‹ La famille GogoChapitre 2 sur 37 · LE PÈR£ SAVENAY · texte numérisé non relu

LE PÈR£ SAVENAY

probablement, et elle avait pris sa volée... et depuis lors je ne l'ai pas revue !

Frédéric ne semble pas ajouter beaucoup de foi au récit du vilain jeune homme, Jii-* lien a l'air de mauvaise humeur de ce qu'il a entendu, et Dernesty s'écrie en riant :

—Elle était de ce inonde où les plus belles choses Ont un pire destin; Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin.

— Oh! un moment, je ne pense pas qu'elle soit morte !... Je la retrouverai un de ces jours dans quelque magasin de modes ou de nouveautés,

La conversation des jeunes gens roule bientôt sur un autre sujet On avait parlé dans le salon de faire de la musique , et mademoiselle Soufflât a couru se mettre au piano; puis un monsieur qui est arrivé le soir, et qui a fait beaucoup de touit en entrant, en saluant, en se mouchant, en $'as-

seyant, et qui est allé s'asseoir devant une glace, va chercher dans la salle à manger un instrament qu'D y a déposé et qui est enveloppé dans un sac de cuir. Ce monsieur joue, ou du moins croit jouer du hautbois, et M. Saint-Godibert se promène dans son salon, en criant d'un air radieux :

— Messieurs et mesdames, mademoiselle Soufflât va jouer un morceau de piano avec accompagnement de hautbois... C'est M. fiouchon qui l'accompagnera... c'est lui qui l'accompagne toujours dans les soirées. Et il ajoute à demi-voix : C'est pour cela que je l'ai invité à venir ce soir, M. Soufflât m'en avait prié.

— C'est bien flatteur pour M. Bouchon ! dit le cousin Brouillard , c'est son hautbois qu'on invite et pas lui.

M. Soufflât le père voltige aussi dans le salon, et toujours sur ses pointes; il court de l'un à l'autre en disant :

LE PiRI SAVKNAY. 8$

— Vous allez entendre ma fille avec Bouchon !... c'est parfait !... c'est ravissant ! ils s'entendent très-bien ! ils ne jouent jamais l'un sans l'autre !

— Alors, dit M. Brouillard, ce jeune homme-là est le bouchon de mademoiselle Soufflât... c'est une position que je n'envie pas!

Mademoiselle Soufflât préludait au piano, M. Bouchon avait embouché son instru* ment, mais cela n'allait pas; il ne cessait de s'écrier :

— Donnez-moi le ton... je ne l'ai pas... il faut que j'aie le ton et que je me mette dessus... sans quoi cela n'ira pas.

Tout à coup, François, qui venait de servir des verres d'eau sucrée dans le salon, revient en tenant une coquille à la main, et court la présenter à H. Bouchon en lui disant :

— Voilà le thon, monsieur... vous de-

mandez le thon à toute force... le voilà... mettez-vous dessus si vous voulez.

Le joueur de hautbois est resté tout saisi en voyant la coquille et le hors-d'œuvreque lui présente François. Toute la société se met à rire de la nouvelle bévue du valet de M. Saint-Godibert, et celui-ci est obligé de se fâcher pour faire sortir du salon son domestique, qui veut absolument donner le thon à M. Bouchon en criant :

— Voilà plusieurs fois que monsieur le demande... pourquoi n'en veut-il plus? il ne sait donc pas ce qu'il veut, ce monsieur?

Enfin, le calme étant rétabli , mademoiselle Soufflât joue son duo avec le hautbois. Le morceau est applaudi avec fureur par le père de la demoiselle et par M. et madame Saint-Godibert ; les autres personnes se sont occupées de tout autre chose , et le cousio Brouillard dit à demi-voix :

— J'ai entendu au Café des Aveugles des

LE PftRK 8AVENAY. 87

duos qui ressemblaient beaucoup à celui-là. Ensuite le cousin , qui s'est approché de rhomme de lettres, lui dit :

— Eh bien , cousin , vous allez donner une nouvelle pièce, à ce qu'on dit?

— Oui, mon cher Brouillard, un grand ouvrage très-important, en trois grands actes.

— Pensez-vous que cela ira bien ?

— Mais j'ai tout lieu de le croire !... c'est l'avis unanime de tous ceux qui connaissent ma pièce.

— Allons, tant mieux ; ça ira mieux que la dernière alors !

— Comment?... que voulez-vous dire?...

— Mais il me semble que votre dernière pièce a été rudement sîfflée... on n'a même pas entendu la fin; je m'en souviens, j'y étais... came faisait un chagrin bien profond de vous entendre siffler comme ça ! Je me suis dit : Je n'irai plus à ses pièces , car il n'est pas heureux !

88 ciiàPiTBS m.

M. Mondigo, qui est devenu pourpre^ répond en s*efforçant de cacher son dépit :

— Mon cousin, si vous aviez été à la seconde représentation de cette même pièce, vous eussiez été bien dédommagé, car elle a marché comme un ange... enlevée aux nues ! et on a bien vu que c'était la cabale seule qui avait sifflé à la première représentation.

— Ah! vraiment... la seconde a bien été... Je n'irai plus qu'à vos secondes.

M. Roquet, qui jusque-là a parlé fort peu , parce qu'il trouve qu'on ne s'occupe pas de lui et que cela le choque , s'avance alors en disant :

— Mais J'ai cru remarquer , mon cher M. Mondîgo, qu'en général, les pièces de théâtre allaient toujours fort bien à la seconde représentation... Si j'étais auteur, il me semble que je chercherais un moyen pour éviter le tumulte de la première...

LE PÈRE SAYElfAY. 89

— Oui, VOUS commenceriez par la seconde , dit M. Brouillard en ricanant ; ce serait fort adroit.

— Chut! messieurs, silence ! dit M. Saint- Godibert, mademoiselle Soufflât va chanter.

— Est-ce encore avec accompagnement de Bouchon? demande M. Brouillard.

— Non, elle va chanter solo.

Mademoiselle Soufflât chante un air, puis

une romance, puis une chansonnette; elle ^ parait décidée à chanter toute la soirée , et son père se grimpe près de chacun en disant d'un air enchanté :

— Hein ! . . . j'espère qu'elle s'en donne ! . . . D'abord, une fois qu'elle est au piano, il n'y a plus moyen de le lui faire quitter ! elle est infatigable !

— Mais nous ne le sommes pas, nous !

murmure M. Brouillard. C'est gentil ! je vais aller chercher mon chapeau alors.

Cependant la société avait pris le parti de

ne plus écouter cette demoiselle, qui persistait à vouloir toujours chanter. Chacun causait de son côté. Les quatre jeunes gens qui étaient restés ensemble ne se gênaient point pour rire du concert qu'on leur donnait et du mouvement auquel se livrait M. Soufflât pour obtenir des claques à sa fille ; le punch qui circulait, et dont ils avaient pris chacun plusieurs verres, entretenait leur gaieté, et Frédéric disait au jeune Julien :

— Vois comme tu seras heureux!... une femme qui chante toute la journée, que tu entendras depuis le matin jusqu'au soir l

— Et un beau-père qui a toujours Fair de vouloir danser !

— Il est impossible d'avoir une famille plus gaie.

Et les éclats de rire se succédaient presque sansinterruption, lorsqueM. Gendrillon s'approche des quatre jeunes gens en s'écriant :

— Ah diable ! U parait que cela va bien,

LE PÈBE SAVEIfAY. 9t

par ici... Vous vous amusez... vous riez!... Je voudrais bien en faire autant !... mais je ne peux pas!... je ne suis pas en train... Malgré moi, j'ai sans cesse à l'esprit le souvenir de ce brave honmie... dont je vous ai parlé à dîner... Fhomme aux soixante mille francs., le père Savenay, enfin!... Depuis qae je sais que M. Saint-Godîbert ne l'a pas vu, ça me tourmente... ça m'inquiète beaucoup!... A coup sûr, il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose ! . . . Mais je m'informerai!... Oh! je ferai des démarches!... Il faut absolument que je sache ce que ce pauvre cher homme est devenu !

El, pour tâcher de se consoler, M. Cendrillon veut imiter le major Krouteberg, qui marche au pas derrière les plateaux de punch, et ne manque pas d'en saisir un verre chaque fois qu'il se trouve à leur portée. Le capitaliste avale coup sur coup plusieurs verres de punch, puis il retourne près des

Oâ CHAPITRE III.

jeunes gens ; il espère que leur gaieté ranimera la sienne. Mais ceux-ci ont tout à coup cessé de rire depuis que M. Cendriilon est venu leur parler du père Savenay, ils ne disent plus rien, leur conversation a cessé, et il semblerait que le gros capitaliste leur a conmtuniqué sa tristesse.

Au bout de quelques instants, les dames prennent leurs châles, leurs pelisses, leurs chapeaux ; les honunes cherchent leurs manteaux ou leurs twins, et chacun s'éclipse aussi incognito que possible.

Mademoiselle Soufflât, s*apercevant qu'il ne reste presque plus personne dans le salon pour récouler, se décide alors à abandonner le piano et fait aussi retraite avec son père; les Saint-Godibert raccompagnent jusque sur Fescalier en l'accablant de compliments et de remercîments, et M. fiouchon , qui vient de remettre son instrument dans son étui, obtient une poignée de main de

LE PÈBE SAYEIIAY. 93

M. Saint-Godibert et un gracieux sourire de sa femme, accompagnés de ces mots :

— Monsieur, vous nous ferez grand plaisir de venir accompagner mademoiselle Soufflai, toutes les fois qu'elle voudra bien faire de la musique chez nous.

M. Bouchon, auquel on n'a offert ni un verre de punch, ni un gâteau, et qui s'attendait à mieux que cela , fait un salut assez guindé , et s'en va en se promettant de ne plus revenir.

Le cousin Brouillard, qui trouve toujours moyen de rester deux heures dans l'antichambre à chercher la vieille houppelande qui depuis dix ans lui sert de par-dessus, s'en va le dernier en disant :

—Bonsoir, cousin f Bonsoir, cousine! une autre fois tâchez que François fasse moins de hétises. J'aimerais mieux payer un domestique un peu plus cher, et qu'il ne fit pas de gaucheries en servant.

Mm boutique du poUe»;

Nous avons laissé Rose-Marie au bras de Désiré Glureau , et s'éloignant avec lui au petit jour, du Café aux pieds humides et de ses habitués.

Le nouvel inspecteur au balayage , tout en soutenant la jeune fille, lui donnait le bras avec un certain respect. Cet homme

Hb' CHAPITRE IV.

se sentait fier d'être devenu le protecteur d'une aussi jolie personne , et de la confiance qu'elle avait mise en lui ; malgré son piètre costume, quoique privé de bas et de mouchoir, il ne lui serait pas venu un seul instant la pensée d'en abuser.

Mais tout en marchant avec son nouveau protecteur, Rose-Marie semblait grelotter, ses dents claquaient , des frissons parcouraient ses membres, et il lui semblait parfois que les forces allaient lui manquer. Cependant on était seulement à la fin de septembre , et le temps n'était pas encore froid.

— Appuyez-vous sur moi, mam'zelle, dit la tète de Cosaque en se tournant vers la jeune fille ; il me semble que vous tremblez... que vous frissonnez?

— En eifet, monsieur, j'ai très-froid, je ne sais pas pourquoi.

— Oh ! je le sais bien, moi, c'est d'avoir

Page 1