UNE VIOLETTE HAUS UN PARTEBRE
cousine, lorsque M« Saint^odibert vient lui dire d'iin ton impératif :
— Mademoiselle Soufflât est seule, allez donc lui faire compagnie, monsieur, cela vaudra bien mieux.
Julien se lève d'un air de mauvaise humeur. M. Gendrîllon s'avanee pour causer avec Rose-Marie, mais madame Saint-Godibert se hâte d'appeler le capitaliste pour faire une partie de bouillotte. Enfin, dès qu^une personne va se metU*e près de la jeune fille, les maîtres de la maison vont aussitôt la chercher pour l'occuper ailleurs.
Mais M. Roquet va à son tour s'asseoir près de Rose, et lorsque madame Saint-Godibert vient l'engager à faire une partie, il lui répond en souriant :
— Infiniment obligé, belle dame, mais je préfère tenir conapa^ie à votre char* mante nièce.
— A votre aise, monsieur, dit la grosse
214 CHAPITBB VI.
Angélique d'un ton vexé. Maïs M. Roquet y fait peu attention; il est entièrement subjugué par les charmes de Rose-Marie.
La fille de Jérôme ne s'amuse nullement à la grande soirée de son oncle , et elle écoute à peine ce que lui dit M. Roquet qni s'obstine à rester près d'elle. Ce n'est qu'après un fort long espace de temps que le galant Roquet se décide enfin à aller faire un tour dans le salon. Madame Saint-Godibert, voyant sa nièce seule dans un coin, s'approche d'elle et lui dit d'un ton fort sec :
— J'espère, mademoiselle, que vous allez maintenant remonter dans votre chambre.
Rose-Marie ne se fait pas répéter ces paroles ; elle s'esquive lestement du salon et remonte à sa chambre en se disant ;
— Je m'amuse bien mieux quand je suis seule, car je puis penser à lui.
vu
JLii ti0u»aêê€i9 e*» tnufiage.
Le lendemain de cette soirée mémorable, madame SainfrGodibert et son mari n'étaient pas encore remis de la colère qu'ils avaient éprouvée pour avoir été forcés de présenter leur nièce à leur société.
Quant à madame Mondigo , elle a dit en partant à sa belle-sœur qu'elle ne remettrait pas les pieds chez elle tant que la jeune fille y serait.
Dans le premier moment Angélique s'écrie :
— Il faut renvoyer cette petite fille chez son père, et lui défendre de jamais remettre les pieds chez noiis. {
— Oui , dit Saint-Godibert , oui , renvoyons-la ! ^
Mais au bout d'un moment le banquier se gratte l'oreille et regarde sa femme en | reprenant : I
— Nous aurons beau la renvoyer maintenant, nous n'empêcherons pas qu'on ne l'ait vue... et si on ne la voit plus... tous ces gens qui se sont enthousiasmés, pour elle nous demaïkleroat chaque jour ee qu'elle est devenue. Ce cousin Brouillard, qui est méchant comme un àne rouge^ ne manquera pas de dire partout que nous avons renvoyé notre nièce de chez nous... que nous avons refusé d'en prendre soin... et on nous jettera une infinité de pierres!
LA DEHARDl EN SARI AGE. âl7
— C'est vrai, dit Angélique, je vois que nous serons obligés de la garder... mais au moins à la première occasion qui se pré* sentera de l'établir, il faudra nous en dé* barrasser...
— C'est parfaitement mon avis.
— Et nous ne prendrons pas celui de cette petite sournoise.
— Ce serait fort superflu !
— Et je dis sournoise parce qu'avec 8e$ yeux baissés et son air de sainte Nitouehe, Fifine prétend qu'elle ne vaut pas mieux qu'une autre... qu'elle a des allures... et qu'elle connaît des jeunes gens à Paris!...
— En vérité !... si j'en avais la preuve,., oh ! alors je la chasserais publiquement de chez moi...
— Ce ne sont encore que des soupçons.. . mais Fifine est adroite... et s'il y a quelque chose elle le saura.
La présence d'une jolie femme est tou-
218 GHAPITEE VU.
jours le meilleur moyen d'attifer la foule dans une maison. La présentation de Rose- Marie à la soirée de son oncle a fait du bruit dans le monde... Chacun parle de la petite campagnarde; les honunes pour en faire réloge, les femmes pour la critiquer; ceux qui ne l'ont pas vue désirent la connaître, ceux qui Font aperçue à la soirée veulent la revoir encore, les visites abondent chez madame Saint-Godibert , à qui Ton parle sans cesse de sa nièce, ce qui lui donne continuellement la migraine et une humeur épouvantable.
Mais parmi ceux qui se montrent les plus empressés à revoir Rose-Marie, aucun ne peut être comparé à M. Roquet. Il est rare qu'un jour se passe sans qu'il vienne voir madame Saint-Godibert, et comme maintenant on ne ferme plus la porte de la petite pièce dans laquelle travaille la jeune fille, M. Roquet ne manque pas d'aller aussi lai
présenter ses hommages; puis il revient le soir pour tâcher de la revoir encore, et lorsque la petite nièce n'est pas là il devient triste, il parle à peine et pousse des soupirs qui donnent envie à madame Saint-Godihert de le souffleter.
Rose-Marie est fort peu touchée des compliments, des doux regards et des galanteries dont l'accable M. Roquet. Elle pense au jeune peintre, et, pour être plus libre de réver à lui, r^ette le temps où on la laissait seule, où l'on ne permettait à personne de rapprocher. Mais maintenant madame Saint- Godibert, qui présume sans doute que sa nièce ne fera pas chez elle un bien long séjour, a soin de mettre à profit sa présence et ne lui laisse pas un moment de repos. Ainsi lorsque par hasard il n'y a point à travailler à l'aiguille, on envoie la jeune fille ranger, nettoyer dans toutes les pièces de la maison ; on en fait presque une femme
S^O G0APITRB VII.
de ménage; enfin, pendant l'absence de Julien, on l'envoie avec Fifine visiter et mettre en ordre le linge du jeune honune, et mademoiselle Fifine a soin de laisser tout faire à Rose-Marie ; mais ce qui la fait le plus endêver, c'est que celle-ci ne se plaiût jamais et fait sans murmurer tout ce qu'on lui dit.
Quant à François, il est furieux de ce que l'on emploie Rose-Marie à tant d'ouvrages, et il ne se gène pas pour dire souvent :
— Dieu merci ! ils s'en servent de leur nièîce ! ils en font une couturière, uneravaudeuse, un gro<Hu, uneépousseteuse!... Patience! ils lui feront cirer les bottes!... et laver la vaisselle... Elle doit se trouver bien heureuse ici !
Le seul désir de Rose-Marie serait de foire de nouveau une petite promenade avec le père Savenay; mais soit qu'il n'ait pas le temps, ou qu'il craigne de la déranger, de-
LA DEMANDE En MARIAGE. â21
puis plusieurs jours elle ne Ta pas revu; plus d'une fois le matin elle a ouvert la porte de son carré et s'est avancée sur l'escalier; elle meurt d'envie de descendre jusqu'au bureau pour dire bonjour à son vieil ami ; mais à peine est-elle sortie de sa chambre que mademoiselle Fifine ouvre aussi la porte de la sienne comme pour la guetter. Alors Rose-Marie n'ose pas descendre et elle rentre chez elle tristement,
Enfin un matin de très-bonne heure, on frappe chez Rose-Uarie; elle a reconnu la voix du vieillard qui fredonne une de se^ chansons favorites, elle se hâte de lui ouvrir.
— Ah ! comme il y a longtemps que vous n'êtes venu ! s'écrie Rose-Marie en revoyant son vieil ami.
— C'est vrai, mon enfant, mais ce n'est pas ma faute, M. Saint^Godibert a grondé ses autres commis de ce qu'ils arrivaient
222 CHAPITU VII.
trop tard au bureau, alors je n'osais plus aller promener. Aujourd'hui je suis arrivé encore plus tôt parce que je voulais absolu' ment vous voir, car j'ai bien des choses à vous dire !
— A moi, mon bon ami?
— Oui, vraiment... j'ai fait une rencontre aussi moi... de quelqu'un... que vous connaissez... vous savez bien ce jeune homme de l'autre jour...
Rose-Marie rougit et pâlit presque en même temps, son sein se gonfle, se soulève avec précipitation, elle est si émue qu'elle pent à peine balbutier :
— Comment, mon bon ami... c'est M. Léopold que vous avez vu?...
— Sans doute...
— Et il vous a parlé?
— Certainement.
— Mais comment cela se fait-il?... il vous a donc reconnu?... par quel hasard?... oh!
LA DSHàNDB Klf MARIAGE. 225
contez-moi tout cela, je vous en prie!
— Mais, mon Dieu, je vous l'aurais déjà conté si vous vouliez me laisser parler...
— Je me tais, mon ami, je me tais, mais parlez alors.
— Eh bien, il parait que l'autre matin, après vous avoir rencontrée près des Champs-Elysées, ce jeune homme ne s'était pas entièrement éloigné comme vous l'avez cru alors... Les amoureux font souvent comme cela !... ils ont l'air de partir, mais ils ne s'en vont pas tout à fait ! bref, le jeune peintre nous avait probablement suivis de loin et il nous vit entrer tous les deux dans cette maison. Depuis ce temps, désirant sans doute vous revoir encore, M. Léopold venait fort souvent se planter dans la rue, devant la maison... et il passait là des heures en* tières; moi, plus d'une fois je l'avais aperçu, j'avale cru même remarquer qu'il me regardait... mais je ne disais rien... j'attendais...
je devinais OÙ il voulait en venir.., eh ! eh! on a été jeune aussi !
MâU à chaque [tas voir renâiire Plus -de fleurs qu'on n'en peut cueillir, Faire un doux emploi de son être, Mes amis, ce n'est pas vieillir!
— Ah ! mon' bon ami, de grâce...
— Pardon. , . m'y voici ; hier enfin, comme je m'en allais dtner , M. Léopold m'a abordé fort poliment, et m'a dit : u Monsieur, je ne croîs pas nie tromper, j'ai eu l'honneur de vous rencontrer donnant le bras à une jeune personne... que je connais, a mademoiseUe Rose-Marie du village d'Àvon. n Je lui répondis qu'il ne se trompait pas ; alors voilà ce pauvre jeune homme qui devient tout tremblant et qui me supplie de l'entendre— je l'engage à se calmer et lui dis que je suis tout prêt à récouter... fai peut-être eu tort de lui dire cela, mon enfant?
LA D£MAKfDB BIf MARIAGE. 2SS
-> Oh non!... non, vous avez bien fait, mon bon ami... et après?
— Il m'a dit comment un accident Favaît empêché de retourner à Fontainebleau vers Fépoque qu'il vous avait indiquée...
— Il n'y a pas de sa faute, ah ! j'en étais sûre.
— Puis enfin quand il s'est rendu au village d'Aven, votre servante lui a appris que vous étiez partie pour Paris et que vous deviez y rester. Alors il s'est éloigné tout chagrin et sans voir votre père.
— Pauvre garçon !... et puis?
— Il espérait vous retrouver à Paris, mais lui aussi cherchait des Gogo! sans se douter qu'il n'y en avait plus... enfin... et voilà le plus affreux ! des jeunes gens sont allés à son atelier, ils se sont permis de découvrir votire portrait qui était caché, puis l'un d'eux a dit qu'il vous connaissait... Il parait que c'était le même jeune homme qui
ââ6 CKAPITRB VII.
VOUS a suivie le premier soir de votre arrivée!... et ce misérable s*e$t permis de vous calomnier... de dire sur vous des choses... qui devaient vous rendre pour les honnêtes gens un objet de mépris...
— Oh mon Dieu ! mon Dieu ! . . .
— Mais rassurez-vous, mon enfant, il ne m'a pas été difficile xie prouver que Ton vous avait lâchement calomniée!... Ce pauvre jeune homme ! si vous aviez vu sa joie, son délire ! ... il sautait dans la rue. . . il s'est jeté à mon cou... m'a remercié mille fois de vous avoir protégée, puis s'est sauvé comme un fou, en me criant qu'il allait tuer celui qui avait mal parlé de vous...
— Allons... se battre... s'il lui arrivait malheur... il fallait le retenir.
— J'eus beau rappeler, il ne m'écouta pas. J'étais fort inquiet des suites de cette affaire, quand ce matin j'ai revu M. Léopold...
LA DEHAIfDB SN MARIAGK. 2S7
— Il n'est pas blessé?
— Il n'a pas pu retrouver ce méchant drôle... qui se nomme Richard, à ce qu'il parait, et qui a déménagé sans laisser son adresse.
— Oh ! tant mieux !
— Alors ce jeune peintre m'a prié, supplié... de Youioir bien me charger de vous remettre un petit billet dans lequel il vous demande pardon d'avoir pu un seul instant vous croire coupable... je n'aurais pas dû, sans doute, me charger de cette lettre... je suis un peu vieux pour être un messager d'amoureux... mais il était si pressant... le billet était tout ouvert... et ma foi...
— Vous l'avez pris... ô merci, merci, mon bon ami . Ce pauvre jeune homme. . . vous lui auriez fait tant de peine en le refusant.. .Oh! donnez, donnez... je vais lire tout haut... car vous êtes notre confident, vous!... nous n'avons pas de secret pour vous.
S28 CHAPITBE VII.
Et Rose-Marie prend cfune main tremblante la lettre que lui présente le père Savenay, et elle Ut d'une voix émue :
« Mademoiselle, la personne respectable qui vous remettra ce billet vous dira combien je me repens d'avoir passé près de vous l'autre matin sans vous parler... Si vous saviez combien j'ai souffert... moi qui n*ai pas cessé un moment de penser à vous! Ah! pardonnez-moi I et permettezmoi de vous dire que je n'aimerai j^amais que vous; alors je renaîtrai à la vie et au bonheur. >»
Upse-Marie saute au cou du vieillard, en s'écriant :
— Il n'aimera jamais que moi. . . oh ! moa bon ami, que je suis heureuse !..• Vous lui direz que je lui pardonne... que moi aussi jel'... Enfin je ne sais pas commentaire ça... Faut-il que je lui écrive aussi?...
— Non, non, cela ne serait pas couve*
LA DKHAHDI Vf MARIAGE. 2S9
niable... cette réponse verbale lui suffira... Je hiî aï déclaré d'ailleurs que je ne mè chaînerais d'aucune autre lettre... c'est a»^ sez d'une fois... mais soyez tranquille... il saura ce que vous voulez qu'il sache... il sera heureux... très-heureux... et ensuite BOUS verrons ce qu'il conviendra dé faire pour... Âh ! mon Dieu ! et mon bureau que f oublie... Et l'heure qui se passe... Adieu, mon enfant, «dieu.
— Mais vous viendrez me revoir bientdt, n'est-ce pas, mon bon ami?
— Le plus tôt que je pourrai.
— Et vous me donnerez... de ses nouvdles?
— Oui, ouï...
— Et vous lui direz que nous irons promener un de ces matins ?
— Oui, oui!...
Le père Savenay n'en écoute pas davantage, il se hâte de descendre Fescalter, sans
230 CHAPITBE VIT.
remarquer que la tète de mademoiselle Fifine parait à l'entrée de sa chambre pour observer ce qui se passe.
Rose-Marie est restée seule dans sa cham- |
bre; mais dès cet instant, tout s*embellit à i
ses yeux. Pour quiconque apprend qu'il est aimé de l'objet qu'il aime, et que le sentiment qui est sa vie est partagé, il n'y. a pins d'ennui, de chagrins, de contrariétés; le bonheur qui déborde notre cœur se répand sur tout ce qui nous environne ; le réduit le plus sombre nous semble gai et commode ; les gens que nous aimions le moins nous paraissent aimables ; nous voyons tout en bien, tout en beau, tout en rose... c'est là ane de ces mille métamorphoses produites par l'amour.
La jeune fille est donc descendue près de sa tante, plus leste, plus vive, plus gaie ; elle la salue avec un sourire charmant; elle se met à l'ouvrage avec une ardeur sans
LA DEMAtfllE EN flARIAGE. 231
égale et elle travaille encore mieux que de coutume.
Or, ce même jour, sur les quatre heures de l'après-midi, M. Roquet, habillé tout en noir, avec une recherche toute particulière et ayant des besicles neuves, se présente chez le banquier, et dit à mademoiselle Fifine qu'il désirerait parler à M. et à madame Saint-Godibert en même temps.
— Cela se trouve bien, répond la femme de chambre. Monsieur vient justement de remonter de son bureau et il est dans le salon avec madame.
— Alors annoncez-moi, dit Roquet avec une importance qui fait rire mademoiselle Fifine.
Les époux Saint-Godibert di$entà lafemme de chambre d'introduire M. Roquet, et celui-ci se présente devanteux avec un sérieux et un air de gravité qui semblent annoncer que sa visite a un but très-majeur.
252 GBAFITEB Vil.
— Bonjour, mon cher M. Roquet, dit le banquier. Vous désirez me parler ainsi qu'à mon ^ottse... nous sommes toujours ehar< mes de vous voir... mais auriez«-yous aujourd'hui quelque chose de particulier à nouâ raconter?
M. Roquet, qui a préparé son discours, avale sa salive et commence.»
— Monsieur et madame*., je vais aller à mon but avec la franchise d'un homme... franc... iium! hum l Je suis garçon, autrement dit, célibataire. J'ai sept mille francs de rente, bien clairs et nets... et un mo* bilier fort beau... J'ai infiniment de linge... Jusqu'à présent, je n'avais jamais songé à me marier... quoique certainement si je l'eusse voulu... vous ccmiprenez que je n'aurais pas manqué d'occasions... parce qu'un hoimne qui a sept«iille francs de revenu... et qui n'est pasdésagréable de sa personne... je ne dis pas cela pour me faire des ciMnpIi-
th. DBlàHDB IR BiytlAGE, t9^
ment», mais enfin.,, on se eonnalt... e% il n'est pas défendu... Je suis sûr que youa étesde mon avis...
— J'en suis^ répond H. Saint«Godibert, qui ne devine pas encore ou M. Roquet en veut venir.
Quant à Angâîque, elle répond avec impatience :
— Mais arrivez donc à ce que vous vou. lez nous dire, M. Roquet.
— J'y arrive, belle dame... Je suis done un parti fort présentable pour la fortune, le physique... et Fàge... Je ne suis plus de la première jeunesse, si vous voulez; mais enfin je suis d'un âge.. « aj^éable. . . Eh Men ï je viens aujourd'hui mettre tout cela aux jHeds de votre jolie nièce*. • et vous d^nander la main de mademoiselle Rose-Marie.
Les deux époux semUent frappés d'éton* nement; ils regardent Roquet, ils se regardent; puis enfin M. Sainl-Godibert dit :
— La main de la petite . . . Gominent ! M. Roquet, vous parlez sérieusement?... ce n'est pas pour plaisanter que vous nous dites cela?... vous voulez épouser Rose-Marie?
— Je le désire très-sérieusement... je le désire même passionnément. . .
— Mais avez-vous bien réfléchi, M. Roquet, dit Angélique, avez-vous bien pesé les conséquences de votre demande?... .
— Il me semble que les conséquences seront le mariage si vous y consentez... Je ne vous cache pas que je suis amoureux de mademoiselle Rose-Marie; mais amoureux à en perdre la raison! J*ai déjà été amoureux assez souvent dans le cours de ma galante carrière. • . eh ! eh ! ... . mais jamais de cette façon ! j'ose même dire que cela ne se ressemble plus dii tout !
M. Saint-Godibert consulte sa femme des yeux, et dit en hésitant :
— Mon cher M. Roquet... certainement
LA DEHANDB KN.MARIAGI. 255
votre offre n'est point à dédaigner... mais vous avez peut-être pensé que cette jeune fille... qui se trouve notre nièce... par hasard... c'est-à-dire... Enfin, je dois vous prévenir qu'elle n'a aucune fortune... et quant à moi, comme son oncle, je ne puis absolument rien faire pour elle... vu que nous avons un fils... N'est-ce pas, Angélique?
— Oui sans doute, nous avons un fils, et d'ailleurs nous sommes trop jeunes encore pour nous dépouiller pour les autres.
— Je ne demande rien ! s'écrie Roquet en se redressant et rajustant ses besicles, la possession de la charmante Aose-Marie, voilà tout ce qu'il me faut; ensuite, avec sept mille francs de revenu... et quand on n'est plus un enfant^ il me semble qu'on peut marcher !
— Certainement ! on peut même fort bien marcher, répond Saint-Godibert dont la physionomie commence à s'éclaircir ; mais,
856 CKàFITRK Vif.
01011 bon Roquet... c'est que... il faut aussi qae tous sachiez... le père de Rose-Marie... qui se trouve être mon frère... éloigné... n'est pas mort.
— Alors il est cultivateur au village d'Àvon, près de Fontainebleau.
— Comment savez-vous cela? disent les deux époux en rougissant.
— C'est bien simple ; c'est mademoiselle Rose elle-même qui me l'a dit, lorsque je b rencontrai dans la forêt de FontaindUeau... Oh{ je n'avais pas perdu une seule de ses paroles... elle m'avait d^à touché au cœv.
— A\qt$ ! ... si vous savez cda... nous ne vous l'apprendrons pas. Seulement il faut vous dire que son père s'ajqielle... Gogo... c'est un nom... qu'il a tenu a oonserver, tandis que moi, et mon frère Mondigo, nous en portons d'autres... et vous concevez... nous ne voulons plus être nommés autrement... ça ne se pourrait même plus.
L\ DEVAIfDE EN HABIAGE. 237
M. Roquet va prendre la main du banquier, il la lui serre avec force, en s'écriant :
— Mon. cher M. Saint-Godibert... je serai moi-même très-flatté que les oncles de mon épouse aient des noms aussi distingués que les vôtres... faites-moi seulement épouser votre jolie nièce , et je me ferai toujours un plaisir et un devoir de me modeler sur vous en toutes choses.
— Alors je n'y vois aucun obstacle ! répond Saint-Godibert en secouant la main de M. Roquet.
— C'est-à-dire! reprend Angélique, que TOUS pouvez désormais regarder cela comme une chose faite !
— Ah ! mon ami ! ... ah ! ma chère madame de Saint-Godibert f... que je suis content!...
Et dans sa joie M. Roquet saute au cou de son futur oncle , puis il va à madame que
i.A FAnii.LFi (:o<:<). 4. 21
238 GHAPITBB VII.
dans son trouble il embrasse sur le nez , ce qui ne l'empêche pas de sauter ensuite dans la chambre , en répétant :
— Ah Dieu ! suis-je content !...
— Mais il me semble que mademoiselle Rose-Marie aura sujet de l'être aussi! dit Angélique en essuyant son nez sur lequel Roquet a laissé des traces de sa joie. Trouver un aussi beau parti que vous I... en vé^ rite cette petite fille a une heureuse étoile!... est-ce qu'elle pouvait espérer cela?
— Ma foi, je commence à trouver que son père a bien fait de l'envoyer à Paris, dit Saint-Godibert.
— Ah! à propos de son père , je présume que nous aurons aussi besoin de son con* sentement... Pensez-vous que je doive me rendre près de lui?
— C'est inutile ! je lui écrirai pour qu'il nous l'envoie... Parbleu! il n'aura garde de le refuser. . . je lui dirai quel parti vous êtes.. .
il sera enchanté... le pauvre homme!...
émerveillé!...
— Allons, vous me comblez... Quant à mademoiseUe Rose-Marie... vous croyez aussi que de son côté elle me sera favorable?
— Je voudrais bien voir qu'elle ne vous acceptât pas ! s'écrie Angélique. Il faudrait donc qu'elle eût perdu la tête... un mari comme vous... jolie fortune... homme distingué... physique superbe !
— Ah! madame de Saint-Godibert !...
— Je vous répète qu'elle sera enchantée. . . Au reste je ne sais si elle avait un pressentiment de son bonheur, mais aujourd'hui elle était d'une gaieté... Ah! vous lui/dviez dît quelques mots! homme séduisant!
— Non, rien du tout de la bouche, parole d'honneur... mais des yeux.. . oh ! des yeux, je lui ai beaucoup parlé.
— Enfin , dès ce moment , M. Roquet ,
le droit vous est acquis de lui faire votre cour.
— J'en userai , belle dame.
— Dînez-vous avec nous pour célébrer ce jour?. . . Justement nous avons M. Cendril- Ion, M. Dernesty et le major...
— Je ne puis, j'ai un engagement... mais je tâcherai d'être libre ce soir, pas trop tard... Ne dites rien à mademoiselle votre nièce jusque-là ; je serai flatté d'être le premier à lui déclarer mes vues... Je désire jouir de son trouble... j'aime beaucoup le trouble d'une femme...
— Comme vous voudrez , cher ami ; à ce soir , alors.
— A ce soir, mes futurs parents; M. et madame de Saint-Godibert, je vous présente mes respectueux hommages.
Roquet s'éloigne transporté de joie.
— Il est charmant ! dit Angélique, quia remarqué que leur futur neveu leur donnait
du de, et il faut convenir que cette petite fille est plus heureuse qu'elle ne le mérite.
— Enfin , dit Saint-Godibert, du moment que cela arrange M. Roquet , moi je n'en suis pas fâché... Ma nièce sera supérieurement établie , il ne m'en coûtera rien , mais on dira toujours que c'est grâce à nous. A propos , nous avons du monde aujourd'hui , Rose-Marie dînera avec nous.
— Oh ! puisqu'elle doit être madame Roquet , je n'y vois plus d'inconvénients.
Rose-Marie est fort surprise , quand sa tante revient près d'elle, de voir qu'elle l'aborde avec un sourire presque aimable , et lui parle d'un ton beaucoup plus doux qu'à l'ordinaire ; puis enfin , en voulant lui montrer quelque chose , au lieu de lui dire sèchement : Mademoiselle , la superbe Angélique lui dit : Ma nièce, ce qui ne lui était pas encore arrivé.
La jeune fille reçoit ces marques de bonté
â4â CHAPITRE Vil.
avec reconnaissance , mais son étonnement augmente encore lorsque madame Saint-Godibert lui dit :
— Nous avons quelques personnes à diner aujourd'hui , Rose , mais vous dînerez avec nous. Allez faire un peu de toilette , vous redescendrez ensuite.
Rose-Marie obéit à sa tante en se demandant d'où peut naitre ce changement qui s'est opéré dans ses manières à son égard ; mais comme son cœur est bon et sensible, la jeune fille pense que ses parents sont revenus de la prévention qu'elle leur inspirait et se dit :
— Mon cousin Frédéric avait raison de penser qu'ils finiraient par m'aimer.
Rose-Marie est redescendue fraîche, jolie et plus belle encore de ses charmes que de sa simple toilette. La joie qu'elle a ressentie le matin a répandu un nouvel éclat sur ses traits; car rien n'embellit comme le bon-
heur. £1 en voyant sa nièce, M. Saint-Godibert va lui donner une petite tape sur le menton , en lui disant :
— Allons, décidément... nous sommes très-gentille, et je conçois bien que... oui , oui , je le conçois !
Rose-Marie ne comprend pas ce que son oncle veut dire, mais elle lui fait un charmant sourire pour lui prouver qu'elle est sensible aux marques d'amitié qu'il daigne enfin lui donner.
M. Cendrillon et le major Krouteberg sont exacts à l'heure du diner. Julien arrive bientôt et demeure tout surpris en apercevant sa gentille cousine. Il lui témoigne le plai^r qu'il éprouve de ce qu'on ne l'a pas renvoyée à sa chambre , et Rose-Marie lui répond :
— Oh! maintenant vos parents sont bien bons pour moi, et je suis bien contente, car je crois qu'ils m'aiment un peu !
— Ah ! ah ! nous allons diner avec la joUe petite nièce! s'écrie M. Cendrillon en allant tapoter le bras de Rose-Marie. Tant mieux!... j'aime les jolies femmes, moi... Ah! bigre! si j'avais le temps, je voudrais en avoir un sérail... mais je n'ai pas le temps!
Le major Krouteberg fait un profond salut à Rose-Marie et ouvre la bouche comme pour lui dire quelque chose d'aimable... mais apercevant Angélique qui le regarde, il va à elle, toujours avec sa bouche ouverte, et lui adresse le compliment qu'il voulait faire à sa nièce.
On n'attendait plus que Dernesty ; comme depuis quelque temps il «venait fort rarement chez les Saint-Godibert, madame, qui en faisait beaucoup de cas parce qu'il se donnait des airs de grand seigneur, avait dit a son mari de lui envoyer une invitation, et Ton comptait sur lui puisqu'il n'av^t pas refusé.
Le jeune élégant arrive enfin, il s'excuse de s'être fait attendre, en prétextant de nombreuses affaires. Il adresse quelques compliments à la maîtresse de la maison , et repose agréablement ses regards sur la jolie nièce.
— On ne vous voit plus, M. Dernesty!
dit Angélique, vous nous négligez cruellement î c'est fort mal !
— Ce n'est nullement ma faute, belle dame... mais je suis tellement accablé d'affaires depuis quelque temps!... je n'ai pas une minute à donner à mes plaisirs.
— A quelles affaires se livre donc ce monsieur ? dit tout bas M. Cendrillon à son ami Saint-Godibert.
— Mais je crois qu'il spécule sur la rente... Il joue à la bourse... mais il joue très-bien.
Le capitaliste fait un petit mouvement de tête qui annonce du doute, en répondant :
â46 CHAPITEE Vil.
— Je ne l'ai vu qu'une fois à la bourse... et ce qu'on m'a dit de lui... Hum!... enfin on peut se tromper...
— Qu'est-ce qu'on vous a dit?...
— Je n'aime pas à répéter des choses qui peuvent nuireaux gens, surtout quand je ne suis pas sûr de mon fait. Ce beau monsieur vous doit-il de l'argent?
— Non.
— Alors prenez que je n'ai rien dit.
L'annonce du dîner interrompt cette conversation. Le major Krouteberg , toujours chevalier fidèle de madame Saint-Godibert, s'empresse de lui offrir la main pour la conduire à la salle à manger. Julien et Dernesty s'approchent de Rose-Marie, mais M. Cendrillonles a prévenus; il prend le bras de la jeune fille et le passe sous le sien en s'écriant :
— Ah ! ah ! messieurs ! . . . j'ai été plus leste que vous! ... Je croyais bien pourtant que vous alliez me voler ce trésor-là.
LA DISANDE BIT HARIÂGE. 247
Et le gros monsieur s'est dirigé avec Rose-Marie vers la salle à manger. Les deux jeunes gens sont restés un moment comme interdits ; Julien a changé de couleur, mais Dernesty se remet bien vite et il pousse du coude le fils de la maison , en lui disant à l'oreille :
— Vous êtes une poule mouillée.
Puis il s'élance dans la salle à manger en s'écriant :
— Je déclare que j'ai un appétit de chasseur.
Rose-Marie est d'abord intimidée en se trouvant à table avec des personnes qu'elle ne connaît pas ; mais M. Gendrillon est fort aimable avec elle, et sa gaieté, sa rondeur animent le repas. M. Dernesty veut aussi être aimable , maïs son esprit est railleur sans être gai. Julien regarde beaucoup sa cousine et ne comprend rien au changement qui s'est fait dans les manières de ses parents
248 CHAPITRE YII.
avec la jeune fille. Le major Krouteberg ne parle presque pas, mais il mange pour quatre, en approuvant seulement tout ce qu'on dit par une pantomime qui n'empêche point sa mâchoire de fonctionner.
Tout en minaudant avec Dernesty, madame Saint-Godibert lui demande des nouvelles de M. Richard qu'elle ne voit plus depuis longtemps.
— J'ignore ce qu'il devient, madame, répond Dernesty. Je crois qu'il a déménagé, mais je ne le rencontre nulle part.
Au nom de Richard , Rose-Marie a prêté l'oreille, car il lui a rappelé cet homme dont la conduite a été si infâme à son égard. Mais comme on ne parle pas davantage de ce monsieur, elle présume qu'il ne s'agissait pas de celui avec qui Léopold voulait se battre , elle ne peut croire que cet homme a pu être admis dans la société qui vient chez son oncle. La jeune fille ne connaît pas en-
LA DEMANDE EN KàRIAGE. 249
core le monde, elle ne pense pas que chez des personnes honnêtes il puisse facilement se glisser des fripons.
On a quitté la table. M. Cendrillon enchanté de la tenue, de la décence de Rose- Marie, frappe sur le ventre de M. Saint-Godibert, en lui disant :
— Sacrebleu ! mon cher ami , vous avez là une jolie petite nièce... il faudra marier €ela gentiment.
— J'y ai déjà songé, répond le banquier en se frottant les mains.
— A propos, reprend le gros capitaliste, et mon vieil ami, mon père Savenay... vous l'avez placé dans vos bureaux, je crois?
— Certainement. Je lui ai donné un emploi.
— J'en suis charmé... Si j'y avais pensé plus tôt, j'aurais été bien aise de lui dire un petit mot d'amitié, à ce brave homme.
M. Saint-Godibert, qui est dans un jour
250 CHAPITRE YII.
de belle humeur et de complaisance , répond :
—Vous pouvez encore le voir, si cela vous est agréable. Ce soir, il y avait au bureau une bes(^e pressée, et mes commis ont dû revenir. Je vais envoyer savoir si le vieux Savenay y est encore, et alors on lui dira de monter un moment.
— Ah! par Dieu ! vous me ferez plaisir.
Pendant cette conversation, les deux jeunes gens s'étaient approchés de Rose-Marie, et lui adressaient des compliments qu'elle recevait sans aucune espèce de plaisir; il semblait même qu'elle éprouvât un sentiment pénible en étant forcée de les écouter; ses yeux erraient dans le salon comme pour chercher quelqu'un qui vint à son aide. Mais madame Saint-Godibert écoutait le major qui vantait la coupe de sa robe, elle ne s'occupait nullement de sa nièce.
Cependant, M. Saint-Godibert étant sorti
un moment du salon, M. Cendrillon se dirige vers les jeunes gens, en leur disant :
— Allons, messieurs!... une partie d'écarté, je ne connais que ça, moi... J*ai quinze napoléons à perdre... qu'est-ce qui est mon homme ?
— Je fais votre partie, dit Dernesty.
— Et moi, je parie pour toi, dit Julien. Les trois hommes s'approchent d'une table
de jeu. M. Cendrillon et Dernesty y engagent la partie, et Julien, qui parie pour son ami , s'assoit à côté de lui.
M. Cendrillon a déjà perdu trois napoléons lorsque M. Saint-Godibert rentre dans le salon avec le père Savenay. Les deux jeunes gens ont tressailli. Le gros capitaliste s'écrie :
— Eh ! voilà mon vieil ami... arrivezdonc, vieux papa... Et cette santé est toujours bonne?... Il a une mine superbe!
Le vieillard entre en saluant toute la com-
â5â CHAPITBE VII.
pagnie. 11 a fait un mouvement de surprise et de joie en apercevant Rose-Marie, qui lui adresse un doux sourire.
— Ah! ah ! mon ancien, reprend M. Cendrillon , il paraît que nous connaissons la jolie petite nièce de mon ami!
— J'ai cet honneur, M. Cendrillon...
c'est une charmante personne... et je suis doublement heureux en la voyant ici !
— Parbleu ! elle est en bonnes mains ici... son oncle la mariera... l'établira...
— C'est mon intention , répond le banquier d'un air important.
— Ah ! monsieur, je vous remercie de tout ce que vous ferez pour cette chère enfant! reprend le vieillard, elle le mérite... et cela me fait un plaisir...
— Et d'où connaissez-vous la nièce de Saint-Godibert, mon vieux ?
Le père Savenay 3e rappelle qu'il ne doit point dire que c'est la jeune fille qui cher-
chait ses oncles Gogo. Il hésite un moment et dit enfin , en se rapprochant de la table de Jeu et d'un air mystérieux :
— Si vous saviez... cette pauvre petite... dans quelle position elle s'est trouvée à cause de moi... ce n'était pas ma faute... mais enfin cela pouvait lui devenir bien fatal...
— Voybns... voyons, père Savenay, contez-nous donc cela.
Le vieillard se penche sur la table et dit à demi-voix :
— Elle n'en a jamais parléà personne.. . son père craignait que cela ne lui fît courir des dangers si cela était su. Mais ici, entre nous, je puis bien vous conter cela.
Les deux jeunes gens sont fort troublés , et sans savoir ce que le vieillard va dire ils frémissent malgré eux. M. Cendrillon reprend :
— Achevez donc, père Savenay ! si c'est
un mystère , nous saurons bien le garder.
— Eh bien ! quand j'ai été attaqué , volé dans la forêt de Fontainebleau , mademoiselle Rose-Marie était là... par hasard... elle passait... elle a eu peur et s'est cachée heureusement... mais elle a vu mes deux voleurs...
— Elle les a vus!... s'écrie Dernesty.
comme cédant à un mouvement involontaire.
Le père Savenay s'est arrêté au lieu de répondre; il semble que cette voix qu'il vient d'entendre ait produit un singulier effet sur lui. Cependant cett^ sensation passe vite, et il reprend :
— Oui, elle les a vus... mais c'est comme si elle ne les avait pas vus. Il parait que leur figure était barbouillée de noir, et pm's des casquettes cachaient leurs yeux... du reste, elle m'a dit qu'elle pensait que ce n'étaient pas des voleurs ordinaires... mais des
jeunes gens déguisés... Ils étaient fort bien chaussés et gantés...
— Quel dommage qu'elle n'ait pas vu leur figure! s'écrie M. Saint-Godibert, elle aurait peut-être un jour reconnu vos voleurs.
M. Cendrillon ne dit rien , il considère le jeune Julien dont la figure est devenue effrayante.
— Ne parlez pas de cela , messieurs , reprend le père Savenay, Mademoiselle Rose- Marie me gronderait si elle savait que j'ai raconté cette aventure... Mais voilà du monde quiarrive.. .Bonsoir, M. GendriUon.. . Messieurs , j'ai bien Fhonneur de vous saluer... Mademoiselle Rose-Marie parle avec sa tante, je ne veux pas la déranger.
Et le vieux Savenay sort du salon. Déjà plusieurs personnes y arrivaient et M. Saint- Godibert va faire les honneurs de chez lui.
— Eh bien ! nous ne jouons plus ? reprend Demesty quand le vieillard est parti.
— Mais il paraît que votre associé vous abandonne, dit M. Gendrillon en montrant Julien qui sort du salon.
— Ah!... oui... il s'en va... Je crois qu'il avait un rendez-vous pour ce soir. Mais je ferai bien le jeu à moi seul.
M. Gendrillon joue et ne dit plus rien ; il semble avoir hâte de terminer la partie. Il a bientôt perdu son argent. Il se lève alors et va s'asseoir dans un coin du salon. Quant à Dernesty, il fait quelques tours dans les appartements, mais il ne s'approche plus de Rose-Marie. Au bout de quelque temps il va pour sortir, lorsque Frédéric arrive. Il arrête Dernesty en lui disant :
— Où courons-nous donc ainsi?..,
— Je m'éclipse , mon cher ami... j'ai un rendez-vous pour ce soir, et je ne puis y manquer ; mais je ne veux pas qu'on me voie partir...
— Oh! très-bien... liberté entière... Mais
Là DEMANDE EN HABIAGE. 257
est-il vrai, comme on me Ta dit, que ma petite cousine soit ici?...
— Oui, oui... tenez, elle est assise làbas...
Et Demesty part pendant que Frédéric va s'asseoir près de Rose-Marie. Celle-ci lui apprend le changement heureux de ses parents, l'amitié, la bienveillance avec laquelle ils la traitent maintenant.
— Quand je vous disais qu'ils finiraient par vous aimer l s'écrie Frédéric; est-ce qu'il en peut être autrement?... vous êtes si gentille, si aimable, si... Tenez, ma cousine, moi, je vous aime comme un fou.
— Et moi, comme une sœur ! dit Rose en tendant sa main à Frédéric qui répond :
— Allons , je vois que nous ne sortirons pas de là. .. j'aurais voulu mieux, pourtant ! mais, après tout, si je ne puis avoir que votre amitié, il faudra bien que je m'en contente... Âh! mon Dieu! voilà ma tante qui
âSS CHAPITRE VII.
m'appelle... Que diable ! puisque je ne suis que votre frère , on devrait bien au moins me laisser causer avec vous !
Angélique a voulu éloigner son neveu de Rose-Marie, parce que M. Roquet vient d'arriver, beau, parfumé, tiré à quatre épingles. Après quelques mots dits à madame Saint-Godibertet à son époux, il va s'asseoir près de Rose-Marie qui est seule alors ; après avoir ajusté ses besicles sur son nez , il dit à la jeune fille :
— Mademoiselle, j'ai une nouvelle bien intéressante à vous apprendre.
— A moi, monsieur ! . . .
— Oui, mademoiselle... J'aime à croire que vous partagerez la joie qu'elle m'inspire !
— Si c'est quelque chose qui vous soit agréable, cela me fera plaisir aussi, monsieur.
— Ah ! que vous êtes bonne... Ah... que
LA DEHANDB £lf MARIAGE. â59
c'est impatientant, j'ai des besicles neuves... elles ne tiennent pas , elles glissent toujours... Charmante Rose-Marie, ce que je vais vous dire, vous l'avez déjà deviné peutêtre... vous avez lu dans mes yeux... Va te promener ! les voilà à terre...
La jeune fille ramasse les besicles de M. Roquet et les lui présente en lui disant :
— Je n'ai rien lu du tout, monsieur, et je ne devine pas...
— Ah! je pensais... c'est que moi... depuis ce jour où je vous ai rencontrée dans la forêt de Fontainebleau... je ne vous avais pas oubliée un instant... vous m'aviez fait une Impression... et si ma culotte n'avait pas été déchirée... certainement cela aurait été plus loin... mais quand on est gêné pour marcher.... on a de la peine à courir après une jolie femme...
— Monsieur... quel rapport entre tout
260 CBA.PITRE Yll.
cela et cette nouvelle que vous vouliez me dire?...
— Ah ! pardon... j'y arrivais par un détour... oui, belle Rose-Marie , mon amour faisait un coude pour ne pas se déclarer trop brusquement. . .
— Votre amour, monsieur...
— Il est honnête et légitime , mademoiselle... £n un mot, j'aspire au titre de votre époux. J'ai déclaré ce matin mes vues à monsieur et madame votre oncle qui les ont agréées et m'ont autorisé à vous en faire part, en m'annonçant qu'ils allaient écrire à monsieur votre père, et que notre mariage était une chose que je pouvais r^arder comme faîte.
Rose-Marie ne peut répondre ; elle écoute encore ; elle croit rêver , elle est tellement saisie de ce qu'elle vient d'entendre qu'elle n'a pas la force de parler. M. Roquet , qui s'aperçoit de son troublé, l'interprète en sa
faveur, et lui prend la main en lui disant :
— Combien votre émotion me touche!...
ô aimable fille... combien elle ajoute à mon bonheur ! ... quelle douce union nous allons former ! . . . comme tous les rapportsy sont ! . . . comme je serai... Bon ! encore par terre!... certainement je ne garderai pas cette paire-là.
Mais pendant que M. Roquet ramasse ses lunettes, Rose-Marie , remise un peu de sa surprise , lui dit d'un ton bien poli mais résolu :
— Monsieur, je ne puis qu'être honorée de l'offre que vous voulez bien me faire... et de la bonté qui vous a fait porter vos regards sur une pauvre fille... mais je vous remercie. . . je ne puis accepter. . . je ne pense pas à me marier...
— Vous ne pouvez accepter ! s'écrie Roquet , mais, belle Rose , vous êtes trop modeste... puisque c'est une chose convenue...
26Z CHAPITBB TH.
arrangée avec vos parents... je serai votre époux... d*antant plus... Ah! je croîs qu'elles tiennent maintenant. . . D'autant plus que ma fortune est convenable... et je vous prends sans dot... J'ai mis les crochets derrière Foreille... Je vous prends...
— Monsieur, je vous le répète , je vous remercie et me tiens pour très-honorée... mais je ne serai pas votre femme. . .
M. Roquet commence à s'apercevoir que la jeune fille n'est point aussi enchantée qu'il l'avait cru d'abord. Après avoir encore essayé de vaincre la résistance de Rose , le prétendant se lève et va trouver Angélique^ à laquelle il dit d'un air consterné :
— Votre nièce me refuse... elle ne veut pas m'épouser.
— Elle vous refuse!... Ah! voilà qui est un peu fort ! murmure madame Saint-Godibert en jetant sur la jeune fille un regard courroucé.
Là OEHAlfDE EK HABIA6E. S63
— Je trouve aussi que c'est bien extraordinaire... mais elle refuse...
— Allons donc! c'est impossible... Au reste, nous avons dit que ce mariage nous convenait , et je vous répète qu'il se fera... est-ce qu'il est besoin de consulter ces petites filles?
— Qu'y a-Ml donc? demande M. Saint- Godibert en approchant de sa femme.
— Il y a que cette petite péronnelle de Rose-Marie a osé dire à M. Roquet qu'elle le remerciait et ne voulait pas se marier.
M. Saint-Godibert se mouche avec emportement et s'écrie :
— Ah! elle a dit cela !... tandis qu'elle devrait sauter de joie!... qu'elle devrait être folle de plaisir... Mais que ceci ne vous inquiète pas, moucher Roquet. Vous pensez bien que nous serons les maîtres... Dès demain j'écrirai à son père ! ... je vous promets qu'il consentira lui... Ce mariage se fera ,
c'est convenu, décidé. . . et quant à la petite. . . elle dit cela ce soir... mais quand elle aura réfléchi je gage qu'elle sera entièrement obéissante... et que même elle verra qu'il y va de son bonheur.
— Vous me versez du baume dans le cœur, mon cher M. de Saint-Godibert... et je m'abandonne entièrement à vous.
— Soyez tranquille, vous épouserez notre nièce.
Le reste de la soirée s'écoule sans que Roquet ose reparler de son amour à Rose- Marie, il se contente de se placer près d'elle et de la regarder sans ceisse ou de rajuster ses besicles.
La jeune fille est restée toute triste, toute consternée depuis qu'elle a su ce que Ton méditait pour elle. Elle voudrait bien conter cela à Frédéric, mais sa tante semble la surveiller et empêche qu'il ne lui parle.
L'heure vient où tout le monde s'éloigne.
Le grand jeune homme semble surpris du triste regard que lui adresse sa cousine , il voudrait lui en demander la cause, mais on les observe, il n'y a pas moyen; il est forcé de partir sans en savoir davantage.
Quant à M. Roquet, au moment où il va dire bonsoir à Rose-Marie, Angélique lui dit :
— Baisez-lui la main, mon cher Roquet , vous en avez le droit, on peut baiser la main de sa future...
— Quoi , madame ! murmure Rose d'un air consterné.
— Allons, M. Roquet, baisez donc... baisez vite !
M. Roquet se décide à baiser en prenant des précautions pour que ses lunettes ne tombent pas, et il s'éloigne d'un air triomphant.
Toute la société est partie et M. Saint-Godibert dit alors à sa nièce d'un air qui n'est plus aimable :
â66 CHAPITBE VII.
— Mademoiselle! M. Roquet nous a fait la demande de votre main. Je vais faire demander le consentement de votre père, qui sera trop content pour le refuser. Regardez donc dès ce jour ce monsieur comme votre époux futur.
— Mais, mon oncle, je n*aime pas du tout M. Roquet !
— Taisez- vous ! dit Angélique. Vous êtes une petite sotte ! mais vous épouserez M. Roquet.
Et les deux époux rentrent dans leur appartement sans vouloir écouter davantage Rose-Marie. Celle-ci remonte alors à sa chambre en pleurant et en disant :
— 0 mon Dieu l... épouser M. Roquet, ce serait affreux... mais heureusement mon vieil ami me protégera et il m'aidera, je l'espère... il dira cela à... à tous ceux que j'aime... et on viendra àmon secours... Oh! je ne veux pas être madame Roquet.
iie doigi de JÊHeu,
Après avoir été si heureuse en recevant le billet deLéopold, en sachant que le jeune peintre l'aimait toujours, n'était-il pas cruel de se voir menacée d'épouser M. Roquet? Rose-Marie, qui a passé si vite du plaisir à la peine, n'a pas fermé l'œil de la nuit ; elle se lève de grand matin, elle voudrait bien pouvoir parler à son vieil ami ; elle entr'ouvre
la porte , elle écoute, elle va regarder au haut de l'escalier, mais le père Savenay ne parait pas. En revanche mademoiselle Fifine ouvre la porte presque en même temps que la jeune fille, dont elle semble épier toutes les actions, et Rose-Marie se décide à rentrer dans sa chambre sans avoir vu son vieil ami.
La journée s'écoule fort tristement pour la pauvre petite qui ne voit que sa tante et son oncle , lesquels lui répètent à chaque instant :
— Que vous êtes heureuse!... une fille qui n'a rien , trouver un parti conune M. Roquet... c'est superbe ! c'est à ne pas le croire.
Rose essaye de répondre, et murmure tristement :
— Mais il neméplait pas du tout ce monsieur-là!... je préfère retourner chez mon père!
Madame Saint-Godibert fait des yeuxhor-
ribles et s'avance sur la jeune fille comme si elle voulait la battre, en s'écriant :
— Taisez-vous, idiote!... vous épouserez M. Roquet ! nous ne souf^irons pas que notre nièce manque l'occasion de devenir riche... pour retomber plus tard sur nos bras... on connaît cela !
— D'ailleurs , mademoiselle , dit à son tour M. Saint-Godibert, votre père sera enchanté de ce mariage , je lui écrirai incessanmient , et certainement il vous ordonnera de nous obéir.
— Mon père m'aime trop pour me contraindre à épouser quelqu'un contre mon gré!
— C'est ce que nous verrons ; mais à moins que Jérôme ne soit devenu stupide , il vous ordonnera d'épouser M. Roquet.
Rose n'ose plus rien dire, elle se contente de pleurer, ce qui semble toucher fort peu ses parents.
Le lendemain , la jeune fille est encore levée au point du jour ; elle est décidée cette fois à descendre dans les bureaux afin de conter ses chagrins au père Savenay ; car elle espère qu'il pourra les dire aussi à Léopold, et que celui-ci trouvera quelque moyen pour l'arracher au malheur qui la menace.
Mais vers les sept heures et quart deux petits coups sont frappés à sa porte, elle reconnaît en même temps la voix du vieillard qui lui demande si elle est levée ; elle court ouvrir et pousse un cri de joie en se jetant dans les bras de son protecteur.
— Qu'avez- vous donc, mon enfant? vous semblez bien émue, bien agitée? dit le père Savenay en entrant dans la chambre de Rose.
Celle-ci s'empresse de refermer sa porte et revient presser les mains du vieillard en lui disant :
— Ah ! je suis bien malheureuse ! et je n'ai plus d'espoir qu'en vous, mon bon ami !
— Malheureuse !... eh! mon Dieu ! moi qui croyais , au contraire , que vos parents vous avaient enfin rendu justice... qu'ils vous traitaient maintenant avec bonté.
— Hélas ! . . . cette bonté à laquelle j'ai cru aussi un moment... ah ! si vous en saviez Iacau$e?Oh ! monami,vousmecléfendrez...
vous me protégerez. . .
— Mais expliquez- vous donc, mon enfant...
— Eh bien ! mon oncle et ma tante veulent me marier... me faire épouser M. Roquet... un monsieur qui est bien laid... qui serait mon père au moins... ils disent qu'il est riche, mais je n'en veux pas, moi, oh ! non, je ne veux pas l'épouser : car je le déteste...
— Ne serait-ce pas aussi parce que vous en aimez un autre, mon enfant ?
— Oh ! mon bon ami , je ne sais pas si c'est cela... mais ce qu'il y a de certain, c'est
que je serais bien malheureuse si on me forçait à épouser M. Roquet... Oh ! je vous en prie, ne m'abandonnez pas... ils disent qu'ils écriront à mon père... mais ils ne diront pas que je pleure, que je souffre... que ce mariage me réduirait au désespoir.
Et Rose- Marie sanglote en se jetant au cou du vieillard ; celui-ci tâche de la consoler, de la calmer en lui disant :
— Ne vous désolez donc pas ainsi, on ne peut pas vous marier sans que votre père le veuille bien...
— Mais ils lui écriront que c'est un parti superbe pour moi , que je serai riche... heureuse... mon Dieu, s'il allait consentir...
— Rassurez-vous... s'il le faut, d'autres personnes iront voir votre père et lui diront ce qui en est... et combien ce M. Roquet vous déplaît.
— Oh ! oui, mon bon ami !
— Je descends au bureau, car je ne vou-
drais pas être en retard. Calmez-vous, mon enfant, et comptez sur moi. . .
— Oh ! j'y compte beaucoup... et puis... si vous voyez... si par hasard vous rencontrez M. Léopold... vous lui direz tout cela... n'est-ce pas?...
— Oui, oui... et je le rencontrerai, il n'y a pas le moindre doute, car je le vois tous les matins... avant d'entrer dans la maison... il est toujours là dans la rue... il vient me dire bonjour et me demander de vos nouvelles...
— Quoi !... il est là tous les jours?... Oh ! que c'est gentil cela!...
£t Rose-Marie rougit de plaisir, elle a déjà oublié tous ses chagrins en apprenant que le jeune peintre pense sans cesse à elle, mais bientôt elle baisse les yeux en reprenant :
— Oh ! mon bon ami, c'est que je suis sûre que M. Léopold aime beaucoup à vous voir.
â74 GIAPITRI VIII.
— Oui... je le crois, répond le vieillard en souriant, oh ! je sais bien que c'est pour me Toir qu'il se trouve là tous les jours. Mais à présent que vous voilà plus tranquille, je descends à mon bureau ; allons, da courage et ne pleurez plus.
Le père Savenay s'éloigne, Rose-Marie croît entendre la porte de la chambre de mademoiselle Fifine qui s'ouvre doucement, puis quelqu'un qui descend l'escalier avec précaution comme si on suivait le vieillard, mais elle fait peu attention à cette circonstance ; elle est si contente de savoir que Léopold ne l'oublie pas, qu'elle ne peut plus songer à autre chose.
Rose-Marie descend chez sa tante à l'heure habituelle ; elle trouve la robuste Angélique avec son époux ; leur conversation semble très-animée, et mademoiselle Fifine, qui était avec eux, sort en regardant Rose d'un air triomphant et en murmurant :
LE DOIGT DE DIEU. â75
— Âh ! ces saintes Nitouches... je savais bien que cela ne valait pas mieux que les autres.
— Avancez, mademoiselle! dit madame Saint-Godibert en jetant sur Rose des regards courroucés; ah! ah! nous savons maintenant pourquoi vous refusez la main de cet aimable M. Roquet !.. C'est joli, mademoiselle, voilà une belle conduite... à votre âge... avoir des intrigues... fi! vous devriez rougir.
La pauvre petite rougit en effet, mais c*est de douleur de s'entendre adresser de semblables reproches... elle va répondre quand son oncle s'écrie : /
— Taisez-vous, vous nieriez en vain...
nous savons tout ! grâce à Flfine dont l'adresse n'est jamais en défaut !
— Oui, reprend madame Saint-Godibert, déjà on nous avait dit que vous aviez servi de modèle à un peintre... Fifine a entendu
M. Dernesty dire tout bas en vous voyant : u Elle est mieux que son portrait que nous avons vu chez le peintre... » Mais nous ne voulions pas croire cela... nous nous refusions à supposer tant de perversité sous une enveloppe de dix-sept ans...
— Ah! madame...
— Taisez-vous ! Aujourd'hui nous savons qu'un jeune homme rôde sans cesse devant la maison pour tâcher de vous voir... et c'est ce vieux Savenay ?... un homme déjà tout blanc ! prêter la main à de semblables intrigues ! . . . C'est inconcevable ! . .
— Moi, cela m'a moins étonné, reprend M. Saint-Godibert, vu qu'au bureau je lui avais plusieurs fois entendu chanter zon zon ! flûte et basse. . . zon zon ! violon ! Qu'estce que vous voulez attendre d'un homme de cet âge-là qui chante des zons zons?... Mais il n'en chantera plus chez moi, Dieu merci !
— Quoi ! monsieur, est-ce que vous auriez renvoyé cet homme respectable? dit Rose-Marie en joignant les mains vers son oncle.
— Oui , mademoiselle, cet homme respectable qui montait le matin à votre chambre pour vous porter des billets doux de votre amoureux... C'est digne de la cour d'assises ! Je l'ai chassé, mademoiselle !.. il ne rentrera plus chez moi et il ne vous entretiendra plus dans votre rébellion contre vos parents.
— Ah! monsieur! mais c'est affreux...
le père Savenay si bon pour moi... Il ne pensait pas faire mal en venant me consoler...
— Vous consoler! parce qu'on vous propose un mariage superbe !... Vous nous faites mal au cœur, mademoiselle. Au reste, votre père saura tout, et il approuvera notre conduite...
â78 chalPitek VIII.
— Ah! de grâce, laissez-moi retourner prés de lui...
— Taisez-vous... Nous voulons bien, par respect pour nous-mêmes, cacher vos écarts à ce sensible M. Roquet ; mais songez à le regarder comme votre futur époux. Du reste, jusqu'à ce que ce mariage soit terminé, nous aurons soin de veiller sur vous de manière à ce que vous ne puissiez faire des sottises.
Rose-Marie veut répondre. On ne Fécoute pas, on lui fait signe d'entrer dans la chambre où elle travaille et où on la laisse seule. La pauvre enfant pleure ; elle regrette amèrement d'avoir été cause que son vieil ami a perdu sa place, elle prie le ciel de venir à son aide et elle s'abandonnerait tout à fait au désespoir, si l'idée que Léopold s'occupe d'elle ne rendait un peu d'espérance à son cœur.
A l'heure du dîner, on fait venir la jeune
LE OOIftT DS DIBU. £79
nièce et elle a le plaisir d'être assise à table près de M. Roquet qui a continuellement un oeil sur elle et l'autre sur son assiette, et qui adresse à Rose-Marie force compliments auxquels elle ne répond rien. Mais M. Roquet semble prendre cela pour de la modestie et il n'en parait pas moins satisfait.
La soirée s'écoule, pendant laquelle M. Roquet parle toujours à Rose, qui ne lui répond que par de gros soupirs. £t le monsieur aux besicles va dire tout bas à madame Saint-Godibert :
— Je crois que le sentiment commence à venir... elle fait déjà des petits soupirs près demoi.^. C'est bon signe, n'est-ce pas?
— Soyez tranquille, répond Angélique, elle en fera bien d'autres, quand vous serez son mari.
Rose-Marie attendait avec la plus vive impatience le moment de remonter à sa .
280 CHAPITRE yiIT.
chambre. Cet instant arrive enfin. Mais à peine est-elle entrée chez elle, qu'elle entend que l'on ferme à double tour, en dishors, la porte de sa chambre.
— Qu'est-ce que cela signifie ? s'écrie Rose.
— Gela signifie, répond en dehors mademoiselle Fifine, que c'est par ordre de madame votre tante et afin de vous ôter l'envie d'aller vous promener demain matin.
— Prisonnière ! se dit Rose en se laissant aller sur une chaise... Prisonnière!... et c'estainsi qu'ils veulent fairemon bonheur.. « 0 mon bon père ! tu n'approuveras pas cela, et ce n'est jamais par de tels moyens que tu voudrais marier ta fille !
Au bout d'une heure, on appelle doucement Rose-Marie à travers la porte ; elle reconnaît la voix de François, et lui dit :
— Que me voulez-vous, François?
— Mam'zelle, c'est que je sais qu'ils vous ont enfermée... Je trouve ça indigne, moi,
et si vous voulez , j'vas prendre une hache et briser votre serrure pour que vous soyez libre.
— Merci, François, merci ; mais ne faites pas cela. . . Peu m'importe d'être enfermée. . . je ne songeais pas à sortir... Mais il ne faut pas , pour moi , vous mettre mal avec vos maîtres... on vous renverrait aussi.
— Oh ! je m'en moque, mam'zelle, et si vous le vouliez...
— Non, François, je vous répète que cela m'est égal d'être enfermée.
— Alors, mam'zelle... c'est comme vous voudrez... Mais je suis toujours à vot' -service.
Et François rentre chez lui, tandis que Rose tâche de chercher dans le sommeil l'oubli de ses chagrins.
Plusieurs jours se sont écoulés de la même manière. Rose-Marie, que sa tante fait toujours travailler à force, va plusieurs fois re
28â CHAPITRE VIII.
porter et prendre du linge dans la chambre de son cousin Julien. Mais mademoiselle Fifine est presque sans cesse sur ses talons ; on voit qu'il serait impossible à la jeune fille de sortir de la maison si elle en avait conçu le projet.
Julien ne vient plus.diner chez ses parents depuis qu'il semble redouter la présence de sa cousine.
Quant à Frédéric, le concierge ayant pour consigne de lui dire qu'il n'y a personne chez son oncle, Rose-Marie ne l'a pas aperçu depuis la soirée où M. Roquet lui a fait sa déclaration ; et la jeune fille regrette de ne pas voir le seul de ses parents dans lequel elle aurait confiance pour adoucir ses chagrins.
Mais un jour, en descendant chez sa tante, Rose-Marie croit remarquer dans la maison de ces allées et venues qui annoncent que l'on attend du monde. Bientôt, en effet, sa
tante lui dit, d*un ton un peu moins revéche qu'à l'ordinaire :
— Vous ferez aujourd'hui une grande toilette, mademoiselle; vous mettrez ce que vous avez de plus beau. Nous avons beaucoup de monde à dtner... ce jour est une solennité...
— Si vous vouliez me permettre de rester dans ma chambre, madame.
— Non , mademoiselle , il faut que vous soyez là, cela est indispensable... et j'espère que votre conduite, aujourd'hui, sera digne de nos bontés pour vous...
Rose- Marie désirerait bien savoir quelle est cette solennité qui se prépare , et à laquelle il est indispensable qu'elle assiste ; mais déjà sa tante s'est éloignée ; elle se gar^ derait bien d'interroger mademoiselle Fifine, elle se résout à obéir ; elle monte tristement s'habiller et c'est en tremblant qu'elle redescend au salon, car un secret pressenti-
284 CHAPITKS Tllf.
ment lui dit que c'est encore de son mariage avec M. Roquet qu'ilsera question ce jour-là.
Lorsque cinq heures sonnent, M. Roquet arrive dans sa grande tenue de cérémonie, costume noir complet, et des besicles en vei^ meil qui ont l'air de le gêner beaucoup ; il va faire un salut respectueux à sa future tante ; puis , s'avançant vers Rose-Marie , se permet de lui prendre et de lui baiser la main avant que la jeune fille ait eu le temps de la retirer.
Bientôt arrivent M. et madame Doguin , M. et madame Marmodin, le major Krouteberg,M. et mademoiselle Soufflât, puis le cousin Brouillard qui a mis un habit neuf, mais qui a conservé un vieux pantalon, beaucoup trop court, ce qui ne l'empêche pas de regarder tout le monde d'un air curieux comme pour demander ce qui va se passer, et quel est le but du diner qui est annoncé comme une solennité.
LE DOIGT DE DIEU. 28tf
Bientôt arrive aussi M. Cendrillon , qui seul ne s'est pas mis en noir, ce qui irrite les nerfs d'Angélique, qui dit à son mari :
— Pourquoi donc avez-vous invité ce Cendrillon qui ne fait pas de toilette pour venir ici?
— Ma chère amie, répond Saint-Godibert, je vous ai déjà dit que quand on est millionnaire on a le droit d'être sale. Je viens de faire une belle affaire avec M. Cendrillon , qui va envoyer à l'île Bourbon un vaisseau chargé de marchandises... Je tenais à ce qu'il fût de ce diner.
— Mais s'il apprend que vous avez renvoyé son vieux protégé , pensez-vous qu'il sera content ?
— Je lui dirai que le père Savenay protégeait les écarts de notre nièce, et il m'approuvera de l'avoir renvoyé.
Cependant M. Cendrillon est allé donner une petite tape sur la joue de Rose-Marie,
qui lui sourit tristement , et qui voudrait bien lui apprendre qu'on a renvoyé son vieil ami ; mais elle n'ose pas. D'ailleurs sa tante est presque toujours près d'elle, comme pour empêcher qu'elle ne cause avec personne.
Frédéric arrive aussi. Il va saluer sa jolie cousine... et ses yeux l'interrogent comme pour lui demander la cause de sa tristesse ; mais Rose-Marie se tait... sa tante est près d'elle.
M. Brouillard se promène dans le salon , et va de l'un à l'autre, en disant à demi-voix :
— Qu'est-ce qui se prépare donc ici?... on a un air mystérieux... un air grave... est-ce que Saint-Godibert va déposer son bilan?... Pourvu que son dîner soit bon au moins. . . Oh! oui, quand un vilain se met en train, eh! eh! nous verrons si aujourd'hui François emplit les verres de madère...
— Nous n'attendons plus que mon frère
rhommedelettresetson épouse, dit M. Saint- Godibert, puis M. Dernesty, qui doit venir avec eux... et mon fils Julien. Mais, ma foi, puisqu'ils sont en retard, je ne vois pas pourquoi je ne dirais pas sur-le-champ à la société ce que je désire lui annoncer... n'estce pas, Angélique?
— Mais sans doute... vous le pouvez , cher ami, répond la grosse dame.
M. Brouillard ouvre ses oreilles, ses yeux et ses narines pourmieux entendre ; M. Soufflât monte sur un petit tabouret ; tout le monde écoute ; mais au moment où M. Saint- Godibert va parler, la porte s'ouvre, et son frère Mondigo entre dans le salon.
L'homme de lettres ne semble pas être dans son assiette ordinaire. Sa figure est décomposée, son nez blanc, ses cheveux dans un désordre qui les fait voltiger dans tous les sens, ce qui donne à sa tête quelque ressemblance avec celle de Méduse.
288 CHAPITRE YIII.
Cependant, en apercevant la nombreuse société réunie chez son frère, il tâche de se remettre, de sourire même, mais il se hâte d'aller se placer dans un coin.
— Mon Dieu ! qu'est-ce que M. Mondigo a donc aujourd'hui ? murmure Francine à l'oreille de Frédéric.
— Je ne sais , répond le grand Jeune homme, mais il a une figure qui annonce une foule de choses.
— Est-il possible de venir en société aussi mal peigné que cela ! murmure Angélique, tandis que son mari crie de loin à son frère :
— Eh bien !... et ta fournie... et M. Dernesty . . . ils sont donc en arrière ? . . .
L'homme de lettres fait une singulière grimace, en répondant :
— Ma femme ne viendra pas... elle est indisposée... pour longtemps... Quant à M. Dernesty, je n'ai pas besoin qu'il m'accompagne.
Cette réponse fait sourire les uns et chuchoter les autres; Francine et Frédéric échangent encore un regard; mais M. Saint- Godibert qui, en ce moment, s*inquiète fort peu de ce qui regarde son frère, va se placer au milieu du salon et dit :
— Mesdames et messieurs, j'ai l'honneur de vous faire part du prochain mariage de ma nièce Rose-Marie avec M. Roquet... et c'est le repas de leurs fiançailles que nous allons célébrer aujourd'hui.
Un murmure de surprise circule dans l'assemblée; mais tandis que M. Roquet salue en recevant les compliments que lui adressent quelques personnes, Rose-Marie, qui est devenue tout à coup extrêmement pâle , est sur le point de perdre connaissance lorsque Francine court à elle et la soutient dans ses bras en s'écriant :
— Mais cette pauvre enfant se trouve mal... voyez donc... elle change de cou-
290 CHAP1TK£ Vlll.
leur... on dirait qu'elle veut parler et n'en a pas la force.
— Ce n'est rien ! c'est la joie ! dit madame Saint-Godibert, ce n'est pas dangereux.
— Non, ma tante î non , s'écrie Frédéric en courant offrir un flacon à sa cousine. Non, ce n'est pas la joie qui fait que ma cousine est prête à s'évanouir, c'est le chagrin, c'est la douleur qui la tuent... car cette union que vous annoncez ferait son malheur; elle déteste M. Roquet, je le sais... et il me semble que vous n'avez pas le droit de la forcer à contracter ce mariage.
— Qu'est-ce à dire, M. mon neveu? Je vous trouve bien hardi de venir vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, dit M. Saint- Godibert en soufflant avec colère.
— Rose-Marie est ma cousine, mon oncle, et il est juste que je la protège.
— Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce qu'il y a? dit M. Brouillard en s'avançant; mais
LE OOIGT DB OIKU. 291
moi aussi, je suis le cousin de la petite... et j'ai le droit d'être consulté.
— Eh bien 1 mon cher cousin, dit Angélique en faisant à Brouillard un sourire des plus gracieux, est-ce que vous ne trouvez pas aussi que cette union est des plus avantageuses pour notre nièce ?
Avant que M. Brouillard ait décidé ce qu'il veut répondre, Rose-Marie, qui a repris un peu de force, se lève en disant d'une voix altérée :
— Je ne dépends que de mon père...
c'est à lui seul que je veux, que je dois obéir...
— Mademoiselle, nous avons son consentement! répond Salnt-Godibert.
Rose se sent de nouveau accablée, elle va retomber sur sa chaise lorsqu'une voix qui lui est bien connue fait entendre ces mots :
— Ce n'est pas vrai, vous n'avez reçu au-
S98 CHâNTRE VIII.
Cime réponse de loi... et la preuve, c'est que je viens la Mre moi-même !
Cest Jérôme Gogo, qui vient d'entrer brusquement dans le salon, où sa présence inattendue cause un étonnement général.
Les étrangers r^ardent le laboureur avec surprise , les Saint-Godibert avec stupéfaction. Rose court se jeter dans les bras de Jérôme, en s'écriant :
— Ah l mon père, quel bonheur ! je savais bien que vous ne m'abandonneriez pas!...
Jérôme, qui a traversé le salon sans paraître s'inquiéter nullement des personnes qui sont là, parce qu'il ne songe qu'à sa fille, presse Rose-Marie dans ses bras et la couvre de baisers en s'écriant :
— Moi t'abandonner ! ma fille... mon enfant, mon trésor... et qui donc s'occupera de ton bonheur si ce n'est moi?... Ah! ne pleure plus, ma pauvre petite... ne pleure pas !... ton père ne te quittera plus, va ! car
il voit bien que tous ces gens-là ne savent pas t'aimer comme lui !
— Eh! c'est ce cher cousin Jérôme Gogo ! dit M. Brouillard en appuyant sur le dernier nom.
— Oui 5 cousin , comme vous dites , c'est Jérôme Gogo, le frère de M. Godichet... Godibert... Montrigo... Mon... nigaud...
est-ce que je sais?... enfin de mes frères que voilà, et qui ont jugé convenable de quitter le nom de leur père ; que sait-on s'ils n'ont pas eu raison? Moi j'ai conservé pur et sans tache le nom de Gogo , ces messieurs n'en auraient peut-être pas fait autant.
L'homme de lettres ne répond rien; il semble très-occupé à se gratter le front.
— Monsieur mon frère, j'ai fait ce que j'ai voulu , répond le banquier, qui ne se sent pas de colère; j'ai voulu assurer aussi le bonheur de votre fille que vous aviez été bien heureux de m'envoyer... Si vous êtes
294 CHAPITBB VIII.
assez niais pour ne point approuver le mariage que j'avais arrangé pour elle, vous êtes libre d'emmener mademoiselle...
— Non, certainement, dit Jérôme, je n'approuve pas une union qui déplait à ma fille.
— £h bien, débarrassez-nous de mademoiselle, s'écrie Angélique; aussi bien sa place n'est point ici... et nous ne saurions garder davantage cbez nous une jeune per sonne qui a des intrigues...
— Des intrigues , s'écrie Jérôme , dont les yeux viennent de briller d'un éclat menaçant, tandis que Rose-Marie s'est précipitée vers lui, comme pour le prier de ne point la croire coupable.
Mais son père ne la laisse pas parler, il l'embrasse de nouveau , en lui disant :
— Tais-toi, mon enfant... ob! t'as pas besoin de te justifier !... je sais que tu n'as aucun reproche à te faire... mais ceux qui
se permettent de t'accuser... ceux qui, devant tous ces messieurs et ces dames , ne craignent pas de vouloir attaquer ton honneur , ce qu'une jeune fille a de plus précieux... ah ! ceux-là... c'est moi qui les ferai rougir de leur conduite !
— Vraiment, M. Jérôme! vous le prenez sur ce ton-là, s'écrie madame Saint-Godibert, eh bien ! je vous répète, moi, que votre fille a des intrigues... qu'un jeune homme qui rôdait toujours devant notre maison a remis pour elle une lettre à un vieux bonhomme que M. Saint<iodibert avait eu la bonté de prendre dans ses bureaux... et que ce père Savenay montait complaisamment les billets doux à mademoiselle... mais aussi on a mis le vieux commis à la porte...
— A la porte!... mon brave père Savenay! dit M. Cendrillonen s'avançant vers la grosse Angélique; allons, ce n'est pas possible, madame, et si mon vieil ami a prot
â96 GHAPITRB VIII.
amours de votre nièce, c'est que probablement il n'y a vu aucun mal...
— Vous parlez bien! vous, monsieur, dit Jérôme en allant prendre la main du capitaliste et la lui secouant avec force ; mais moi, j'ai fait mieux encore , j'ai amené avec moi ceux qui pourront faire éclater l'innocence de ma fille.
— C'est très-amusant ! murmureM. Brouillard en se frottant les mains.
Aussitôt, repoussant un peu brusquement les personnes qui se trouvent sur son passage, le laboureur court ouvrir la porte du salon ; il fait un signe, et le bon père Savenay parait avec un jeune bomme dont la tenue est à la fois élégante et modeste, et que Rose-Marie a reconnu sur-le-champ, car c'est Léopold Bercourt.
— Entrez... entrez sans crainte, mes amis, s'écrie Jérôme, oh ! j'avais ben pensé que votre présence serait utile ici; c'est
LB OOiGT DE MSD. 297
qu'il y a des gens qui voudraient dire du mal de ma fille... et je ne sommes pas d'humeur à le souffrir 1 Monsieur mon frère, je vous présenteM. Léopold Bercourt, qui, après avoir obtenu le consentement de son père, est venu à mon village me demander la main de ma fille... et à qui je Fai accordée... parce qu'elle l'aime, cette enfant, et puis parce que c'est un brave et digne jeune homme, qui ne rougit pas du père de celle qu'il veut épouser, et qui n'a pas craint de venir le trouver à son village, quoiqu'il ne fût qu'un laboureur. Eh bien I c'est lui qui veillait sur Rose-Marie, parce qu'il savait qu'on voulait, sans me consulter, disposer d'elle... Et, morbleu ! il avait bien le droit de veiller sur notre trésor. Et ce bon vieillard... que je suis si heureux de connaître. .. qui a jadis secouru, protégé ma fille, lorsqu'on arrivant à Paris elle ne pouvait y trouver ses oncles, parce qu'en nous donnant leur
298 CHAPITRE y III.
adresse on ne nous avait pas dit qu'ils avaient changé de nom... ce qui est une petite méchanceté dont je tiendrai compte au cousin Brouillard.
Ici le museau de renard se dissimule et baisse le nez en ayant l'air d'avoir laissé tomber son mouchoir.
— Eh bien ! ce bon M. Savenay que v'ia, atait-il tort de protéger l'amour honnête de ces enfants? Avait-il tort de consoler cette pauvre petite, qui passait, ici, son tetiips à pleurer? A-t-il eu tort, enfin, de venir m'avertir de tout ce qui se tramait sans ma permission... de me dire que ma pauvre enfant était malheureuse?
M. Saint-Godibert est embarrassé ; il ne sait plus que dire ; il ne s'attendait pas à voir arriver le père Savenay, et ce jeune homme qui aime Rose-Marie ; mais Angélique est outrée de colère ; elle en déchire ses bouts de manches, et s'écrie :
— Que signifie tout cela?... Se permettre de nous amener deux hommes... c'est inconcevable... C'était donc un coup monté... un scandale préparé.
Puis tout à cQup, et comme frappée d'une idée subite, la grosse femme quitte le salon en murmurant :
— Oh! nous allons voir, Je n'en aurai pas le démenti !
Cependant Frédéric est allé encrasser son oncle, et féliciter sa cousine. Il serre la main de Léopold, et celui-ci regarde avec amour et orgueil celle dont ij est fier déposséder le cœur. M. Cendrillon s'est approché du père Savenay, il lui prend la main, le loue hautement de tout ce qu'il a fait, s'engage à lui trouver un emploi, et frappe sur le ventre de Jérôme en s'écriant :
— Vous êtes un père comme je les comprends. Je n'ai jamais été assez adroit pour faire des enfants ; mais, sacrebleu ! si j'en
300 GHAPITRI VIII.
avais eu, il n'aurait pas fallu qu'on les molestât!...
Pendant tout ce temps, M. Mondigo semble tout à fait étranger à ce qui se passe, et il ne quitte pas le coin où il s'est placé. M. Roquet ne fait qu'ôter et remettre ses besicles, et il regarde tout le monde comme pour savoir si, dans tout cela, il doit encore espérer se marier .
Le cousin Brouillard, qui seul a remarqué la brusque sortie d'Angélique, est fort impatient de la voir revenir, parce qu'il espère quelque nouvelle scène.
Cependant, déjà Jérôme a pris le bras de sa fiile, et il se dirige avec elle vers la porte, en disant :
— Viens, mon enfant... venez, mon gendre, et vous notre vieil ami... Maintenant que ma Rose-Marie ne peut plus être accusée d'intrigues, nous pouvons dire adieu à la compagnie et nous retirer.
Mais au moment où ces quatre personnes vont quitter le salon, madame Saint-Godibert y rentre et les arrête, en s'écriant :
— Ne partez donc pas si vite, M. Jérôme ! Avant d'emmener votre fille dont vous êtes si fier... faites-lui donc au moins compliment de sa délicatesse... Je viens de monter à sa chambre... afin de m'assurer si, avant de nous quitter, mademoiselle n'emporterait pas, par hasard, des objets qui ne seraient point à elle... j'avais deviné juste... voilà ce que j'ai trouvé parmi les effets de votre fille... Ah! ah!... j'ai de la peine à croire pourtant qu'elle ait pu se tromper au point de penser que cela lui appartenait!...
En disant ces mots, Angélique sort de sa poche et montre à toute la société le petit pistolet trouvé par Rose-Marie dans la forêt de Fontainebleau.
— Un pistolet! murmure chacun avec surprise.
30â CHAPITRE YIII.
— Morgue! madame, votre supposition est infâme ! dit Jérôme en jetant sur sa bellesœur des regards foudroyants ; oser croira que ce pistolet a été dérobé par ma fille!... Mais cette anne, elle Tavait avant de venir à Paris... demandez à ce bon vieillard où die Fa trouvée... il vous le dira lui... c'est dans la forêt de Fontainebleau, où elle fut témoin du vol dont il a été victime... ce pistolet 'tomba de la poche d'un des deux misérables qui l'ont dépouillé...
— Oui, oui, c'est la vérité, s'écrie le père Savenay.
— Je ne sais pas si mademoiselle a trouvé un pistolet dans une forêt! s'écrie madame Saint-Godibert , voilà une histoire qui me semble bien romanesque... mais en tout cas ce n'est pas celui-ci, car je déclare que ce pistolet appartient à mon fils... cette arme estasses riche pour être reconnaissable... et d'ailleurs, avant*hler encore , je l'ai vu
en cherchant un livre sur les rayons de la bibliothèque de Julien; mais depuis ce temps, mademoiselle a été reporter chez mon fils du linge qu'elle avait raccommodé, et voilà comment le pistolet a passé parmi ses effets.
Pendant que madame Saint-Godibert sem- . ble enchantée de ce qu'elle vient de dire, Jérôme et Rose-Marie se regardent; puis leurs yeux se portent ensuite sur le père Savenay. Ces trois personnes semblent en proie à une vive agitation et craindre de se * con^muniquer leurs réflexions. M. Gendrillon les examine comme s'il devinait leur pensée.
Léopold s'approche de madame Saint-Godibert, et lui dit :
— Madame, avant d'accuser votre nièce d'une action... qu'elle est incapable de commettre, avez-vous d'abord été chez M. votre fils voir s'il n'avait plus cette arme qu'il possédait?
— Non, répond -Angélique, mais à quoi bon la chercher chez lui, puisque la voilà?. .. Si mon fils étaitlà, il vous le dirait lui-même.
— Vous devez vous tromper , ma tante , s'écrie Frédéric, et comme il faut que vous rendiez vous-même justice à ma cousine, je cours visiter la chambre de Julien.
— Je vais vous aider à chercher... dit M. Gendrillon, car j'ai dans Tidée, moi... que tout ceci va nous mettre sur la trace de...
M. Gendrillon s'arrête comme s'il craignait d'en avoir trop dit ; mais il court prendre Frédéric par le bras et l'entraîne , en disant:
— Venez, jeune homme, il faut que tout cela s'explique.
Cependant Jérôme , le vieux Savenay et Rose-Marie continuent de garder le silence ; mais s'ils jettent des regards sur M. et msh dame Saint-Godibert, il y a dedans plutôt de la pitié que du courroux.
Le banquier ne sait trop ce qu'il doit penser de rincident que sa femme a provoqué; celle-ci, toujours enchantée de ce qu elle a fait, parce qu'elle croit avoir humilié sa nièce devant toute sa société, s'approche de chacun dans Tespérance d'être félicitée sur sa perspicacité ; mais , contre son attente , au lieu de lui adresser des compliments , chacun parait contraint et embarrassé avec elle ; enfin, il règne dans le salon comme un silence mystérieux qui semble précurseur d'un grand événement.
Quelques minutes s'écoulent ainsi qui paraissent très-longues à tout le monde, et pendant lesquelles François est venu annoncer que le diner était servi ; mais personne alors ne voudrait quitter le saLon avant le retour de Frédéric et de M. Gendrillon. Enfin ils reparaissent : le premier est pâle et a l'air consterné ; le second , dont les traits ont une expression de sévérité qui ne leur
306 CHAPITRE VII f.
est pas habituelle , tient dans l'une de ses mains un petit pistolet dont il ne laisse voir que le canon. Il le montre ainsi à la compagnie, en disant :
— Le pistolet était à sa place, le voilà... et il n*est point pareil à celui trouvé par mademoiselle... Cette aimable enfant est donc pleinement justifiée... etd'ailleurs personne ici n'a pu croire un moment qu'elle ai( eu la fantaisie de s'approprier ce qui ne lui appartenait pas.
Uddame Saint-Godibert, qui ne croit pas s'être trompée, veut examiner le pistolet que M. Cendrillon tient dans sa main ; elle s'approche de lui en disant :
— Mais avant tout, monsieur, il faut que je voie moi-même...
M. Cendrillon iie la laisse pas achever, il lui prend le bras et le lui serre avec force, en murmurant à son oreille :
— Vous voulez donc faire connaître à
tout le monde le déshonneur de votre fils? La grosse femme est atterrée ; elle devient pâle, verte , elle baisse ses regards vers la terre. M. Gendrillon s'empresse de reprendre :
— M. Saint-Godibert , vous avez encore quelques affaires defamille, quelques comptes à régler avec M. votre frère , sa chère fille et mon vieil ami; mais cela n'amuserait pas la société, qui, d'ailleurs, a envie de se mettre à table ; il faudrait prier quelqu'un de vouloir bien vous remplacer et de faire les honneurs à votre place...
— Ah! oui... oui, balbutie le banquier, que l'abattement subit de sa femme a glacé de terreur. Eh bien ! mon cousin Brouillard, veuillez nous remplacer... on nous excusera...
Le cousin Brouillard , qui voit dans tout cela un mystère , ne sait pas trop s'il doit consentir à aller faire les honneurs de la ta-
508 CHAPITRE Vin.
blede M. Saint-Godibert. Cependant, conmjLe .il est très-gourmand , il se décide à accepter, persuadé que tôt ou tard il saura bien découvrir ce qu'on veut lui cacher.
La société se rend dans la salle à manger, conduite par M. Brouillard qui s'écrie :
— Venez donc, mesdames et messieurs, je vais faire les honneurs.. . et je vous certifie que je les ferai bien... et si on ne mange pas, ce ne sera pas ma faute.
La famille Gogo est restée dans le salon avec le père Savenay, Léopold et M. Cendrillon. Frédéric regarde les Saint-Godibert, et semble craindre de parler ; mais lorsque tout le monde est éloigné et que les portes sont refermées, M. Gendrillon s'avance vers le banquier, et lui faisant voir le pistolet qu'il avait jusqu'alors tenu presque caché, il lui dit :
— Tenez, voici l'arme qui était chez votre fils. .. et voilà le pistolet que votre fenune
a pris dans la chambre de Rose-Marie... et qui est celui que votre nièce a ramassé, dans la forêt après la fuite des yoleurs, regardez.
Le banquier examine les deux, pistolets et balbutie :
-— Ds sont pareils... c'est absolument la même chose... qu'est-ce que cela vent dire?...
— Cela veut dire que votre fils est un des voleurs qui ont arrêté et pris soixante mille francs à mon vieil ami Savenay , dans la forêt de Fontainebleau...
M. Saint-Godibert tombe sur une chaise tout en murmurant :
— Non... non... ce n'est pas possible!...
— Oh! ce serait trop affreux! s'écrie la grosse femme. Vous vous trompez, monsieur. . . et quelle preuve?. . . quelle preuve?. . .
— Il est bien présumable que nous nous trompons ! dit le vieux Savenay d'une voix
510 CHAPITRK TIU.
tremblante, il n'est pas possible que le fils de monsieur...
— Taîsez-vous, père Savenay! reprend M. Gendrîllon d'une voix de stentor. Lors même que vous seriez sûr que nous avons trouvé un des coupables, vous seriez capa* ble de le nier pour ne point porter le déshonneur dans une famille ; mais, j*en suis bien fâché, il faut d'abord que la vérité se fasse jour et que votre aident se retrouve, sauf à tâcher ensuite d'avoir égard aux peines des autres. Oui, je persiste dans ce que j'ai dit, car ce n'est pas sur cette arme seule que je me fonde... il y a une foule de circonstances qui m'ont frappé, d'observations que j'avais faites, et qui sont maintenant pour moi autant de traits de lumière. Oui, père Savenay, le jeune Julien fut un de vos voleurs, et voulez-vous que je vous dise quel est celui que je gagerais être son complice ?
LE DOIGT DE DlSl]. 511
— Ah ! parlez , parlez , monsieur ! dit Frédéric.
— £h bien ! c'est un de vos chers amis. . . M. Dernesty.
Au nom de Dernesty, Mondigo, qui jusque-là a paru toujours préoccupé, fait un bond sur sa chaise et s'élance au milieu du salon, en s'écriant :
— Ah! oui, monsieur!... ce polisson-ià est capable de tout!.- c'est un infâme, un misérable 1... Savez-vous ce qu'il m'a fait, à moi?... oh! je dois vous le dire... entre nous je puis avouer cela... Figurez-vous que j'étais sorti aujourd'hui pour aller lire cinq actes chez un directeur... Pensant être retenu tard, j'avais dit à mon épouse... perfide Clémence!... j'avais dit à mon épouse : u Dernesty doit venir nous prendre pour aller diner chez mon frère, ne m'attendez pas, parlez ensemble, moi je m'y rendrai de mon côté. » Et j'étais parti... avec
312 CHAPITRE TIII.
mon drame... mais un hasard... bien mal heureux pour moi, veut que le directeur ne puisse pas m'entendre aujourd'hui comme c'était convenu. Il était trop tôt pour venir déjà ici ; jeme dis : u Reportons notre drame chez moi. » Je rentre ; j'avais justement ma seconde clef... le portier me crie : «Votre bonne est allée au Jardin des Plantes voir les singes... mais madame n'est pas sortie. » Très-bien ; je monte. J'ouvre pour ne point déranger Clémence ; je pénètre dans sa chambre... et je trouve mon épouse et ce gredin de Dernesty... Quelle horreur !... les Anglais appellent cela une conversation criminelle... drôle de conversation. Je voulais tuer ce monsieur... mais j'étais si abasourdi!... je ne pouvais pas en croire mes yeux... il s'est sauvé et il a bien fait ! Quant à Clémence, je l'ai traitée comme elle le méritait. . . et je me séparerai d'elle. . . oh ! oui. . . je la quitterai... et pourtant ce sera bien
embarrassant pour moi qui ai mes habitudes et qui aime à trouver mon diner prêt quand je reviens d'une répétition !
Ce que M. Mondigo vient de raconter au* rait peut-être intéressé, si en ce moment quelque chose de beaucoup plus grave n'eût entièrement occupé les esprits. M. Saint- Godibert semble ne savoir que croire; sa femme examine attentivement les deux pistolets, et Jérôme presse dans ses bras sa fille comme pour remercier le ciel de lui avoir donné un enfant dont il n'a point à rougir.
Rose-Marie regarde avec bonheur Léopold , et semble lui dire :
— Vous voyez bien que je suis digne de vous.
Tout à coup la porte du salon s'ouvre, c'est le jeune Julien qui entre en disant :
— Pardon, je suis un peu en retard...
mais on m'a dit qu'une partie de la société
314 CHAPITRE VUl.
était à table, et que vous étiez encore ici avec le père de ma cousine. Je venais sa-, voir... Mais, mon Dieu, que se passe-t-ii donc?...
Le jeune homme s'arrête, car il vient de remarquer la manière singulière dont il est accueilli. A son aspect, son père et sa mère ont détourné la tète avec une espèce de terreur. Frédéric et Rose-Marie baissent tristement les yeux. Jérôme regarde avec pitié ce neveu qu'il voit pour la première fois, et le père Savenay a l'air consterné.
En apercevant le vieillard, Julien s'est troublé, il ne sait que penser, il regarde d'un air craintif autour de lui, et rencontre le regard sévère de M. Gendrillon qui s'approche de lui et lui dit :
r- M. Julien, j'ai besoin d'avoir un moment d'entretien avec vous... rien qu'avec vous... votre famille voudra bien nous laisser ensemble...
— Oh ! oui. . . oui ! . . . dit Frédéric qui comprend Fintentiou de M* Cendrillon qui veut épargner à Julien la honte d'avouer son crime devant ses parents, et il entraine M. et madame Saint-Godibert ; mais pendant que chacun les suit, M. Cendrillon s'est approché du banquier et lui a dit tout bas :
— Écoutez la conversation que je vais avoir avec votre fils, alors je suis certain que vous n'aurez plus de doute.
Tout le monde s'est éloigné laissant Julien avec JM. Cendrillon, et on a feint de refermer la porte , mais on a eu soin de se tenir à portée de tout entendre.
Le jeune homme est devenu pâle et tremblant ; il ne sait pas encore ce qu'on veut lui dire, mais, comme sa conscience est depuis longtemps bourrelée de remords, il redoute toujours que son crime ne soit découvert, et son complice n'est pas là pour le rassurer.
316 CHAPITRE TllI. ^
M. Gendrillon a mis un des pistolets dans sa poche. Il en présente un à Julien, en disant:
— Es^ceà vous ceci?
Julien demeure tout surpris et balbutie :
— Mais sans doute... c'est à moi... ce pistolet était dans ma chambre... pourquoi l'a-t-on été prendre ?. . .
— Je vous le dirai tout à l'heure; mais veuillez d'abord me répondre : est-ce que vous n'aviez pas la paire?
Julien se trouble davantage, il hésite, enfin il murmure :
— Pardonnez-moi... j'avais la paire...
mais j'ai perdu l'autre... il y a déjà longtemps...
M. Gendrillon sort brusquement l'autre pistolet de sa poche et le met sous les yeux de Julien, en s'écriant :
— Tenez, le voilà... on l'a retrouvé... Julien devient livide, ses traits se dé-
composent, il peut à peine prononcer :
— Ah !... oui... c'est l'autre.. . et qui donc... Ta trouvé?...
— Quelqu'un qui était dans la forêt de Fontainebleau... et qui fut témoin de votre crime lorsque vous avez arrêté et volé mon vieil ami Savenay...
Julien se laisse d'abord aller la tête en arrière sur le dos de sa chaise, mais bientôt il tombe à genoux, courbant son front sur la terre, et murmurant :
— Oh! oui... oui... c'est moi!... je suis un misérable... mais ne me perdez pas devant mes parents...
Un cri part de derrière une porte. Julien a reconnu la voix de sa mère, il se frappe le front contre le parquet en s'écriant :
— Ils écoutaient... ils savent tout... la mort, monsieur... donnez-moi une arme que je me tue... je ne puis plus reparaître devant eux!
318 GilàPITRE VUI.
M. Gendrillon est vivement ému lui-même par ce cri déchirant qu'il vient d'entendre ; cependant il rappelle sa fermeté, relève Julien, le fait asseoir, et reprend :
— Vous êtes bien coupable, mais la mort ne répare rien... car vous vous en iriez làbas avec le déshonneur !... il y a donc quelque chose qui vaut mieux, c'est un repentir sincère , c'est une conduite qui efface... qui permette que l'on oublie votre vie passée ; mais d'abord... le nom de votre complice?
— Dernesty. 1
— Je l'avais deviné. Voilà pourquoi il ne parlait jamais en présence de Savenay.
— Ah ! monsieur, je ne prétends pas chercher à excuser mon crime... c'est impossible... mais cependant, sans Dernesty, jamais je n'aurais eu la pensée de commettre une pareille action. J'avais beaucoup de dettes. . . aimant en secret le jeu. . . les plaisirs. . . je m'étais laissé entraîner... puis, un jour.
dans une partie de campagne que j'avais faite avec lui... il rencontra ce vieillard... il apprit qu'il avait soixante mille francs... et... oh ! j'aurais dû mourir plutôt que de céder à ses conseils... mais... vous savez tout... et depuis... je n'ai pas eu un jour de repos !
— Vous ne pouvez phis rester en France. Je vais faire partir un bâtiment pour Bourbon... rendez-vous au Havre... vous partirez avec ce bâtiment... Je vais écrire au capitaine. Là-bas, travaillez sans relâche, que votre conduite soit exemplaire... que jamais on n'ait le plus petit reproche à vous adresser, et dans une douzaine d'années vous pourrez revoir votre patrie. Il n'y a point de faute qu'un vrai repentir ne puisse effacer...
— Ah ! monsieur !
— Allez faire vos paquets et partez à l'instant même... Vous n'avez peut-être pas
3â0 CHAPITRE VIII.
d*argeiit? Prenez cette bourse... votre père approuvera tout ce que je fais. Allez , et songez à mériter de revoir un jour vos parents.
Julien porte à ses lèvres une des mains de M. €endrillon ; il peut à peine parler, il s'éloigne enfin en jurant d'être un jour digne de revenir dans sa patrie.
Le capitaliste n'est pas longtemps seul. Toute la famille entière revient près de lui. M. et madame Saint-Godibert se jettent dans ses bras en pleurant.
— Approuvez-vous ce que j'ai fait ? demande M. Gendrillon.
— Ah ! vous nous avez sauvé l'honneur. . . Mais ce misérable Demesty?
— Oh ! je me charge de lui , dit Frédéric , je serai le vengeur de mon oncle Mondigo.
L'homme de lettres presse la main du grand jeune homme, en s'écriant :
— Très-bien, Frédéric, très-bien... donne un bon coup d'épée à ce scélérat... et ensuite je verrai si je dois pardonner à mon épouse... qui peut-être fut entraînée comme Julien.
— Quant à mon vieil ami Savenay..., reprend M. Gendrillon.
Le banquier ne laisse pas celui-ci achever, il s'empresse de dire :
— Dès demain je remettrai à monsieur les soixante mille francs... qui étaient dans son portefeuille... et j*en offrirai vingt-cinq à ma nièce pour sa dot...
— Ah ! je vous remercie , monsieur , dit Léopold en s'emparant d'une main de Rose- Marie, mais mademoiselle n'a pas besoin de dot; mon père sait que j'ai rencontré une fenmie dont les vertus feront mon bonheur, et il dit que cela vaut mieux que de l'argent.
Jérôme presse avec amitié la main de Léo-
pold, mais M. Saint^Godibert reprend d'un air humilié :
— Si mon frère Jérôme me refuse , je croirai qu'il m'en veut toujours, qu'il ne m'a pas pardonné d'avoir changé de nom... et cependant il est bien vengé, car, ainsi qu'il le disait tout à l'heure , le nom de Gogo est toujours sans tache... tandis que ceux, que nous avons pris...
Le banquier n'achève pas , il cache sa figure dans sa main, etMondigo se retourne en se grattant encore le front; mais Jérôme court à ses frères, il les presse dans ses bras et leur dit :
— Tout est oublié... des frères ne doivent pas rester désunis. Nicolas , j'accepte la dot que tu offres à ma fille, et il faudra bien que ce brave garçon l'accepte aussi. Toi, Ëustache, viens nous voir queuquefois, ça te distraira de tes peines... de ménage. Tâchez d'être heureux à la ville; moi, je re-
LE DOIGT DE DIEU. 5â5
tournerai à mon village dès que l'union de ces enfants sera bâclée.
— Et si vous le permettez , père Jérôme , dit le vieux Savenay , j'irai vivre avec vous. . . Je n'ai plus besoin d'être commis à Paris , mais j'ai besoin d'avoir des amis près desquels je puisse finir doucement ma carrière.
— Tope là ! papa Savenay ! répond Jérôme, nous causerons ensemble de ma Rose- Marie, et l'été, les jeunes mariés viendront se divertir près de nous, ainsi que mon neveu Frédéric.
— Et moi donc que vous ne comptez pas !
dit M. Cendrillon, vous me verrez plus
d'une fois à Avon, M. Jérôme ; en attendant,
je m'invite comme témoin au mariage de
cette jolie enfant, et je veux aussi lui offrir
mon cadeau, moi... mais maintenant, adieu,
mes braves gens... voilà de pauvres parents
qui ont besoin d'être seuls, nous devons
respecter leur douleur.
5â4 CHAPITRE y III.
— Et tout le monde qui est là dedans, munnure Angélique en indiquant la salle à manger.
— Ne vous en inquiétez pas, madame, reprend M. Cendrillon, je vais aller dire à la compagnie que vous vous êtes trouvée indisposée, que votre mari ne peut vous quitter, et quand ils auront tous bien dîné, je vous réponds qu'ils s'en iront sans en demander davantage.
Jérôme part avec sa fille, Léopold et le père Savenay. Frédéric est déjà parti de son côté, M. Mondigo s'en va en se demandant s'il doit rentrer diner chez lui, le père et la mère de Julien vont cacher leur douleur au fond de leur appartement. M. Cendrillon se présente seul dans la salle à manger où il annonce à la société l'indisposition de madame Saint-Godibert, qui ne permet pas à son mari de la quitter.
Chacun paraît fort affligé de cette nou-
veHe; mais on n'en continue pas moins de faire honneur au dîner des amphitryons.
M. Brouillard semble très-intrigué. Il adresse à M. Cendrillon une foule de questions; celui-ci se met à dîner et se contente de lui répondre :
— Monsieur, vous avez déjà mangé, permettez-moi d'en faire autant.
— Mais ce bon Jérôme? reprend le cousin Brouillard.
— Tout est arrangé , il s'est raccommodé avec ses frères, puis il est parti avec sa fille.
— Ainsi... décidément je n'épouse point mademoiselle Rose-Marie? murmure M. Roquet.
— Non, monsieur. Je vous engage à porter vos vues ailleurs. Cette affaire-là est finie pour vous.
— Mais mon cousin Mondigo? reprend Brouillard.
3â6 CBAPITKE VIII.
— Il est retourné près de sa femme, qui est malade.
— Mais le fils de ce bon Saint-Godibert ! QÙ donc est-il, lui ?... £st-K;e que Julien est malade aussi?... Il y a donc épidémie sur la famille?
— Julien ! répond le capitaliste. Il est parti ce matin pour le Havre ; il va voyager pour étudier le commerce... c'est une idée de son père , il devait vous apprendre cela en dinant.
On recommence à chuchoter, à faire des conjectures. Mais, ainsi que l'avait prévu M. Cendrillon, après avoir pris le café et les liqueurs, chacun songe à l'emploi qu'il fera de sa soirée et s'en va sans plus s'occuper des Saint-Godibert; parce qu'enfin il y a un vieux proverbe qui dit : Chacun pour sot, et que ce proverbe-là est la première loi des gens du monde.
Le lendemain matin , Frédéric arrive de
bonne heure chez son oncle le banquier. 11 pénèti'e dans sa chambre à coucher où il trouve les deux époux réunis, car rien ne réunit plus vite que le chagrin.
. — Maintenant, dit le grand jeune homme en se présentant d*un air satisfait , celui qui avait perdu votre fils ne portera plus le déshonneur dans aucune famille.
— Eh quoi ! s*écrie Angélique , M. Dernesty?...
— Je suis allé le trouver ce matin , au
point du jour. J'ai pris un prétexte pour le
provoquer. Je lui ai dit que mon oncle Mon-
digo m'avait chargé de venger son injure.
Je ne sais s'il a deviné qu'un autre motif
m'animait , mais comme s'il eût craint que
je ne le lui dise, il a sur-le-champaccepté le
combat. La Providence veillait sur mol;
I>ernesty a reçu une balle dans la poitrine,
il est tombé pour ne plus se relever. Je me
suis approché pour entendre ses dernières
3S8 • CHAPITRE YIII.
paroles. 11 a murmuré le nom de Julien , il regardait le ciel et semblait vouloir en dire plus... mais il n'en a pas eu la force. Le plus criminel est mort; l'autre effacera sa faute par son repentir... Vous pourrez un jour oublier entièrement ce malheur.
M. Saint-Godibert remercie son neveu d'avoir puni celui par qui son fils a été entraîné dans le sentier du crime. Frédéric s'empresse d'aller trouver l'homme de lettres, pour lui faire savoir aussi le résultat de son duel.
M. Mondigo se jette au cou de Frédéric en apprenant qu'il a tué celui qui avait séduit sa femme; puis il s'écrie :
— Je cours pardonner à Clémence. Elle est chez une de ses tantes... je vais la chercher et je la ramène en triomphe chez moi. . . Du reste , j'ai eu soin de dire qu'elle était à la campagne d'une de ses amies... parce
qu'enfin je prévoyais bien que cela s'arrangerait.
Quinze jours après ces événements, un mariage se célébrait dans l'église de Saint- Vincent-de-Paule. Chacun admirai t la beauté, la grâce, l'air virginal de la jeune mariée, et en regardant celui auquel elle s'engageait, on disait :
— Il est très-bien aussi.
Est-il besoin de nommer ces deux époux? Léopold avait près de lui son père et sa sœur qui partageaient sa félicité. Près de Rose- Marie on apercevait la figure radieuse de Jérôme , puis celle du père Savenay qui se sentait rajeuni de vingt ans. Frédéric était là aussi, jouissant du bonheur de ceux qu'il aimait sincèrement. Le cousin Brouillard y montrait son museau de renard , faisant ses réflexions sur l'absence des deux tantes de la mariée , et laissant échapper des plaisanteries qui prouvaient que Mondigo l'avait
mis dans la confidence de l'accident qui lui était arrivé. M. Gendrillon se tenait près de son vieil ami , regardant avec bonheur Rose-Marie, à laquelle, avant qu'on ne partit pour l'église, il avait passé au cou un collier orné de diamants d'un grand prix ; il avait paru trop heureux d'offrir ce présent, pour qu'il fut possible de le refuser.
L'homme de lettres est venu à la cérémonie du mariage de sa nièce, ainsi que le banquier Saint-Godibert. Ce dernier, dont la figure est toujours triste et soucieuse , s'éloigne après que les jeunes gens sont unis ; quant à Mondigo, il reste au repas qui a lieu après. Il y chante même une chanson qu'il a faite pour la noce , et M. Brouillard dit entre ses dents :
— Mon cousin Mondigo n'a jamais été si gai que depuis qu'il sait que sa femme lui en a fait porter.
Le lendemain du mariage , il a été con-
venu que Ton irait reconduire Jérôme à Avon, et que Ton y passerait quelques jours près de lui.
Une grande calèche, qui appartient à M. Cendrillon , a été prendre au point du jour les jeunes mariés et leur sœur, puis Jérôme, Frédéric et le père Savenay. Enfin c'est le capitaliste qui conduit lui-même sa voiture, et toute cette société, qui a voulu partir de grand matin afin d'être plus tôt à Avon , traverse Paris au point du jour et va quitter la ligne des boulevards, lorsqu'à rentrée de la rue Saint-Antoine , Frédéric crie à M. Cendrillon d'arrêter un instant , car il vient d'apercevoir une figure de connaissance.
C'est M. Richard qui rentrait chez lui au sortir d'une soirée dansante, et qui vient d'être rossé par un homme qui, sans respect pour sa tenue de bal , le roule et le tient couché dans le ruisseau.
552 CHAPITRE Vin.
Près de là sont deux individus , témoins pacifiques de cette scène qui semble les amuser beaucoup.
— C'est ce misérable Richard! s'écrie Frédéric.
A ce nom, qui lui rappelle l'homme qui a calomnié sa femme, Léopold veut descendre de la voiture pour le châtier, Jérôme veut en faire autant, mais Rose-Marie les retient en leur faisant observer qu'un autre s'est chargé de la venger, et cet autre c'est Désiré Glnreau , l'homme au chapeau à plis , qui , reconnaissant daas la calèche Rose-Marie et le père Savenay, s'approche d'eux en saluant, et leur dit, pendant que Richard s'esquive :
— Bien le bonjour, mam'zelle. . . monsieur et la compagnie... J'étais en train d'inspecter mes balayeurs... et j'allais boire le vin blanc avec Féroce et Ratmort... les deux amis qui sont là-bas, quand j'ai aperçu ce
vilain freluquet qui débusquait du coin de la rue!... Il y avait longtemps que j'avais envie de lui donner une rincée... d'abord, pour m'avoir empêché de priser en chemin de fer, et ensuite , parce que j'ai su qu'il avait osé calomnier mam'zelle. Je l'ai accosté en lui proposant un duel à la savate... mais c'est un capon, il a voulu filer. . . Oh ! alors, je lui ai donné sa paye... et je vous assure qu'il s'en souviendra longtemps...
-^ Merci, mon brave, dit Léopold, merci doublement, car vous avez jadis protégé celle qui est aujourd'hui ma femme et vous Tenez de châtier celui qui l'avait calomniée. Veuillez accepter ma bourse afin de fêter aussi mon bonheur.
— Ah! mam'zelle Rose- Marie est votre fenune? répond la figure de Cosaque... £h ]>ien ! tant mieux... à la bonne heure... v'ià un joli couple, au moins... J'avais pas agi par intérêt... mais j'accepte pour vous
obéir... Nous nocerons un peu avec Bîchat et les amis! Salut, mesdames, messieurs et la compagnie.
La calèche roule de nouveau , emportant à Avon toutes ces personnes dont la physionomie respire la plus douce joie, et surtout Jérôme , qui se sent si content , si fier L . , quoiqu'il n'ait jamais changé de nom.
Ses frères avaient-ils le droit de Tètre autant que lui ?