‹ La famille GogoChapitre 1 sur 37 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

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MELINE, CANS ET COMPAGNIE

tLm S9e4é$é «m ««Hom. — Jàvmni lé Mt^t*.

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que presque toutes les personnes invitées à diner chez M. et madame Saint-Godibert étaient réunies dans le salon.

Dans ce grand monsieur sec et jaune qui conserve un air grave et réfléchi en deman* dant : Gomment va la santé? vous avez re-

bA VAMII.LB COCO. 3. 1

connu le monsieur qui aime tant les Romains. Sa femme est assise dans un coin du salon , riant déjà et répandant la gaieté autour d'elle. A côté de madame Marmodin vient folâtrer M. Roquet, qui a le costume le plus lion qu'il soit possible de porter. Puis un jeune homme assez gentil de figure et de manières, et qui rit beaucoup des observations de madame Marmodin ; c'est M. de Broussaillon, dont l'épouse, jeune etgentille aussi , est assise un peu plus loin et entourée de M. Julien, qui lui lance des œillades fort tendres qu'elle n'a pas l'air de remarquer; de M. Gendrillon, gros et grand homme de bonne mine, qui parle haut, rit trop fort , et semble aussi à son aise que s'il était chez lui ; et ensuite de M. Doguin, dont le voisinage est redouté de chacun.

Dans une autre partie du salon, une jolie blonde, aux blanches épaules, est assise sur une causeuse, et semble écouter avec non-

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chalance les fadeurs que lui adresse M. Soufflât, petit homme de cinq pieds moins deux pouces, qui pour se grandir se tient presque constamment sur ses pointes, et dans un salon semble toujours prêt à s'élancer pour faire un entrechat. Dans cette dame blonde vous avez reconnu l'épouse de M. Mondigo. Quant à celui-ci , il s'est emparé du major Krouteberg, auquel il raconte le plan d'une pièce qu'il est en train de faire, et qui doit avoir au moins six cents représentations consécutives.

Le major Krouteberg est un excellent homme , qui a tout ce qu'il faut pour être agréable en société; il écoute tant qu'on veut, il approuve tout ce qu'on dit , il fait des compliments à toutes les dames et joue à tous les jeux. Avec d'aussi précieuses qualités , il est impossible de ne pas être trèsrecherché dans le monde.

Le major, dont la figure carrée et un peu

4 GHAi»ITBE I.

rouge a bien la bonhomie allemande, entend pour la sixième fois au moins le détail d^un dénoûment qui doit faire fondre en larmes toute une salle et assurer le succès de l'ouvrage ; il fait seulement de temps à autre un signe de tête qui signifie : C'est très-bien. Puis il lâche continuellement cette phrase : Ce sera tout à fait joli.

Mondigo se contente de ces deux réponses, l'une en pantomime, l'autre très-accentuée, et il continue de conter son plan; seulement, lorsque le major a l'air un peu distrait ou reste longtemps sans lui rien dire, il s'arrête et le regarde entre les deux yeux en s'écriant :

— E3i bien !... est-ce que vous n'approuvez pas cette scène?

Alors le major, qui a presque l'air de s'éveiller, joue à la fois de la pantomime et de la voix, et s'écrie en secouant la tête comme le magot d^une cheminée :

LA SOCIÉTÉ AU SALOIf. 5

— Oh ! ce sera joli ! tout à fait joli.

Madame Doguîn , grande et belle femme , qui a été jolie et qui Test encore vue d'un peu loin , s'est posée sur un fauteuil où elle semble trôner sur la compagnie, d'abord parce que son torse , extrêmement élevé , pourrait faire croire qu'elle est assise sur plusieurs coussins, ensuite parce qu'elle promène presque continuellement ses regards autour d'elle en jetant des sourires à droite et à gauche , comme quelqu'un qui distribue des faveurs.

M. Villarsec se tie^t dans un petit coin, roide et sérieux comme un soldat prussien apprenant l'exercice. Un peu plus loin, mademoiselle Soufflât, la jeune personne dont le nez a quelques points de ressemblance avec la trompe d'un éléphant, est assise sur une chaise et n'a près d'elle personne pour causer, ce qui semble allonger encore la dimension de son nez. Enfin, le cousin

Brouillard va et vient , se faufile , se glisse partout où Ton cause , et surtout où Ton semble avoir Fintention de ne pas être entendu.

Cependant, les Saint-Godibert font de leur mieux pour bien recevoir leur nombreuse compagnie, et surtout pour ne point avoir l'air gauche au milieu de tout ce monde-là. Mais le mieux d'un parvenu qui veut faii'e le seigneur ressemble à un déguisement de marquis porté par un paillasse. Si Nicolas Gogo et sa femme se fussent contentés d'être de bonnes gens , d'être naturels en tâchant de bien recevoir tout leur monde , on ne leur aurait pas trouvé l'air ridicule dans leur salon.

Madame Saint-Godibert court de l'un à l'autre en cherchant à se donner des grâces qui ne vont point avec sa tête de Bédouine. M. Roquet lui a déjà dit trois fois qu'elle avait une toilette ravissante. Elle passe et

repasse devant le major Krouteberg pour qu'il lui en dise autant ; mais le malheureux major est serré de si près par Fhomme de lettres qu'il ne lui est pas possible de glisser un mot à la maltresse du logis.

Madame Saint-Godibert s'approche de son mari et lui dit à l'oreille :

— Votre frère est bien insupportable!

quand il s'empare de quelqu'un, il ne le lâche plus !... le voilà qui parle depuis un quart d'heure au major Krouteberg... je suis sure qu'il lui raconte une de ses pièces, et le pauvre major n'ose pas seulement venir me dire un mot !... je suis certaine qu'il est au supplice ! appelez donc votre frère...

Au lieu de répondre à sa femme, M. Saint- Godibert pousse un cri en disant :

— Ah ! mon Dieu ! mademoiselle Soufflât est toute seule dans un coin ! personne ne fait attention à elle!... c'est inconvenant ! à quoi pense mon polisson de fils ?.. . il écoute.

il regarde cette petite coquette de madame Marmodin . . . Julien ! . . . Julien ! . . . mon fils!

M. Julien fait semblant de ne pas entendre son père, parce qu'il se doute de ce qu'il veut lui dire, et quand il le voit s'avancer d'un côté, il se faufile bien vite dans une autre partie du salon. M. Saint-Godibert £aît depuis quelques minutes de vaiifê efforts pour aittraper soii fils, qui semble jouer à cache-cache avec lui ; mais le cousin Brcmillard, qui voit tout et entend tout, parvient à arrêter Julien par le bras au moment où il va encore esquiver son père, et le retient en lui disant :

— Petit-cousin, vous n'entendez donc pas votre estimable père, qui depuis longtainps vous appelle et vous cherche dans tous les coins du salon, et qui a certainement quelque chose de très-intéressant à vous dire, à en juger par l'obstination qu'il met à vous

poupsuiyre?... Ah! le voici... Cousin, voilà votre jfils... qui ne vous cherchait pas, à ce que je crois.

M. Saint -Godîbert s'avance sur son fils en disant d'un air furibond :

— Mademoiselle Soufflât qui est toute seule dans un coin là*bas... voulez-vous bien aller tout de suite près d'elle... et foire le galant!... ou je vous retire votre pension à la fin du mois ! ... et nous verrons avec quoi vo«s achèterez des gants beurre frais!

M. Julien se dirige du c6té de mademoiselle Soufflât en murmurant :

— Elle est jolie, ma pension!... parlons-en !

— Qu'est-ce qu'il a dit? demande M. Saint- Godibert en regardant son cousin Brouillard qui se hâte de répondre :

— Il a dit : Elle est jolie... parlons-en... est^e de sa pension ou de mademoiselle

Soufflât qu'il voulait parler?... Vous devez le comprendre, cousin, il paraîtrait que votre fils n'est pas satisfait de ce que vous lui donnez pour sa toilette... il est pourtant fort bien mis... fort élégant, je dois en convenir !

— Pas satisfait!... je voudrais voir qu'il se plaignit!... Pas satisfait, et je lui donne quarante francs par mois, cousin... quarante francs! rien que pour sa toilette ! car il est logé, nourri, éclairé chez moi... Eh bien, est-ce que vous ne trouvez pas que c'est énorme?... sans ma femme il n'aurait que la moitié!...

— Mais dame, cousin, quarante francs...

certainement, c'est quelque chose!... de notre temps c'eût été beaucoup... Je crois bien qu'à l'âge de votre fils vous n'aviez pas quarante francs par mois à dépenser pour vous habiller... il est vrai que vous ne vous mettiez pas comme lui... Mais maintenant

LA SOCIÉTÉ AU SALON. It

on dépense tant!... on est si coquet!... je m'étonne presque de voir votre fils aussi élégant si vous ne lui donnez que cela.

— Ah! parbleu! il fait des mémoires!.,, il fait des dettes!

— Diable ! c'est fâcheux !

— Mais je ne les paye pas !

— Alors, c'est comme s'il n'en faisait pas.

Cette conversaton est interrompue par M. Cendrillon, qui s'approche du maître de la maison et lui tape sur le ventre en s'écriant :

— Ah? sapristi! je sens que je dînerai bien... et vous, mon cher Saint-Godibert?

— Moi, M. Cendrillon, oh! je suis entièrement de votre avis... Le dîner ne sera pas mal venu !

— Monsieur est-il dans les mêmes dispositions? dit M. Doguin en s'approchant.

Ceci s'adressait au cousin Brouillard, qui.

1â CHAPITBE I.

sentant M. Doguin s'approcher, avait com> mencé par prendre sa tabatière et se bourrait le nez de tabac. Il répond cependant, en faisant deux pas en arrière.

— Oh ! j'ai de Fappétit ! mais je ne sais pas si pressé... Je sais que chez mon cousin on dîne toujours fort tard quand il a du monde.

— Mais à l'heure de toutes les personnes qui vont à la bourse ! dit M. Saint^Godibert en faisant des manières de capitaliste... six heures, six heures et demie.

— C'est bien tard I dit M. Cendrillon. Au reste, il est le quart passé, est-ce que vous attendez encore du monde?

— Encore M. Dernesty et mon neveu Frédéric...

— Ah ! les deux inséparables.

— Mais quand on aura servi, nous dînerons, oh ! certainement nous n'attendrons pas ces messieurs !..* mon neveu fait exprès

de se faire attendre... M. Dernesly est aussi terrible, pour se faire désirer!

— C'est un genre, dit M. Brouillard en s'éloignant de M. Doguin.

Madame Saint-Godibert n'y tient plus; voyant que son beau-frère ne lâche point le major, elle se décide à aller se jeter au milieu de la conversation en s'écriant :

— Eh bien, messieurs, vous êtes aimables ! vous causez entre vous, au lieu de venir faire votre cour aux dames... Ali! major, je ne vous reconnais pas là...

Le pauvre major, qui est enchanté qu'on vienne le délivrer, se hâte de faire son signe de tète à M. Mondigo, et veut aller vers la superbe Angélique, mais l'homme de lettres le retient par l'anglaise de son habit en lui disant :

— Nous n'avons plus que trois scènes, et je tiens à avoir votre avis sur mon dernier

acte, que j'ai recommencé déjà quatre fois^ mais que je croîs fort bien de la manière dont je vous le disais...

— Oh! joli! très-joli!

— La fille est séduite par un conspirateur qui a deux épouses.

— Oh ! ce sera fort joli.

— Elle empoisonne son séducteur dans une orange... c'est un dénoûment que je crois susceptible d'un grand effet...

— Oh! parfait!

— Cependant on m'a dit que dans une pièce allemande on se servait aussi d'une orange pour une scène importante, cela m'a donné l'idée de changer et d'employer un citron... Qu'en pensez-vous?

— Oh ! joli ! très-joli !...

— Le citron est plus neuf que l'orange ; mais la difficulté est de faire manger du citron à un Français... Oh! quel trait de lumière ! Je transporte ma scène en Italie,

OÙ les citrons sont doux, et mon dénoùment devient tout naturel !

Le major lâche son signe de tète et se résout à quitter l'homme de lettres, qui, apercevant alors M. Villarsec, va se poser devant lui en disant :

— Oui, je suis enchanté d'avoir trouvé ce citron... la scène se passera en Italie ou en Provence... C'était un drame historique; j'arrangerai cela!... Mais dois-je dire citron ou limon? Voilà une chose à laquelle je n'avais pas pensé. Quel est votre avis?

M. Villarsec, qui est un homme toujours roide et sérieux, regarde M. Mondigo d'un air presque impertinent en lui répondant :

— Monsieur, s'il s'agit d'une limonade, je vous avoue que je ne m'y connais pas, et je vous engage à vous adresser à quelqu'un de plus expert dans cette partie.

— D'une limonade!... s'écrie Mondigo en devenant pâle par le bout du nez, ce qui

lui arrivait toujours lorsque son amourpropre était blessé. C'est de ma pièce que je vous parlais, monsieur... Ah! mais pardon, en effet, vous n'avez pas entendu le récit de mon plan , et vous ne pouviez me comprendre. . . je vous prenais pour M. Krouteberg.

Avant que M. Villarsec ait répondu , M. Marmodin s'est approché de l'homme de lettres, il lui prend le bras en s'écriant :

— Oh ! je suis certain que vous serez de mon avis , Mondîgo ; ces dames rient et ne veulent pas me croire... Je me suis adressé à M. Gendrillon, qui me fait des réponses évasives...

— De quoi s'agit-il, Mondigo?

— Mademoiselle Soufflât est entrée dans le salon avec une espèce de manteau à capuchon... qui m'a rappelé le cucuUus que portaient les Romains. . . et le chapeau qu'elle a ôté et mis sur le divan doit venir du pe--

tams ou de Isicausia... Nous avons encore le gcderus et Vapex qui servaient aux Romains et aux Romaines dans leur toilette... mais je n'en suis que sur le petams et le cticuUus. . . M. Gendrillon me répond gibus /. . . il ne s'agit pas de cela. . .

— Oh ! ma foi , s'écrie M. Gendrillon en riant, je ne connais rien à toutes vos vieilleries latines!... parlez-moi commerce, entreprise, négociations, chemins de fer, à la J)0nne heure, je vous répondrai. ..

— Et vous serez sur la voie! s'écrie M. Soufflât en s'efforçant de se tenir sur ses

t orteils.

— Ah ! bravo... la voie! ah! pas mauvais... c'est un calembour... ça me va encore, les calembours... j'en mange... Ah çà ! mais... est-ce que nous ne dinonspas? il est sept heures moins le quart!... Sapredié! mon estomac et mon ventre battent une générale soignée!...

— M. Dernesty ne vient donc pas? dit la blonde Clémence à madame Saint-Godibert, qui était alors près d'elle.

— Oh! il viendra... nous l'avons engagé... mais c'est un jeune homme qui est si recherché dans le monde, il a tous les jours deux cents visites à faire !...

— Il doit être bien fatigué le soir ! dit le cousin Brouillard en allongeant son museau entre les deux belles-sœurs.

— Est-ce que vous croyez qu'il va à pied? Par exemple!... c'est un jeune homme qui a cabriolet !

— Je l'ignorais ! je ne connais pas la fortune de ce monsieur... Qu'est-ce qu'il fait?

— Mais... rien... Oh! c'est-à-dire si, il joue à la bourse.

— Ah ! il joue... Est-ce que c'est un état?

— Ah ! vous ne connaissez pas cela, vous, cousin ; mais maintenant les jeunes gens comme il faut qui ont de la fortune ne font

pas autre chose... Du moins, voilà l'opinion de M. Dernesty.

Le cousin fait une grimace pour toute réponse , et se rapproche de madame Marmodin , qui s'écriait :

— Mais je ne vois pas M. Frédéric...

Comment! le neveu de M. Saint-Godibert ne serait pas à cette réunion ?

— 11 va venir , dit M. Brouillard, on l'attend.

-T- Ah ! je disais aussi , il n'est pas possible que notre amphitryon ait oublié un membre de sa famille !

— De sa famille!... Ah ! vous croyez donc que mon cousin n'a point d'autres parents que son neveu?...

— Mais comme je n'en ai jamais vu d'autres, je le pensais.

M. Brouillard se penche vers la jeune femme et lui souffle à l'oreille :

— Vous ne savez donc pas qu'il a en-

âO CHAPITRE I.

core un frère... lequel a une fille... fort jolie, ma foi!...

— Ah! vraiment!... et pourquoi donc ne les voit-on jamais ici, ni chez M. Mondigo?... ils sont donc brouillés avec ce frère-là?

— Oh ! ce n'est pas cela... il y a d'autres raisons... ce frère-là n'est pas riche... il exerce même une profession très-simple... il est cultivateur... on pourrait même dire laboureur... mais moi je ne comprends pas que Ton dédaigne ces gens-là !... Est-ce que nos premiers pères n'étaientpointeux-mêmes des fermiers ? Est-ce qu'ils ne cultivaient pas leurs terres avec leurs enfants?... voyez Abraham... Jacob... Laban... Aussi, moi, qui ne pense pas comme mes cousins, je ne rougis point de voir leur frère... Je suis allé lui faire une petite visite , il n'y a pas longtemps, à ce bon Jérôme.

— Vous avez raison , M. Brouillard» et je vous approuve... Oh ! mais vous m'étonnez

Lii SOOIÉTÉ AU SALOIV. 21

beaucoup en me disant cela... je suis sur* prise que Clémence, avec qui je suis assez liée, ne m'ait jamais dît un mot de cet autre frère de son mari.

— Oh ! elle ne vaut pas mieux que les autres, la chère dame... Et puis avouer qu'on a un frère paysan!... lorsqu'on se donne des manières de duchesse ! ça ferait mal au cœurf...

— Mon Dieu , que le monde est drôle !...

— Oh ! oui , il est même plus que drôle , le monde!... il a une foule de vilains côtés... Après cela, ce que j'en dis , vous entendez bien que c'est sans méchanceté...

Je suis l'ami de tout le monde, moi, oh ! si je voulais être méchant, je pourrais en dire bien davantage!...

M. Brouillard va peut-être, pendant qu'il est en train , prouver ce qu'il .avance ; mais en ce moment la porte du salon s'ouvre, et François annonce d'une voix très-enrouée :

— M. Dernesty... et mon neveu Frédéric. Toute la compagnie part d'un éclat de

rire à cette nouvelle bévue de François, et Frédéric, qui entre dans le salon , partage rhilarité générale, et salue la société en disant :

— Mesdames et messieurs, vous ne saviez peut-être pas encore que j'étais le neveu de François?... c'était une petite surprise que je vous ménageais pour aujourdhui.

Cependant, M. François, qui s'aperçoit qu'il a dit une bêtise , rouvre la porte du salon et passe sa tête en criant :

— Non , je me suis trompé... ce n'est pas mon neveu ! ... M. Frédéric est le neveu démon bourgeois... de mon oncle... Ah!

non... c'est pas ça.

— C'est bien, c'est bien, François! dit Frédéric en repoussant le valet dehors , je crois que tu ne t'en tireras pas aujourd'hui, tu feras aussi bien de t'en aller.

— Est-ce que ce drôle-là va recommencer à faire des àneries? s'écrie M. Saint- Godibert en allant de l'un à l'autre. Je ne sais pas ce qu'il a aujourd'hui... mais c'est bien pis qu'à l'ordinaire.

M. Dernesty, qui vient d'arriver avec Frédéric , est un jeune homme de vingt-huit ans, d'une taille moyenne, mais bien fait de sa personne , et portant avec beaucoup de désinvolture et de grâce une toilette recherchée et de bon goût. La fî^re de ce nouveau personnage est plutôt bien que mal ; cependant, à les détailler, ses traits ne seraient pas beaux; son teint est jaune, ses cheveux brun clair avancent trop sur son front ; ses yeux gris sont petits, mais expriment une grande vivacité , ils tournent et remuent sans cesse , il est très-difficile de parvenir à les fixer ; son nez est mince , sa bouche serrée : tout cela forme cependant un ensemble assez distingué. Ajoutez-y un jar-

â4 CHAPITRE I.

gon de petit-maitre , cette assurance qui éblouit , ces petits mots piquants , ces sarcasmes qui font toujours fureur dans an salon ; puis avec les dames , Fart de donner à son regard une expression tendre , ou mélancolique, ou passionnée, suivant la circonstance, voilà celui qu'on nomme M. Dernesty.

L'arrivée des deux jeunes gens a produit un mouvement général dans le salon. Les dames répondéht à leurs saints par de gracieux sourires , les hommes leur serrent la main.

Après avoir adressé à la maîtresse de la maison un de ces compliments banaux qui ont été dit cent fois, mais que madame Saint- Godibert trouve ravissant, et qu'elle croit fait exprès pour elle , Dernesty, tout en disant quelques mots à droite et à gauche » ne tarde pas à arriver près de madame Mondigo. La belle blonde répond par un mouve-

ment de tète fort modeste au salut que vient de lui adresser le jeune homme. Cependant celui-ci reste près de Clémence, et malgré la manière réservée et presque froide avec laquelle ces deui: personnes se sont saluées; un observateur pourrait remarquer que la figure de madame Mondigo s'est animée, qu'il y a maintenant une tout autre expression dans sa physionomie, et qu'elle apporte un soin tout particulier à mettre en évidence ses jolies mains et à faire mouvoir ses doigts, tandis que M. Dernesty, tout en n'ayant pas l'air d'apporter plus d'attention sur cette dame que sur une autre , observe les divers mouvements de ses doigts avec autant de soin que s'il regardait un télégraphe manœuvrer.

Pendant que ceci se passe d'un côté, Frédéric s'est approché de la vive et rieuse Frandne, il lui débite sur-le-champ tout ce qui lui vient à l'esprit. Madame Marmodin

CHAPITBE I.

pit de tout ce que lui dit le jeune homme, et celui-ci semble même trouver parfois qu'elle rit trop, et qu'elle n'accorde pas assez d'attention à ses paroles.

De la place où il est , M. Brouillard olh serve tout cela en souriant malicieusement ; puis il reporte ses regards sur l'homme de lettres et son ami Marmodin ; en ce moment celui'Ci vient de s'écrier :

— Ah çà ! mais dans tout cela, mon cher Mondigo , vous n'avez pas répondu à ma question au sujet du petams et de la causia; mais, avant tout, je tiens à avoir votre avis sur le cucullus. Qu'est-ce que, suivant vous, les Romains entendaient par ce mot?

M. Mondigo se gratte tour à tour le nez et l'oreille, car on peut faire des pièces de théâtre , on peut même, à la rigueur , être homme de lettres , et ne pas avoir poussé bien loin ses études sur le latin... Il est

LA SOCIÉTÉ AU SALOIf. 27

donc assez embarrassé , et murmure entre ses dents :

— Ce que je pense de eucullus... ah î ma foi, pardon, c'est que justement je pensais à autre chose... imcuUm... oui, je me rappelle... c'est-à-dire je cherche...

— Je suis très-curieux, dit M. Saint-Godihert en se frottant le menton, de savoir ce queya répondre mon frère l'homme d'esprit.

En ce moment, le cousin Brouillard lui pousse le coude en lui disant tout bas :

— Cousin, il me semble que ce n'est pas très-adroit de votre part, quand vous parlez de Mondigo, de dire : Mon frère l'homme d'esprit ; car enfin , il semblerait , d'après cela, que vous vous regardez, vous, comme une bête... ainsi que les autres membres de votre famille !

M. Saint-Godibert presse la main de Brouillard en lui répondant :

— C'est juste ! ... oh ! parbleu ! vous avez

S8 CHAFITIB !•

raison ! votre remarque est très-forte!... où diable avais-jela tête?... je ne dirai plus : Mon frère Thomme d'esprit... je dirai : Mon frère... le génie, hein?

— Cela reviendrait an même , et puis d'ailleurs ce ne serait pas juste ! ... car je ne crois pas que Mondigo soit un génie. .. quoiqu'il ait fait une pièce sur un citron , à ce que j'ai entendu... Appelez-le l'homme de lettres^ ça n'engagea rien.

— Très-bien... je ne dirai plus autrement : Mon frère l'homme de lettres , l'auteur.

Pendant cette conversation, M. Marmodin harcelait son ami Mondigo , dont il commençait à comprendre l'embarras , et qu'il était probablement bien aise d'humilier du poids de sa science. M. Mondigo avait beau se gratter l'oreille en murmurant :

— CtteuUus... ctfou... Oh! je sais ce que c'est...

LA SOCIÉTÉ AU SALOIf. â9

— Pardien \ moi aussi je sais ce que e'est que cucu! dit M. Cendrillon en se nft^ttant à rire à gorge déployée; tout le monde connaît ce latin-là...

— Oh ! M. Cendrillon Ta trop loin !... oh ! il dit des choses trop lestes!... murmure madame Saint- Godibert en s'adressant au major Rrouteberg. SU se lâche déjà ainsi, qu'est-ce que ce sera donc quand il aura bu du Champagne?... Cet homme-là me fait trembler dans une conversation!

— Comment ! répond le major en roulant ses gros yeux, il a parié de son... Ahî je n'ose pas répéter ce mot !

— Je vous reconnais là , major, je vous reconnais là!... vous auriez plutôt avalé ce mot que de le lâcher.

M. Dernesty, voulant mettre fin à l'embarras du mari de Clémence, s'avance tout d'un coup vers M. Marmodin en lui disant :

— Eh ! mon Dieu , monsieur , c'est une

50 ghapithe i.

plaisanterie que votre question!... et tout le monde sait bien que cucuUus veut dire coucou.

— C'est cela ! dit M. Mondigo ; coucou... c'est cela, le nom ne me venait pas...

— Et pourtant, murmure M. Brouillard, il aurait dû lui venir à lui plutôt qu'à tout autre!... mais c'est assez adroit à M. Dernesty de l'avoir aidé.

— Eh bien, messieurs, vous n'y êtes pas, s'écrie M. Marmodin d'un air triomphant. Ah ! je vous attendais là !.. vous confondez cmullus par deux l, avec cuculiis qui n'en prend qu'une; le dernier mot signifie bien en effet coucou ! mais le second, dont je me servais, veut dire capuchon... capuce... et non pas coucou!...

— Dieu ! que ce monsieur est savant ! murmure M. Soufflât en se retenant à la cheminée pour mieux se hausser.

— Ah çà ! mon ami, est-ce que votre dis-

sertation sur les coucous ne va pas finir? s'écrie la vive Francine en riant d'un air moqueur. Savez -vous bien qu'avec votre science vous effrayez tout le monde?...

— Il a sans doute ses raisons pour traiter ce sujet-là ! s'écrie M. Brouillard en regardant le nez de mademoiselle Soufflât, laquelle regarde le jeune Julien qui s'obstine à ne pas la regarder.

— Ah ! ma foi ! je dînerais très-volontiers, s'écrie M. Cendrillon en se retapant sur le ventre.

Tout le monde paraissait être du même avis que M. Cendrillon, lorsque enfin la porte s'ouvre, et François paraît de nouveau une serviette sur le bras , et crie d'un air content de lui :

— Nous sommes servis ! à table, la compagnie, s'il vous plaît.

— Décidément François a quelque chose ce soir, dit Frédéric en présentant sa main

32 CHAFITRB I.

à madame Marmodin, au moment où M. Roquet s'avançait aussi pour servir de cavalier; mais la jeune femme a pris la main de Frédéric tout en lui disant :

— Mon Pieu ! vous êtes aujourd'hui avec moi d'une galanterie...

— Est-ce que cela vous étonne?... ne savez-vous pas depuis longtemps que je suis votre esclave, et qu'il ne tiendrait qu'à vous que je fusse constamment à vos pieds?...

— Vraiment ! oh ! ce serait trop fatigant pour vous ! je ne veux pas vous mettre si mal !...

— Quand donc pourrai-je vous voir? murmure bien bas M. Dernesty en offrant sa main à madame Mondigo qui , sans presque remuer les lèvres, lui répond :

— Ghut!... prenez garde... on pourrait entendre!...

— Est-ce que ces gens-là devinent quelque chose?...

— N'avez-vous pas vu à la manière dont je tenais mes doigts que je sortirais mardi à midi?

— Oui... en effet!... mardi... c'est bien long... pourvu qu'on me place à table près de vous.

— Oh ! il n'y a pas de danger! ma bellesœur vous accapare toujours !

— C'est bien amusant pour moi !

En ce moment, M. Roquet se présentait pour offrir sa main à la jolie blonde, mais il voit M. Dernesty l'emmener; il regarde s'il y a encore une dame à conduire; comme il louche, il aperçoit en même temps madame Doguin et mademoiselle Soufflât ; mais pendant qu'il hésite pour savoir à laquelle il donnera la préférence, l'une et l'autre sont emmenées dans la salle à manger par d'autres cavaliers.

Il ne restait plus dans la salle que le cousin Brouillard qui regardait filer tout le

54 CHAPITBE I.

monde en faisant à part lui ses remarques et ses réflexions sur ce qu'il voyait et sur les mots qu'il tâchait de saisir au passage,

— Ma foi, décidément toutes les dames m'échappent! s'écrie M. Roquet en regardant le cousin Brouillard , qui lui répond en se dirigeant du côté de la salle à manger :

— Id vous garantis qu'elles n'échappent pas à tout le monde. Mais allons nous mettre à table. . . je meurs de faim. . . sept heures passées... c'est pitoyable de faire dîner si tard... je crois que c'est un calcul pour que l'appétit des convives soit passé.

M. Roquet va répondre , mais ses besi^ clés tombent, et pendant qu'il les ramasse, M. Brouillard est déjà dans la salle à m^n^ ger.

— Voyons vos noms!... cherchez vos places... dit M. Saint-Godibert en faisant asseoir près de lui madame Doguin et madame de Broussaillon. Les noms sont sur les couverts... c'est plus commode... on trouve tout de suite son affaire.

— Je ne crois pas que ce soit bon genre, dit à demi-voix M. Brouillard en cherchant son nom sur chaque couvert. Où suis-je

56 CBAPITRB II.

donc, cousin? je ne peux pas me trouver... je présume pourtant que j*ai ma place...

— Par ici, cousin, entre M. de BroussaillonetM. Soufflât...

M. Brouillard allonge son museau et se dirige vers sa place d'un air d'humeur en murmurant :

— C'est cela... entre deux imbéciles qui n'écoutent jamais ce qu'on leur dit... et au bout de la table... la plus vilaine place l... Ils me payeront cela.

Frédéric est fort satisfait, parce qu'on l'a mis entre madame Marmodin et sa jolie tante. Celle^î ne semble pas aussi contente, et un certain regard qui tombe sur M. Dernesty semble annoncer qu'elle aurait préféré d'autres voisins que son neveu et M. Gendrillon. Le petit^maitre a répondu au regard de la belle blonde par un coup d'œil des plus éloquents.

De son côté , M. Marmodin qui , malgré

UN DINER d'apparat. 57

son amour pour les Romains , est extrêmement jaloux de sa femme, parait fort contrarié de ce qu'elle soit placée contre le séduisant Frédéric ; comme il est vis-à-vis d'eux, de temps à autre il lance à son épouse des regards qui doivent lui dire beaucoup de choses, mais sa femme n'a nullement Fair d'y faire attention.

 peine chacun est-il placé que Frédéric part d'un grand éclat de rire, et ses voisines ne manquent pas de lui en demander la cause. Il leur montre François qui est alors vis-à-vis d'eux , et qui s'appuie sur le dossier de la chaise de son maître , en s'efforçant d'avoir une tenue décente , mais dont la trogne, rouge violet, semble annoncer une situation fort peu convenable en ce moment, et qui explique les différentes bévues qu'il a déjà commises.

On doit se rappeler qu'après avoir arrosé de vin de Champagne sa maîtresse et le

LA FAMILI.B COCO. 3. 4

couvert , François s'est enfui , accablé sous le poids des malédictions de chacun. Mais, en se sauvant , le valet normand avait emporté la bouteille, cause de sa mésaventure. A peine est-il retiré dans sa chambre qu'il veut goûter ce vin qui imite les feux d'artifice; la mousse, en s'échappant, n'avait perdu que le tiers environ du contenu de la bouteille. François s'insinue le goulot dans la bouche ; il avale d'abord une gorgée, il trouve que c'est drôle à boire ; il en prend deux autres , il trouve que c'est fort bon ; il avale de nouveau, et cette fois, il y prend tant de goût qu'il ne quitte que lors^ qu'il n'y a plus rien dans la bouteille.

C'était la première fois que M. François buvait du vin de Champagne; il se sent bientôt tout joyeux, tout guilleret; il a envie de danser, de chanter, et lorsque mademoiselle Fifine arrive dans sa chambre pour le chercher, elle le trouve s'exerçant à sau-

UN DIIIER o'APfÀRAT. 39

ter à pieds joints par-dessus son pot de chambre, et riant beaucoup parce qu'il vient de casser l'anse.

— Qu'est-ce que vous faites là, François ? dit la piquante Fifine en regardant le valet d'un air étonné.

— Ma foi 5 mam'zelle, je m'amuse... je suis entrain de rire...

-- Il parait que vous avez peu de regrets des sottises que vous faites... vos maîtres sont fort irrités contrç vous ! . . .

— Ah! v'ià-t-il pas un grand mal... parce que j'ai arrosé un peu la coiffure de la grosse Arabesque-, si ça lui fait pousser ses cheveux, ça ne sera pas un mal!... Ils sont jolis, ses cheveux,., trois petites mèches!.. . comme Cadet-Roussel !

— Voulez-vous vous taire, François! si on vous entendait... Enfin , j'ai obtenu que l'on vous pardonnât... et vous alle^ servir à table...

— Ah ? ça m'est égal... j*y consens... pourvu que je sois avec vous , mam'zelle Fifine!...

En disant cela, M. François avait posé ses deux grosses mains sur le bas de la taille de Fifine, qui s'était écriée :

-~ Eh bien , M. François, qu'est-ce que vous faites là?... qu'est-ce que cela signifie?

— Ah! voilà qui est soigné... parlez-moi de ceci!...

— Voulez-vous finir... est-ce qu'on touche là ?.. . c'est défendu !

— Bah ! . . . défendu. . . eh ! pourquoi que ce vieux grigou de bourgeois a toujours les mains là-dessus?

— Gomment , M. François , vous osez dire....

— Ah pardi ! je ne l'ai pas vu, peut-être... et son fils aussi... et son neveu aussi quand il vient... et son ami aussi... Je fais comme eux, voilà tout !

cil Diifu d'appar&t. 41

Mademoiselle Fifine était parvenue à se dégager des bras de François et s'était sauvée en s'écriant :

— Il n'est pas possible, vous êtes gris, François, vous êtes gris !... C'est joli, pour servir à table... il faut pourtant que vous serviez... il n'y a personne... Allez à la cuisine prendre du café... tâchez de vous remettre un peu... et songez à bien vous tenir en servant à table.

M. François avait voulu suivre les instructions de la fenime de chambre. Il était descendu à la cuisine ; mais là, en cherchant du café, il avait trouvé du rhum qui devait servir pour une gelée; il avait bu la moitié de ce qui était dans la bouteille, puis, pour qu'on ne s'aperçût de rien, il avait cherché autour de lui avec quoi il pourrait remplir la bouteille. Une tasse de bouUlon s'était trouvée devant lui. Profitant d'un moment d'absence de la cuisinière, il avait versé du

42 CHAPITRE a.

bouillon dans la bouteille en se disant :

— Je ne sais pas trop ce que c'est... tant pis!... c'est de la même couleur, c'est le principal.

En apercevant la cuisinière qui accourait, il avait au hasard salé, poivré et sucré quelques ragoûts en disant :

— Je viens vous donner un coup de main.

La cuisinière s'était empressée de renvoyer ce nouvel aide qui mettait le désordre dans ses casseroles ; et c'est alors que M. François était allé se poster dans Tanti* chambre où nous avons vu comment il a annoncé Frédéric et son ami.

— Je crois que ce valet est gris, dit tout bas madame Marmodin à Frédéric.

— Je le crois aussi... mais il ne faut rien dire... ce sera amusant... il nous fera quelques scènes de sa façon!...

-^ Francine ! . . . Francine ! . . . voilà fort longtemps que je vous demande de me

vif DIHER D'APfABAT. 43

passer les olives ! s'écrie M. MarmodiH avec an accent de d^it trèfr*prononcé, parce qu'il a vu Frédéric parler bas à sa femme. Mais Frandne, qui écoute fort peu son mari, loi envoie des radis en lui disant :

— N'en manges pas trop, cela vous fait mal!

— Elle n'entend plus ce que je lui dis ! murmure le savant en se tournant vers rhomme de lettres. Oh! les femmes! les fenmies ! Vous rappelez^vous ce que Tertul" lien dit de ce sexe léger, Mondigo?

Mondigo, qui vient de finir son potage, se tourne vers M. Blarmodin en répondant :

— Vous savez que j'ai changé mon cTénoûment : je finis avec un citron au lieu (l'une orange. . . Vous me direz que c'est tou* jours un fruit du Midi !... mais vous verrez le parti que j'en ai tiré... Ah! je crois que vous ne connaissez pas ma pièce...

— Si fait, si fait.

46 CBàPITRB II.

que M. Saint-Godibert, qui est devenu pourpre, s'écrie:

— Quelle brute que ce valet ! . . .quel âne! . . . il entend tout de travers... Je lui ai bien reconunandé, au contraire, d'en verser le plus possible. Heureusement que l'on codnait ma manière de traiter...

— Oui, oui, dît le cousin Brouillard en tendant son verre à François; oh ! nous savons à quoi nous en tenir ! Allons, François, votre maître vous a dit d'en verser le plus possible !

— Ah ! ouiche !... murmure François ; il dit ça à présent! mais ce n'est pas ce qu'il m'a dit tantôt.

Fifine va derrière François ; elle le tire par sa veste en lui disant tout bas :

— Taisez-vous donc, François, vous êtes gris... vous allez vous faire chasser!

Mais François hausse les épaules, et se promène toujours avec son madère en disant :

uif BiiiEH d'appabat. 47

— Je sais ce que je fais... on m'a donné des ordres.. . si on me dit le contraire à présent, ça m'embrouille!

— Pour mademoiselle Soufflât !... passez à mademoiselle Soufflât!... s'écrie M. Saint- Godibert, qui désire qu'on n'écoute plus son valet.

— J*ai l'honneur de boire à votre santé f dit le major Krouteberg en se tournant vers la maîtresse de la maison.

— Ah! major! je vous remercie! mais M. Roquet ne dit rien... M. Roquet, voulezvous quelque chose?...

M. Roquet, qui a aussi un petit sentiment de dépit, parce qu'on ne Ta pas placé à côté de la dame de la maison , répond en regardant en même temps un plat de poisson et un vol-au-vent :

— Madame est bien bonne... j'accepterai de ceci.

Et madame Saint-Ck)dibert envoie aussitôt

48 CHAPITBE II.

du poisson à M. Roquet qui désirait du volau-vent.

François, ayant fini sa tournée de madère, est allé recommencer à se balancer après la chaise de son maître , et celui-ci n'o$e rien dire de crainte qu'il ne fasse encore quelque gaucherie. Mais le cousin Brouillard, qui est enchanté d'exploiter François , lui fait signe de loin de venir lui parler, et lorsque le domestique est près de lui , il lui dit trèshaut :

— François, donnez-moi donc du pain tendre... celui-ci est rassis en diable... et je déteste le pain rassis...

— Du pain tendre!... répond François en riant : ah ! pas si bête !... vous en mangeriez trop*., nous n'en avons pas... Monsieur l'a défendu!...

— Mon Dieu ! quelle patience il faut avoir avec cet imbécile! s'écrie M. Saint-Godibert ; il a entendu tout de travers aujour-

ON DIIfBK d'apparat. 49

d'hui f tout absolument... J'avais envie de le chasser avant diner , j'aurais aussi bien fait !... moi , qui justement ai grondé de ce qu'on n'a pas pris du pain chaud !

— Cahnez-vous , mon cher M. de Saint- Godibert! dit Dernesty ; il est bien facile de voir que votre domestique n'a pas toute sa raison... le mieux est de rire de ses balourdises.

— Oui, dit Angélique en souriant à son voisin ; M. Dernesty a parfaitement raison ! . . . il faut rire de cela, et voilà tout!...

— Pour mademoiselle Soufflât!... s'écrie l'amphitryon en servant. Mon fils , j'espère que vous veillez à ce que mademoiselle Soufflât ne manque de rien?...

Julien répond quelques mots qu'on n'entend pas.

— Oh ! certainement , votre oncle a des intentions sur mademoiselle Soufflât et son fils, dit madame Marmodin à Frédéric.

— J'en ai peur pour mon ' pauvre cousin!...

— Peur ! mais elle est très-riche , cette demoiselle.

— Oui... mais voyez donc ce nez... on jurerait qu'il est faux ! . . .

— Ah ! ah ! que vous êtes méchant !

— Je crois qu'elle voudrait bien qu'il le fût, faux... malheureusement c'est un phénomène très-vivant.

— Frandne ! Prancîne ! passez-moi le sel... dit M. Marmodin d'une voix étouffée par la jalousie.

— Eh! mon IMeu, mon ami, vous avez une salière devant vous , est-ce que ce n'est pas assez? est-ce que les Romains se salaieet à ce point-là?

— Je ne sais pas éi François est gris, dit M. BrouiUard en s'adressant à un de ses voisins , mais le fait est que c'est horrible de nous faire manger du pain de trois jours...

vif DlIVER d'apparat. Hi

Tiens... voilà une fricassée de poulet qui est sucrée... elle est certainement sucrée... ce n'est pas bon du tout !

— le prends la liberté de boire à votre santé ! ... dit le major Krouteberg en saluant sa voisine.

— Merci mille fois, major... M. Dernesty, vous ne buvez pas...

— Pardon, ma belle voisine... mais il faut se ménager. . . Tous vos vins sont excellents!... vous nous traitez si bien!... on se croirait à la table d'un ministre !...

~ Ah ! M. Dernesty !

M. Saint-Godibert, qui a entendu ces mots, ne se sent pas de joie ; il envoie aussitôt une assiette couverte de truffes à Dernesty en lui disant :

— Pour mademoiselle Soufflât...

— Ah ! vous voulez que je passe ceci à mademoiselle Soufflât ? dit Dernesty ; trèsbien...

— Non , non, mon cher Dernesty , je me trompais... c'est pour vous... mademoiselle Soufflât est servie... mais je puis lui en offrir encore... Mon fils , veillez-vous sur mademoiselle Soufflât?

— Oui , mon père !

— Pardieu! dit M. Gendrillon , si celte demoiselle mange tout ce qu'on lui passe , elle doit conunencer à être pleine !

— Ah I mon Dieu ! . . . qu'est-ce que M. Gendrillon vient de dire là? murmure la robuste Angélique en regardant le major.

— Je n'ai pas bien entendu , répond le major. . . n'a-t-il pas parlé d'une petite chienne qui va être pleine?...

— Chut!... chut!... M. de Krouteberg!

pas un mot de plus là-dessus, ou je m'évanouis!...

— Tiens! voilà une gelée qui sent un bien ^singulier goût! dit M. Brouillard en faisant la grimace... Mon cousin, à

vif DINER d'apparat. 55

quoi est donc cette gelée , s'il vous plaît?

— Mais au rhum assurément, mon cousin ; j'ai une cuisinière qui est un véritable cordon bleu... elle a été dans les cuisines de lord Wellington... elle fait les plats sucrés dans la^perfection, elle fait les puddings absolument comme sur la Tamise.

— Alors j'ai de la peine à croire qu'elle ait fait ceci , dit M. Brouillard à ses voisins. Goûtez donc , messieurs , c'est détestable ! c'est une gelée au graillon !

— Pour mademoiselle Soufflât ! crie M. Saint-Godibert en servant de la gelée au rhum une seconde fois ; mais mademoiselle Soufflât refuse , elle a fait comme tout le monde, elle a laissé sa gelée sur son assiette. Madame Saint-Godibert s'écrie elle-même :

— C'est extraordinaire , cela n'est pas si bon qu'à l'ordinaire !

— Pas si bon! vous êtes bien honnête, ma cousine! c'est-à-dire que cette gelée-ci

M CHAPITBE II.

était faite pour être servie sous un jambon et non pas à un entremets.

— J'ai idée que François a passé par la cuisine! dit Frédéric à ses voisines. Tenez, regardez-le ! le drôle se tord à force de rire, pendant que nous goûtons à la gdée !.. .

En effet, M. François, qui voyait chaque convive faire la grimace après avoir porté de la gelée à sa boudie, se rappelait ce qu'il avait fait dans la cuisine avec la bouteille de rhum, et il secouait de plus belle la chaise de son maître en s'abandonnantàsagaieté.

M. Saint-Godibert avait bien etnvie de se lever et de chasser son valet de la salle à manger, mais cela aurait fait une scène , et comme François était dans un état à dire tout ce qui lui passait par la tête, il était plus prudent de ne point le brusquer ; c'est pourquoi le maître de la maison laissait son do* mestique le balancer pendant toutlediner, et feignait de n'y point faire attention.

UN BIHEB o'aPPABAT. i(8

— Puisque la gelée est manquée, passons à cette charlotte russe, dit M. Saint-Godibert en servant de nouveau. Voyons, mon cher M. Cendrillon, à vous ceci...

— Diable! diable!... mais vous m'avez déjà tellement bourré... je ne sais pas si je pourrai...

— Gonunent, mon cher Cendrillon, vous, si solide à table... est-ce que cela ne va plus?

— Ah! écoutez donc! ça entre bien...

mais c'est pour sortir!... eh! eh! eh!...

Cette plaisanterie de M. Cendrillon parait d'un singulier goût à la compagnie. Les dames se mordent les lèvres, et prennent un air pincé ; les hommes risquent quelques oh! oh! M. Mondîgo regarde son voisin le savant en lui disant :

— Si je mettais de ces mots-là dans mes pièces, je crois que la censure les couperait.

Frédéric seul rit aux éclats, et madame

W GHAPITBB II.

Marmodin a bien envie d'en faire autant.

Quant à madame Saint-Godibert, elle lève les yeux au ciel comme si elle voulait pleurer, puis elle s'écrie :

— De Teau, major ! j'ai besoin d'un verre d'eau !

Xi« pëii*9 SkÊWifUiff, — Mj» 9aifè9.

AU bout de quelques minutes, Thomme au chemin de fer, apercevant mademoiselle Fifine qui tourne alors autour de la table, s'écrie :

—Si vous avez un bélitre pour valet, mon cher Godibert, vous avez en revanche une suivante fort gentille, et qui a Tair de bien

entendre son affaire ! ... Il faudra que je me I j i fasse cadeau d'une servante comme ça, moi; ^t je la mettrai à toutes sauces!...

— Oui, oui, répond l'amphitryon qui, |f ne désirant pas que M. GendrlUon fosse aussi des plaisanteries sur mademoiselle Fifine, se hâte d'ajouter : Eh ! bien, capitaliste... et les affaires... quoi de nouveau?... Vous qui êtes l'honmie aux entreprises, vous en avez sans doute une en train.

— Ma foi non... pas en ce moment... je me repose. . . j'attends une bonne occasion . . . Mais à propos d'affaires, vous ne m'avez jamais parlé de ce brave homme de mon département que je vous ai adressé il y a quelque temps... le père Savenay ?

— Le père Savenay?... qu'est-ce que c'est que ça?... un pair de France?

— Non, c'est un bon campagnard qui a tenu longtemps les écritures , les livres chez un maître de forges des environs de

LE ^ÈBE SATEflAT. 59

Nemours, où je demeure Tété... où j'ai beaucoup de propriétés. Il y a quelques mois , il a fait un fort joli héritage , auqpel il était loin de s*attendre. Soixante mille francs qui lui sont arrivés tout à coup ! . . . Pour quelqu'un qui n'a plus d'autre ambition que de finir tranquillement sa carrière, c'est une fortune. Le père Sarenay a smxante ans bien sonnés, il a assez travaillé pour se reposer, et ma foi, il donna sa démission à son maître de forges, et vint me trouver avec ses soixante mille francs en me disant :

« -— M. Cendrillon , vous vous entendez aux affaires, aux placements de fonds... voilà les miens, voulez-vous les prendre et Bfeft payer la rente ? ou pouvez-vous m'indiquer un bon em;>loi de mon argent?

« Moi qui dans ce moment ne sais que faire de mes capitaux, je répondis au père Savenay :

«( — Mon ami, je ne prendrai pas vos fonds, parce que j'en ai déjà trop qui donnent, mais si vous voulez aller à Paris , je vous adresserai à un de mes amis, M. Saint-Godibert; il est banquier, mais c'est un homme solide, prudent ; il prendra vos fonds, et vous en payera la rente. Vous pourriez même rester à Paris, où, avec votre petite fortune, vous vivrez très-heureux, et où vous pourrez vous procurer mille agréments. >» Le bonhomme me remercia beaucoup en s'écriant que je lui donnais une bonne idée, qu'il irait passer au moins tout l'hiver à Paris. Je lui donnai donc votre adresse avec une lettre de recommandation près de vous, et quelques jours après, il vint me dire adieu. Il avait son petit cheval, son bagage dessus, sa fortune dans son portefeuille, et il s'en allait ainsi à Paris à petites journées.

— Eh bien, mon cher M. Gendrillon, je

LE PÈRE SATEIfAT. 61

puis VOUS certifier que je n'ai ni vu , ni entendu parier de ce M, Savenay,. . . venant de votre part, certes j'y eusse fait attention. . . je l'aurais traité avec considération... Et vous lui aviez bien donné mon adresse ici?

— Oh! très-bien... Diable!... mais vous m'étonnez... vous m'inquiétez même. Moi, quelque temps après, je suis allé faire un voyage à Lyon, puis je suis revenu ici... et, ma foi! j'ai tant de choses dans la tète... quand on a de gros capitaux à employer , vous comprenez... j'avais tout à fait oublié mon vieux père Savenay!...

— Je conçois cela parfaitement... Et vous dites que ce brave homme s'est mis en route pour Paris?...

— Ily a deux mois environ... deux mois et quelques jours peut-être, que je l'ai vu partir de Nemours.

— Il faudrait, dit M. Brouillard, qu'il eût été à très-petites journées pour ne pas

avoir fait dix-neuf lieues en deux mois, car il n'y a pas plus d'ici à Nemours.

— Pas même tout à fait dix-neuf lieues. Oh! il faut qu'il lui soit arrivé quelque accident en route , à ce pauvre père Savenay !...

— Il aura peut-être été volé et assassiné... On aura su qu'il avait une forte somme sur lui !... C'est trés-imprudent à un vieillard de voyager à cheval avec soixante mille francs sur lui !

— C'est ce que j'avais dit au père Savenay. Mais lui, qui voit toujours tout en rose, m'a répondu en riant : Est-ce* qu'avec mon costume campagnard j'ai l'air d'un richard?... Il ne m'arrivera rien, il n'y a pas de danger , et d'ailleurs j'aurai bien soin de ne voyager que pendant le jour ; dès que la nuit viendra, j'entrerai ou dans une aubei^e ou chez quelques paysans. Et puis il est parti tout joyeux, . . Pauvre homme! . . . Sapredié! je

LE PÈRE SAYENAY. 65

serais désolé qu*il lui fût arrivé malheur... car c'est moi qui lui ai donné l'idée de venir à Paris !... Dès demain j'écrirai à Nemours, pour savoir si on a de ses nouvelles ; et ici je m'informerai... je ne sais pas trop où... C'est égal, je ferai des démarches... que diable ! un homme ne peut pas disparaître comme cel^ sans qu'on sache ce qu'il est devenu !...

Cette histoire avait mis fin à toutes les petites conversations particulières ; chacun lui avait prêté attention, et lorsque M. Cendrillon a cessé de parler , un long silence règne parmi la compagnie; il semblerait que la gaieté, que la bonne humeur des convives aient été mises en fuite depuis qu'il a été question du père Savenay.

M. Saint-Godibert fait de son mieux pour ranimer la conversation. On sert le dessert, le Champagne est apporté par François qui offre de le déboucher , mais auquel on dé-

fend positivement de toucher à aucune bouteille. Enfin la mousse pétillante ramène les saillies, les éclats de rire. Le major Krouteberg lève son verre en l'air et propose la santé de la maîtresse de la maison ; ce sont de ces propositions qui ne peuvent jamais éprouver de refus. Après la santé de la robuste Angélique , M. Saint-Godil^ert se hâte de porter un toast à mademoiselle Soufflât. M. Brouillard murmure alors de manière à être entendu :

— A propos de quoi veut-il que nous buvions à mademoiselle Soufflât?... Qu'est-ce que nous devons à cette demoiselle ?. . . est-ce à cause de son nez qu'il faut que nous lui fassions cette politesse?.,. Moi tout à l'heure je vais porter un toast à ma portière.

M. Gendrillon ne veut pas rester en arrière, il boit à la propagation des chemins de fer , à la réussite de ses entreprises, au succès d'une carrière qu'il fait creuser et

LE PÈKE SWENAT. 6lS

d'un puits artésien qu'il compte faire percer ! Et le cousin firouillard dit à ses voisins : — En voilà encore un qui est sans gêne ! . . . il boit à ses affaires et il nous propose un toast... Qu'est-ce que cela nous fait sa carrière et son puits?... c'est trop drôle en vérité... messieurs, j'ai des cors aux pieds qui me font bien souffrir... je propose de boire à leur entière extirpation !

Mais avant que les personnes placées près de M. firouillard aient répqndu à sa proposition, madame Saint-Godibert, en se levant de table , a donné le signal du retour au salon . Là, les groupes se forment de nouveau : Dernesty se retrouve près de la langoureuse Clémence; Mondîgo s'empare de M. Dc^in, dont personne ne veut, et pour cause, mais un auteur qui tient à raconter le plan de sa pièce est capable de passer par-dessus bien des petits désagréments, et c'est ce que fait celui-ci en s'adressant à M. Doguin.

Le jeune Julien se sent revivre en ne se trouvant plus à côté de mademoiselle Soufflât qui, depuis le dîner, semble être à la recherche de sa respiration.

M. Marmodln, enfoncé avec M. Villarsee dans une profonde discussion sur le café qu'il prétend avoir été connu et savouré par les Romains sous le nom d'hypœrasy ne remarque pas que le séduisant Frédéric est toujours auprès de sa femme, et qu'il semble même lui parler d'une manière trèsanimée.

Il est rare en effet qu'à l'issue d'un grand dtner toutes les têtes aient conservé leur calme, leur sang-froid; les esprits, échauffés par des vins généreux, prennent leur essor et gardent moins de mesure. Le neveu de M. Saint Godibert n'avait pas besoin d'avoir bu du Champagne pour être audacieux près des belles ; en ce moment pourtant, il semble encore plus entreprenant que

LE PÈRE S4VERAY. 67

de coutume. Il regarde tendrement la jolie Francine en lui disant :

— Comment ! madame, vous ne voulez pas m'aimer?...

— Ah! ah!... voilà une singulière questien!

-- Très-naturelle au contraire. Je vous ai dit que je vous adorais... Il est bien juste que je vous demande du retour !

— Mais moi je ne vous ai pas du tout prié de m'adora, et je n'ai aucun retour à vous donner.

— Que vous êtes cruelle!... me traiter ainsi, moi qui soupire pour vous depuis si longtemps!...

— Âh! ah ! mais vous soupirez toujours, vous ! . . . c'est votre profession ! . . . vous l'avez dit une fois. Aussi je pense que vous m'enveloppez seulement dans un soupir général !

— Que vous êtes méchante!... se moquer d'un amour si vrai, si tendre!...

— Oh ! mais taisez-vous, je vous en prie ! . . • que penserait-on de moi si on vous entendait?...

— Tous ces gens-là s'occupent d'eux et nullement de nous !...

— Et mon mari qui est là-bas... qui me tuerait, et vous aussi, s'il savait quel est le sujet de notre conversation !

— Votre mari!... je lui dirai que coucou fait cuculus en latin, mais qu'il ne prend qu*un seul f, et il sera enchanté de moi, et il m'engagera à aller le voir, et je vous réponds que je profiterai de la permission.

— Non ! non!... oh ! je ne vous conseille pas de parler de coucou à mon mari!... je ne pense pas que ce soit un moyen de vous faire engager à venir chez nous...

— Vous ne voulez donc pas me donner quelque espérance?...

— A quoi cela servirait-il?...

LE PÈRE SAVEHAY. 69

— Vous voulez donc être fidèle à votre mari?...

— Oh ! mais voilà une question ! ... à quoi pensez-vous, M. Frédéric?

— Avons...

— Oui, en ce moment peut-être, mais demain ! mais dans une heure !

— A vous toujours.

Madame Marmodin semble émue, et malgré son apparente coquetterie, elle parait embarrassée pour répondre. Mais M. Brouillard, qui observe tout ce qui se passe et qui a remarqué la conversation animée qui avait lieu entre Francine et Frédéric, s'approche tout doucement du mari de la jeune dame et, lui prenant le bras, lui dit :

— M. Marmodin, est-ce que madame votre épouse n'avait pas une fleur dans ses cheveux?,.. j'avais cru lui voir une rose et je ne l'aperçois plus... aurait-elle perdu sa fleur?

M. Marmodin qui, en se retournant,

70 CHAPITRE m.

aperçoit le beau Frédéric parlant avec chaleur à sa femme , et celle-ci l'écoutant d'un air fort ému, se précipite aussitôt près d'eux en répondant à M. Brouillard :

— Oui, oui, vous avez raison... elle va perdre quelque chose... il y a periculum in morâ... Je crois qu'il est temps que j'arrive.

La présence du mari met naturellement fin à la conversation de Francine et de Frédéric. Après quelques mots dits au hasard à M. Marmodin sur des sujets qui n'ont aucun rapport à celui qu'il traitait avec sa fenune, Frédéric va dans une autre partie du salon rejoindre son cousin Julien et M. Richard qui vient d'arriver, et qui est alors en train de dire au fils de la maison :

— Diable ! il paraît que vous avez eu beaucoup de monde à dîner ici?

— Mais oui...

— Et on m'invite pour le soir, moi...

LE PtBE SAVEIIAY. 71

c'est agréable!... on voit les autres faire leur digestion.

— Écoutez donc, mon cher, si, lorsqu'on donne à diner, il fallait inviter toutes ses connaissances, et puis encore les amis et les connaissances de son fils, alors, au lieu de traiter chez soi , je pense qu'il faudrait faire dresser une table au Champ-de-Mars ou sur la place du Carrousel.

— Vraiment ! vous devenez goguenard !

vous!...

— Ah ! voilà ce cher Richard ! dit Frédéric en allant secouer la main de celui qui vient d'arriver. Comment trouves-tu ce salon?... n'est-ce pas qu'il est fort beau? étais-tu déjà venu chez mon oncle depuis qu'il habite ce logement?. . . Il n'y a pas encore trois mois qu'il y demeure, n'est-ce pas , Julien?

~ Non , pas tout à fait.

-- Je n'étais pas encore venu ici , répond M. Richard. Oui, c'est magnifique... fort

élégamment décoré... Il parait que ton oncle fait toujours de bonnes afiaires!... et qu'il donne de très-beaux dîners.

— Mais oui, il va assez bien, c'est moi qui lui ai dit que maintenant il fallait recevoir, traiter, que c'était fort bon genre... Tu n'en es pas fâché, n'est-ce pas, Julien?

— Non , quand on ne me place pas à table à côté de mademoiselle Soufflât.

— Ah ! mon cher, ton père a des intentions, cela se voit! Écoute donc, deux cent mille francs de dot ! c'est à considérer!

— Prendrais-tu ce nez-là pour deux cent mille francs, toi?

— Hum!... je ne sais pas trop!... peutêtre bien; car, après tout, on n'est pas obligé de regarder souvent le nez de sa fenune. On peutse placer en biais, en côté ! .. .

— Moi , je n'en veux pas ! oh ! je ne la prendrai d'aucun côté !

— Cousin , c'est pourtant bien joli , deux

LE PtBB SAVBHAT. 73

cant miile francs! je ferais bien des choses pour les avoir.

— Allons, mets-toi sur les rangs, épouse mademoiselle Soufflât !

— Oh ! je ne veux pas me brouiller avec mon oncle ! et puis on ne voudrait pas de moi! je ne suis point un riche héritier !...

~ Eh bien! messieurs, de quoi est-il question? dît Dernesty, qui vient aussi de quitter Clémence, parce que \e mari s'est approché , et qui va se joindre aux trois jeunes gens. Ah ! bonsoir, Richard, cela va bien?

— Oui, très-bien... Vous voilà donc revenu d'Angleterre?

— Oui, d^uis quinze jours.

— Vous n'y êtes pas resté longtemps?

—Un mois. . . cinq semaines environ . Nous

discms donc, messieurs, que vous parliez...

— Nous parlions du nez.

— Comment , du nez?

LA FAVItlE GOGO. 3. 7

74 CHAPITRE m.

— Oui , de celui de mademoiselle Soufflai. Gomment le trouves-tu ?

— Magnifique! je n*al jamais rencontré son pareil! Ce serait à mettre au cabinet d'histoire naturelle, si la propriétaire consentait à s'en défaire.

— Eh! messieurs, les jolies femmes ne sont pas choses aussi conununes qu'on veut bien le dire!...

— Aussi sont-elles toujours très-recherchées à la bourse !

— Elles ne rapportent pas grand'chose cependant!...

— Hum ! ... il y en a qui raiq)ortent beaucoup, je vous assure !

— Tenez, messieurs, dit Richard, plaisanterie à part, dans ce salon, il y a beaucoup de dames, pouvez-vous m'en montrer une parfaitement bien?... Je vous en défie I

— Diable, Richard ! vous êtes difficile ! répond Dernesty; il y a ici des dames

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fort bien... d*abord... madame Mondigo.

— Oui... e*est une femme très-bien d'ensemble mais trop pâle... trop blonde...

Prenez ses traits les uns après les autres, il n'y en a pas un d'irréprochable !

— Je préférerais prendre le tout ensemble.

—Madame Marmodin est encore fort gentille, dît Frédéric ; je gage qu'il n'y a pas un homme auquel elle ne plaise.

— Gentille... tant que vous voudrez...

gentille par ses petites mines, par sa physionomîe ; mais ce n'est pas là une beauté !

— Oh! mais à propos de beauté, s'écrie Frédéric, dis-moi un peu, Richard, ce que tu as fait de cette jeune fille avec qui nous avons voyagé en chemin de fer en revenant d'Orléans... Ah! messieurs, j'avoue que celle-là était au-dessus de tout ce que nous voyons ici ! mais tu Tas vue aussi, Julien ; c'est la jeune fille qui était assise à côté de toi, tu dois t'en souvenir?

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— SI je m*en ^uviens! répond Julien en poussant un soupir. Oh ! je ne Tai pas oubliée... j'ai toujours son charmant yisage présent à la pensée. Quelle ravissante figure ! . . . quel air décent, pudique ! . . . j'aurais donné tout au monde pour la revoir.

— Oui, dit M. Richard en se caressant le menton, voilà ce qu'on peut appeler une jolie femme... une beauté!..» des traits irréprochables, jeunesse, fraîcheur, taille, tournure... il y avait tout l

— Parbleu! messieurs, dit Dernesty, vous faites là un portrait qui pique considérablement ma curiosité!... c'était donc un phénix, une perle que cette jeune fille?...

— Oui, une perle fine.» oh! véritable perle fine!

— Et qu'avez-voos fait de ce trésor, messieurs? il n'est pas possible qu'à vous trois vous l'ayez laissé échapper.

— Moi, j'étais en puissance de père et

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mère , dit Julien en soupirant, et je n*étais pas libre de mes actions... Oh! si je Favaisété!... — Moi, dit Frédéric, j'avais eu la sottise de commencer une intrigue avec une petite femme assez drôlette qui se trouvait à ma gancfae; j'étais engagé... il n'y avait plus moyen de reculer... J'ai été fait au même, ma conquête était tout simplement la maitresse d'un coiffeur. Vous concevez que je l'ai pas gardée plus longtemps qu'une papillote... cette pauvre Irma!... qui s'avised'étre foUe de moi, d'être sans cesse sur mes pas, de me suivre maiaienant quand je sors ! Je ne sais que (aire pour m'en débarrasser.

— Enfin , reprend Dernesty , c'est donc Richard qui a pu s'occuper de votre ravissante rencontre?

-- Oui , messieurs , répond M. Richard d'nn air suffisant. J'étais mon maître, moi , rien ne me gênait !... Je me suis dit : Cette jeune fille sera à moi... et j'ai réussi.

— Vraiment, Richard?... Ohf contenous donc cela... cette jeune fille avait un air très-honnéte... comment diable as-tu fait?

— Les airs ne m'imposent pas à moi , et quand je me suis promis de posséder une femme, j'y arrive toujours !...

— Diable !... ceci me paraît fabuleux.

— Voyons, Richard , dis-nous ton aventure avec la petite du chemin de fer.

— Mon Dieu ! messieurs , c'est tout simple : en quittant le débarcadère, je me suis misa suivre la petite ; puis, en marchant à côté d'elle, j'ai engagé la conversation. Elle venait à Paris pour la première fois ; je me suis o£fert pour lui servir de guide. Après quelques façons, elle a fini par accepter mon bras ; elle m'a fait terriblement trotter, par exemple ; elle cherchait des parents , des oncles, des tantes !... je ne sais quoi, dont on lui avait donné l'adresse... Ah ! ce qu'il

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y a desingulier, c'est qu'elle m*a amené dans cette maison-ci... oui , en entrant tout à l'heure en bas, j'ai reconnu la maison. Bref, je ne sais pas si c'était une histoire faite à plaisir, ou si on lui avait donné de fausses adresses, mais elle n'a pas trouvé les parents qu'elle cherchait à Paris. Alors les larmes , l'inquiétude!... on ne savait que devenir, où aller, dans cette ville qu'on ne connaissait pas, et au milieu de tout cela la nuit était venue, ce qui compliquait encore la situation. Vous comprenez que ma conduite à moi était toute tracée !... j'ai consolé, rassuré la jeune fille en lui disant : Fiez-vous à moi ! j'ai une tante chez laquelle je vous conduirai, et qui vous donnera l'hospitalité et vous traitera comme son enfant. Elle accepte... d'autant plus qu'elle n'avait pas le sou.., elle s'était amusée en route à donner tout l'argent qu'elle possédait à des n^endiauts, à des aveugles ! ... Je lui avais cepen-

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(tant dit: Vous avez Un! ! (^'estimprildetit ee que vous feites là... mais bah !... elle aurait eu cent écus !.«. je crois qu'elle les aurait donnés... mais die n'avait qu'une vingtaine de francs.

— Pauvre petite !... achève donc.

— Après l'avoir rassurée , je la menai souper chez un traiteur... chez Deffieux , sur le boulevard du Temple, où nous avons été très-bien!...

— Elle a consenti à aller souper avec toi ?

— Je crois isten ! avec joie ! avec grand plaisir !.., nous avons mangé comme quatre et bu de même!... Oh! je me suis fendu! un souper de vingt-cinq francs passés!

Quand nous sonmies sortis de là, nous étions très-gais tous les deux ! alors j'ai conduit ma petite chez moi... toujours en lui disant que je la conduisais chez ma tante. Mais une fois là, elle a bien deviné la vérité... alors des reproches !. . . des grands OMts ; on m'a

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appelé monstre ! scélérat ! perfide !... mais cela s'est calmé !... et le lendemain matin elle m'appelait son chéri et son ange !... Je savais bien que cela finirait ainsi.

En écoutant ce récit, le jeune Julien fronce le sourcil , et parait très-vexé d'apprendre que M, Richard a triomphé de la jolie voyageuse.

Frédéric secoue la tète d'un air de doute en munnurant :

•— Âh ! les choses se sont passées ainsi?. . . Ça m'étonne... je pensais mieux de cette petite!

— D'aprèsce que j'entends, dit Dernesty, votre perle n'était pas un bijou aussi précieux que vous voulez bien le dire.

— Si pardieu! s'écrie Richard; c'était une rose !... une véritable rose...

— Et qui a consenti comme cela tout de suite à souper... à aller avec vous?...

— Dans sa situation, que vouliez-vous

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qu'elle fît de mieux?... Et puis.., écoutez donc... j'avais su lui plaire, à cette petite... Vous croyez , messieurs , qu'il n'y a que vous pour faire des conquêtes... mais on a aussi ses bonnes fortunes!... on choisit même !

Dernesty se retourne en fermant un œil. Frédéric reprend :

— Eh bien , qu'en as-tu fait de ta conquête?. . . est-ce qu'elle est toujours avec toi?

M. Richard cherche un moment ce qu'il va dire ; il se décide enfin à répondre.

— Ma foi, messieurs, s'il faut vous l'avouer... comme je ne me souciais pas de garder cette jeune fille avec moi... les convenances... et puis cela m'aurait gêné... moi, j'aime beaucoup ma liberté... Le troisième jour... je suis sorti de chez moi de bonne heure.. . et je ne suis rentré que le soir. Alors je n'ai plus retrouvé personne ! ma jeune fille étaitpartie. . . décampée. . . elle s'était ennuyée

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