MARC-VERITE
Lh' }p, ne le suis que trop raisonnable! le beau moment vjruh. jouir! Je frisonne encore de tout ce que
jJai vu hier à {a ville !
PATRICE
Eh bien, vous n'y sommes plus, à la ville : laissons-les se battre, si cela les amuse; mais nous, au moins , jouissons de la tranquillité qui règne encore dans nos campagnes.
MARGUERITE
Quoi , tu voudrais me forcer à voir de sang-froid tous les malheurs qui nous accablent !
PATRICE
Ma femme , je t'en conjure, ne nous fâchons pas, et. expliquons-nous sans bruit , s'il est possible. Penses-lu que je sois, moins que toi , sensible aux maux auxquels l'Irlande est en froie ?... Non , tu connais mon amour pour elle , et tu sais que je verserais de bon cœur tout mon sang pour la rendre au repos et ^u bonheur. Mais enfin , que peuvent les efforts de nous antres paysans? loin d'alléger ses souffrances , ils ne sauraient que les prolonger. Pourquoi donc prendrions-nous part aux querelles qui divisent nos malheureux concitoyens? Pourquoi nous blutions-nous pour des intérêts que nous ignorons et qu'ils ignorent peut-être bien eux-mêmes ? Va , crois-moi , ne nous mêlons pas de toutes ces affaires, n'adoptons aucun parti et bornons notre ambition à prodiguer nos secours à ceux qui viendraient les réclamer ; accoutumons nos yeux à ne voir dans un malheureux qu'un frère et jamais un ennemi. Voilà, ma chère Marguerite, les sentimens qui m'animent, et j'ose me flatter que ce sout ceux d'un honuête homme, et d'un ami sincère de son pays.
Tu as raison; oui, j'en conviens; mais tout cela ne rend pas notre pc^Lion moins cruelle !
PATTUCE.
Qui sait si, daus ce moment, nous ne w pas au
terme de nos maux? Des négociations sont entamées ; la paix même est peut-être ssg-: , h Von doit croire cer-
tains bruits . le général Lai • — ge vers cette province ^ $vee l'intention de .
MARGUERITE
Que le ciel t'entende et t'exauce! mais non, il n'en sera rien ; notre extermination est jurée; tu verras.
PATRICE
Malheureusement c'est possible encore; mais est-ce une i pour me brusquer, et pour brusquer tous nos amis, nos parens que j'ai fait prévenir, et qui ne peuveul <!er à
se rendre ici ? P au contraire, à l«s bien rece-
voir. Aliot;*, du c ^main tu gro;, u'il te
plaira : mais au moins fais— nous bonne mine aujourd'hui. Songe qu'un anniversaire est une chose qui ne peitt se remettre.
MARGUERITE
C'est bon , c'est bon! mais ce que je ne puis concevoir, c'est le courage de notre bonne maîtresse, milady Wilson, qui préfère un enfer comme VYaterford, à l'asile que nous sommes allés lui offrir dans cette ferme qui lui appartient !
PATRICE
Pauvre dame!... plaignons-la... Elle aime toujours sa fille, malgré sa désobéissance; en restant à la ville, elle est plus à portée de recevoir de ses nouvelles, peut-être même de lui faire passer indirectement des secours.... elle a un si bon cœur!... et je pense bien que c'est là...
MARGUERITE
Cet Arthur, cet indigne ravisseur, mériterait la mort, pour avoir plongé dans la désolation une famille aussi respectable!
PATRICE
Ma femme ! ma femme ! ne jugeons pas aussi légèrement. Ce ravisseur, nous ne le connaissons pas ; mais il n'est sans doute pas sans mérite, puisque l'aimable miss Nelly a pu enfreindre tant de devoirs pour s'attacher à son sort. Pourquoi , jene dis pas contrarier son inclination, une mère en a le droit; mais 'pourquoi vouloir la forcer à se donner à un autre? à ce Dougal, par exemple, ce commandant de YVaterford, cet hypocrite qui nous gouverne et nous tyrannise aux noms de patrie et de liberté ?
MARGUERITE
Tout cela ne peut excuser miss Nelly d'avoir abandonné la maison maternelle , pour se jeter dans les bras d'un homme ruiné, rebelle, proscrit...
Je sais que les apparences sont contre lui. Un enlèvement, un mariage secret, un e'clal , une mère outragée, un frère compromis : voilà sans doute de grandes fautes et de grands malheurs! mais aussi t pourquoi refuser à sir Arthur, parce qu'il est tombé dans l'infortune, ce qu'on lui avait promis quand il était dans l'opulence ? Milady Wilson voyageait alors a\ec son fils , et ne connaissait nullement sir Arthur , je le sais; mais les engagement pi is par son mari en étaient-ils moins sacrés pour elle? Croit-on que les liens du cœur soient aussi souples que les noeuds de l'intérêt? et parce que ses biens ont été confisqués, parce que le fer a moissonné ses amis, parce qu'une courageuse résistance à l'oppression lui a valu le litre de rebelle et les malheurs d'un proscrit, en est-il moins celui dont sir Wilson avait autorisé l'inclination pour sa fille , et qu'il lui destinait pour époux?
Non certainement... je ne prétends pas... mais qu'est-ce que j'entends? (Allant vers le fond. ) Ah ! miséricorde, je reconnais cet habit funeste , devenu la terreur de noire pays! Eh vile, vile, rentrons.