‹ La famille GogoChapitre 18 sur 37 · LE COUSIN ET LA COUSINE · texte numérisé non relu

LE COUSIN ET LA COUSINE

nom de Gogo n'était pas assez sonore... ou peut-être qu'il l'était trop... Je ne dirai pas qu'ils rougissaient de leur origine un peu rustique, mais que voulez-vous!... Il y a des gens qui se figurent que pour être considéré dans le monde, il faut se faire descendant du roi Pépin ou de Charlemagne.

Il est donc fort commun de voir des personnes changer de nom ou ajouter au leur celui d'une terre, d'une campagne qu'ils ont achetée, ou du lieu qui leur donna naissance* Ceci est une petitesse, mais n'est point un crime. Ce qui serait fort mal, ce serait ensuite de repousser, de méconnaître ses parents!... mon oncle Saint -Godibert n'eut jamais cette pensée. Mais hier, devant tout ce monde qui ne sait pas qu'il se nomme véritablement Gogo, vous concevez qu'il eût été assez embarrassé pour en convenir, il aurait fallu donner des explications... s'exposer au ridicule... la chose que les

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hommes redoutent le plus. Voilà pourquoi M. Saint-Godibert a gardé le silence! Mais repousser sa nièce, la fille de son frère... ne pas lui avouer que Ton est son oncle! allons donc! est-ce que cela se peut?... seulement on désirait savoir ce que vous aviez fait depuis votre séjour à Paris, ma jolie cousine, et voilà pourquoi je suis venu ce matin en éclaireur... maintenant que je sais que vous êtes aussi sage que belle, je retourne chei M. Sain^Godibert, je lui dis qu'il a une nièce charmante, dont il doit être fier... et il vous recevra à bras ouverts, ou ùnon!...

— Mais ce n'est donc pas mon oncle qui vous envoie ici,^mon cousin? dit Rose en regardant Frédéric. Celui-ci s'aperçoit qu'il a dit une bêtise, il reprend aussitôt :

— Je n'ai pas attendu qu'il m'envoyât, ma cousine; mais je sais très^bien que telle était son intention... Ah! encore une question! Pourquoi votre père a-t-il eu l'idée de se

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séfMurer de vous, et dans quelle intention vous envoyait«-il à Paris chez vos oncles?

— Mon père venait d'essuyer un revers de fortune... il venait de perdre une somme amassée à la suite de longues années de travail. Alors, craignant que mon avenir ne fût point heureux en restant au village, il voulut absolument que je partisse pour Paris... il pensait que ses frères me recevraient avec plaisir... Maismoi, jen*ai point d'ambition, mon cousin, et je retournerais bien volontiers dans mon village*

— Retourner au village, vous!... ce serait un meurtre, et nous ne souffrirons pas cda. Faites vos préparatifs:., vos petits paquets ; je retourne chez mon oncle Saint- Godibert, et avant deux heures je reviendrai vous chercher... Vous viendrez aussi, papa Savenay^ vous avez recueilli ma cousine, c'est à vous de la conduire chez son onde...

64 CfiAPITlE II.

— Moi, monsieur... mais hier pourtant...

— Je vous dis qu'il n'est plus question d'hier !... arrangez-vous, disposez-vous, je vais revenir vous chercher.

Et Frédéric sort en courant, sans écouter les observations de la jeune fille et du vieillard. Il remonte dans son cabriolet et se fait mener rue Saint-Lazare, et tout le long du chemin il ne pense qu'à sa cousine et â se dit :

— Jolie et sage... Ah! canaille de Richard, tu auras affaire à moi... A propos, et ce Léopold. .. ce jeune peintre qui est amoureux de Rose-Marie. ,. irai-je lui dire que je l'ai retrouvée... que je sais qu'on Fa calomniée?... Oui, je lui dirai cela... mais je ne lui ferai pas connaître où est ma cousine... Je ne vois pas pourquoi je servirais les amours de ce monsieur... Rose est si jolie!., elle ne doit plus penser à ce jeune homme... dans le cas où elle y aurait jamais

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pensé... L'histoire de son portrait n*est pas très-claire ! mais quand elle sera chez mon oncle, elle me l'expliquera... car alors j'irai souvent chez mon oncle !

l<€f pfésenUiiion»

Pendant que Frédéric s'était rendu chez le père Savenay, M. Saint-Godibert recevait la visite de son frère Thomme de lettres.

M. Mondigo n'était pas un méchant homme; la vanité pouvait bien aussi lui faire faire des sottises, mais elle n'étouffait pas entièrement dans son cœur tous les bons sentiments. De retour chez lui, après la

soirée de son frère, l'homme de lettres s'était promené avec agitation dans sa chambre, tandis que sa femme, qui était de fort mauvaise humeur parce que M. Dernesty s'était à peine occupé d'elle chez M. Saint- Godibert, se déshabillait sans faire aucune attention à l'agitation de son mari.

— C'est- pourtant fort embarrassant! dit Mondigo en s'arrétant devant sa femme, et cela ne peut pas en rester là !

— N'est-ce pas que c'était bien ennuyeux, bien monotone ce soir chez votre frère? dit Clémence en défaisant les agrafes de sa robe.

— Vous avez entendu, comme moi, ce vieillard, ma chère amie...

— Je ne sais pas ce que M. Dernesty avait ce soir ! mais je ne l'ai jamais vu si maussade !

— Il l'a recueillie... elle est chez lui.

— Qui est-ce qui est chez lui?...

— La jeu ne fille.

— Il y a une jeune fiUe chez M. Dernesty?

Mondigo regarde sa femme et s*écrie :

— Qui diable vous parle de M. Dernesty? c'est de ce vieillard qui s'est présenté ce soir chez mon frère que Je vous parle.

— Ah l que me fait ce vieux bonhomme ?

— Vous n'avez donc pas entendu ce qu'il a dît chez mon frère?

— Moi ! par exemple ! est-ce que je me suis amusée à l'écouter?

— En ce cas, écoutez-moi, ma chère amie. Quand j'ai eu le bonheur de vous épouser, il y a sept ans, je ne vous ai point caché que je me nommais Gogo et que j'avais pris le nom de Mondigo parce qu'il était plus doux, plus euphonique, enfin, plus convenable à ma profession...

— Oui, oui, je me le rappelle ; oh l certainement, si l'on vous avait appelé M. Gogo , je ne vous aurais pas épousé. . . être madame

70 cHAPiTSi m.

Gogo !... oh fi !... vous conviendrez que c'eût été odieux !

— Je ne le nie pas ; aussi ne suis-jeplus queMondigo...mon frère a fait de même en se faisant nommer Saint^Godibert.

— Il a très-bien fait.

<— Oui ; mais nous avons un autre frère... qui habite la campagne et qui se nomme toujours Gogo, lui.

— Qu'est-ce que cela vous fait? vous ne le voyez pas.

— Mais ce frère a une fille de dix-sept à dix-huit ans qui est arrivée à Paris pour voir ses oncles, et qui n'a pas pu les découvrir parce qu'elle ignore qu'ils ont changé de nom. Voilà ce qu'a dit hier au soir ce bonhomme qu'on appelle Savenay et qui a été volé de soixante mille francs.

-— Eh bien, monsieur, qu'est-ce que vous en voulez conclure?... est-ce que par hasard vous voudriez recevoir cette nièce chez.

LA PBÉSENTATION. Ti

VOUS? une jeune fille de dix-huit ans qui m'appellerait sa tante !... sa tante Gogo !... Ah ! quelle horreur ! si vous faites cela, mon< sieur, je vous quitte, je vous abandonne, je plaide en séparation.

— Mais, Clémence...

— Non, monsieur , c'est fini ; pas un mot de plus sur ce sujet» Être appelée ma tante par une fille de dix-huit ans. .. moi qui n'en ai que vingt-cinq ! oh ! j'aimerais mieux divorcer vingt fois !

— Mais on ne divorce plus, madame...

— Ça m'est égal.

£t sans vouloir écouter davantage son mari, madame Mondigo va s'enfermer dans sa chambre, laissant l'homme de lettres qui se dit : C'est étonnant , pour une blonde , comme ma fenmie a le caractère entier... moi qui croyais les blondes fort douces I Fiez-vous donc à la couleur des cheveux !

£t le lendemain matin , Mondigo s'était

rendu chez son frère l'homme d'argent, et il coDunençait à lui parler de leur nièce, et M. Saint-Godibert faisait déjà la grimace, et secouait la tête d'un air qui n'annonçait rien de bon , lorsque tout à coup Frédéric parut devant eux.

— Ah ! parbleu ! je suis enchanté de vous voir réunis ! s'écrie le grand jeune homme d'un air joyeux. Comme ça se trouve pour ce que j'ai à vous dire ! . • .

— Qu'avez-vous donc à nous dire , mon cher neveu ? demande. Mondigo.

— Je viens vous parler de ma cousine.

— Votre cousine...

— Qu'es^ce que c'est que ça ? s'écrie M. Saint-Godibert d'un air furibond.

— Ça... oh! c'est uae jeune fille clla^ mante !..* une de ces ^gures comme on en rencontre bîeii rarement ! .. , un mélange de beauté, de grAces, de candeur. Au reste, mon cher oncle , vous devez vous la rappe-

1er , elle a voyagé avec nous en chemin de fer 2 c'est cette jeune fiUe qui est montée en voiture à Corbeil ; son aspect a fait sensation.

~ Après , monsieur ; que m'importe qu'elle soit laide ou belle?

—- On est toujours flatté d'avoir une nièce que tout le monde admire. Ensuite , mon cher oncle, ce qui doit vous importer beaucoup, c'est que la fille de votre frère ne soit pas à Paris sans amis , sans ressources , n'ayant pour la prot^er qu'un pauvre vieillard qui lui-même est sans place, tandis qu'elle a des parents riches et qui font figure dans le monde.

— Taisez- vous , Frédéric, lalsez-vous... pourquoi cette jeune fille a-t-elle quitté son père? Qu'avai^elle besoin de venirà Paris?. . . le désir de s'amuser , sans doute !

— Oh ! vous lui faites injure I Rose-Marie n'aurait jamais quitté son père ! mais celui-

74 CHAPITBE 111.

ci a éprouvé des malheurs, et il a pensé alors à l'avenir de sa fille ; il s'est souvenu de vous, et il s'est dit : ils pourront mieux que moi pourvoir, établir mon enfant !

— Ah ! oui !... des histoires !... des contes !... Frédéric, vous savez ce que je vous ai dit hier : je ne suis plus Gogo... nous ne sommes plus des Gogo... soyez muet aussi, je vais vous prêter les cinq cents francs que vous désiriez...

— Gardez-les, mon oncle , je n'en veux plus. J'ai bien voulu me taire hier, parce que devant tout le monde j'ai senti qu'il fallait ménager votre vanité. Mais maintenant j'espère que vous allez faire votre devoir.

— Mon devoir ! qu'entendez-vous par là, inperlinent?

— J'entends que vous allez recevoir votre nièce chez vous... je vous donne la préférence sur mon oncle Mondigo , parce que vous êtes riche... tandis qu'il ne l'est pas..:

LA PRÉSENTATiOIf. 75

— Oh ! sans cela ! s'écrie Mondigo , c'eût été certainement avec plaisir... si toutefois ma femme y avait consenti... ce que je ne crois pas. Mais quoique je ne roule pas sur For comme Saint^Godibert... certainement s'il faut faire quelques sacrifices...

— 11 ne s'agit pas de tout cela ! s'écrie Saint-Godibert en se mouchant à plusieurs

I reprises, ce qui chez lui annonçait toujours

' de la colère. Cette jeune fille ne viendra pas

,^ chez moi; elle ignore que je suis son oncle,

^ elle ne le saura jamais. . .

4 — Pardonnez-moi, mon oncle... elle le

4 «it...

.( — Elle sait que je me nomme Gogo?

— Par£sdtement,etlepèreSavenay aussi.. .

— £t qui leur a dit cela ?

— Moi , il n'y a pas une demi-heure , je quilte ma cousine à l'instant.

M. Saint-Godibert se jette dans un fauteuil y il se cogne la tète contre le dos du

76 CH&PITBE III.

meuble, et Mondigo, qui fait des yeux effarés , balbutie :

— Et moi... sait-elle aussi... ?

— Oui, mon oncle, je vous répète que je leur ai appris vos changements de noms.

— C'est affreux!... c'est horrible! dit M. Saint-Godibert en faisant des sauts de carpe sur son fauteuil. On sait que je suis un Gogo ! on va me nommer Gogo devant tout le monde!... c'était bien la peine de faire fortune!... de donner des diners!... ma femme en fera une maladie et moi aussi. Frédéric, ce que vous avez fait là est indigne!... je ne vous avancerai plus cent sous!...

£t Mondigo arpente le salon en regardant au plafond et en murmurant avec accompagnement de soupirs :

— Ma femme se séparera d'avec moi , si ma nièce rappelle sa tante!... Clémence qui a vingt-neuf ans bien sonnés a juré de

Là présertatioii. 77

n'en avoir jamais que vingt-cinq!... et comme elle est très-blonde, on lui a dit que toute sa vie elle aurait l'air enfantin.

Frédéric laisse ses deux oncles se calmer ; lorsque la première bourrasque est passée, il reprend d'un ton fort calme :

— Messieurs mes oncles, voulez-vous bien prendre la peine de m'écouter, et j'espère vous prouver que le mal.«. si mal y a, est \ beaucoup moins grand que vous ne le pen- ' sez. Que M. Saint-Godibert reçoive sa nièce l chez lui, où elle ne sera nullement déplacée, car ma cousine n'est point une grosse et lourde paysanne ! c'est une jeune fille char-r mante, qui a de la grâce, de bonnes manières, et pour le moins autant d'éducation que ma tante Angélique. Mou opcle Mondigo fera de temps à autre quelques cadeaux à sa nièce pour sa toilette, afin qu'elle ne soit pas entièrement à la charge de soa frère...

— Je lui donnerai cent francs toutes les fois que j'aurai un grand succès , dit Mondigo...

— J'aimerais mieux pour elle quelque chose de fixe... mais n'importe, ceci n'est pas l'important. Je poursuis : mon oncle Saint-Godibert prendra chez lui Rose-Marie... c'est le nom de ma cousine... et il lui va très-bien, il prendra Rose-Marie chez lui ; de plus il donnera dans ses bureaux une petite place au bonhomme Savenay... un emploi modeste... douze à quinze cents francs... et le vieillard se trouvera très-heureux.. . et du reste vous avez entendu M. Cendriiion dire que son vieil ami écrivait et calculait fort bien, et était un bon travailleur, ce ne sera donc pas de l'argent mal placé. Faites tout cela, messieurs, et je vous promets que le nom de Gogo ne sera jamais prononcé par ma jolie cousine ; je vous réponds d'avance de sa discrétion et de celle

LA PRÉSE!fTAT!0!f. 79

da vieux Savenay. Si vous craignez que votre frère Jérôme ne divulgue votre secret en venant ici voir sa fille , eh bien ! vous enverrez de temps à autre Rose-Marie voir son père , pour éviter à celui-ci le voyage de Paris. J'ai dit , messieurs ! je vous offre le moyen de faire une bonne action , de vous montrer bons parents, sans que cela blesse votre vanité, il me semble que vous devez me voter des remerctments.

M. Saint-Godibert se consulte , Mondigo s'écrie :

— Gela me semble assez bien arrangé comme cela... le plan de Frédéric, marche etse développe clairement... Frédéric, tu aurais bien charpenté une pièce... tu entends l'action... nous ferons un jour quelque chose ensemble...

— Merci, mon oncle, j'aime mieux flâner; ainsi vous approuvez...

— Ma foi oui , pourvu que Rose-Marie

n'appelle jamais ma femme sa tante , ni moi Gogo.

— C'est convenu , et vous , M. de Saint Godibert?

L'oncle au petit nez avance ses deux lèvres en murmurant : Il est certain que... si... cette jeune fille ne dît jamais que nous nous sommes nommés Gogo... si ce vieux bonhomme est discret aussi... alors... il faudra bien... cependant je veux consulter mon épouse.

— C'est inutile, mon oncle, vous ne devez pas avoir besoin de la permission de votre épouse pour recevoir chez vous votre nièce. D'ailleurs ma tante sera de votre avis ; elle serait encore plus contrariée que vous d'être appelée partout madame Gogo ! .. • et je vous le répète, c'est ce qui arrivera si vous refusez de donner un asile à la fille de votre frère.

— Allons... eh bien! puisqu'il le faut...

~ Bravo! c'est arrangé! je vais chercher ma cousine , dans un moment je vous ramène. . . prévenez ma tante qu'elle va avoir près d'elle une jeune fille ravissante...

— Gomment. . . tout de suite comme cela . . . mais...

— Eh ! que diable voulez-vous attendre encore?... je vais aussi vous amener le papa Savenay , vous l'installerez dans vos bur^aux...

— Mais hier... je lui ai dit que je ne connaissais pas ces MM. Gogo qu'il cherchait.

— Oh! soyez tranquille! j'ai arrangé tout cela... vous avez des raisons pour que dans le monde on ne sache pas votre nom , et vdlà pourquoi vous lui avez répondu cela hier... Eh mon Dieu ! ce brave homme n'en demande pas davantage, et Rose-Marie fera, dira et croira tout ce qui vous fera plaisir... elle est si gentille... Je cours les chercher.

Frédéric prend cette fois un fiacre , il dit

au cocher de fouetter ses rosses et il se fait de nouveau conduire rue de la Huchette. Il arrive devant la boutique des époux Bichal, mais cette fois 11 ne s'y arrête pas et monte bien vite au log^nent du vieux Savenay.

Le vieillard et la jeune fille causaient de la visite qu'ils avaient reçue le matin. Rose- Marie croyait que son cousin ne reviendrait pas la chercher ; le père Savenay pensait tout le contraire. L'arrivée de Frédéric tranche la question , il entre en s'écriant :

— Me voici... vous voyez que je suis exact , je vous avais dit que je reviendrais avant deux heures. Allons, ma cousine... ètes-votts prête?... avez- vous fait un paquet de ce que vous avez à emporter?. . .Vous, père Savenay, votre canne, votre chapeau... la voiture nous attend , et en route!...

— Gomment ! il serait possible ! dit Rose- Marie , vous allez me conduire chez mon oncle Nicolas Gogo...

LA PRÉSIHTATION. 85

— Oui, joia jolie cousine... mais songez à vous rappeler qu'il a changé de nom... que maintenant il s'appelle M. Saint-Godibert... n'allez pas vous tromper, ma cousine!... ne lui donnez jamais le nom de Gogo, car alors je dois vous le dire... vous lui feriez de la peine, vous le rendriez très-malheureux... c'est une faiblesse , un enfantillage si vous voulez , mais enfin cela est ainsi , dans le monde on ne le connaît depuis au moins douze an$ quç sous le nom de Saint-Godibert, et il ne veut plus être nommé autrement.

— Qb ! soyez tranquille, mon cousin, du moment que cela ferait de la peine à mon onale, j'y ferai bien attention.

— Ce que je viens de dire à ma cousine est également pour vous, papa Savenay.

Mon oncle vous donne une place dans ses bureaux... vous serez installé dès aujourd'hui.

84 cHAPiTfix m.

— Quoi ! M. votre oncle aurait la bonté. .. une place dans ses bureaux !

— Oui, certainement... ce n'est pas une place bien brillante... je ne vous promets pas mille écus...

— Oh ! monsieur, l'emploi le plus modeste... à mon âge... il faut si peu pour vivre...

— Mais il y a aussi la petite condition , papa Savenay , oubliez que M. Saint-Godibert s'est appelé Gogo , voilà tout ce qu'on vous demande!

— Je ferai ce qui sera agréable à M. votre oncle. Chacun est libre de se faire appeler conune cela lui plait, et du moment que M. Saint-Godibert prend sa nièce chez lui et se conduit avec elle en bon parent, il me semble qu'on n'a aucun reproche à lui adresser.

— C'est fort bien dit; partons alors. Ahf mon Dieu! à qui donc cette grande malle?

LA PKÉSEHTATIOIV. 85

— C'est à moi, mon coosin... elle contient mes effets.

— Fichtre! elle est lourde. Je vois, cousine, quevous avez une garde-robe complète.

— Mais vous ne pourrez pas'porter cela, mon cousin, je vais chercher un commissionnaire.

— C'est inutile, Je descendrai fort bien votre malle jusqu'en bas...

— Cela va vous fatiguer.

— Je stds très-fort, ma cousine.

— Vous salir.

— Je me brosserai.

Déjà Frédéric a chargé la malle sur son épaule, il descend rapidement l'escalier; la jeune fille et le vieinard peuvent à peine le suivre. Enfin le cocher à placé la malle sur sa voiture. Frédéric fait monter sa cousine et le père Saveliay dans le fiacre, il se place devant eux, et l'on part pour la demeure de M. Saint-Godibert.

86 cHAPiTas III.

Rose-Marie est tout émue , toute tremblante en songeant qu'elle va chez cet onde qu'elle ne connatt pas, et qu'elle demeurera chez lui. Pour la rassurer, Frédéric lui dit qu'elle sera trés-heureuse , que H. Saint- Godibert est fort riehe, qu'il a un appartement superbe, un nombreux domestique î qu'il reçoit beaucoup de monde et donne de grandes soirées. Bien loin de rassurer la jeune fille, tout cela lui fait criûndre d'être gauche et déplaioée çhe% son onde , et elle ne le cache point à son cousin.

— Quand on est joJie conune vous, ma cousine , dit f rédérie , on n'est déplacée nulle part, ^e vais tout de suite vous faire coiiDf^itre la maison. Mon oncle n'est pas un aigle pour l'esprit ; m^ avec lui, pourvu que vous ayez l'air respectueux, soumis, il sera satisfait* Ma tante est dans le même genre; seulement, comme elle est femme, vous lui adresserez de ten]^pa à autre quel-

LA FRteBNTATlON. 87

ques compliments sur sa toilette et sa tournure , vous serez certaine de gagner ses bonnes grâces. Ah ! il y a aussi leur fils Julien, qui est comme moi votre cousin ; celuilà parle peu... il s'ennuie chez lui et y est le moins souvent possible. C'est du reste un garçon que je crois fort doux, et qui, j'en suis sûr, sera enchanté de demeurer avec une si charmante cousine... celui-là ne vous fera pas peur, j'espère.

— Oh ! non, mon cousin... s'il est comme vous je serai bien contente de le connaître, répond Rose en souriant.

— Ceci est très-flatteur pour moi , ma cousine, je ne vous fais donc pas peur?

— Non , mon cousin , je suis déjà avec \Qm comu^e si je vous connaissais depuis iQPgtexnps.*» enfin il me semble... tenez... il me semble que vous êtes comme mon fr^rç,,. .

Frédéric secoue la tête en disant :

88 CH4PITRK III.

— Diable! j'aurais mieux aimé autre chose.

Cependant il tend la main à Rose-Marie et reprend ;

— Merci, ma cousine. . . donnez-moi votre amitié... votre confiance... je veux mériter tout cela. Mais nous voici arrivés chez M. Saint-Godibert... ses bureaux sont audessous de son appartement, et ses commis ne montent jamais chez lui sans y être appelés. Maintenant vous connaissez la maison, ne tremblez pas et laissez-moi vous présenter.

M. Saint-Godibert avait fait part à sa femme de la prochaine arrivée de leur nièce, qu'il était obligé de recevoir chez lui sous peine d'être connu partout pour un Gogo. La fière Angélique avait rugi, bondi de colère, elle s'était écriée :

— Voilà ce que c'est que d'avoir des frères paysans! des frères pauvres... des parmits

L4 FRtSEIITATION. 89

de rien du tout !... je suis bien fàcbée de vous avoir épousé, monsieur.

Alors M. Saint-Godibert s'était redressé sur ses hanches et avait répondu avec assez d'aplomb :

' — Madame, ne dirait-on pas, à vous entendre , que vous étiez d'une famille de seigneurs?.. . votre père était bonnetier, madame,petitboiinetierdanftle faubourg Saint- Antoine ! . . . vous m'avez apporté douze mille francs de dot, qui m'ont été payés en bonnets de coton et en gilets de flanelle. Or, lorsque aujourd'hui j'ai amassé vingt mille francs de rente, et que je vous fais vivre comme une marquise... riche... car il y a des marquises pauvres, eh bien, madame, il me semble alors que loin de vous plaindre , vous devez vous trouver très-heureuse de m'avoîr épousé.

n n'y avait rien à répondre à cet argument. Madame Saint-Godiberl avait gardé

90 C1AFITA£ 111.

le silenee, mais en elle-méuie eUe s'était promis de traiter comme un nègre cette nièce qu'elle était forcée d'admettre sous son toit.

Mondigo était resté chez son frère , curieux de voir sa nièce, et afin d'éviter plus tard une présentation.

Voilà dans quelles dispositions on était chez H. Saint-Godibert lorsque Frédéric se présenta, tenant sa cousine par la main et suivi du père Savenay.

U était difficile de voir une figure plus jolie , plus virgiji^le , et une tournure plus gracieuse que celle de Rose-Marie lorsqu'elle en|re dans le riche salon de son oncle; son coutume frais et piquanf , qui n'est pas cependant celui d'une demoiselle de h ville, le petit |)onnçt enjolivé de nioeuils de ruban» qui est posé gentiment et un peu en artère sur sa tète, ses jolis cheveux noirs arrondis et lissés de chaque côté de ses joues, sa chaussure mignonne et proprette , tout se

LA préschtatioft. 91

réunit pour donner à sa personne un charme, un attrait auxquels il serait difficile de ne point rendre justice.

— Voilà ma cousine Rose-Marie, que j'ai rhonneur de vous présenter, dît Frédéric en saluant ses oncles d'un air semi-sérieux.

La jeune fille baisse les yeux, rougit et fait une profonde révérence.

— Elle est extrêmement jolie, dit Mondigo, qui demeure tout surpris, ne s'attendant pas à voir arriver de la campagne une personne si remarquable pour sa grâce et sa beauté.

M. Saint-Godibert perd un peu de son aspect sévère en regardant Rose-Marie. Madame Saint-Godibert seule fait une moue trés-pronoucée ; il semble que la beauté de la jeune fille la choque, et qu'elle soit encore plus contrariée de ne pas pouvoir la trouver laide. Elle jette sur Rose un regard dédaigneux, et murmure à demi-voix :

92 CHAPITBE III.

— Quelle coquetterie pour une paysanne !... qu'est-ce que ce sera donc à Paris?

— Voici M. Saint-Godibert... et voici M. Mondigo, reprend Frédéric en désignant chacun de ses oncles à sa cousine. Celle-ci leur fait de nouvelles révérences.

Mondigo se laisse aller au charme que Ton éprouve près de Rose-Marie, il s'approche de sa nièce et l'embrasse sur le froDt en lui disant :

— Ma chère enfant... je suis bien aise de vous voir... xle vous connaître... quand j'aurai un joli portrait de femme à faire dans un de mes ouvrages, certes je me rappellerai votre figure^ c'est moi qui suis votre oncle Mondigo... vous entendez, Mondigo, homme de lettres... je ne suis pas connu autrement... Vous m'appellerez toujours Mondigo, n'est-ce pas?

— Oh ! je ne l'oublierai pas, monsieur.

— C'est très -bien, fl v a ensuite ma

LA PRÉSENTATIOPÏ. 95

femme... qui est toute jeune, et qui serait vexée si une grande personne comme vous rappelait ma tante , elle croirait que cela la vieillit!... c'est une faiblesse de jolie femme qu'il faut excuser ; nous n'en serons pas moins pour vous de bons parents... Je ne vous engage pas a venir nous voir dans ce moment, parce que nous allons faire peindre chez nous. Mais plus tard... nous nous verrons... et j'ai dit à Saint-Godibert que quand vous auriez besoin d'un chapeau... de quelque colifichet pour votre toilette, cela me regarderait. Du reste vous êtes très-bien avec ce petit bonnet... au théâtre ce serait très-piquant. Adieu, ma chère amie, jusqu'au plaisir de vous revoir.

Mondjgo embrasse de nouveau sa nièce et s'éloigne après avoir salué le père Savenay.

M. Saint-Godibert, ayant toussé et craché avec ce bruit qui annonce un homme riche, prend la lettre de son frère Jérôme que

LA FAUK.I.F. r.OCO. 4. 9

Rose-Marie lui présente, la parcourt d'an air dédaigneux, et dit enfin à la jeune fille qui reste tremblante devant lui :

— Mademoiselle, je suis votre oncle, je n'en disconviens pas. Mais aujourd'hui je suis M. Saint-Godibert , banquier... je ne veux plus être autre chose... vous Fentendez !... Si je consens à vous recevoir chez moi , c'est à condition que jamais vous ne me nommerez autrement, et surtout que vous ne direz à personne que j'ai porté un autre nom... étant petit.

— Non... monsieur...

— C'est bien... Monsieur est aussi plus convenable que mon oncle... C'est plus distingué... Je sais bien que je suis votre onde, mais je préfère que vous m'appeliez monsieur.

— Cela suffit, monsieur.

— Et moi je veux aussi que vous ne m'appeliez que madame ! entendez-vous, petite?

s'écria la grosse Angélique en prenant ses grands airs.

Rose-Marie fait une nouvelle révérence en balbutiant :

— Je n'y manquerai pas, madame.

— Alors, reprend M. Saint-Godibert, vous pouvez demeurer avec nous. . . puisque votre père a jugé à propos de vous envoyer à Paris... ce qui est un peu sans façon...

— Oh! monsieur, si cela vous déplaît, je vais retourner à mon village ! s'écrie la jeune fille qui se sent le cœur tout serré par l'accueil des Saint-Godibert.

Mais déjà Frédéric a fait un mouvement d'humeur en fronçant le sourcil, et M. Saint- Godibert, qui s'en est aperçu, se hâte de répondre d'un ton plus aimable :

— Non, mon enfant !... je ne refuse pas de tous garder... vous ne manquerez de rien chez moi... je suis fort riche... et si je suis content de la manière dont vous

96 CBA PITRE m.

vous serez comportée ici... eh bien, plus tard nous verrons!... nous vous ferons... un petit sort. Angélique, quelle chambre destinez-vous à Rose-Marie ?

— Il y a une chambre libre en haut , à coté de celle de Flfine, je pense que ce sera suffisant pour mademoiselle.

Rose-Marie répond en s*inclinant :

— Je me trouverai bien partout, madame.

— Alors, Angélique, tu vas dire à Fifine de conduire Rose-Marie, de Finstalier...

ensuite... tu... tu feras ce que tu voudras... pour... occuper cette petite.

— Oui , oui . c'est bon , cela me r^arde.

— Moi., je vais maintenant installer ce monsieur que voilà dans mes bureaux...

M. Savenay. vous voyez que je n'ai pas lardé à vous trouver un emploi... j'espère que mon ami CendriUon sera content de moi . . . Par exemple. . . vous savez . . . Frédéric a dû \^us dire... ce que je viens de répéter

LA PRÉSElfTATlOlf. 97

à cette petite : je ne suis plus connu dans Ja banque et la finance que sous le nom de Saint-Godibert , d'après cela... si on m'appelait autrement , ce serait absolument conmie si on ne m'appelait pas.

— M. Saint-Godibert peut être certain que je me conformerai en tout à ses désirs.

— C'est bien, M. Savenay, votre réponse est remplie de solidité. Venez, descendez avec moi , je vais vous installer dans mes bureaux.

— Et moi, je vais à mes affaires, dit Frédéric. Adieu , mon oncle et ma tante... Au revoir, ma jolie cousine.

Et le jeune honune, s'approchant de la jeune fille, lui dit à l'oreille :

— Du courage, ils vous reçoivent un peu sévèrement, mais quand ils vous connaiiront, il est impossible qu'ils ne vous aiment pas.

Rose-Marie salue tristement son cousin

^O CBAPITBE III.

qui s'éloigne. Mais en passant près da bon vieillard qui a été son protecteur, elle lui dit en soupirant :

— Ah ! mon ami ! . . . quel accueil ici ! ... on ne m'a pas seulement demandé des nouvelles de mon père !

JÊtOê0'MmtH0 chez «om •neïe.

Lorsque son mari et le vieux Savenay ne sont plus là, madame Saint-Godibert sonne sa femme de chambre ; mademoiselle Fifine arrive. Elle jette un coup d'œil en dessous sur la jeune fille qui vient d'arriver ; puis elle se mord les lèvres avec dépit, parce qu'elle n'a rien pu trouver de laid chez Rose-Marie.

— Fifine, vous allez conduire cette petite dans la chambre en haut qui est à côté de la vôtre, je crois ? dit madame Saint-Godibert.

— Oui , madame , répond la femme de chambre; à côté de la mienne... c'est-àdire en face... parce qu'à côté c'est la cham bre de François.

— En face!... à côté!... qu'importe?... Y a-t-il une couchette... des chaises, des meu blés?

— Oui, madame, puisque monsieur avail d'abord l'intention d'y loger M. Julien., mais M. Julien n'a pas voulu de cette chambre parce qu'elle fait mansarde ; il a loué au-dessous , et il s'est acheté des meubles renaissance , qu'on se croirait à Versailles dans sa chambre.

— Mon fils a beaucoup de goût ! son père trouve qu'il dépense trop ! et moi je ^ne conçois pas comment il s'achète tant de

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