la jeune

LES DECX. ADRESSES. 121

fille résiste et reste sur la chaise où elle s*est placée, en disant :

— Je vous ai dit que je n'avais pas faim, monsieur ; il est inutile que je me mette à table, je ne veux pas manger.

— Ah çà ! mais vous vivez donc de Pair du temps, chère amie?... pardon, mademoiselle..« à ma connaissance, vous n'avez rien pris depuis fort longtemps...

— J'ai trop de chagrin, d'inquiétude pour songer à manger, monsieur.

— Vous ne devez plus avoir d'inquiétude du moment que je vous protège, que je suis votre chevalier... et que ma tante vous donnera l'hospitalité... Allons... mettez-vous en face de moi... à distance respectable ; nous aurons l'air de deux époui^ du Marais...

— Cela est inutile , puisque je ne veux rien prendre.

— Comme il vous plaira, alors ; mais moi

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