‹ La famille Gogo (volume 2)Chapitre 25 sur 37 · Il · texte numérisé non relu

Il

12â CHAPITRE III.

j'ai très-bon appétit et je vous préviens que je n'aime pas à me presser quand je suis à table.

— Je vous attendrai, monsieur...

M. Richard se met devant le couvert qui Tattend ; il demande du vin de Pomard, puis il se fait servir des côtelettes, du poulet, du poisson. Le chemin qu'il a fait à pied depuis qu'il a quitté l'embarcadère lui a donné un appétit de chasseur , et il arrose très-fréquemment ses morceaux. Enfin il est trèscontent de sa soirée et il se promet une nuit délicieuse. Tout cela le met de très-belle humeur; sa bouteille de pomard est bientôt vide , et il demande du Champagne en s'écriant :

— Ah ! ma foi ! je ne veux rien me refuser aujourd'hui !... je suis trop content de ma journée ! ... Un verre de Champagne, ma jolie brunette... Rosette... vous ne me refuserez pas cela?

LES DEUX ADBESSES. 123

Maïs Rose refuse encore ; elle ne se sent nullement disposée à accepter, car depuis que le vilain jeune homme a avalé sa bouteille de pomard , ses yeux sont devenus comme des charbons ardents , et à chaque instant il les reporte sur la jeune fille , et alors son regard a une expression que la pauvre petite ne peut supporter. Aussi frémit-elle en voyant M. Richard déboucher une autre bouteille, se verser à plein verre et se reverser encore.

— Mon Dieu ! monsieur, est-ce que vous allez boire encore cette bouteille-là ? dit Rose d'un air inquiet.

— Et pourquoi pas, mon bijou? il faut bien que je la boive seul , puisque vous ne voulez pas me tenir compagnie ; mais cela ne me fait pas peur ! j'en bois quatre comme cela sans être seulement étourdi î

M. Richard se vante, car il se grise au contraire très-facilement ; mais, ainsi que

ces faux braves qnî ne crient jamais si haut que lorsqu'ils ont peur, le jeune homme croit retrouver son aplomb en avalant force Champagne ; plus il s'étourdît et plus il boit et bavarde en répétant que le vin n'a aucun pouvoir sur sa raison.

Onze heures ont sonné. Déjà plusieurs fois la jeune fille a murmuré timidement :

— Mais votre tante sera couchée.

— Ma tante!... ma tante!... ne vous en inquiétez pas ! répond Richard, dont la langue commence à devenir très-épaisse... ça me regarde cela. . . je vous réponds de tout ! . . .

. c'est mon affaire.

Cependant, Rose«Marie se lève et Richard se décide à en faire autant. Ses yeux semblent vouloir sortir de sa tète ; il tâche de prendre un air grave en payant le garçon,

. mais il n'est pas solide sur ses jambes. Il s'avance vers la jeune fille et lui présente son bras en balbutiant :

LES DSUX ADRESSES. 12S

— £n route, maintenant.

Et le garçon traiteur, s'appi'ochant de Rose, lui dit alors à l'oreille :

— Prenez garde, mademoiselle. . . ne vous fiez pas à ce monsieur.

Rose-Marie regarde le garçon avec effroi, elle ne sait ce qu'elle doit faire... mais M. Richard Tentraine et elle se retrouve sur le boulevard avec lui. Il est tard et il ne passe plus que peu de monde. Le jeune homme, qui sent qu'il a quelque peine à se diriger, serre très-fortement le bras de Rose et veut mardier vite ; il tâche d'allonger le pas en fredonnant :

— En avant marchons! contre leurs car nonsL.. Ah! ma foi! j'ai bien soupe! j'ai très-bien soupe!...

— Votre tante demeure-t-elle loin , monsieur?

— Ma tante?... ah ! fichtre ! il y a des endroits glissants sur le boulevard... il me

126 CHAFnRB UI.

semble que le gaz n'éclaire pas aussi bien que de coutume... Tenez bien mon bras... n'ayez pas peur... je suis solide !•..

Loin d'être solide, M. Richard trébuche à chaque instant ; chez le traiteur il n'était qu'étourdi , mais depuis qu'il a pris l'air il est gris tout à fait et commence à ne plus savoir ce qu'il dit, ou du moins à oublier que, pour tromper la jolie personne qui est à son bras, il faut qu'il ait soin de lui cacher ses desseins.

Il n'y a pas cinq minutes qu'ils sont sortis de chez le traiteur, lorsque M. Richard cherche à passer son bras autour de la taille de Rose en lui disant :

— Eh bien, chère amie!... nous allons donc nous aimer tendrement!... nous ferons un petit couple adorable!... mais d'abord je voudrais bien un baiser... un tout petit baiser...

Rose-Marie repousse le monsieur et cher-

LES OSCX ADRESSES. Iâ7

clie à se dégager de ses bras en lui répondant :

— Finissez, monsieur, laissez-moi ! . • . que signifient ces discours ? . . .

— Comment ! encore des façons ! de la rigueur! Tiens, mon ange! tout ça, c'est des bêtises et pas autre chose...

— Oh, mon Dieu !... mais vous deviez me protéger... J'ai donc eu tort de vous croire !

— Au contraire , il faut toujours me croire... allons, encore un caillou qui m'a fait tourner le pied... Appuyez-vous donc sur moi, ma mignonne...

— Non, monsieur, non, je ne veux pas aller davantage avec vous avant que vous ne m'ayez dit où demeure votre tante... et je vous préviens d'avance que je n'entrerai dans la maison ou vous me menez que lorsque j'aurai la certitude que je vais chez une personne respectable...

— Ah ! ah ! ah ! une personne respecta-

128 ClikPITRB III.

ble!... c'est un calembour... il n*e$t pas question de tout ça! vous me plaisez... je vous plais ! ... tu viens chez moi ! . . . les tantes sont dans mon œil!... Tiens, petite^ guettons une voiture et nous monterons dedans, afin d'être plus tôt chez moi... rue des Jeûneurs... numéro... Allons, je ne sais plus mon numéro... qu'estrce que j'ai donc ce soir?...

— Quelle horreur!... tromper ainsi une jeune fille qui n'a personne pour la défendre, la secourir... Laissez-moi, monsieur, laissez-moi.

Rose a retiré son bras que tenait Richard; celui-ci se précipite sur elle, et l'étreint de ses deux bras en s'écriant :

— Nous voulons nous en aller..» le plus souvent!... je te dis que je ferai Um bon-' heur... j'ai encore de l'argent sur moi, prenons une voiture... je crois que nous arriverons plus vite, et je suis impatient de te

LES DEDX ADRESSES. 1^9

prouver ma tendresse! le Champagne me rend très-amoureux.

Et le jeune homme, qui a passé ses bras autour du corps de la pauvre petite, approche sa vilaine figure de son visage frais et virginal ; il va flétrir ses charmes en leur donnant un baiser, lorsque Rose-Marie, à laquelle l'indignation et la colère ont rendu des forces , parvient à se dégager des bras qui Tenlacent, et repoussant avec vigueur Richard, au moment où il essayait de nouveau de la saisir, l'envoie rouler à quelques pas sur les dalles du boulevard.

Richard jure comme un forcené en cherchant à se relever, ce qui ne lui est pas facile, parce qu'il perd toujours l'équilibre ; mais tandis qu'il s'épuise et retombe sans cesse sur ses mains, celle qu'il a poursuivie toute la journée a pris la fuite, et lorsque enfin le jeune homme est parvenu à se remettre sur ses jambes, il regarde en vain de tous côtés, Rose-Marie a disparu.

Mm gmtrmniMtm gw^Um,

En s*éloignant de M. Richard, Rose a couru pendant fort longtemps sans s'arrêter ; elle ne sait pas ou elle va, ni dans quel quartier elle se trouve, mais peu lui importe; Tessentiel pour elle est de ne pas être rattrapée par cet homme dont les infâmes projets viennent de se dévoiler à ses yeux.

15â GBAPTTRE IV.

Enfin la jeune fille s'arrête, car la respiration lui manque, elle est dans une rue sombre et étroite ; elle aperçoit une borne et va s'asseoir dessus : elle regarde en frémissant autour d'elle ; au moindre bruit elle devient tremblante, puis le courage l'abandonne, de grosses larmes tombent de ses yeux, et en ce moment elle pense toujours à son père.

— Mon Dieu ! se dit Rose en levant ses regards vers le ciel, que vais-je devenir, si vous m'abandonnez?... seule, la nuit, dans une ville que je ne connais pas, et que l'on dit si dangereuse!... Ah! je n'aurais pas dû consentir à quitter mon père.*. Si je lui avais dit : Je me trouve bien heureuse près de vous , je veux passer ma vie dans notre village, il n'aurait pas songé à m'envoyer à Paris!... mais depuis longtemps je n'étais plus gaie chez nous... parce que... je rêvais à quelqu'un... Mon bon père a

LA PATROUILLE GBI8E. 155

pensé que je m'ennuyais près de lui , et voilà pourquoi il a cru devoir m'envoyer chez mes oncles «.. Ah! c'est le ciel qui me punit; si j'avais eu plus de confiance en mon père, si je lui avais parlé de M. Léopold, je suis sûre qu'il m'aurait gardée près de lui, et maintenant je ne serais pas ici... sans asile et au milieu de la nuit.

L'horloge d'une église voisine vient de sonner minuit. Bientôt des pas sourds se font entendre. La jeune fille se lève précipitamment en se disant :

— Si c'était cette patrouille grise dont ce vilain monsieur m'a parlé... et qu'elle m'arrêtât... 11 vaut mieux marcher que de rester là sur cette borne... au moins j'aurai l'air de suivre mon chemin ; si on me demande où je vais , je dirai que je rentre chez moi.

Les pas que Rose-MArie avait entendus étaient en effet ceux de cette mystérieuse

154 CBA?ITRB IV.

patrouille qui sort à minuit , et fait ses rondes dans Paris jusqu'au moment où les paysans arrivent pour approvisionner les marchés, et où le jour commence à poindre, car alors les voleurs sont obligés de battre en retraite et le danger cesse.

Ce que l'on nomime patrouille grise est une escouade composée d'agents de police, de sergents de ville, vêtus en bourgeois, et parfois de quelques-uns qui ont conservé leur uniforme. Ces hommes , habitués aux ruses des voleurs, sont plus adroits pour les surprendre que les patrouilles ordinaires , faites par la troupe de ligne ou la garde nationale.

La patrouille grise s'avance en silence ; on ne cause point dans les rangs; tous ceux qui en font partie semblent avoir le talent de marcher sans faire de bruit. Souvent, en entrant dans une rue, la patrouille se sépare en deux parties : les uns prennent

la droite, les autres la gauche; puis ces hommes se tiennent à quinze ou vingt pas de distance les uns des autres, et se glissant ainsi le long des maisons, dont leur capote a la couleur, ils ressemblent à des ombres dont la présence n'est pas bien certaine et qui souvent échappent aux regards d'un passant un peu préoccupé. Aussi, en traversant Paris, a deux ou trois heures de la nuit, vous avez quelquefois rencontré plusieurs patrouilles grises et vous ne les avez pas vues ; mais elles n'auront pas manqué de vous apercevoir.

Cette patrouille connaît son monde : elle n'arrêtera jamais le jeune homme qui sort du bal, le viveur qui s'est attardé à table avec des amis, le galant qui a oublié l'heure près de sa maîtresse. Elle reconnaît ces gens-là rien qu'à leur tournure et elle ne s'y trompe pas; mais elle avertit les personnes qui habitent un rez-de-chaussée ou

156 CHAPITAK IV.

un entre-sol bas, lorsqu'elles ont oublié de fermer une de leurs fenêtres donnant sur la rue ; elle tâehe de surprendre les voleurs qui essayent de forcer une porte, de crocheter, de scier les volets d'une boutique. Elle réveille l'ivrogne qui s'est endormi au coin d'une borne, et le ramène à son logis si son ivresse est bien réelle ; enfin, elle fait une rafle sur tous ces vagabonds, ces gens sans asile qu'elle trouve sur son passage, et qui, pour la plupart, ne sont aussi que des voleurs, ou du moins aspirent à le devenir.

Autrefois les auvents des boutiques, les balustrades qui étaient en dehors des cafés, servaient à cacher ces malheureux qui n'ont point de domicile, qui ne possèdent pas même de quoi payer leur place dans le plus misérable garni, ou qui, par goût, aiment à passer la nuit à la belle étoile.

N'ayant plus ces cachettes que l'autorité a fait détruire, il leur reste les maisons en

construction , rentrée des théâtres qui ont des péristyles, ou les arches des ponts; c'est là qu'ils vont se blottir; aussi on en ramasse souvent sur les marches du théâtre de l'Odéon, sous le péristyle du théâtre de F Ambigu-Comique. Une nuit, la patrouille grise découvrit un petit vagabond de douze à treize ans, blotti dans l'intérieur d'un tuyau de fonte laissé sur la voie publique, près d'un endroit où l'on réparait un égout.

Les gens qui vivent à Paris en état de vagabondage emploient toutes les ruses imaginables pour tromper la patrouille lorsqu'ils sont surpris par elle. Une des plus communes est de faire semblant d'être gris, ou d'avoir été attaqué et battu par des voleurs, ou de s'être trouvé mal d'inanition... Mais la patrouille grise est peu crédule ; elle conduit à la préfecture tous ceux qui ne peuvent pas justifier d'un domicile.

Elle est encore fort gênante pour les lois.

cataires qui essayent de déménager la nuit et jettent par une fenêtre tous leurs effets à quelques amis qui servent de commissionnaires ; le tout afin de partir le lendemain sans payer de terme.

Il est près de deux heures du matin; les rues de Paris sont désertes ; la patrouille grise fait ses rondes. Un homme mal vêtu se glisse dans Fombre, arpentant le haut de la rue du Temple; cet homme porte sur son dos un sac assez gros et qui semble fort lourd, car de temps à autre il est obligé de s'arrêter pour le changer d'épaule. Cependant cet individu s'efforce de hâter le pas, et va tourner la rue des Gravilliers, lorsque tout à coup plusieurs hommes l'entourent... il espère que ce sont des camarades...

mais il frémit en reconnaissant la patrouille grise.

Le chef l'arrête.

— Un moment, l'ami, tu marches bien

LA PATROUILLE GftISE. 139

vite, et pourtant ce que tu portes parait devoir être lourd.

— Ah! monsieur... c'est que... à l'heure qu'il est, on est bien aise d'être rentré chez soi. Je me suis un peu attardé en buvant avec un ami, et j'ai peur d'être grondé par ma femme. Bonsoir, messieurs.

— Tu es bien pressé, que portes-tu dans ce sac?

— Ça, messieurs, ce sont des pommes de terre, des provisions pour ma famille.

— Tu t'y prends un peu tard pour acheter des pommes de terre.

. — Je les ai achetées dans la soirée, c'est que j'avais oublié mon sac chez le marchand de vin.

— Voyons tes pommes de terre.

L'individu qui prétend porter des provisions à sa famille veut en vain s'opposer à ce que l'on visite son sac; quand il s'aperçoit qu'il n'y a pas moyen d'éviter cette in-

140 cnkfnm iv.

spection, il essaye de fuir en abandonnant ce qu'il portait ; mais on a prévu son intention et on Fempêche de s'échapper.

On ouvre le sac. Les pommes de terre se trouvent changées en débris de plomb provenant de gouttières.

— Où as-tu volé cela? demande le chef de la patrouille.

Alors, ce monsieur, renonçant à son système de prévoyance pour sa famille, répond d*un air penaud :

— Je n'ai rien volé ! j'ai trouvé ce sac dans la rue, je l'ai ramassé.

— Où l'as-tu trouvé, ce sac?

— Là-bas au coin du boulevard.

— Tu mens. Tu as volé cela rue de la Corderie, où l'on vient de surprendre ton camarade qui était encore en train de couper des plombs.

~ Tiens! il s'est laissé pincer î... Ahl le vieux pingre!...

LA PATEOCTLLe GftISE. 141

— Ce n'est pas là ton coup d'essai. Il y a huit jours, on a volé tout le zinc d'une maison de la rue des Blancs-Manteaux, est-ce toi?

— Oui.

— Qu'as-tu fait de ce zinc?

— Je l'ai vendu.

— Et quand tu as eu de l'argent?

— J'ai marché.

— Où couchais-tu ?

— Dans les carrières, sous les buttes Saint- Chaumont.

— Et dans la journée, que faisais-tu ? -- Tiens ! j'allais à la cour d'assises voir

juger... fautben faire son droit!

La patrouille emmène cet habitué du palais. Dans une rue voisine, elle aperçoit quelque chose de roulé contre une maison et une borne. Gela ressemble de loin à un tas d'ordures ; mais les agents ne s'y laissent pas tromper. L'un d'eux s'approche , et

142 CHÂPITBE IT.

pousse avec son pied cette espèce de paquet qui geint et se déroule. C'est un homme.

— Hohé !... que faites-vous là?...

— Hem!... de quoi?...

— Que faites-vous là? répondez.

— Vous le voyez bien, je dors.

— On ne doit pas dormir la nuit dan& la rue.

— Tiens, pourquoi donc ça ? est-ce que le pavé n'est pas à tout le monde ?

— Pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous?

— J'étais si bien là !

— Allons , ne faites pas l'ivrogne , c'est inutile. Avez-vous un domicile?

— Pas si bête ! pourquoi donc que je payerais un loyer ! je préfère le coin de la borne.

— Nous allons vous en donner un, alors.

— Où donc que vous me logerez?

— Au dépôt de Saint-Denis.

— J'y resterai pas longtemps à votre dépôt !

— Allons, marche ! . . .

— Minute!...

Le vagabond se baisse, et ramasse un chien mort en disant :

— Attendez! que je prenne mon traversin.

Un peu plus loin, la patrouille aperçoit un particulier arrêté devant les contrevents d'une boutique de faïencier, et cherchant à ouvrir une porte; mais l'individu est revêtu du costume de la garde citoyenne, et loin de paraître se cacher, il chante tout en essayant d'ouvrir sa porte :

—yéh ! quel plaisir d'être soldat /. . . Sapristi ! je suis bien content de rentrer me coucher, quoiqu'ça. . . J'ai dit au lieutenant que j'avais des coliques atroces... il s'est laissé attendrir. . . ^A / qml plaisir d'être soldat!, . . Pour quoi donc que monpasse-partout n'ouvre pas

144 CHAPITRl IT.

ce soir?... il y a donc des ordures dans ma serrure?... On sert et son prince et l'État... Gomme Égérie sera contente de voir son petit homme revenir coucher avec elle'...

comme elle le réchauffera, son petit!... Et gaiement, gaiement on s'élance! . . . Mais, sacredié ! on a donc abîmé ma serrure. .. ça ne peut pas tourner à présent... ah! si elle tourne. Etgaiementy gaiement on s'Uance! Bon, elle tourne et ça n'ouvre pas!..* Dieu! que je fais de mauvais sang!... je serai obligé d'appeler Égérie; moi qui voulais la surprendre dans son dodo...

En ce moment le faïencier se retourne, il aperçoit la patrouille grise qui l'entoure et l'examine, il s'écrie :

— Messieurs, vous voyez un membre de l'ordre public qui rentre se coucher, avec la permission de ses chefs... C'est moi qui suis le maître de celte boutique... et marié depuis un an seulement, à une femme très-

Là PATBOCILLE GRISE. 145

jolie et remplie de moyens pour le commerce... Depuis quejeTai épousée, mon fonds est un des meilleurs du quartier ; j'ai des pratiques par-dessus la tète. Tous les jeunes gens de la rue se fournissent chez moi. .. il y en a un entre autres qui m'achète tous les matins une soucoupe, il parait qu'il en casse beaucoup!... J'ai pris pour enseigne : à la Faïence imperméable L.. c'est une idée de moi. .. Mais je ne sais pas ce qui est arrivé à mon passe-partout... je ne peux pas ouvrir ma porte. .. je crains d'être obligé de réveiller ma fenmie... mon Égérie.

-r- Voyons, dit le chef de la patrouille en s'avançant, je serai peut-être plus adroit que vous... je ferai peut-être aller la clef, moi...

— Ah! ma foi, vous me rendriez un grand service... M. le conmiandant.

L'agent de police a fait tourner la clef, et il dit au faïencier :

146 CHAPITKE IV.

— Votre clef va Irèa-bien, mais vous resteriez là bien inutilement ; comment voulezvous ouvrir votre porte? on a mis la barre de fer en dedans.

— Vous croyez, M. le commandant?

— J'en suis sûr.

— C'est singulier, car je dis toujours à mon épouse quand je suis de garde : Ne mets pas la barre de fer à la porte, car si par hasard je puis revenir me coucher, je réviendrai. Mais elle aura eu peur apparemment, et elle s'est barrée pour qu'on ne puisse pénétrer chez elle... Pauvre petite chatte, il faut que je la réveille. >

Le faïencier se recule un peu, et tout en regardant à l'entre-sol, se met à crier :

— Égérie ! . . . c'est moi ! . . . Égérie ! . . . c'est ton petit mari. . . Hum ! . . . hum ! .. . ^A / quel plaisir d'être soldat!... Il parait qu'elle dort profondément ! . . . Mais avec le bout de mon fusil, je vais cogner au volet...

IK PATROUILLE CBISE. 147

Le faïencier cogne ses volets de l'entresol, en criant de nouveau.

— C'est moi ! Égérie, n'aie pas peur.. . tu as mis une barre, ma biche, et cela m'empêche d'entrer... Ote ce que tu as mis, Égérie, tu me feras plaisir... Ah ! elle ouvre la fenêtre... elle est éveillée.

En effet, on entr'ouvre bien doucement un volet de l'entre-sol, et une voix de femme, qui semble fort émue, balbutie :

— Qui est-ce qui est là?

— C'est moi! Égérie... c'est Joseph, ton époux... Je reviens coucher... ôte le boulon, chère amie... ôte ce qui m'empêche de rentrer.

— Ce n'est pas vrai!... vous n'êtes pas Joseph, mon mari est de garde... Laissezmoidormir , je n'aime pas ces plaisanteries-là .

Et le volet se referme. Le garde national se retourne vers la patrouille grise, en s'écriant :

— En voilà une sévère, par exemple!...

Je ne suis pas son mari... elle ne reconnaît pas ma voix... ce que c'est que la peur et le sommeil... Mais je veux me coucher, je n'ai pas envie de retourner au poste, on se moquerait de moi!... Holà! Égérie... ah! sacrebleu, éveille-toi donc tout à fait... C'est mol, ton Joseph... Mon passe-partout ouvre... mais la porte est barrée en dedans...

Le volet de Fentre-sol s'entr'ouvre de nouveau.

— Gomment ! c'est toi, mon ami ?. . .

— Eh! oui... c'est moi... Ah! elle me reconnaît enfin... je savais bien que ce n'était que l'effet du sommeil.

— Je croyais rêver, mon ami, je ne comprenais rien à tout ce bruit.

— Débarre-toi , chère amie , descends m'ouvrir, que je puisse rentrer... mais prends de la lumière, ne va pas tomber, te cogner.

— Oh! je n'ai pas besoin de lumière, je vais descendre.

Le faïencier se frotte les mains en disant :

— Maintenant je suis sûr de ne point passer la nuit à la porte; messieurs, je vous souhaite bien le bonsoir... j^h ! quel plaisir d'être soldat!... Voilà ma femme qui descend... Et gaiement on s'élance!... Jh! quel plaisir^ ah ! quel plaisir, ah ! comme je vais la réchauffer. . . ah !.. .

La patrouille s'éloigne ; mais à une centaine de pas, le chef fait signe à ses hommes de s'arrêter... puis tous restent immobiles et en silence, les yeux fixés sur la fenêtre de l'entre-sol du faïencier ; ils attendent le dénoûment de la scène qui vient de se passer.

Ce dénoûment ne tarde pas à arriver ainsi que la patrouille l'avait prévu. A peine le mari est-il rentré dans sa boutique et s'occupe-t-il à remettre les boulons et les

IISO CHAPITRE IV.

barres de fer à sa porte, que les volets de Fentre-sol s'ouvrent davantage , puis un jeune homme paraît à la fenêtre, d'où il s'élance dans la rue au risque de se briser sur le pavé. Mais l'étage est bas , le jeune homme est tombé sur ses pieds et ses mains, il est aussitôt relevé et se met à courir à' toutes jambes. Il passe au milieu de la patrouille qui peut voir que ce monsieur n'est qu'à demi vêtu , et qu'il tient sa redingote sur son bras ; mais la patrouille grise n'a garde de l'arrêter, elle le laisse courir, car elle sait fort bien que ce n'est pas un voleur.

Puis, dans une rue voisine , les agents de police rencontrent une jeune fille qui marche très- vite , mais qui s'arrête et devient toute tremblante en se voyant tout à coup entourée d'hommes qui ont eu l'air de sortir de dessous les pavés, et l'ont cernée avant même qu'elle ne les ait vus venir.

— Où allez-vous si tard, jeune fille? de-

LA PATBOCILLE OBISE. 1K1

mande un des hommes en approchant une lanterne sourde du visage de Rose-Marie, car c'est eDe que la patrouille grise vient de rencontrer.

— Messieurs... je vais... chez mon oncle... M. Eustache Gogo.

— Et où demeure-t-il, votre oncle?

— Il demeure... rue de Vendôme, n? iÂ,

— Et comment se fait-il que vous soyez seule à cette heure dans les rues?

— Monsieur... c'est que... je suis restée à causer avec quelqu'un...

— Avec votre amoureux , n'est-ce pas ?

mais il aurait bien dû vous reconduire alors, on ne laisse pas une jeune fille... comme vous, revenir seule, la nuit, dans Paris.

Rose-Marie baisse les yeux et ne répond pas. Les agents la regardent, puis ils se regardent entre eux, et bientôt le chef de la patrouille reprend :

152 CBAPITIE lY.

— Voulez-vous que l'un de nous vous escorte jusque chez vous?

— Oh ! je vous remercie, messieurs, mais j'irai bien toute seule...

En disant ces mots, la jeune fille se remet en marche et s'éloigne rapidement. La patrouille grise la laisse aller après l'avoir examinée. Les hommes de l'escouade l'auraient escortée, mais ils ne l'auraient point arrêtée.

Eté enfé auoD picéU kutnides.

Rose-Marie a âiarché longtemps en se félicitant de n'avoir pas été emmenée par la patrouille; la peur qu'elle a éprouvée alors lui a rendu des forces ; pendant quelque temps, elle a pu encore parcourir diverses rues, et elle se dit :

— Si le jour pouvait venir... oh ! alors,

15i CHAPITRB V.

je demanderais le chemin de l'embarcadère, je m'y reiidrais, et aussitôt que les employés seraient arrivés , je demanderais à partir pour Corbeil.

Mais le jour n'était pas encore prêt à paraître; la jeune fille trouvait cette nuit éternelle. Les nuits semblent toujours bien longues à ceux qui souffrent moralement ou physiquement.

Cependant la pauvre Rose ne pouvait toujours marcher. Elle est arrivée à l'entrée d'un pont; elle sent la fraîcheur de la rivière , elle se demande si elle doit encore avancer, lorsque ses yeux distinguent à une centaine de pas, à peu près au milieu du pont, une lumière rougeâtre dont la clarté incertaine ne se projette que sur un cercle fort restreint. Puis de temps à autre, cette lumière disparait, comme si quelqu'un venait de la masquer en se plaçant devant.

La jeune fille ne tarde pas à entendre

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