PRÉFACE. XV
personnages, connus, acceptés par lui, agiront ensuite dans le drame, selon leur caractère , sans qu'il soit besoin d'accentuer davantage leur physionomie morale. Enfin, nous espérons que , selon la pensée d'où procède cette œuvre , et ainsi que nous l'avons dit en commençant, il ressortira quelque salutaire enseignement de ce livre , et qu'il nous méritera du moins la sympathie de nos lecteurs.
Eugène Sue.
Fortuné Sauvai (membre de la famille Jouffroy) était ^orfèvre, mais orfèvre à la façon de |l'immortel Benvenuto-Cellini, en d'autres termes : un grand artiste. Notre jeune homme, quelques années avant l'époque où commence ce récit, avait hérité le fond de bijouterie et d'argenterie de son père, estimable commerçant, mais
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complètement étranger à cet art merveilleux, illustré par les orfèvres de la renaissance. Aussi Fortuné mit-il au creuset les objets provenant du magasin paternel, donna congé de la boutique, et, nanti de ses lingots d'or et d'argent, ainsi que des pierres précieuses enlevées des bijoux fondus, il se retira dans un quartier peu fréquenté, afin de faire à loisir, ainsi qu'il le disait : de l'art. Excellent sculpteur, ornementiste d'un goût exquis, il modelait en cire les maquettes (ou modèles) des objets . qu'il fabriquait, et ensuite, selon l'occurrence, il les ciselait, les niellait ou les émaillait avec un rare talent.
Parmi les ouvriers autrefois occupés par son père, Fortuné avait conservé un vieil artisan très habile, très versé dans
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les diverses branches de sa profession, nommé le père Laurencin. Ce vieillard, fils de l'un des meilleurs ouvriers de Germain, l'un des plus célèbres orfèvres du dernier siècle, possédait d'excellentes traditions, complètement inutilisées durant les longues années passées par lui dans l'atelier de son premier patron, M. Sauvai, fidèle sectateur du style dit : de l Empire, le plus lourd, le plus plat, le plus difforme, le plus bêtement affreux de tous les styles, si toutefois on peut honorer du nom de style, cette chose sans nom.
Le père Laurencin et Michel, son petitfils, apprenti âgé de quinze ans, aidaient seuls Fortuné dans ses travaux. Jamais cœurs plus excellents ne furent réunis; jamais trois intelligences passionnées
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pour leur art ne vécurent dans une plus étroite et plus douce communion de travaux ; entre eux n'existait aucune de ces distances qui généralement séparent les patrons, les apprentis et les ouvriers ; tous trois ne songeaient qu'à contribuer de tous leurs moyens, selon leur aptitude, à la perfection de l'œuvre commune. Paternel avec Michel, filial envers le vieil artisan , Fortuné Sauvai , âgé d'environ vingt-cinq ans, avait passé près de ses deux compagnons le temps le plus heureux de sa vie. Il donnait à l'apprenti , doué de grandes dispositions naturelles, des leçons de dessin et de sculpture, et montrait pour cet aimable enfant ce tendre attachement que les artistes de la renaissance témoignaient à leurs élèves de prédilection.
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Notre orfèvre vivait retiré dans le quartier de la Madeleine , au fond d'une de ces cours sombres, véritable labyrinthe de ruelles et de passages, alors connu sous le nom de Cour des Coches. Il occupait un rezde chaussée composé d'une cuisine, d'une chambre pour lui, d'une autre où couchaient le père Laurencin et son petit-fils, et enfin d'un vaste atelier où tous trois travaillaient et prenaient leur repas, préparé par la portière du passage.
C'est dans cet atelier que nous introduisons le lecteur afin de lui donner une connaissance plus intime de nos trois personnages.
Cette scène se passait à la fin de janvier de l'an 1840.
L'atelier, éclairé par une seule fenêtre basse , garnie de barreaux de fer, était sombre et enfumé comme l'officine d'un forgeron. Le fourneau, le creuset, la petite forge à soufflet, et autres ustensiles, occupaient l'un des côtés de cette vaste pièce,
percée de trois portes, l'une dans le fond, les deux autres latérales. En face de la cheminée, un coffre de fer scellé dans le mur, renfermait sous sa serrure de sûreté bon nombre de lingots d'or ou d'argent, et des pierres précieuses. Sur ce coffre, une étagère portative, garnie de vitres, contenait, exposés en montre, les objets d'orfèvrerie et de bijouterie récemment achevés, véritables chefs-d'œuvre pour qui savait les apprécier.
La réputation de Fortuné Sauvai ne s'étendait pas au-delà d'un cercle fort restreint, composé de plusieurs riches commissionnaires français ou étrangers, aussi amoureux de l'art que difficiles à satisfaire.
Cette clientèle peu nombreuse suffisait
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et de reste au jeune orfèvre. Il possédait un patrimoine d'environ deux cent mille francs, dont il ne dépensait jamais le revenu, car toujours préoccupé de ses travaux qui le charmaient, il ne se livrait à aucune dissipation.
Fortuné se contentait donc de quelques commandes de choix, faites par des gens d'un goût éclairé, capables d'apprécier ses efforts et ses mérites. Il n'eût pas d'ailleurs
accepté d'autres travaux, voulant surtout,
ainsi qu'il le disait, « avoir ses coudées « franches, afin d'apporter à ses œuvres « toute la perfection désirable. »
Enfin, au-dessous de l'unique fenêtre, et ainsi vivement éclairé par la concentration de la lumière, se trouvait Y établi garni de ses étaux, de ses outils, et occupé tour à
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tour ou simultanément par Fortuné, le père Laurencin ou son petit-fils. Non loin de là, se voyait une table sur laquelle l'orfèvre dessinait ou pétrissait en cire les modèles des objets destinés à être coulés en métal ou exécutés au repoussé, l'un des procédés les plus difficiles de son art et dans lequel il excellait.
Michel l'apprenti faisait en ce moment jouer le soufflet du fourneau. Cet enfant, àgé4 nous l'avons dit, d'environ quinze ans, avait une charmante figure, rose et blanche, encadrée de cheveux blonds bouclés, et animée par de grands yeux bleus remplis de douceur, d'intelligence et d'innocente gaîté. Le cordon de son tablier ceignait sa blouse noircie par la fumée de la forge. Il allait et venait du
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fourneau à l'établi, apportant à son grandpère, selon les besoins de son travail, de la soudure en fusion dans un creuset.
Le père Laurencin, vieillard vénérable, au front chauve et à longue barbe blanche qu'il laissait croître depuis longtemps , était vêtu d'un gilet à manches en tricot gris, et s'occupait d'ajuster plusieurs pièces d'orfèvrerie, destinées à la confection d'un grand candélabre d'argent.
Fortuné Sauvai , assis en face du vieil artisan, de l'autre côté de l'établi, ciselait avec amour un petit bas-relief composé de plusieurs figurines en ronde bosse, d'un dessin exquis ; œuvre d'art destiné à l'ornementation d'un coffret en lapis-lazuli du plus bel azur.
La candeur et la bonté se lisaient sur
les traits du jeune orfèvre ; sa chevelure noire, rejetée en arrière, découvrait son large front où se révélait le génie. Aussi simplement habillé que ses ouvriers, notre célèbre artiste portait une blouse de travail et, comme eux, un tablier de cuir.
Deux heures sonnèrent à une antique horloge à contrepoids appliquée à l'un des murs de l'atelier.
— Allons, mes amis, — dit cordialement Fortuné, — voici l'heure du repos et du goûter. Tu iras ensuite , petit Michel , chez le fondeur, savoir si les deux figures /lu surtout sont coulées. En ce cas, tu les rapporterais.
— Oui, maître Fortuné, répondit l'apprenti.
Peu d'instants après que deux heures eurent sonné, la portière de la maison, femme de ménage de l'orfèvre, apporta du pain, du vin, des fruits, déposa le tout sur un coin de l'établi et sortit.
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Pendant que Michel mordait tour à tour dans une pomme et dans un morceau de pain, le père Laurencin coupait méthodiquement des mouillettes qu'il se proposait de tremper dans un verre de vin. Le jeune orfèvre, continuant de ciseler son basrelief avec un plaisir infini, oubliait la réfection à laquelle il venait de convier ses compagnons.
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— Monsieur Fortuné, — lui dit le vieil artisan, — vous ne venez donc pas manger un morceau ?
— Tout à l'heure, père Laurencin, — répondit gaîment l'orfèvre; — je ne sais de quel diabolique aimant est doué ce basrelief... je ne peux m'en détacher...
— Si l'appétit vous manquait, — reprit en souriant le vieillard, — il vous viendrait en voyant de quelle brave façon mon petit Michel mord dans le pain et dans les pommes , il vous ferait envie comme à moi. Tenez, l'entendez-vous comme il croque î... Ah dame ! il a ses dents de quinze ans, et moi j'en suis réduit à la trempette. Voilà ce que c'est que d'être un pauvre vieux !
— Hé bien ! grand-père, dit gentiment
l'apprenti, — si vous êtes vieux, qu'est-ce que ça prouve? que depuis bien longtemps, bien longtemps, vous êtes ce qu'il y a de meilleur au monde... voilà tout.
— Vraiment? mon blondinet, — reprit affectueusement le vieillard , — tu crois que ce n'est rien que de vieillir, toi ? Je voudrais bien t'y voir, à mon âgeJ.
— Tiens,., et moi donc, grand-père!
car si vous me voyiez, bien vieux, moi aussi , je vous verrais! Quel bonbeur ce serait pour nous deux !
— Ah ! mon pauvre enfant ! quand tu auras mon âge... il y aura longtemps que je serai en terre... Enfin, ne parlons pas de ça... c'est triste.
Et le vieillard secoua mélancoliquement la tête.
Michel en ce moment s'apprêtait à mordre de plus belle à sa pomme, mais en entendant son aïeul faire une allusion à sa fin peut-être prochaine , l'enfant se leva soudain et se dirigea vers le fond obscur de l'atelier , afin d'essuyer du coin de son tablier les larmes qui lui venaient aux yeux.
— Hé bien ! mon garçon , où vas-tu ?
reprit le père Laurencin, sans remarquer l'émotion de son petit-fils ; — tu ne finis pas ta pomme?
— Grand-père, je l'achèverai dehors, en allant chez le fondeur, —reprit l'apprenti.
— Et il se tourna vers la muraille, afin de prendre sa casquette accrochée à un clou , et de ne pas laisser voir ses lar-
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mes; puis il ajouta en taisant toujours face à la muraille :
— Vous n'avez pas d'autre commission, maître Fortnné?
— Non, mon enfant; mais tinis de goûter; tu sortiras ensuite...
— Oh ! je goûterai aussi bien en marchant, — répondit Michel, et il se hâta de sortir, afin de cacher ses pleurs et de les sécher au grand air.
Fortuné Sauvai, plus clairvoyant que le vieillard, s'aperçut de l'attendrissement de l'apprenti, le suivit des yeux avec un touchant intérêt, jusqu'à ce qu'il eût quitté l'atelier, puis, abandonnant son bas-relief et venant prendre part au goûter du père Laurencin :
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— Cher enfant!... il availles larmes aux yeux.
— Est-il possible , monsieur Fortuné ?
Mon Dieu , je ne m'en doutais pas, — reprit le vieillard avec inquiétude. — Quel peut être le sujet de sa peine ?
— En vous entendant faire allusion au peu d'années qui vous restent à vivre.... son cœur s'est gonflé... les larmes sont venues, et de crainte que vous ne le voyez pleurer, il a prétexté de la commission que je lui ai donnée tout à l'heure.
— L'avoir ainsi attristé sans y songer ! J'en suis désolé !
— Son extrême sensibilité prouve du moins l'excellence de son cœur... Quel aimable et charmant naturel ! toujours la-
borieux, appliqué... rempli d'intelligence de dispositions pour le dessin... Croyez moi, nous ferons de Michel un artiste... un artiste éminent...
— Son pauvre père, à son âge, avait les mêmes qualités de cœur , la même sensibilité, monsieur Fortuné , —répondit ie vieillard avec un soupir douloureux, — et de cette sensibilité, il a été victime... Puisse mon petit-tils être plus heureux que mon fils.., mort de chagrin à vingt-trois ans !
— Allons, bon père , pas de noires pensées , — reprit affectueusement le jeune orfèvre , en rompant un morceau de pain et en se versant un verre de vin ; — votre petit-fils vous consolera de tout ce que vous avez souffert.
Et voulant changer d'entretien , afin
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de distraire le vieillard de ses pénibles réllexions, Forluné ajouta, en indiquant du geste plusieurs fragments d'orfèvrerie épars sur l'établi :
— Nous pourrons bientôt monter les candélabres du prince Maximilien... Je m'étonne de ne pas avoir eu sa visite depuis quelques jours; c'est un homme d'un goût excellent, grand connaisseur dans toutes les choses de l'art; c'est vraiment plaisir que de travailler pour de pareils clients.
— Sans compter qu'il n'est pas iier , pour un prince ; car c'est un vrai prince , n'est-ce pas, monsieur Fortuné?
— Tout ce qu'il y a de plus prince. Son frère aîné est duc souverain en Allemagne , et comme ce frère n'a pas d'enfant ,
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le prince Maximilien régnera sans doute un jour.
— L'on ne croirait pas qu'il est Allemand : il parle français comme vous et moi, monsieur Fortuné ; et puis il a toujours quelque chose d'aimable à vous dire.
— Les amabilités sont un peu de la monnaie de cour, — reprit en souriant le jeune orfèvre, — mais il faut la prendre pour ce qu'elle vaut. Après tout, le prince est très bienveillant. On prétend que c'est un don Juan, un homme à bonnes fortunes, ce qui ne m'étonnerait pas, car, malgré ses trente-cinq ou trente-six ans, il doit plaire encore. Enfin, il est prince, il est frère d'un souverain, et tant de femmes se laissent prendre à ces glorioles !
— Ah ! les femmes, — dit en soupirant
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le vieillard, — les femmes ! 11 y en a de si
méchantes!... de si perverties !
— Bon père. — reprit Fortuné avea intérêt,— je devine votre pensée sed vous voila retombé dans vos tristesquoique j'aie tâche de vous en distraire.
— Hélas, monsieur Fortuné, c'est plus fort que moi... et quand je songe à cela...
Mais ie vieil artisan s'intejrrompil murmura :
— Mon pauvre fils .'... mon pauvre
Au moment ou le père Laurencin prononçai! ces mot- avec accablement, an nouveau personnage entra dans l'at.
Ce nouveau personnage était le prince Chaules-Maximilien , -— homme jeune encore, d'une tournure très-élégante, d'une figure un peu fatiguée, mais d'une beauté régulière et attrayante. Des moustaches blondes relevées donnaient à ses traits un caractère martial. Il descendait sans doute de cheval, car il tenait à la main une cravache, et ses éperons retentissaient sur le
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sol. Une redingote assez courte dessinait sa taille svelte et élevée. A peine eut-ii mis le pied dans l'atelier, qu'il ôta son chapeau et déganta sa main droite, main blanche, effilée, comme celle d'une femme.
— Monsieur Fortuné, — dit tout bas le vieil artisan à son patron qui tournait le dos à la porte, — vous parliez du prince, et justement le voilà...
L'orfèvre se leva aussitôt, et s'avança poliment, mais sans obséquieux empressement, à la rencontre du prince qui; lui tendant avec courtoisie sa main dégantée :
— Bonjour, mon cher monsieur Sauvai!
De grâce, n'interrompez pas vos travaux... Je regretterais le temps précieux que je vous ferais perdre.
LA FAJHLLE JOUFFROY. 29
— Monseigneur, je ne travaillais pas, je goûtais.
— Alors, continuez de goûter... sinon je me retire... Et vous, père Laurencin, asseyez-vous.
Ce disant, le prince Maximilien prit place sur une chaise près de l'établi.
— Puisque vous le permettez, monseigneur, — reprit l'orfèvre, — j'achèverai mon goûter. Je vous montrerai ensuite les branches des candélabres que nous allons ajuster.
— Je ne veux aujourd'hui rien voir de vos chefs-d'œuvre, mon cher monsieur Sauvai ; je me suis imposé d'avance cette privation, afin de vous prouver que ma visite n'était nullement intéressée, qu'elle vous était consacrée tout entière.
— C'est beaucoup d'honneur pour moi, monseigneur, mais...
— Mais vous ne devinez pas le but de ma visite?...
— - Non, monseigneur.
— Je viens réparer une injustice... une grande injustice !
— Une injustice?
— Monsieur Sauvai, vous êtes l'un des plus grands artistes de ce temps-ci...
Benveniito-Cellini eût envié certaines de vos œuvres, malheureusement trop peu nombreuses. Enfin, telle est votre modestie, que votre renommée est loin d'être à la hauteur de votre génie...
— Monseigneur, l'approbation des gens de goût me suffit.
— Mais cela ne suffit pas à vos amis, à vos admirateurs , et vous me permettrez de me ranger parmi les uns et les autres ; ils trouvent, et je suis fort de cet avis, que vous méritez plus que personne une distinction publique ; je n'ai donc été que leur interprête auprès du roi.
— Et à quel propos, monseigneur ?
— Le roi veut bien me témoigner quelque amitié... Hier il m'a fait l'honneur de venir me voir, je lui ai montré cette magnifique coupe d'or émaillée, l'un de vos chefs-d'œuvre que je suis lier de posséder. Le roi a été frappé d'admiration. — « Croi- « riez-vous, Sire, ai-je dit, que l'auteur de « ce divin objet d'art n'est pas encore dé- « coré de l'Ordre de la Légion-d'Honneur? « Je viens vous offrir l'occasion et vous
« donner le plaisir de réparer cette injus- « justice, en vous demandant instamment « la croix pour M. Sauvai. » — Le roi s'est rendu à mon désir, de la meilleure grâce du monde. Il m'a envoyé ce matin le brevet et la croix. Je vous les apporte... les voici.
Et le prince remît à l'orfèvre un petit écrin de maroquin rouge et un parchemin plié dans une enveloppe.*
— Monseigneur , je n'oublierai jamais votre bienveillance en cette circonstance. Ma gratitude envers vous est doublée, car, sans vous en douter, vous hâtez peut-être l'heure de mon mariage, grâce à la distinction que vous avez eu la bonté de solliciter pour moi.!
— Vous allez vous marier ?
— Je l'espère, monseigneur.
— Monsieur Sauvai, vous me parliez tout à l'heure de votre gratitude ; vous ne m'en devez aucune : j'ai contribué à la réparation d'une injustice... rien de plus; mais enfin, si vous tenez absolument à vous croire mon obligé, vous pouvez à la fois vous acquitter et m'accorder une grâce à laquelle je serai particulièrement sensible.
— Monseigneur, de quoi s'agit-il?
— Veuillez me choisir pour l'un des témoins de votre mariage; je m'estimerai très heureux de signer l'acte qui assurera, je n'en doute pas, votre bonheur...
— Je serais très flatté, monseigneur, de l'honneur que vous daignez me faire; seulement, je dois vous prévenir que le se-
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coud témoin que je me propose de choisir est l'un de mes parents, mon cousin Roussel, épicier retiré...
Charles Maximilien. malgré sa parfaite courtoisie, et cet empire sur soi que donne la longue habitude des cours, ne put contenir un imperceptible plissement de lèvres en apprenant que son nom de maison souveraine figurerait au contrat à côté de celui de M. Roussel, épicier retiré. Mais le prince, sachant trop bien vivre pour laisser pénétrer sa légère contrariété, répondit à l'orfèvre en se levant pour prendre congé de lui :
— Quel que soit votre second témoin, j'écrirai toujours avec plaisir mon nom à côté du sien, au bas d'un acte qui consacrera votre bonheur, mon cher monsieur
Sauvai. — Et tendant de nouveau la main à Fortuné : — Adieu donc, et à bientôt, car je reviendrai très-prochainement pour voir et admirer vos magnifiques candélabres ; mais je vous l'ai dit, la visite d'aujourd'hui doit vous être exclusivement destinée.
L'orfèvre accompagna jusqu'à la porte le prince Maximilien qui, après de nouvelles paroles aflectueuses, sortit de l'atelier.
Le père Laurencin avait paru presque douloureusement surpris en entendant son jeune patron annoncer son union prochaine. Aussi, lorsqu'il revint près de 1 etabli, le vieillard lui dit :
— Vous allez donc vous marier?
— C'est ma plus douce espérance, — répondit l'orfèvre avec une joie profonde et
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contenue : — c'est un beau jour pour moi que celui d'aujourd'hui !...
— Ah ! monsieur Fortuné, — reprit le vieillard avec un soupir, — prenez garde !
— Que voulez-vous dire? — demanda l'orfèvre étonné; — d'où vient votre inquiétude ?
— Pardon... mais dans le premier moment...
— Achevez...
— Je n'ai pu m'empêcher de me souvenir de mon pauvre fils...
Et le vieillard se mita pleurer.
— Bon père, reprit affectueusement l'orfèvre, — je regrette de vous avoir involontairement rappelé de tristes pensées.
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— Hélas ! monsieur Fortuné, mon fils était comme vous... Heureux de ne vivre que pour son état d'orfèvre, il était déjà si habile ouvrier, qu'il trouva une position superbe dans la plus grande maison de bijouterie de Bruxelles, à la recommandation de feu M. Laurent Joutfroy,en ce temps là voyageur de commerce et frère de votre oncle Baptiste. Mon fils fait connaissance dans celte ville, et devient éperduemenf amoureux de la filleule de M. Laurent Jouffroy. Celui-ci... (Que Dieu ait pitié de son âme, car je veux croire qu'il ignorait la perversité précoce de sa filleule, maudite créature à peine âgée de seize ans!.- . ) ; celui-ci encourage l'amour de mon fils pour elle, et l'engage à l'épouser. Mon fils suit ce conseil... Hélas! un an après, il était de retour près de moi, avec un enfant de trois mois,
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que cette misérable avait abandonné en s'enfuyant avec un officier... Le désespoir s'empara de mon pauvre fils... et, à vingttrois ans, je le vis mourir de chagrin, laissant cet orphelin... que j'ai élevé... Ah ! monsieur Fortuné, c'est souvent une terrible chose que le mariage ! prenez garde !
— Grâce à Dieu, j'ai toute confiance, et une confiance méritée dans la jeune personne que je désire épouser. Je la connais depuis mon enfance : c'est une fille de mon oncle, Baptiste Jouffroy.
— Mademoiselle Marianne ?
— Non, Marianne est une excellente personne ; je l'affectionne comme une sœur ; mais elle n'est pas jolie; et puis elle a une infirmité , elle est boiteuse... et il es! pro-
bable que la pauvre enfant restera fille comme sa tante Prudence.
— C'est donc mademoiselle Aurélic que vous voulez épouser?
— Oui, car je l'aime, voyez-vous, père Laurencin, je l'aime à l'adoration î Elle est si belle ! Si admirablement belle !
— C'est donc pour cela que cette figure de Cérès que vous avez modelée dernièrement, ressemblait si fort à votre cousine, monsieur Fortuné?
— Que voulez-vous! je la vois partout... Et si dans l'art je cherche l'idéal, il m'apparaît dans tout son éclat sous les traits d'Aurélie !
L'entretien de l'orfèvre et du vieil artisan fut interrompu par deux nouveaux visiteurs.
Un jeune homme, mis avec recherche, et une femme très élégante entrèrent dans l'atelier. L'homme, svelte et grand, d'une tournure distinguée , d'une figure charmante, malgré son expression quelque peu hautaine et ennuyée, avait environ vingt-cinq ans. Sa compagne, quoique plus âgée que lui (ayant, comme on dit, passé la trentaine), était encore remarqua-
blement jolie et d'une fraîcheur juvénile -, les boucles de ses longs cheveux blonds cendrés dépassaient de beaucoup la passe étroite de son chapeau garni d'une longue voilette qui cachait à demi ses traits ; ses grands yeux, qu'elle clignait légèrement selon l'habitude des personnes dont la vue est basse, étaient d'un bleu vif; sa physionomie, remplie de finesse et de grâce, devait séduire au premier abord ; mais, en l'observant plus attentivement, certain pli creusé entre ses deux sourcils et l'étroite fissure de ses lèvres minces, à peine indiquées, révélaient les signes presque certains d'une indomptable ténacité de résolution et d'une profonde astuce. Seulement, pour qui ne cherchait pas à pénétrer au-delà des apparences , l'ensemble de
cette femme jeune encore, et d'une taille acccomplie, était fort attrayant.
Ces deux personnages, s'arrêtant assez surpris au seuil de l'atelier sombre et fumeux, où ils voyaient un vieillard, à longue barbe blanche, et un jeune homme, vêtu d'une blouse, travaillant tous deux devant un établi grossier, se crurent plutôt dans l'officine d'un chaudronnier que dans l'atelier d'un orfèvre, car ils ne remarquaient pas encore les objets d'art exposés, fort peu en vue d'ailleurs, dans une étagère vitrée. Aussi le jeune homme dit-il à Fortuné qu'il prenait pour un artisan :
— Pardon, mon cher.,, nous nous sommes sans doute trompés : nous cherchons le magasin de monsieur Fortuné Sauvai, orfèvre ?...
— C'est ici, monsieur.
— Et où est M. Sauvai ?
— C'est moi.
— Vous êtes... M Fortuné Sauvai ?
— Oui, monsieur.
Le jeune homme parut non moins étonné que sa compagne de voir le célèbre orfèvre vêtu d'une blouse et ceint d'un tablier de cuir ; puis il dit :
— Monsieur, je viens à la recommandation du prince Maximilien avec qui j'ai l'honneur d'être intimement lié.
— Le prince se trouvait justement ici, il y a quelques instants, — reprit l'orfèvre ; — vous auriez pu, monsieur, le rencontrer.
— Je regrette de n'avoir pas eu cette
bonne fortune, — répondit le comte Henri de Villetaneuse (tel était le nom de ce personnage) ; et il ajouta : — Son Altesse m'a dit, monsieur, que nous trouverions ici des bijoux, véritables objets d'art ?...
— J'ai ici, en effet, monsieur, quelques bracelets et épingles... Je vais vous les montrer, — répondit Fortuné en se dirigeant vers l'étagère où étaient renfermés ces joyaux.
— Ma chère Catherine, je n'ai malheureusement que cinq cents francs dans ma bourse, — dit tout bas et en souriant M. de Villetaneuse à sa compagne, —je suis honteux de ce misérable détail... mais...
— Cinq cents francs ! — répondit Catherine à demi-voix, en interrompant le comte avec un accent de doux reproche. — Croyez-vous que je souffrirai une prodiga-
lité pareille? Non, non, je veux un bracelet très simple... Toute sa valeur sera pour moi dans le don que vous voulez m'en faire, mon ami.
— Oh ! je connais ta délicatesse exquise, — reprit M. de Villetaneuse aussi à demivoix; — je sais combien elle est ombrageuse!...
— Oui, — reprit la jeune femme avec une petite moue enchanteresse, — et, malgré mes scrupules, je finis toujours cependant par accepter... Ces* votre faute, vous offrez avec tant de grâce que l'on ne saurait vous refuser...
Pendant que ses nouveaux clients échangeaient tout bas ces quelques paroles, Fortuné Sauvai apportait et plaçait sur une table voisine de la fenêtre, une sorte de ti-
LA FAMILLE .IOUFFROY. 49
roir garni de velours rouge , contenant plusieurs bracelets, broches et épingles. Quelques-uns de ces bijoux étaient simplement en argent repoussé, d'autres en or ciselé, ou enrichis de pierreries, mais tous pouvaient être considérés comme de véritables chefs-d'œuvre.
Pendant que M. de Villetaneuse et sa
compagne examinaient curieusement ces bijoux, Michel l'apprenti, de retour de la course qu'il avait faite très-rapidement, à en juger par l'animation de son teint, rentra dans l'atelier, accrocha sa casquette à un clou, rendit compte à son patron de la commission dont il venait de s'acquitter, puis il alla s'asseoir devant l'établi à côté du père Laurencin. Celui-ci accueillit son petit -fds avec un redoublement de ten-
dresse, se reprochant de l'avoir involontairement chagriné nagnère ; et tous deux s'occupèrent assidûment de leurs travaux, tournant complètement le dos aux deux acheteurs qu'ils avaient à peine entrevus.
M. de Villetaneuse, lors de la rentrée de l'apprenti, ayant machinalement tourné la tête vers lui, ne put réprimer un mouvement de surprise, et se dit :
— Voici une ressemblance étrange !
Vf II
La compagne de M. de Villetaneuse, absorbée dans son admiration croissante pour les bijoux, qu'elle dévorait des yeux, n'avait nullement remarqué le retour de l'apprenti. Elle tenait dans ses mains un bracelet d'or d'un goût charmant et d'une exécution merveilleuse ; il représentait deux naïades, à demi chouchées,et accoudées à une urne de rubis, d'où sortait un
ruissellement de petits diamants qui , figurant l'onde cristalline épandue de cette urne , ondoyaient et disparaissaient, çà et là, au milieu d'une double bordure d'algues marines, émaillées de vert, formant l'encadrement du bracelet.
M. de Villetaneuse, un moment distrait de t'examen des bijoux par la rentrée de Michel, observait avec anxiété la convoitise que le bracelet aux naïades éveillait chez Catherine. Il devait valoir beaucoup plus de cinq cents lianes, somme que le comte, à son grand regret, ne pouvait dépasser. Aussi, dans l'espoir de détourner son attention et de lui faire peut-être oublier ce merveilleux joyau, il dit tout bas à sa compagne ;
— Ce petit apprenti qui vient d'entrer, et qui maintenant nous tourne le dos assis à l'établi, à côté de ce vieillard, te ressemble d'une manière frappante.
Mais le comte ne fut pas entendu ; Catherine, de plus en plus absorbée, fascinée par la vue du bracelet, ne put même résister au désir de l'agraffer à son poignet, et de faire ainsi chatoyer les pierreries à ses regards, avec un redoublement de convoitise ; puis, haussant les épaules comme si une réflexion soudaine lui fût venue à l'esprit, elle dégrafia le joyau en soupirant, et se dit à demi-voix et comme si elle se fût parlée à elle-même :
— En vérité, je suis folle !.. est-ce qu'un si merveilleux bijou est fait pour moi ?...
En prononçant ces mois sa voix avail
un accent si humblement résigné, sa physionomie exprimait à la fois un regret si naïf et si profond de renoncer à cet achat, que M. de Villetaneuse dit à l'orfèvre, qui par discrétion se tenait éloigné de quelques pas :
— Monsieur, nous prendrons ce bracelet que madame vient d'essayer... De quel prix est-il ?..
— De seize cents francs, monsieur.
— Mon ami, — reprit vivement Catherine, — je vous assure que ce simple et délicieux bracelet d'argent, orné d'une turquoise, me plaît davantage que celuici... et...
— Vous me permettrez de consulter en ceci mon goût autant que le vôtre, *- re-
LA FAMILLE IOUTFROÏ. 55
prit Henri en souriant et interrompant sa compagne.
Puis s'adressant à Fortuné :
— Je vais, monsieur , vous remettre un à -compte de cinq cents francs. Je me nomme le comte de Viiletaneuse , je demeure rue du Faubourg-Saint- Honoré, n° 17... Je vous prie de faire porter ce bracelet demain matin chez madame, dont voici 1 adresse: Madame de Morlac , rue Tronchet, »? 0... Votre facture sera acquittée en échange du bracelet.
— Mais jevous assure, — mon ami,— reprit madame de Morlac avec une nouvelle insistance , — que véritablement je préfère un bracelet beaucoup plus simple, tout en admirant celui-ci... qui est un véritable chef-d'œuvre.
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— Eh bien ! je vous le demande en grhcé. — repritM.de Vilietaneuse, — sacrifiez cette fois votre choix au mien.
Et présentant le billet de cinq cents francs à Fortuné , qui venait d'écrire sur son registre les adresses du comte et de madame de Morlac, il ajouta :
— Veuillez prendre cet à-compte...
— C'est inutile, monsieur, — reprit l'orfèvre ; — demain l'on paiera le bracelet chez madame.
— Ah ! monsieur, — dit à Fortuné madame de Morlac avec un sourire de syrène et un accent d'une douceur insinuante, — votre génie est un dangereux tentateur! il fait oublier les plus sages résolutions ! il est bien dangereux de venir ici !
LA FAMILlE JOUFFItOY. 5 !
- Je nie m'étonne plus, monsieur, des éloges que le prince Maximilien accorde à voire mérite, — ajouta M. de Villetaneuse en ofirant son bras à sa compagne, et en saluant Fortuné qui répondit :
— Je suis très heureux, monsieur, que ce bracelet soit du goût de madame et du vôtre.
Et les deux nouveaux clients de l'orfèvre sortirent de l'atelier.
Le père Laurencin, durant la présence de M. de Villetaneuse et de madame de Morlac, s'était incessamment occupé de son ajustage, et tournant le dos aux acheteurs, ainsi que Michel, il n'avait pu remarquer la ressemblance véritablement frappante qui existait entre son petit-fils et la femme qui venait de quitter l'atelier.
Cette remarque échappa aussi à Fortuné Sauvai. Absorbé dans ses douces pensées d'amour, il n'avait guère attentivement regardé sa cliente, dont les traits étaient d'ailleurs à demi cachés par la voilette de son chapeau. Cependant, lorsqu'il se trouva seul avec le père Laurencm, il lui dit à demi-voix, pendant que l'apprenti replaçait et rangeait les bijoux dans l'étagère vitrée.
— Cette dame qui sort d'ici, savez-vous qui elle est, père Laurencin ?
— Non; monsieur Fortuné, je ne l'ai pas seulement regardée...
— Je la connaissais de nom, et ce nom n'a eu que trop de retentissement. Cette prétendue madame de Morlac... car ces femmes-là changent de nom comme de
chapeaux, est une courtisanne du grand genre et des plus à la mode de Paris.
— Voilà une mauvaise pratique, — reprit le vieillard; — il faudra tenir le bracelet fièrement serré... J'irai le porter moi-même, au lieu d'envoyer Michel chez elle... car une pareille créature pourrait jouer un tour de sa façon à mon petit-fils, qui reviendrait ici sans le bracelet et sans argent.
— Vous avez raison, et daillenrs il n'eût pas été convenable d'envoyer Michel chez une femme de cette espèce.
— C'est à quoi je pensais , monsieur Fortuné. C'est demain dimanche , je porterai le bracelet; Michel m'attendra à la porte de la maison de cette dame, et nous irons
ensuite nous promener selon notre habitude.
A la fin de cette journée , vers les sept heures du soir, Fortuné Sauvai se rendit chez son oncle Jouffroy, père de cette belle Aurélie, dont le jeune artiste était si amoureux.
M. Jean-Baptiste Jouffroy, longtemps chef d'une importante maison de soieries, avait quitté le commerce, après la réalisation d'une fortune considérable , laborieusement, intelligemment et honnêtement gagnée. D'une probité scrupuleuse , d'un caractère facile, loyal et ouvert, d'un cœur excellent, d'un esprit faible ,. et un peu borné, en dehors de sa parfaite apti-
tude au négoce, M. Jouffroy subissait et chérissait le joug de sa femme qui le dominait absolument depuis plus de vingt années de mariage.
Madame Sophie Jouffroy, maîtresse femme dans toute l'acception du mot, très entendue aux affaires , tenant les livres de la maison aussi bien que le meilleur commis ; soigneuse et active ménagère ; prompte , alerte , impérieuse, souvent emportée, menant haut la main le nombreux personnel de son vaste magasin , avait, par l'ordre, par l'économie , par la régularité de sa gestion domestique , puissamment concouru à l'accroissement de la fortune de son mari.
Monsieur et madame Jouffroy avaient deux filles. L'aînée, Marianne, assez laide,
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boitait par suite d'un accident arrivé plusieurs années auparavant. La cadette , nommée A are lie , d'une beauté éblouissante, était l'idole de la maison. Malgré cette idolâtrie, la jeune fille restait simple, ingénue, affectueuse; enfant gâtée, adulée , elle se laissait , il est vrai , gâter, aduler, mais elle accueillait, avec une si tendre reconnaissance et une si charmante gentillesse , les préférences de son père et de sa mère , et les soins presque serviles dont sa sœur l'entourait, que ceile-ci trouvait sa joie, son plaisir, sa récompense dans un redoublement de soins et de prévenances.
Enfin une sœur de M. Jouffroy, vieille fille habituellement revêche, souvent caustique à l'excès , et que Ton appelait communément la tante Prudence , demeurait
avec la famille qu'elle n'avaii jamais quittée.
Monsieur Jouffroy occupait , rue du Mont-Blanc, un vaste appartement situé au premier étage et meublé avec luxe.
La maison de l'ancien commerçant était très honorable : il donnait de bons diners à ses amis, et chaque semaine l'on dansait chez lui durant l'hiver aux sons d'un piano, d'un flageolet et d'un violoncelle ; des négociants , des notaires, des avoués, formaient sa société habituelle.
La famille Jouffroy se préparait (sauf Marianne et la tante Prudence) à se rendre au bal , le soir même de ce jour où Fortuné Sauvai avait fait part de ses projets de mariage au pèreLaurencin.
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Huit heures venaient de sonner, l'on avait dîné plutôt que d'habitude afin qu'Àurélie pût consacrer tout le temps nécessaire à sa toilette.
La jeune fille , debout devant une armoire à glace , éclairée par des bougies fixées dans deux bras de bronze , vissés à ce meuble , s'occupait , assistée de sa sœur, de son père et de sa mère , de ces mille riens qui constituent le complet achèvement d'une parure de bal. Le profil d'Aurélie pouvait rivaliser de grâce , de noblesse et de pureté avec les divins chefs-d'œuvre de l'art grec; sa chevelure, d'un châtain foncé à reflets presque dorés, nuance harmonieuse et rare, que l'on rencontre dans quelques portraits du Titien , encadrait de ses bandeaux ondes, un
front charmant, et contrastait avec l'ébène de ses sourcils et de la frange de longs cils qui voilaient à demi ses grands yeux d'un bleu de bleuet, fendus en amande , et dont les coins se relevaient légèrement vers les tempes; la fraîcheur délicate de son teint transparent et rose , l'éciatante blancheur de sa peau lustrée comme un marbre mouillé, l'exquise perfection de ses traits , sa bouche mignonne et vermeille , ses dents d'émail , le port gracieux de sa tête , l'élégance de sa taille de nymphe , svelte, souple et très au-dessus de la moyenne; ses bras non moins accomplis que ses larges épaules , sa main effilée , son petit pied étroit , nerveux et cambré , tout concourait au merveilleux ensemble de cette créature enchanteresse, d'une physionomie si bienveillante, si in-
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génue , si modeste, qu'elle faisait pardonner, si cela se peut dire , son éblouissante beauté.
Aurélie , vêtue d'une robe à tunique en crêpe rose, porlait une légère couronne, de feuilles de chêne d'un vert clair, placée avec goût sur ses magnifiques cheveux châtains dorés , ondes en bandeaux. Elle
semblait, non pas glorieuse, mais naï-
vement heureuse et presque étonnée, en contemplant sa ravissante image réfléchie dans le miroir.
La clarté des deux bougies fixées dans les bras de bronze de la Psyché, ne suffisant pas à éclairer le parachèvement de la toilette d'Àurélie, son père, debout, tenait à proximité de la glace une lampe carcel surmontée de son globe.. Monsieur Jouf-
■* g froy, homme de cinquante ans environ, trapu , carré , replet , aux traits épanouis, ouverts , fortement colorés et entourés d'épais favoris grisonnants comme ses cheveux , offrait le type de la franchise et de la bonhomie. Il n'avait pas encore vêtu son habit , se trouvant plus à l'aise en manches de chemise. A la vive clarté de la lampe qu'il tenait des deux mains, il contemplait sa fille , plongé dans une sorte d'extase admirative.
Madame Jouffroy, placée pour ainsi dire en pendentif de son mari, de l'autre côté de la Psyché , tenait le bouquet de bai et l'éventail d'Aurélie , et partageait l'extase de son mari en contemplant sa fille. Madame Jouffroy, âgée de quarante-cinq ans, grande, forte, un peu Nommasse , corn-
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mençant à se charger d'embonpoint, brune , Je teint haut en couleur, et çà et là couperosé ; les cheveux encore fort noirs , abondants et crépus ; la lèvre supérieure ombragée d'une légère moustache brune ; l'œil grand et vif, les dents blanches, avait dû être ce que certaines gens appellent une belle femme. Son attitude , l'accent viril de sa voix , son geste prompt et brusque, annonçaient ses habitudes de domination domestique. Elle était convenablement et richement vêtue selon son âge , d'une robe de velours noir montante, et coiffée d'un élégant bonnet de dentelle orné de fleurs pourpres.
Marianne, debout auprès de madame Jouffroy , offrait d'une main à sa sœur de longs gants blancs, et de l'autre une pe-
lotte d'épingles, dans le cas où leur emploi eût été nécessaire. Cette jeune fille , frêle et de petite stature , avait , quoique assez laide , une physionomie intéressante. Ses cheveux blonds cendrés, s'harmonisaient avec la blancheur de son teint semé çà et là de légères taches de rousseur 5 ses yeux bleus, petits et renfoncés dans leur orbite, exprimaient la douceur et l'intelligence; son nez court et rond ; ses lèvres charnues, quoique vermeilles, et montrant de jolies dents lorsqu'elle souriait, n'offraient pas un gracieux ensemble. Son habitude de marcher en boitant du côté gauche , lésait quelque peu dévier sa taille, à peine accusée d'ailleurs par une robe d'étoffe brune , taillée en blouse. Marianne regardait Amélie avec un ravissement ingénu. Toute
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aise et presque fiùre d'être la sœur d'une si adorable personne.
La tante Prudence , assise au coin de la cheminée , s'occupait d'un éternel tricot , qu'elle n'abandonnait qu*à l'heure du repas, à moins qu'elle fût renfermée dans sa chambre, où elle lisait beaucoup. Ce soirlà, elle tricottait donc , jetant de temps à autre par-dessus les verres de ses besicles d'argent , un coup d'œil pensif sur le groupe dontAurélie était entourée. Mademoiselle Prudence Joufïroy représentait le type revêche de la vieille fille. Agée de quarante ans passés, cachant presque entièrerement,sousunegrandeespècedecornette, ses cheveux bruns qui ne grisonnaient pas encore, elle abritait sous des lunettes ses yeux gris, lins et perçants, quoique un peu-
fatigués par l'abus de la lecture et du tricot. Son visage , maigre , incolore , à arêtes vives, et comme parcheminé, rappelait ces sévères portraits ÏÏHolbein , retraçant quelque pâle matrone , embéguinée de noir , et le col enfoui dans une fraise aussi raide que son maintien. Un sourire caustique, plissant habituellement les lèvres minces de la tante Prudence , donnait à ses traits une expression surdonique. En ce moment surtout, remarquant les empressements, les adorations, dont la famille entourait son idole, .plus d'une lois la vieille fille haussa les épaules, et plus d'une fois aussi , selon son habitude de témoigner silencieusement d'une impatience chagrine arrivée à son paroxisme, elle se gratta vivement la tempe droite du bout de l'une de ses ai-
guilles à tricoter. Elle venait de révéler ainsi sa mauvaise humeur , lorsque le cousin Roussel, ainsi qu'on l'appelait, en sa qualité de parent et d'ami intime de la famille entra dans la chambre sans être annoncé.
M. Joseph Roussel, épicier en retraite, ainsi qu'il s'intitulait complaisamment , avait environ cinquante ans. Il était grand et robuste, encore alerte, malgré la maturité de l'âge . A peine ses épais cheveux noirs , coupés très-court , commençaient-ils de blanchir vers les tempes. Sa figure ouverte, joviale, spirituelle, résolue, fortement accentuée ; son nez assez long , carrément coupé à son extrémité ; ses lèvres rieuses et épaisses ; la vivacité de son regard, tout donnait à ses traits un
caractère singulièrement rabelaisien, et l'on aurait cru voirie jovial et malin curé de Meudon , si l'épicier en retraite eût troqué son large paletot contre une soutane.
Le cousin Roussel s'arrêta un moment au seuil de la porte, à l'aspect du tableau si significatif que présentaient le père , la mère et la sœur d'Àurélie , la contemplant avec admiration et l'aidant à finir sa toilette. L'épicier en retraite , homme d'excellent jugement, craignait, non sans raison , de voir gâter le charmant naturel de sa jeune parente, par
les adulations, par les éloges incessants, outrés, que madame Jouffroy prodiguait à la beauté de sa fille dont elle était orgueilleuse jusqu'à l'aberration. Aussi, combattait-il toujours, avec une innocente malice, l'exagération des louanges adressées à l'idole de la famille.
— C'est toi, Joseph? — s'était écrié M. Jouffroy en voyant entrer son cousin. — Tu ne pouvais arriver plus à propos... tu auras vu notre Aurélie en grande toilette avaut*notre départ pour le bai... Approche... regarde et admire!... ajouta l'heureux père en s'effaçant un peu , et en portant toujours la lampe qui jetait sa vive clarté sur la belle jeune fille. Puis , tandis que celle-ci , prenant l'un de ses ganls et s'apprôtant à se gan-
LA FAMILLE JOUFFROY. Tl
ter , se tournait souriante vers le nouveau venu, M. Jouflroy ajouta :
— Tïein ! Joseph ? Est-elle belle !... Mon Dieu , est-elle belle !
— Au secours!... à l'aide!... je suis ébloui!... aveuglé !... — s'écria le cousin Roussel en abritant ses yeux sous ses deux mains. — Je vois trente-six chandelles!... et, aussi vrai que j'en vendais... des chandelles... j'aimerais mieux regarderie soleil en plein midi, que d'affronter le rayonnement de cet astre dont tu es le père!... Car tu crées des astres, Baptiste, ni plus ni moins que le bon Dieu!.... Cependant... je vais encore risquer un œil...
— Vous êtes bien gai ce soir, cousin
Roussel, — reprit madame Jouiïroy avec un léger accent de dépit, pendant qu'Aurélie riait de tout son cœur de la plaisanterie de l'épicier en retraite.
Celui-ci reprit :
— Mon premier éblouissement passé, je dois déclarer, ma chère Aurélie, .que tu es mise et coiffée à ravir : cette toilette est charmante de simplicité ; voilà surtout ce qui me plaît en elle.
— C'est en vérité bien heureux que vous trouviez Aurélie mise à ravir ! — répondit madame Jouffroy en s'apaisant, — mais il faut toujours que vous fassiez de mauvaises plaisanteries!...
— Allons, cousine, la paix! — dit gaîment Joseph;— et, lorsque la paix
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sera faite (car sans cela, vous me croiriez capable de vous flatter pour l'obtenir).... je vous avouerai que cette robe de velours noir vous va, ma foi, fort bien!...
— Allons , méchant cousin , on vous pardonne, — répondit en souriant madame JouiFroy ; — mais prenez garde à vous !...
— Oh ! oh ! cousine , vous êtes une terrible femme, je le sais! témoin ce# pauvre Baptiste que vous rendez si malheureux ! il en sèche!... son ventre va crever son gilet!... — répondit le cousin Roussel , voyant M. Jouffroy déposer la lampe et vêtir son habit; puis, s'adressant affectueusement à Taînée des jeunes filles , Joseph lui dit :
— Bonsoir, ma petite Marianne! Ce n'est pas ta faute , j'en suis certain , si la toilette de ta sœur n'est pas plus charmante encore : tu as fait tous tes efforts pour aider à la parer, chère et excellente enfant ! — Puis , se tournant enfin vers la vieille fille :
— Bonsoir, tante Prudence.
— Bonsoir, cousin Roussel.
— Hé bien!... cet adoré tricot?
— Hé bien ! vous voyez. Il va toujours son petit bonhomme de chemin...
— Ah !... tante Prudence ! — dit Joseph d'un air narquois ; — ah ! tante Prudence !
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Si au lieu d'être une ti^resse à notre
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endroit, à nous autres pauvres hommes, vous aviez pourtant préféré au tricot, le mariage , combien votre temps eût été mieux employé !
— J'en doute, cousin Roussel.
— Vraiment?
— Avec deux aiguilles et une pelotte de laine, je m'occupe paisiblement et à ma satisfaction, du matin au soir, et le diable sait quelle paix et quelle satisfaction j'aurais trouvées en ménage du matin au soir !
— Attrape, Joseph! — dit en riant M. Jouffroy; — attrape! Ma sœur a bon bec !
— Et moi, — reprit gaîment le cousin Roussel, — j'affirme, je déclare, je soutiens que les jours de la tante Prudence
auraient été tissés d'or et de soie, si de son côté elle eût tricoté la trame de l'existence de son époux avec autant de soin et d'amour qu'elle en met à tricotter... ce... ce... que diantre tricotez -vous là, tante Prudence ?
— Un cache-nez... pour cacher le vôtre... ingrat! car ce pauvre nez, lorsqu'il fait froid, devient de sa hase à sa cime d'un rouge cerise qui n'est point joli du tout... mais du tout! — répondit la vieille fille. — Je voulais vous ménager cette surprise pour votre fête : voilà comme les bonnes intentions sont récompensées!...
— Tante Prudence, je suis un monstre ! — répondit gaîment Joseph en se mettant aux pieds de la vieille fille, tandis que les deux sœurs riaient aux éclats; — vous
aviez des attentions si tendres pour mon pauvre nez ! et je ne flairais pas cette délicatesse !
— Allons, relevez-vous, si vous le pouvez, beau Céladon, — reprit la tante Prudence. — Du moins, quoique vieille fille, j'aurai, une fois dans ma vie, vu un homme à mes pieds , ce qui est fièrement flatteur, je m'en vante, lorsqu'il s'agit d'un muguet comme vous! Allons, relevés-vous... de crainte d'une courbature.
— Je ne me relèverai que si vous me promettez que nous passerons la soirée ensemble avec Marianne, pendant que ces mondains-là vont aller au bal. — Et il indiqua du regard M. Jouffroy; sa femme et Aurélie. — Est-ce dit, tante Prudence ?
— C'est dit. Vous avez péché, vous ferez pénitence, — répondit la vieille fille. — Tant pis pour vous si vous vous ennuyez! Ce sera de votre faute probablement.
— M'ennuyer? — dit Joseph en se relevant ; — je ne donnerais pas ma soirée pour celle de nos mondains. Allons-nous en dégoiser! allons-nous nous disputer, tante Prudence ! Je me sens en verve : ce sera un combat à outrance!... Ah çà, ajouta-t-il en s'adressant à madame Jouffroy, — où donc allez-vous ce soir, cousine? vous êtes, vous et Aurélie, dans tous vos atours.
— Nous allons chez l'avoué Richarde t, — répondit M. Jouffroy ; — il y a grand bal, grandissime bal...
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— Madame Richardet est venue exprès nous inviter elle-même, en nous recommandant de ne pas manquer d'assister à sa soirée, — ajouta madame Jbuffroy ; — elle avait l'air mystérieux, elle nous a promis une surprise...
— Oh! oh! — reprit Joseph, — madame Richardet qui n'est pas glorieuse à demi... vu qu'elle l'est plus que tout-àfait... est capable de vous avoir ménagé le régal de deux municipaux et d'une demidouzaine de lampions ! Sous sa porte cochère des lampions et des municipaux ! L'eau m'en vient à la bouche ! Ce sera toutà-fait dans le genre du faubourg Saint-Germain! Sont-ils aristocrates, ces Richardet !
— Avec tout ça , je jurerais qu'il n'y a pas, dans le faubourg Saint-Germain, une
jeune personne capable d'être seulement comparée à ma fille , — reprit madame Jouffroy en se rengorgeant. — Si les litres se mesuraient à la beauté, Aurélie serait duchesse ou princesse !
— Pourquoi donc pas reine? — demanda la tante Prudence en tricotant avec une agitation fébrile. — M'est avis que ma nièce est assez belle, assez superlativement belle , assez arcln - belle pour épouser un roi ? Si ça vous semble encore trop mesquin, alors poussez jusqu'au demi-dieu ! On dit qu'il y en a encore dans l'olympe. Cherchez et vous trouverez.
— Malgré vos exagérations, — reprit sèchement madame Jouffroy , — j'en suis pour ce que j'ai dit : belle comme
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elle est, ma fille peut prétendre à tout.
— Oh ! moi, bonne mère , j'ai d'autres prétentions, — répondit Aurélie avec une grâce charmante : — je prétends toujours être aimée de ceux que j'aime... à commencer par ma tante Prudence.
Et ce disant, Aurélie tendit son beau front que la vieille fille baisa en marmottant et ruchonnant comme une véritable fée grognon.
— Hein, cousin Roussel, est-elle assez revêche , assez aigre , cette tante Prudence ? — dit à demi-voix madame Jouffroy. — Aurélie est encore joliment bonne de l'avoir embrassée.
— Je conviens, cousine, que votre bellesœur n'est point absolument un composé
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de bienveillance, de grâce et d'aimable abandon, — répondit Joseph en souriant; — mais que vouiez-vous!... ces vieilles filles!... le célibat les racornit; leur cœur n'a jamais battu ; soyons-leur indulgents !
À ce moment l'on frappa discrètement à la porte de la chambre.
— Entrez, — dit madame Joufïïov.
. Fortuné Sauvai parut dans la chambre, et son premier regard fut pour Aurélie. Tandis que Marianne, rougissant à la vue de son jeune cousin, s'empressait, afin de se donner une contenance, de mettre en ordre quelques objets qui venaient de servir à la toilette de sa sœur, celle-ci, tendant cordialement la main à l'ortevre :
— Bonsoir, Fortuné... Voyons, toi qui
as si bon goût en ta qualité de grand artiste... dis-rnoi , me trouves-tu bien coiffée ?.
— J'ai admiré beaucoup de portraits, chefs-d'œuvre des maîtres anciens, et jamais je n'ai vu rien de comparable à toi... Cette simple couronne de chêne, posée sur tes beaux cheveux ondes, s'accorde à merveille avec la grâce et la noblesse de tes traits... Je te dis cela franchement, en artiste... sans cherchera te flatter !
— Vraiment?... Et que me dirais-tu donc si tu voulais me flatter, mon bon Fortuné?... Mais, flatteur ou sincère, j'accepte ton éloge avec d'autant plus de plaisir que voilà l'auteur de cette jolie coiffure , — ajouta Aurélie en indiquant et embrassant Marianne. — Oui, c'est elle
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qui a eu l'idée de cette simple couronne de feuilles de chêne...
— C'est ta figure, chère sœur, qui fait tout le charme de cette modeste coiffure, — reprit Marianne en souriant; — de même que le génie de Fortuné change en un précieux objet d'art un morceau de métal.
— Tu as beau t'en défendre, petite Marianne , — dit tendrement Auréiie , — tu n'échapperas pas à ma reconnaissance, et si cette coiffure me sied... si l'on me trouve jolie... c'est toi que je remercierai...
— Si l'on te trouve jolie? — reprit madame Jouffroy. — J'aime beaucoup ce si \k, par exemple! Je voudrais bien voir que...
— Certainement... et vous avez joliment raison ! Ne souffrez donc point de pareilles abominations! — s'écria la tante Prudence
en interrompant sa belle-sœur et tricottant à outrance. — Quel est donc le scélérat , la scélérate , l'affreux sacrilège qui aurait l'impiété de ne pas adorer votre idole ! Par ma foi ! l'on a brûlé jadis des parpaillots pour moins que cela!...
Allons, au bûcher ! au bûcher , les mécréants qui oseraient douter de la divine beauté de ma nièce!
— Ces vieilles filles sont-elles hargneuses ! sont-elles envieuses de la jeunesse ! — se disait Fortuné, tandis que madame Jouffroy, rougissant de colère et sur le point de répondre aigrement à cette nouvelle boutade de la tante Prudence , se contint à grand'peine et dit à Aurélie :
— Voici bientôt neuf heures et demie, mon enfant ; il sera dix heures avant que nous soyons arrivés chez les Richardet ; veux-tu que nous partions?
— Oui, maman..., je vais prendre ma pelisse...
Le départ de la famille pour le bal dérangeait les projets de Fortuné. Cependant, après un moment de réflexion, il se rapprocha du cousin Roussel et lui dit tout bas :
— J'ignorais que mon oncle et ma tante dussent sortir ce soir; j'étais venu dans l'intention de leur parler...
— De quoi, mon garçon ?
— D'une chose importante...
— Alors, il faudra remettre ton entretien à demain.
— Monsieur Roussel, est-ce que vous accompagnez ce soir mon oncle et ma tante?
— Peux-tu me faire une pareille question , malheureux que tu es ! — reprit Joseph en riant. —Regarde-moi donc...
vois donc mon paletot d'Alpaga ! ma cravate de couleur! mes grosses bottes!... Je ferais honte à ces mondains. Non, non, je reste ici pour tenir compagnie à la tante Prudence et à Marianne.
— Au fait... — dit Fortuné en paraissant se consulter, — j'aime mieux ça.
— Quoi, mon garçon ?
— Je vous le dirai tout à l'heure , après le départ de ma cousine pour le bal.
Durant ce court entretien à voix basse entre l'orfèvre et Joseph, Aurélie faisait ses derniers préparatifs de départ; M. Joufiroy tenait sur son bras la pelisse de bal ; sa femme nouait une légère écharpe de gaze autour du cou de sa fille afin de la préserver du froid, et Marianne, agenouillée, la chaussait de douillettes ouatées pardessus ses petits souliers de satin blanc. Enfin, par mesure de précaution, son père se chargea d'un boa et d'un grand châle supplémentaire , et madame Jouffroy prit le bouquet et l'éventail de Yidole.
Aurélie, s'approchant alors de la tante Prudence qui tricotait plus furieusement que jamais, lui tendit de nouveau son front à baiser, en lui disant d'une voix caressante :
— Bonsoir ! ma tante...
— Bonsoir, — répondit brusquement la vieille fille en la baisant au front ; — amuses-toi bien... c'est ton lot, à toi !...
Et elle jeta involontairement les yeux sur Marianne qui, un flambeau à la main, s'apprêtait à éclairer les pas de sa sœur à travers un corridor obscur qu'il fallait traverser en sortant de la chambre à coucher.
— Bonsoir, Prudence ! — dit cordialement M. Jouffroy. — N'oublie pas de recommander à Jeannette de tenir un bol de chocolat bien chaud pour Aurélie à son retour, car elle n'a presque rien mangé à dîner...
— Certainement, ■— répondit la tante
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Prudence, — ta fille aura son chocolat en rentrant du bal. Pauvre enfant! malheureuse enfant ! Hélas ! dans la vie, il ne suffit point de s'amuser, il faut encore se bien réconforter ensuite !
Selon son habitude, le bon M. Jouffroy ne remarqua pas l'accent ironique dont la vieille fille accompagna sa réponse, et dit à sa femme, qui, occupée de soigneusement emrnitouffler Aurélie, n'avait point entendu les paroles de sa belle-sœur :
— Allons, Mimi... (souvent il l'appelait familièrement Mimi, appellation étrange en cela qu'elle s'adressait à une virile et grande femme ) ; — allons , Mimi , partons :... dix heures vont bientôt sonner.
— Bonsoir, cousin Pioussel! bonsoir,
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Fortuné ! — dit Aurélie ; puis embrassant une dernière fois Marianne :
— Bonsoir, petite sœur!... tâche de ne pas t'endormir avant notre retour... je te raconterai ma soirée...
— M'endormir ? — reprit Marianne d'un ton d'affectueux reproche; — Eh! qui donc t'aiderait à te déshabiller, et te donnerait ton chocolat dans ton lit?
— Ah! petite sœur gâteau... comme tu abuses de ma facilité à me laisser gâter... mais c'est si bon, si doux, d'être câlinée par toi, que je me résigne... Embrassemoi encore... et adieu !
— Éclaire-nous, Marianne, — dit madame Jouffroy, après le dernier embrassement des deux sœurs.
La jeune fille allait obéir à sa mère,
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lorsque le cousin Roussel dit à l'orfèvre qui suivait Aurélie d'un regard passionné:
— Prends-donc le flambeau des mains de Marianne ; elle voudra éclairer sa sœur jusqu'au bas de l'escalier, et tu sais combien la descente et la montée fatiguent cette pauvre tille en raison de son infirmité.
Fortuné, enchanté de rester quelques instants de plus auprès d' Aurélie, suivit le conseil du cousin Roussel, mais Marianne accompagna sa sœur jusqu'au pallier de l'escalier en disant :
— Chère sœur, amuse -toi bien, et prends surtout garde de t'exposer au froid en sortant du bal! Tu trouveras en rentrant bon feu dans notre chambre, et ton chocolat prêt... amuse-toi bien !
Puis Marianne alla rejoindre la tante Prudence, et le cousin Roussel.
Malgré la lumière de la lampe de l'escalier, l'orfèvre, son flambeau à la main, éclaira Aurélie jusque sous la voûte de la porte cochère où attendait une calèche garnie de ses .vasistas et attelée d'un cheval, modeste équipage de famille. M. et madame Jouffroy, de crainte de chiffonner l'ample et fraîche robe de gaze de leur fille, lui abandonnèrent les deux places du fond de la voiture, et se placèrent en se serrant beaucoup sur la banquette de devant.
Fortuné ferma la portière , remonta dans l'appartement et apprit d'une servante que ia tante Prudence était rentrée chez elle avec Marianne et le cousin Roussel.
La chambre de la vieille fille, retraite silencieuse, avait vue sur la cour, et offrait un caractère particulier: tout y était net, ordonné, rangé méthodiquement et d'une propreté scrupuleuse. La tante Prudence voulait absolument faire elle-même son ménage. Fidèle à ses souvenirs de famille, et peu soucieuse du luxe moderne, elie conservait le modeste et antique ameublement
qui autrefois garnissait la chambre de sa mère, le grand lit à baldaquin et à rideaux de serge, pareils à ceux de la fenêtre ; les chaises et les bergères de bois gris, contourné, recouvertes de tapisseries à personnages, et autres objets mobiliers du bon vieux temps. A travers les vitrages d'une armoire de noyer servant de bibliothèque, l'on apercevait une collection d'excellents livres classiques. Une petite pendule et deux flambeaux de cuivre doré style Louis XVI, ornaient le marbre de la cheminée, au coin de laquelle se tenait alors la vieille fille toujours occupée de son tricot. Marianne, assise à côté d'elle, brodait, et le cousin Roussel, plongé dans dans une vaste bergère, occupait l'autre angle de la cheminée.
— C'est bien aimable à toi, Fortuné, de
LA FAMILLE .IOUFFROY. 103
venir passer la soirée avec nous, — dit Marianne au jeune orfèvre, lorsqu'il entra chez la tante Prudence. - Depuis trois jours nous ne t'avions pas vu. —-Et souriant, elle ajouta sans lever les yeux de dessus son ouvrage de broderie : — Saistu que c'est long, trois jours !...
— Le temps m'a duré autant qu'à toi, ma petite Marianne, — répondit familièrement Fortuné, — car tu le sais bien, mon plus grand plaisir est de venir ici; mais un travail urgent qui me plaisait beaucoup a absorbé tous mes instants... et je n'ai pas mis le pied hors de mon atelier...
— Encore quelque chef-d'œuvre ? dit Marianne avec un accent de vif intérêt. Et sa figure, quoique peu jolie, prit une expression pleine de charme. — Voyons,
raconte-nous cette nouvelle merveille de ton art. Est-ce un objet d'orfèvrerie ? estce un bijou? est-ce une parure? Mon Dieu, que tu dois être fier de créer tant de belles choses ! Car enfin, moi qui ne suis pour rien dans tes chefs-d'œuvre, je me sens toute glorieuse en songeant que tu les as produits !
— Quant à cela, mon enfant, j'en suis certaine, tu es plus glorieuse que ne l'est Fortuné lui-même, — reprit la tante Prudence; — il est modeste comme un homme qui ne se doute pas de son talent.
— C'est la vérité, tante Prudence, reprit le cousin Pioussel. — Puis s'adressant à l'orfèvre : — Ah çà, mon garçon, tu avais, ce me semble, quelque chose à nous dire,
LA FAMILLE J0UFFU0Y; 105
à la tante Prudence et à moi. De quoi s'agit-il ?
— J'étais, en effet, venu ici, ce soir, afin de parler d'une chose importante à M. et à madame Jouffroy ; mais puisqu'ils sont sortis, — j'aime autant que ce soit vous, mademoiselle Prudence, et vous, monsieur Roussel, qui soyez mon interprète auprès- de mon oncle et de ma tante.
— Fortuné... — reprit timidement Marianne,—si ma présence te gêne... dis-le...
j'irai dans ma chambre attendre la fin de
■ ton entretien avec ma tante et M. Roussel.
— Pas du tout ! tu n'es pas de trop ici, ma petite Marianne... Nous sommes en famille, et il est justement question d'une affaire de famille.
— En ce cas, Fortuné, reprit la vieille tille, — quelle est cette affaire?
— Tante Prudence, — je voudrais me marier...
— Ah, mon Dieu ! — s'écria involontairement Marianne, en devenant pourpre et toute tremblante, tandis que ses traits révélaient autant de surprise et de trouble que de douleur.
L'exclamation de la jeune fille fut si soudaine, que le cousin Roussel et Fortuné, très étonnés, lui demandèrent à la fois en se tournant vers elle :
— Qu'as-tu donc, Marianne?
— Rien... — répondit-elle avec confusion, -— et devenant plus rouge et plus tremblante encore ; — rien... c'est que...
c'est que... je... me suis piquée... avec mon aiguille.
Et baissant la tête afin d'échapper aux regards fixés sur elle, Marianne porta l'un de ses doigts à ses lèvres, comme si elle eût voulu pomper le sang de sa piqûre prétendue.
La tante Prudence avait partagé la surprise causée par l'exclamation de sa nièce, et, pendant quelques instants, elle la contempla silencieusement par-dessus le verre de ses besicles, tout en continuant de tricoter, puis elle baissa la tête d'un air pensif et attristé.
— - Marianne, — reprit l'orfèvre avec intérêt, — est-ce que tu t'es piquée profondément'!'
108 LA FAMILLE JOUFFKOY.
— Non, non, — balbutia la jeune fille, — ce n'est rien... je le le répète... ce n'est rien... mais dans le premier moment, cela m'a fait un peu mal...
»— Ah! tu veux te marier, Fortuné? — reprit le cousin Roussel, croyant aussi à la réalité et au peu de gravité de la piqûre de Marianne, et n'attachant plus dès lors aucune attention à cet incident; — tu veux te marier ? lié ! hé ! c'est une idée comme une autre... meilleure qu'une autre... quand elle nous mène à épouser une bonne et digne femme ; mais, mon pauvre garçon, — comment diable viens-tu faire tes confidences conjugales à la tante Prudence, qui tient le mariage en si comptette aversion, exécration et abomination, qu'elle a voulu rester fille! Comment! tu la fais
juge et partie ?... Elle ne manquera pas de te vanter les douceurs du célibat. Heureusement je suis là... pour défendre le conjungo, et nous allons avoir avec elle, une fameuse prise de bec!
La tante Prudence, au lieu de vertement riposter, selon son habitude, à l'attaque du cousin Roussel, ne répondit rien , et continua de tricoter en jetant un regard pénétrant sur Marianne, dont elle remarquait le trouble et le douloureux embarras.
— Il est très naturel que je fasse mes confidences à mademoiselle Prudence, — avait répondu Fortuné au cousin Roussel, — puisqu'elle est la tante de la personne que je désirerais épouser...
— Et le chocolat d'Aurélie !... j'ai oublié
de le commander à Jeannette !... — dit vivement Marianne d'une voix altérée, en se levant précipitamment.
Et de pourpre qu'elle était d'abord, devenant peu-à^peu très pâle, la pauvre enfant, éperdue, presque détaillante, se dirigea vers la porte, aussi vite que le lui permit son infirmité.
La tante Prudence, sans faire un mouvement, sans trahir en rien sa pensée, suivit sa nièce d'un regard chagrin, et venant en aide à l'expédient trouvé par Marianne afin de pouvoir sortir et cacher ses angoisses, la vieille fille ajouta :
— N'oublie pas, mon enfant, de recommander la brioche à Jeannette. Ta malheureuse sœur mange toujours de la brioche avec son chocolat.
LA FAMILLE J0UFFR0Y. 411
— Je n'oublierai rien, ma tante, — reprit Marianne d'une voix étouffée par ses larmes à peine contenues. Et fermant la porte, elle disparut.
— Quelle excellente créature que Marianne ! — dit le cousin Roussel, oubliant un instant la confidence de Fortuné. — Cette chère enfant ne pense qu'à être agréable à sa sœur... Tant d'autres à sa place seraient jalouses d'Aurélie!
— Oh ! c'est vrai , — reprit le jeune homme, — il n'y a pas au monde de meilleur cœur que celui de Marianne.
— Oui... et il lui sert à grand' chose, son bon cœur ! — reprit la vieille fille avec amertume, en frottant sa tempe droite du bout de son aiguille à tricoter. — Elle est fièrement sotte d'être si bonne!... Que n'a-
11 %' LA PAMÏLLE JOUFFKOY.
t-elle un cœur bien sec, bien froid, bien égoïste!... une dose de parfait contentement de soi-même parla-dessus!... elle serait cent fois plus heureuse. Ah ! pauvres bons cœurs ! ils sont, dans leur douce ré: signation, environ comme ces pelottes où chacun enfonce insoucieusement son épingle ; à cette difïérence près, qu'en apparence insensibles comme la pelotte, ils souffrent le martyre à chaque coup d'épingle, ces excellents cœurs!... et c'est bien fait !... pourquoi sont-ils si niais?...
— Sont-elles aigres et malveillantes, ces vieilles filles qui n'ont jamais rien aimé! — se disait Fortuné, en écoutant la boutade de la tante Prudence. — Celle-ci reprit bientôt, en s'adressant à lui :
— Maintenant, mon garçon, revenons à
LA FAMIÏ.LE JfHJFFROY. <M3
tes confidences. Tu nous disais que tu voulais te marier?
— Oui, tante Prudence.
— Et c'est ma nièce que tu désires épouser?
— Ce serait mon plus vif désir ; je suis éperdûment épris d'elle.
— Or, comme j'ai deux nièces, celle dont tu es éperdûment épris... c'est...
— C'est Aurélie ! ai-je besoin de vous le dire?
— Non, certes, tu n'avais pas besoin de mêle dire: cela va de soi;... tu dois préférer Aurélie : elle est si belle, si incomparablement belle !...
— Oh! oui , — répéta Fortuné , — incomparablement belle î...
— C'est un astre, un soleil, un météore, la huitième merveille du monde! — s'écria la tante Prudence avec un emphase ironique et une amertume croissante ; — mais je te prie de choisir une autre intermédiaire que moi au sujet de tes épousailles avec ton astre !
— Que dites-vous? — reprit Fortuné, non moins abasourdi que le cousin Roussel, en entendant la véhémente sortie de la vieille fille ; — vous refusez de vous intéresser à moi dans cette circonstance ?
— C'est un inconvénient de ma position ; le cousin Roussel te Ta dit tout à l'heure: les vieilles filles, restées célibataires par sécheresse de cœur, prêchent d'exemple et de conviction les douceurs du célibat. Ainsi fais-je... et j'ajoute :
LA FAMILLE JUUFFKOY. 115
Crois-moi, reste garçon ; sinon, si tu veux te marier, cherche ailleurs qui te mettra ia corde au cou .. Le cousin Roussel, par exemple, te rendra cet agréable service-là mieux que personne... Il sait ce qu'en vaut l'aune, de cette belle corde conjugale!... il a été si heureux en ménage! !
— Que j'aie été heureux ou non en ménage, — reprit Joseph, légèrement piqué de cette apostrophe, — cela importe peu au mariage de Fortuné, ce me semble.
— Certes, — répondit la vieille fille en tricotant avec furie, — cela importe aussi peu que l'expérience importe dans les choses de la vie ; et crier casse-cou à ceux qui vont tomber le nez dans un fossé , c'est faire acte d'égoïsme probablement?
— Ma tante, — reprit tristement Fortuné , — je ne croyais pas vous fâcher en vous priant de...
— Tu ne me fâches pas du tout, tu es un excellent garçon, je t'aime de tout mon cœur, je sais ce que tu vaux, je te souhaite tout le bonheur possible... et c'est justement pour cela que je te demande de ne plus me parler de ce mariage-là... Si mon frère y consent, si sa femme y consent, si Aurélie y consent... soit !... épouse ton astre , cela te regarde... Je ne soufflerai mot... mais intervenir dans la chose, jamais !
— Mon Dieu, ma tante, — reprit Fortuné de plus en plus chagrin et désappointé, — vous croyez donc que je ne rendrais pas Aurélie heureuse'/
LA FAMILLE JUUFFKUY. Ml
— Toi?... tu as comme ta cousine Marianne, un cœur d ange... Aussi tu n'es pas au bout de tes peines, mon pauvre garçon, ni elle non plus!
— Alors, ma tante, puisque vous avez confiance dans mon cœur, quelle objection trouvez-vous à mon mariage avec Aurélie? Si vous saviez, mon Dieu, combien je l'aime!... Je vous le jure, matante... cet amour. . .
— Hé! tu perds ton temps et tes paroles! — s'écria le cousin Roussel en interrompant le jeune orfèvre. — Je te l'avais dit, croyant plaisanter, et c'était pourtant la vérité : parler d'amour et de cœur à la tante Prudence... c'est lui parler grec! hébreux... algonquin!
— En ce cas, cousin Koussel , pour- ,
118 LA FAMILLE JOUFFltOY.
quoi me parler grec, hébreu, algonquin ?
— Allez ! vous n'avez pas plus de sensibilité que le marbre de cette cheminée !...
— Tant mieux ! Rien ne mord sur le marbre !
— Quelle réponse ! Tenez, à vous entendre, l'on vous prendrait pour une femme sans âme !... Mais, Dieu merci, vous vous vantez, tante Prudence, je l'espère!...
— Vous êtes effrayant de pénétration, et réjouissant d'espérance , cousin Roussel!...
— Quelle femme! quelle femme!... Ainsi vous refusez de parler à Jouifroy et à sa femme de la demande de Fortuné?
— Je refuse... net... net !...
— Mais encore une fois, pour quel mo-
LA FAMILLE J0UFFF10Y. 149
lif? — s'écria Joseph, — - car, sur ma parole, vous feriez damner un saint !
— Heureusement , vous n'êtes pas du tout un saint, cousin Roussel ; je suis fort tranquille à l'endroit de votre damnation. Je vous le répète , je ne me mêlerai en rien de ce mariage, parce que, selon moi, Fortuné aurait tort de se marier.
— Mais, ma tante, je vous l'ai dit... j'aime Aurélie avec passion ! Et...
— Amour ! passion ! Voici que de rechef tu me paries grec, mon garçon, et le cousin Roussel te l'a déclaré , je n'entends pointée ramage-là.
— Tu le vois, elle est impitoyable, — reprit l'épicier en retraite en se levant. — Viens, laissons-la, je me chargerai demain
120 LA FAMILLE 4UUFFROY.
de ta demande auprès de Jouflroy et de sa femme. Oui , tante Prudence , ne vous en déplaise ! De cette demande je me chargerai, parce qu'elle est de tout point convenable et sortable.
— Soit ! mariez Fortuné, mariez-vous vous-même pardessus le marché ! Grand bien vous fasse à tous deux!... Bonne chance !
— Merci de ces vœux charitables; mais, du moins, me promettez-vous de ne pas chercher à influencer la famille?... enfin de rester neutre en tout ceci ?
— Qu'est-ce qu'une vieille fille ?... sinon l'être neutre par excellence! — reprit la tante Prudence. — Neutre je suis, neutre je resterai ! ,
— C'est déjà quelque chose... Me pro-
LA FAMILLE J01FFR0Y. 121
mettez-vous aussi de ne pas instruire Jpufi'roy, sa femme ou Aurélie de notre entretien de ce soir au sujet de ce mariage?
— Je vous le promets.
— Cela me réconcilie un peu avec vous, quoique je sois toujours furieux... entendez-vous!...
— Bon, bon! cette furie-là passera comme tant d'autres choses passeront et ont passé, cousin Roussel !
— Il y a quelque chose qui devrait être passé depuis longtemps : c'est mon amitié pour vous, vilaine femme, qui prétendez avoir le cœur aussi dur, aussi froid que ie marbre de cette cheminée; el cependant je ne sais comment diable ça se fait, cette amitié dure depuis vingt ans !... et malgré
moi!... car, je vous demande nn peu pourquoi je vous suis affectionné ?
— Parce que nous avons toujours maille à partir ensemble ; vous me taquinez, je vous le rends, ça vous amuse, moi aussi, et le temps passe ; sans compter que j'ai la faiblesse de vous tricoter des cache-nez par pudeur pour le vôtre, méchant ingrat ! Là-dessus, bonsoir, j'ai sommeil. Quant à toi, Fortuné, n'attribue pas surtout mon refus à un mauvais sentiment contre toi ; tu es le meilleur et le plus honnête homme que je sache ; mais j'ai fait vœu à la patronne des vieilles filles de ne m'occuper du mariage de personne , en reconnaissance de ce qu'elle m'a toujours épargné la tentation du mal. il te reste le cousin Roussel, il se chargera de ta demande ;
cela va de soi, c'est un veuf. Il est tout guilleret, le compère, de te colloquer dans la confrérie... dont il n'est plus, le cher homme !
— Àllons-nous-en, Fortuné, car, Dieu me pardonne, je crois que je la battrais !
— Bonsoir, ma tante, — dit tristement Fortuné. — Puisse votre refus de vous charger de ma demande en mariage, n'être pas pour moi d'un mauvais augure!... J'étais venu ici ce soir plein de confiance... et je m'en-vais presque sans espoir. ..
— Voyez-vous ce que vous avez fait ? tigresse au cœur d'airain ! Vous désolez ce pauvre garçon, — reprit Joseph ; puis s'adressant au jeune orfèvre : —Mais rassuretoi,., demain je parlerai à la famille. . . Dieu
merci, lin y a pas que des tantes Prudence dans le monde !...
— Car il finirait bientôt , — ajouta la vieille fille. — Bonne nuit, cousin Roussel!
— Et moi je vous dis : Mauvaise nuit, tante Prudence ! Puissiez-vous avoir un affreux cauchemar ! Et pour vous punir de votre insensibilité, puissiez-vous rêver que vous êtes amoureuse folle... du grand turc ! ! !
— Est-il galant !...ilme dit cela... parce que j'ai surtout l'air d'une Houri... d'une odalisque!... d'une Eatmé... d'une Leda!... n est-ce pas, cousin Roussel/...
— Laissez - moi tranquille!... je vous abiiorre! — reprit Joseph avec un courroux
comique, en sortant ainsi que Fortuné de la chambre de la vieille fille.
Peu de temps après leur départ, Marianne rentra timidement chez sa tante.
Lorsque Marianne revint auprès de la vieille fille, celle-ci s'aperçut facilemeut que sa nièce avait récemmeut pleuré à chaudes larmes. L'expression navrante de son visage trahissait une douleur profonde et à peine contenue. Marianne se rassit auprès de la vieille fille et reprenant sa broderie qui lui servait de contenance, elle dit avec embarras :
— Pardon... ma tante... si je suis restée si longtemps dehors... c'est que... c'est que... Jeannette était descendue chez le concierge, et je l'ai attendue... pour lui recommander le chocolat de ma sœur...
— Mon enfant,., tu viens de pleurer...
— Moi... ma tante ?...
— De pleurer beaucoup!... tu as le cœur gros...
— Ma tante... je vous assure...
— Les larmes te viennent encore aux yeux... elles tétouffent...
— C'est que... c'est que tout à l'heure, j'ai été. . . prise d'une migraine si violente . . que... la douleur m'a fait pleurer., je m'en ressens encore...
— Mon enfant... tu ne me dis pas la vérité...
— Matante...
— Regarde-moi en face...
— Mon Dieu... je.,.
— Tu as un chagrin... un grand chagrin.., tu souffres...
— Oui, ma tante... cette migraine...
— Marianne... tu n'es pas sincère...
— Je... je ne sais pas... ce que vous voulez dire...
— Je dis que tu n'es pas sincère...
— En quoi manquai-je de sincérité ?
—En me cachant la cause de ta peine,.,
— Je vous l'ai dit, ma tante... cette migraine...
— Marianne, je ne t'inspire pas de confiance.
— Pouvez-vous penser que...
— Ne vois pas un reproche dans mes paroles, pauvre enfant!... non... car tu ne peux pas avoir confiance en moi...
— Pourquoi cela ?
— Pourquoi ?
— Oui, ma tante.
—Parce que je suis une vieille fille, en d'autres termes : une égoïste au cœur sec... et glacé;... une créature qui, sauf l'affection naturelle qu'elle a pour son frère, . .. n'ayan t jamais rien aimé dans sa vie, ne saurait
LA FAMILLE J0UFF110Y. 131
comprendre les peines de ceux qui aiment... et leur compatir...
— Ma tante... je n'ai pas de vous une telle opinion...
—Peut-être nel'as-tu pas. .. mais elle est celle de tout le monde ici... Ta sœur surtout, m'entendant journellement répondre par d'aigres railleries aux adulations insensées que Ton prodigue à sa beauté, me croit remplie de malveillance à son égard... pauvre enfant! combien elle se trompe ! — ajouta la vieile fille en secouant mélancoliquement la tête ; — toute ma crainte est que l'on parvienne à corrompre son charmant naturel par des flatteries extravagantes. Aussi je m'efforce de lui faire sentir leur ridicule exagération en les exagérant encore...
1 32! LA FAMILLE J00FFR0Y.
Marianne écoutait avec une surprise inexprimable la tante Prudence qui lui appparaîssait sous un jour tout nouveau, et qui, après quelques moments de réflexion, poursuivit ainsi :
— Si je désire obtenir ta confiance, mon enfant, crois-le bien, ce désir vient uniquement de l'affection que je te porte... mais je le reconnais , cette confidence des plus secrets sentiments de ton cœur, je ne peux l'attendre de toi pour beaucoup de raisons ; entre autres la différence d'âge qui existe entre nous... et la crainte que te cause sans doute mon esprit railleur...
Jusqu'à présent, et ainsi que les autres personnes de la famille , tu m'as jugée sur les apparences ; je n'avais aucune raison t e détromper ; il n'en est plus ainsi : tu
LA FAMILLE JUU11-KUY. 133
souffres ; ce qui s'est passé ici , ce soir, a confirmé certains soupçons éveillés en moi depuis quelque temps ; la circonstance est grave : je voudrais te venir en aide ; mais involontaire oient tu te défies de moi. Cette défiance, je n'ai qu'un moyen do la vaincre.., c'est de t'ouvrir mon cœur, c'est de me montrera toi au vrai, et tout autre que je ne parais ; c'est enfin de te faire une confidence que je n'ai jamais faite à personne... Entends-tu bien? à personne !... Peut-être alors, touchée de la confiance que je te témoigne , m'ouvriras-tu ton cœur à ton tour, pauvre enfant!... et en ce cas j'espère appaiser... .consoler ton chagrin,., et pouvoir te sagement conseiller.
La vieille fille en parlant ainsi semblait
1;U LA FAMILLE JOUFFROV.
transfigurée : sa physionomie, toujours ironique ou revêche , devenait mélancolique et douce; la .laideur du visage disparaissait presque sous le charme de son expression ; rien de plus suave en ce moment que l'accent de la tante Prudence, accent ordinairement incisif on âpre ; enlin son regard était si compatissant, .si affectueux, que Marianne, dont la surprise allait croissant, se sentit de plus en plus émue et attendrie.
— Écoute-moi donc, chère enfant,— reprit la vieille tille ; — mais avant de poursuivre cet entretien, promets-moi...
de garder un secret absolu sur mes confidences , même envers ton père , ta mère et ta sœur.
— Oh ! je vous le promets !...
— Je sais que je peux me fier à ta parole... et je continue... Ton père (il y a vingt ans de cela),, ton père* que je n'ai jamais quitté, commençait sa fortune et tenait son magasin de soieries. Non plus que toi, mon enfant, je n'étais pas avantagée parla nature; et encore, qui saurait te regarder, te pénétrer, trouverait dans la bonté , dans la candeur de ta physionomie, un attrait capable de suppléer à la beauté qui te manque...
— Ma tante...
— Ne rougis pas... je t'aime trop pour te flatter.*. Il faut d'ailleurs être doué d'une certaine délicatesse de cœur, pour remarquer en toi ce qui me plaît, pour trouver comme moi , je ne sais quoi d'intéressant, de touchant , jusque dans la dé-
136 LA FAMILLE JOUFFUUY.
marche timide et gênée que t'impose ton infirmité, pauvre enfant !... Entends donc mes louanges sans embarras, ce sont peut-être les seules que tu entendras !... Je te disais donc qu'il y a environ vingt ans , je vivais , comme j'y ai toujours vécu , dans la maison de ton père ; j'étais aussi laide qu'aujourd'hui ; ma taille osseuse , ma figure naturellement revèche, ma voix aigre , tout en moi devait repousser, je le savais ; jamais je ne me suis abusée làdessus. De cette connaissance de moimême, il est résulté ceci : que, dès l'âge de dix-huit ans , je me suis décidée à rester célibataire. J'aurais pu, aiasi que tant d'autres filles laides , me marier, grâce à mon patrimoine ; mais j'ai le cœur fier, je préfère l'isolement au dédain. Cependant malgré ma laideur, malgré mes disgrâces
LA FAMILLE JuUFFilOV. | 3"7
physiques , j'avais malheureusement une àme aimante, et d'une sensibilité extrême, mais je sentais qu'avec mes petits yeux, mon grand nez, ma grande bouche et mes joues creuses , je serais la femme la plus ridicule du monde si je laissais seulement soupçonner ce besoin de tendres affections que l'on ne semble tolérer que chez les belles personnes. Je pris donc, si cela se peut dire, l'accent , le langage , les habitudes , en un mot, le caractère de ma laideur. Je passai bientôt pour une de ces créatures qui n'aiment personne , parce que personne ne peut les aimer ; qui se rendent désagréables à tous , parce que personne ne saurait chercher à leur être agréable ; et qui , par la causticité de leur esprit, se vengent de la répugnance qu'elles inspirent. Telle je m'étais faite,
138 LA FAMILLE JOWFROY.
ou plutôt, telle j'étais en apparence, lorsque j'eus à subir une cruelle épreuve. L'un de nos cousins , ami d'enfance de mon frère , venait très souvent le voir, et vivait dans notre intimité. Ce parent, homme d'un excellent cœur, d'un rare bon sens , d'un esprit naturel très original, me plaisait beaucoup ; ses traits, sans être beaux, prévenaient tout d'abord en sa faveur par leur expression de cordialité... Que te dirai-je mon enfant... j'aimai ce cousin...
— Vous, ma tante!...
— Je l'aimai passionnément.
— Vous?... répéta naïvement Marianne.
— Il serait possible?
— Gela t'étonne , et en effet, cela doit
LA FAMILLE JOUFFllOY. 139
t'étonner beaucoup, d'apprendre que la tante Prudence , que tu vois sans cesse ses lunettes sur le nez , son tricot à la main.., ait aimé... oh! oui, tendrement aimé...
et qui pis est... qu'elle aime encore...
— Encore ?. .. vous l'aimez encore ?. . .
— Oui , — répondit la vieille fille avec un accent de mélancolie profonde et ne pouvant retenir une larme.
— Ma tante... vous pleurez !
— Cela t'étonne aussi de voir une larme dans les yeux de la tante Prudence? Cette vieille fille revêche ! ce grognon qui a toujours l'ironie aux lèvres ! — Puis elle ajouta en souriant tristement : — Oh ! mon enfant, la belle invention que les lunettes et le tricot!
1 40 LA FAMILLE JUUFFROY.
— Que voulez- vous dire, ma tante?...
— Ah! bien des fois mes yeux sont devenus humides , à l'abri du verre de mes besicles ! Bien des lois mon tricot m'a servi de contenance, et m'a permis de dissimuler le tremblement de ma main , lorsque l'émotion me faisait tressaillir!... Bien des fois, ou plutôt, presque toujours, mon tricot , cette occupation machinale , me permet de m'isoler des personnes qui m'entourent, et de me livrer impunément à des pensées tristes et chères ! Oui , sans l'occupation de mon tricot, l'on aurait remarqué mon regard fixe et distrait. Alors les questions de pleuvoir : « Que faites-vous « donc, tante Prudence? Que faites-vous « donc là, immobile comme un therme et « et béyant aux corneilles? » Tandis que,
LA FAMILLE J0UFFR0Y. 141
grâce à mon tricot favori , pendant que mes doigts conduisent machinalement mes aiguilles , mon esprit est souvent ailleurs... et personne ne s'en doute... Ah! mon enfant, quand une femme, jeune ou vieille, mais point tout à fait sotte, tricotte le jour durant, tantôt avec indolence , tantôt avec une sorte d'activité fiévreuse, sois-en convaincue, cette femme, automate en apparence, vit presque toujours sous l'obsession d'une pensée secrète, douce ou pénible à la fois.
A mesure qu'elle se révélait ainsi à sa nièce, la vieille fille voyait peu à peu disparaître la défiance qu'elle avait jusqu'alors inspirée à Marianne. Celle-ci commençait à se sentir, et pour mille raisons, en étroite communion d'idées avec sa tan le, qui poursuivit ainsi son récit :
XTU
— Je te disais donc , chère enfant , — reprit la vieille fille, — que j'aimais passionnément Tun de nos parents qui, intimement lié avec mon frère, venait très souvent à la maison...
— C'est comme moi!... — pensait Marianne avec surprise et tristesse, puis elle ajouta tout haut :
— Ce parent, ma tante, ignorait que vous l'aimiez ?
— Une s'en cloutait pas,.. Il ne s'en est jamais douté...
— Toujours comme moi... — pensait Marianne, — toujours comme moi!...
— Lui avouer mon amour?... le pouvais-je?... non!,., j'étais trop laide!... Mon
cousin se serait moqué de moi ou il
m'eût fait comprendre l'impossibilité de notre mariage.
— Ainsi, ma tante, vous aimiez sans espoir?
— Oui, sans espoir... lorsque je conservais ma froide raison;... mais malgré moi, je me laissais parfois surprendre à de folles illusions, et alors je me disais : « Peut-être devinera -t- il mon amour peut-être
LA FAMILLE J0OTFR0Y. 145
« pensera-t-il qu'il est rare de trouver a réunies, les qualités du cœur et la beauté « de la figure... peut-être pensera-t-il que, « lorsqu'il s'agit d'un engagement de « toute la vie, mieux vaut un cœur ten- « drement, incessamment dévoué, qu'une « beauté éphémère. » En un mot, ma pauvre enfant, je m'abandonnais à ces imaginations communes aux femmes laides, qui se sentent riches d'inutiles trésors de dévouement et de tendresse..,
— Toujours comme moi ! — pensait Marianne; — hélas ! toujours comme moi !
— Malheureusement mon cousin n'avait pas lieu de songer aux compensations que l'amour le plus dévoué peut apporter à la laideur ; puis, pour apprécier ce que valait mon cœur , il eût fallu le pénétrer , i. H
l'étudier... c'est ce dont mon cousin n'avait souci. Familier avec moi, ainsi qu'on Test entre parents du même âge qui se voient fréquemment, mais ne ressentant à mon égard aucune sympathie, car je n'avais rien d'attrayant, tant s'en faut! il ne s'apercevait pas du trouble , de l'émotion que me causait sa présence ; il ne remarquait pas mille puérilités qui malgré moi trahissaient mon amour...
— Toujours comme moi !... — pensait Marianne de plus en plus étonnée des rapprochements étranges qui existaient entre sa position et celle de sa tante.
— Enfin vint le jour où mon cousin dut se marier... Il était commerçant; la surveillance d'une femme devenait nécessaire à sa maison...
— Ainsi, ma tante, il s'est marié ?
— Oui, à une jeune personne assez belle.
— Mon Dieu, que vous avez dû souffrir!...
— Oui, j'ai beaucoup souffert.... parce que je craignais (et mes craintes ne m'ont pas trompée) que la femme, choisie par mon cousin, ne 4e rendît pas heureux; non qu'elle eût de graves défauts, mais elle était sotte et accariâtre. Peu d'années après son mariage , mon cousin finit par découvrir en moi quelque bon sens, quelque droiture d'esprit: il me confiait ses ennuis. Je l'aimais sincèrement; et, loin de me réjouir de ses chagrins qui, pour ainsi dire, me vengeaient, je les ressentais avec lui, je le consolais, je le conseillais de mon mieux. Il s'établit ainsi, peu à peu, entre nous , une étroite intimité ; j'y trouvais le
148 LA FAMILLE .TOUFFROY.
dédommagement de mes peines secrètes.
Enfin, au bout de quinze ans de mariage, mon cousin devint veuf...
— Quoi! ma tante... il est veuf?... — dit vivement Marianne en semblant réfléchir.
— Il est veuf... et lorsqu'il le devint» je m'abandonnai à une dernière et folle espérance. Mon cousin n'était plus jeune, il atteignait un âge voisin de la vieillesse; époque de la vie où l'on ne doit plus guère voir dans le mariage , qu'un échange de tendres soins , de confiance intime, de sérieuse affection. Aussi , à l'âge où nous étions arrivés tous deux, je pensais que peut-être ma laideur ne compterait plus... et qu'il s'imaginerait quelque jour de me proposer d'achever ensemble notre existence , je me trompais : il resta veuf, et,
malgré son amitié, il n'a pas plus songé à moi qu'il n'y avait songé dans sa jeunesse ; puis, il faut l'avouer... il me croyait, il me croit toute autre que je suis. S'arrêtant à la surface de mon caractère, il s'étonne parfois naïvement de l'amitié que je lui témoigne... à ma manière, il est vrai. Je suis pour lui, comme pour tant d'autres, une vieille fille vouée au célibat parégoïsme, et qui a vieilli sans se douter qu'elle eût un cœur. De là ses railleries continuelles sur mon insensibilité , sur mon horreur du mariage...
— Mais... ce soir encore... les plaisanteries de notre cousin Roussel Mon
Dieu, ma tante ! c'est donc lui... que vous avez tant aimé? Que vous aimez encore?...
— Oui... c'est lui...
— Ah ma pauvre tante !
— Cet aveu, Marianne, est la plus grande preuve de confiance que je te puisse donner... Mon seul but est d'attirer, de mériter la tienne , et ainsi de te consoler, de te guider de mes conseils... Hélas ! tes souffrances, je les ai ressenties! Moi aussi, j'ai aimé sans espoir... et sans espoir tu aimes Fortuné. Peut-être maintenant me l'avoueras-tu, pauvre enfant?...
— Oui, vousavez deviné mon secret...
oui, j'aime Fortuné sans espoir. Hélas ! ne va-t-il pas épouser ma sœur !...
Et Marianne fondant en larmes se jeta au cou de la vieille fille qui, partageant l'émotion de sa nièce , la tint pendant quelques instants serrée dans ses bras ; puis elle lui dit tendrement :
— Calme-toi chère enfant et tâchons de parler raison... Envisageons ta position sans rien exagérer, ni en mal, ni en bien...
— Ah ! ma tante,.... tout est fini pour
moi. Fortuné aime Aurélie Elle est
si belle! comment ne l'aimerait- il
pas !... Mon Dieu ! pourquoi donc tous les avantages à ceux-ci... et rien à ceux-là ?... Oh ! pour la première fois j'envie la beauté de ma sœur... A elle les flatteries, les empressements, les préférences de mon père et de ma mère... Elle est leur joie, leur orgueil, tandis que moi... — Et les pleurs de'Marianne coulèrent de nouveau. -Tandis que moi je suis laide , infirme «... Mes parents osent à peine me montrer,., ils me cachent... je leur fais honte... je le sais
152 LA FAMILLE J0UFFI10Y.
bien... Depuis longtemps je m'étais résignée à mon sort.
— Marianne... que dis-tu'?
— Ma tante, me croyez-vous aveugle et insensible ?... Ah ! sans la confiance que vous m'inspirez maintenant... jamais je ne me serais plainte à vous...
— De ces préférences... tu souffres donc, malheureuse enfant?
— Non... jusqu'à ce soir, je n'en avais pas souffert... je les comprenais... elles me paraissaient naturelles... moi aussi j'étais fière de ma sœur, je me plaisais à la parer, à l'admirer, mais aujourd'hui, je jalouse, je déteste sa beauté ; oui... tenez, ma tante, c'est odieux ce que je vais
LA FAMILLE JOUFFllUY.' 153
vous dire , mais maintenant que je sais qu'Àurélie épousera Fortuné... il me semble que je la hais !...
Et Marianne sanglottant cachait son visage dans son mouchoir.
La vieille fille prenant entre les siennes, les mains de sa nièce, lui dit avec l'accent d'un profond intérêt :
— Mon enfant, je ne veux pas te donner de fausses espérances; je te dirai toute la vérité, mais aussi tu reconnaîtras que tu as tort de te désoier ainsi à l'avance... Ecoute -moi : Fortuné nous a fait part, au cousin Roussel et à moi, de son désir d'épouser ta sœur, dont il est, nous a-t-il dit, épris, passionnément épris.
— Mon Dieu... comme il l'aime!...
— Je t'ai promis la vérité tout entière, je ne te cache rien... Il nous a priés d'être les interprètes de ses vœux auprès de ton père et de ta mère..,
— Vous voyez donc bien ! — s'écria Marianne en sanglotant; — il n'y a plus d'espoir ! il aime Aurélie passionnément !
— Laisse-moi achever... j'ai formellement refusé à ton cousin de m'occuper de sa demande...
— Vous avez refusé ?
— Oui... et il me maudit sans doute ; il s'en prend à mon esprit acerbe, à la sécheresse, à la dureté de mon cœur de vieille tille... et cependant l'intérêt seul de ton cousin et le tien ont dicté mon refus.
LA FAM1LLH JOUFFROY. I où
— Mon intérêt... et celui de Fortuné?
— Certainement... car d'abord je te soupçonnais d'aimer ton cousin... puis, selon moi, Aurélie n'est point la femme qui lui convient.
— Quoi ! ma tante, malgré sa beauté ?
— A cause de sa beauté. . .
— Je ne vous comprends pas , ma tante...
— Je ne saurais maintenant m'expliquer là-dessus... mais, il ne faut point te désespérer.
Le bruit d'une voiture entrant sous la porte cochère interrompit la tante Prudence; elle regarda la pendule et dit :
— Ta sœur rentre déjà du bal, et il n'est pas encore minuit? c'est singulier !
4 56 LA FAMILLE JUlTFROY.
■ — Je croyais qu'Aurélie ne serait de retour, comme d'habitude, qu'à deux ou trois heures du matin ; son chocolat n'est peut-être pas prêt... Mon Dieu, maman va me gronder, — dit Marianne ; puis avec amertume, elle ajouta: — je ne suis pourtant pas la servante de ma sœur !
Ces mots frappèrent la tante Prudence.
Sa nièce, pour la première l'ois, regardait comme une sorte d'humiliante servitude, ces soins qu'elle avait jusqu'alors rendus à sa sœur, non-seulement sans se plaindre, mais avec un tendre empressement.
— Allons, mon enfant, sois selon ta coutume soumise envers ta mère, complaisante pour ta sœur, — reprit la tante Prudence ; — l'on ne pêche jamais par excès de soumission et de bonté. Demain
nous reparlerons de ce qui t'intéresse.
Courage!.... espère!.... ou plutôt.... ne désespère pas !
— Ah! ma tante... je le pressens... mon sort sera le vôtre... je resterai fille... avec mon triste amour au cœur... — Et se levant, les yeux pleins de larmes, elle ajouta : — Bonsoir, ma tante !
— Bonsoir, mon enfant. Mais, encore une fois, je t'en conjure, ne perdsconfiance, ni en moi, ni en toi... Embrasse -moi... Tu diras à ta mère que je suis couchée : j'ai besoin d'être seule, afin de réfléchir à loisir.
Marianne quitta la vieille fille afin d'aller au-devant d'Aurélie et de l'aider à quitter sa parure de fête.
Les deux sœurs occupaient la même chambre confortablement et élégamment meublée. Deux lits jumeaux se partageaient le fond d'une vaste alcôve. Madame Jouffroy, ayant, selon sa coutume, embrassé ses filles avant leur coucher, s'était retirée. Aurélie, assise au coin du feu dans un fauteuil, venait de revêtir un peignoir, après avoir, avec l'aide de Ma-
rianne, quitté sa robe de bal et ôté les ornements de sa coiffure. Endettant machinalement sa brioche dans un bol rempli de chocolat, la jeune fille semblait pensive et restait silenciense. Habituellement au contraire , à son retour du bal , elle donnait à sa sœur de nombreux détails sur la soirée, récit toujours écouté, souvent même sollicité par Marianne avec une curiosité naïve. Mais, ce soir-là, Marianne, silencieuse aussi, ne provoquait pas les confidences d'Aurélie qu'elle contemplait avec un triste accablement, la trouvant en déshabillé plus belle encore peut-être que parée des atours de la toilette. En effet, ainsi vêtue d'un peignoir blanc, et seulement coiffée de ses magnifiques cheveux dont l'une des tresses dénouées tombait sur son épaule nue, Au-
relie était non moins séduisante qu'en robe de bal.
— Ah ! — pensait Marianne, — comment n'ai-je pas deviné que Fortuné, si artiste, si passionnément admirateur de ce qui est beau, devait aimer ma sœur!.. Mon Dieu qu'elle est belle! — ajoutait Marianne avec un ressentiment douloureux et jaloux qu'elle éprouvait pour la première fois ; — qu'elle est donc belle !
Aurélie, après avoir pris sans appétit quelques cuillerées de chocolat, dit avec sa désinvolture d'entant gâté, en s'adressant à Marianne et lui présentant la tasse de porcelaine :
— Petite sœur , je n'ai pas faim ce soir...
En toute autre circonstance Marianne, i. 12
selon son habitude, se fût empressée d'épargner à l'indolente la peine de se lever pour aller placer le bol sur un guéridon ; niais, en proie à ses arnères réflexions, Marianne ne bougea point, se répétant qu'après tout elle n'était pas la servante de sa sœur. Celle-ci, accoutumée aux prévenances et croyant n'avoir pas été entendue, répéta :
— Petite sœur... à quoi penses-tu donc? Tiens... voilà ma tasse.
La force de l'habitude, l'embarras d'expliquer à sa sœur pourquoi elle lui refusait, ce soir-là, les petits services qu'elle lui rendait ordinairement, obligèrent Marianne de prendre la tasse. Elle la déposa sur un meuble.
Aurélie, de plus en plus pensive, ne re-
marqua pas l'expression contrainte des traits de sa sœur, et se renversant sur le dossier de son fauteuil , dans une pose remplie de grâce et de nonchaloir, elle se détira, en élevant d'abord ses bras au-dessus de sa tête, puis les rabaissant languissamment, et, cachant pendant un moment ses yeux sous ses deux mains, elle tendit à sa sœur son pied charmant, chaussé de satin blanc, en disant d'une voix caressante :
— Bonne petite Marianne, puisque tu es, selon ton habitude, en train de me gâter, gâte-moi tout à fait... dénoue les cothurnes de mes souliers... et donne- . moi mes pantoufles. Je ne sais ce que j'éprouve...je me sens lasse... mais lasse... à ne pouvoir remuer, quoique je n'aie dansé que deux contredanses.
Marianne d'abord se révolta contre ce nouvel acte de servilité, mais cédant encore à l'habitude, et aussi à la douce càlinerie de l'accent d'Aurélie, la révoltée agenouillée sur le tapis, commença de dénouer les cothurnes des petits souliers de satin blanc dont était chaussée sa sœur. Une comparaison cruelle qui n'était jamais venue à l'esprit de Marianne lui serra douloureusement le cœur... Elle avait eu la jambe cassée au-dessus de la cheville, et le membre restait difforme, raccourci, la fracture ayant été mal réduite selon les termes de l'art. Aussi, lorsque Marianne agenouillée tint dans sa main, — car il y tenait tout entier, —le petit pied de sa sœur, si élégamment attaché à sa jambe charmante, découverte par un pli du peignoir;
LA FAMILLE JOUFFROY. Ibo
Ja pauvre boiteuse eut plus que jamais conscience de son infirmité. Les larmes lui vinrent aux veux, mais elle les contint, et. après avoir placé devant sa sœur ses pantoufles, elle lui dit, étouffant un soupir :
— Tu n'as plus besoin de moi, je vais me coucher... j'ai grand sommeil.
— Te coucher?... Est-ce que tu ne seras pas assez gentille pour me délacer comme à l'ordinaire? — reprit Auivlie avec surprise. — Et puis, avant de nous coucher, n'ai-je pas à te raconter ma soirée ?.. Oh!.. j'en aurai Ion-}- à te dire, chère petite sœur !.. — ajouta la jeune fille d'un air rêveur. — C'est pour cela, je crois, que je tarde autant a commencer mon récit.
166 LA FAMILLE JOUFFUOY.
— Parce que tu as beaucoup de choses à me raconter ?
— Oui... — répondit Aurélie toujours pensive; puis, après un moment de silence, elle reprit avec un affectueux enjouement : ■ — On a une sœur... bonne... oh mais!
bonne et gentille au-delà de tout ce qu'on peut imaginer; elle vous gâte... à vous rendre honteuse, si ce n'était pas si doux de se laisser gâter par elle... Or, cette chère petite sœur n'est-elle pas votre confidente obligée?., peut-on... doit-on lui cacher quelque chose?..— Puis elle ajouta tendrement : — Viens là, près de moi... et causons.
Ce disant, Aurélie passa familièrement son bras autour du cou de sa sœur qui s'assit près d'elle, et la baisa au iront
Cette caresse, l'affectueux accent des dernières paroles d'Aurélie , exercèrent un charme irrésistible sur Marianne, malgré son irritation et sa jalousie secrète.
— Hélas! la douleur m'aveugle... me rend injuste et méchante, — pensaitelle. — Est-ce donc la faute d'Aurélie, si Fortuné est amoureux d'elle '/... Pauvre sœur!., elle est la cause involontaire de mes chagrins : je ne dois pas l'accuser du mal qu'elle me fait involontairement...
Et l'excellente créature, tâchant de sourire, se serrant plus étroitement contre Aurélie , qui appuyait toujours l'un de ses bras sur son épaule , lui dit :
— Voyons! raconte -moi ta soirée...
Tu ne t'amusais donc pas beaucoup?
— Pourquoi cela?
— Il était à peine minuit lorsque vous êtes rentrés.
— Il est vrai , — répondit Aurélie en étouffant un soupir ; — c'est la première fois que je reviens du bal presque triste, et que je l'ai quitté en son plus beau moment.
— Et pour quelle raison es-tu revenue de si bonne heure?
— Ah! petite sœur...
— Hé bien?..
— J'ai grand peur... que le dépit m'ait ramenée ici...
— Et, à propos de quoi ce dépit?
— Ce que j'ai à t'avouer , est peut-être si ridicule, — poursuivit Aurélie en hé-
sitant et rougissant, — que sans doute tu te moqueras de moi...
— Je n'ai guère l'esprit tourné à la raillerie, — répondit Marianne en secouant mélancoliquement la tête. — Parle en toute confiance.
— Madame Richardet nous avait , tu le sais, annoncé... une surprise?...
— Oui... des lampions et des gardes municipaux, comme aux grands bals du faubourg Saint-Germain ; telle devait être celte surprise, selon notre cousin Roussel.
— Le faubourg Saint -Germain y était bien en effet pour quelque chose.
— Comment cela?
— Un pair de France et son neveu...
l'oncle est marquis, — le neveu est comte. . . — assistaient à ce bal...
— De pareils personnages chez les Richardet !
— N'était-ce pas une véritable surprise, et des plus agréables ? car je te l'avouerai, petite sœur, il est impossible de rencontrer quelqu'un de plus charmant, de plus aimable, que le neveu du marquis... et...
Aurélie s'interrompit, craignant d'en avoir trop dit; elle devint pourpre, appuya son front sur l'épaule de Marianne, et garda pendant quelques instants un silence embarrassé.
La jeune fille baisant à son tour Aurélie au front , lui dit tendrement :
— Quoi!.,, tu hésites à continuer ton
LA FAMILLE .IOUFFROY. 171
récit?... N'as-tu donc plus confiance en moi ?
— Peux-tu le croire? D'ailleurs, je n'ai pas à rougir de ce qui me reste à t'apprendre, — et Aurélie relevant la tête , reprit d'une voix plus assurée : — Ce pair de France et son neveu assistaient donc au bal des Richarde t..'. L'oncle se nomme M. le marquis de Villetaneuse , et son neveu , M. le comte de Villetaneuse. Ce sont, dit-on, des personnages du plus grand monde, et très bien à la cour... j'ai eu l'honneur insigne de danser avec l'un de ces hauts et puissants seigneurs ! — ajouta Aurélie en souriant. — Oui, j'ai dansé avec M. le comte de Villetaneuse , et bien plus... il n'a fait danser que moi. . au grand
\*l% LA FAMILLE JOUFFROY.
dépit des autres danseuses Enfin,
comme il ne faut rien cacher à sa sœur... Je t'avouerai ma scélératesse... je n'ai pas été absolument désolée de donner ce crève -cœur aux autres invitées des Richardet !
— Oh! fi!., la méchante!..
— Hélas!... petite sœur*., j'ai fait pis encore...
~ Quoi donc?...
— Après ma première contredanse avec M. de Villetaneuse... plusieurs jeunes gens de la société de M. Richardet sont venus m'engager, et j'ai eu la férocité de les refuser...
— Ah !.. Aurélie !..
— J'ai eu tort , n'est-ce pas , Marianne ?
LA FAMILLE JOUFFKOY. 113
— J'ignore les coutumes du bal... mais ce refus était ce me semble impoli...
— C'est vrai... etmaintenantje regrette d'avoir agi ainsi... Mais si tu savais combien, en ce moment-là, ces pauvres jeunes gens me paraissaient gauches, empruntés, auprès du comte de Villelaneuse !
— Qu'a-t-il donc en lui de si extraordinaire?
— Il a d'abord une figure charmante, une tournure des plus élégantes , et puis une voix si douce, des manières si distinguées , une façon si aimable , si spirituelle, d'exprimer les moindres choses : ses compliments , — car il m'a fait des compliments... et beaucoup!..— n'ont
'174 LA FAMILLE J0UFFR0Y.
rien d'embarrassant... Enfin, que te dirai-je?.. il n'y a aucune comparaison possible entre lui et les personnes que nous connaissons... Combien je suis fâchée que tu ne l'aies pas vu, petite sœur! tu comprendrais alors... mon admiration... que dis-je? tu partagerais mon fanatisme pour le comte de Villetaneuse, — ajouta Aurélie en souriant, et sentant, sans savoir pourquoi, le besoin d'exagérer l'impression que lui avait causée le neveu du pair de France.
— Te voilà donc admiratrice fanatique de ce M. de Villetaneuse, pour avoir dansé une contredanse et causé avec lui pendant dix minutes? C'est, tu l'avoueras... ma chère Aurélie... se fanatiser à bon marché !
~ Oh ! mais je n'ai pas tout dit.
— Quoi donc encore?
— Environ un quart d'heure après que M. de Villetaneuse m'a eu fait danser, son oncle, le marquis, s'est approché de moi et de maman auprès de qui j'étais assise ; il a été pour nous aux petits soins et d'une amabilité extrême.
— Tu es peut - être autant fanatique de l'oncle que du neveu?
— Cela se pourrait bien , car je n'ai de ma vie rencontré de vieillard plus gai , plus spirituel. Je me figure que ce que l'on appelle : les gens de l'ancienne cour, devaient avoir ces manières à la fois polies et distinguées. — Maman raffole de lui... il lui a dit qu'elle ressem-
biait à s'y méprendre à je ne sais plus quelle duchesse...
— C'est donc pour cela qu'en rentrant ce soir mon père appelait toujours, en riant, maman : Madame la duchesse Mimi?
— Certainement!., juge si maman était flattée ! Et chose singulière... il paraît que je ressemble aussi , mais en beaucoup mieux (c'est M. le marquis, et non pas moi qui dit cela)... c'est que je ressemble fort à une jeune comtesse Tune des femmes les plus à la mode de Paris.... « Enfin , » nous disait M. le marquis avec son air de grand seigneur, — «enfin, mesdames, « maintenant que je suis là près de vous « deux, et que je ne regarde point surt tout autour de moi... mon illusion est « complète , et grâce à votre aimable
LA FAMILLE JOUFFUOY. 1*7*7
« présence ici , je me crois au faubourg « Saint-Germain.»
— Entre nous , les compliments que vous adressait M. le marquis étaient assez désobligeants pour les autres personnes de la société de M. Richardet !
— C'est pourtant vrai, petite sœur, — reprit naïvement Aurélie ; — cela signifiait que maman et moi avions seules une tournure distinguée. Vois donc comme les éloges vous tournent facilement la tête !... Cette réflexion-là ne m'était pas venue; j'étais toute heureuse de ressembler à cette jeune comtesse si fort à la mode, et maman me disait toute glorieuse : « — As- « tu entendu M. le marquis? nous avons « l'air de dames du faubourg Saint- Ger- « main! est-ce flatteur pour nous ! » En-
fin, papa lui-même ne se possédait pas de joie, et lorsque le marquis nous eut quittées (ii n'avait parlé qu'à nous), papa est accouru nous dire en se frottant les mains : — Vous ne savez pas, on est furieux dans le bal, j'entends répéter de tous côtés: « En vérité, c'est inconcevable ! le marte quis ne parle absolument qu'à madame a et qu'à mademoiselle Jouffroy, le comte a n'a dansé qu'avec celle-ci ! Il n'y en a « que pour elles! Il paraît que les autres « personnes ne sont pas dignes d'attirer « l'attention de ces hauts et puissants seit gneurs !» — Et papa répétait en se frottant les mains : C'est délicieux! tout le monde est furieux contre vous deux ; on vous lance des regards foudroyants.
— Alors, chère sœur, je ne comprends
pas que le dépit, comme tu le disais tout à l'heure, t'ait fait quitter le bal. Puisque maman et toi vous excitiez tant d'envie , vous auriez dû, ce me semble, prolonger la durée de votre triomphe.
L'accent d'Aurélie, lorsqu'elle eut surmonté son premier embarras au sujet de ses confidences, était devenu libre et enjoué ; mais, en ce moment, la jeune fille rougit de nouveau, sa figure s'attrista, un sourire presque amer effleura ses lèvres, elle étouffa un soupir et reprit :
— Je vais, petite sœur, te raconter ce qui est arrivé. M. le comte de Villetaneuse m'avait invitée à une seconde contredanse. 11 se montra plus aimable encore
que pendant la première. Venu par hasard chez les Richardet, il n'espérait malheureusement pas me rencontrer ailleurs... Il nous trouvait, maman et moi, déplacées dans cette société peu digne de nous... Enfin, tout cela était si gracieusement exprimé, avec un accent... un regard...
tiens, petite sœur, je n'ai vu à personne ce regard-là... de grands yeux noirs... à la fois si hardis et si doux !...
Aurélie, rêveuse, s'interrompit un moment et reprit bientôt :
— Marianne, est ce que je t'ai dit qu'il était brun ?
— Non, ma sœur.
— Hé bien! il est brun; ses cheveux,
LA FAMILLE JOUPFftOY. 181
d'un noir de jais, bouclent naturellement; il est un peu pâle... c'est si distingué la pâleur !... et puis, il a des dents comme des perles... et un sourire... tu ne peux imaginer un plus ravissant sourire !
Aurélie, pensive, s'interrompit encore, puis elle ajouta en étouffant un soupir :
— M. de Viiletaneuse, après m'avoir fait danser une seconde fois, venait de me reconduire à ma place, lorsque.,. — mais, rougissant de dépit à ce souvenir, la jeune fille ajouta, avec une expression de dédain et de sourde irritation :•— Tu connais cette petite effrontée de madame Bayeul ? qui a toujours des toilettes si extravagautes, et dont le mari est un ancien usurier, nous a dit mon père?
182 LA FAMILLE JOUFFKOY.
— Je n'ai jamais vu madame Bayeul...
— C'est vrai, chère Marianne, tu ne viens jamais avec nous dans le monde... Hé bien ! figure-toi une petite femme qui, en vérité je ne sais pourquoi, passe pour être assez jolie, car elle n'a pour elle que sa mine effrontée, ses yeux hardis, et ses cheveux presque roux, qu'elle porte en anglaises d'une longueur ridicule ; du reste, toujours décolletée d'une manière indécente , sous prétexte qu'elle a une très belle peau, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire puisqu'elle est rousse. Enfin, voilà la femme. Elle avait voulu sans doute arriver, ce soir, tard au bal, afin d'y produire plus d'effet! Elle entre donc suivie de son mari (je ne comprends pas non plus comment M. Richardet reçoit chez lui un usurier) , et sitôt
LA FAMILLE JOUFFKUY. 183
qu'elle aperçoit M. de Villetaneuse qui me reconduisait à ma place, cette madame Bayeul, — c'est, en vérité, l'effronterie en personne !... — se pend au bras de M. de Villetaneuse, en sécriant, afin d'être entendue de tout le monde : « — Mon cher comte ! » —Son cher comte ! — reprit Aurélie avec indignation ; — a-t-on l'idée d'une pareille familiarité ! « — Mon cher « comte, vous ne connaissez personne ici ; « je m'empare de vous pour toute la soic rée;... je ne vous quitte pas.» — Dis, Marianne, est-ce assez d'impudence !
— La conduite de cette dame me semble, ainsi qu'à toi, peu convenable.
— Ah ! petite sœur, — reprît tristement Aurélie, dont le limpide et beau regard se
voilait encore d'une larme à ce souvenir, — j'ai été punie de mon triomphe d'un moment; ces personnes d'abord si contrariées de voir le comte et son oncle uniquement occupés de maman et de moi, commencèrent à chuchotter, à sourire d'un air méchant, en voyant celte effrontée madame Bayeul accrochée au bras de M. de Villetaneuse. Les jeunes gens que j'avais refusés ricanaient aussi... les larmes me sont venues aux yeux.
Heureusement maman causait en ce moment-là avec madame Richardet, et n'a pas remarqué ma vive contrariété... Enlin, prétextant d'une migraine, j'ai désiré quitter le bal... J'avais le cœur si gros, que j'ai été sur le point de pleurer devant tout le monde... Voilà pourquoi, petite sœur, nous sommes revenus avant mi-
LA FAMILLE JOUFFllOY. 185
nuit. Avoue qu'il est fâcheux de voir finir si mal, une soirée si heureusement conimencée!
— Sans doute... mais enfin tu oublieras cette fâcheuse fin de soirée, puisque tu ne dois plus revoir ce M. de Villetaneuse, qui se trouvait par hasard, t'a-t-il dit, chez les Richarde t.. .
— Non, je ne le reverrai plus... c'est presque certain... — reprit tristement Aurélie. — Je ne le reverrai plus... c'est dommage... il était si aimable!... il ressemble si peu aux jeunes gens de notre société !...
— Allons, chère sœur, ton fanatisme t'égare... Il ne peut y avoir entre ce monsieur et les autres une différence marquée...
— Cette différence existe pourtant, je t'assure ; non, il n'y a aucune comparaison possible entre le comte de Villetaneuse et les jeunes gens de notre société habituelle...
— Et puis... voyons, avoue cela à ta petite Marianne : ce Monsieur est comte... son oncle est marquis. Je gagerais moi qu'en raison de leur titre, ils t'ont paru plus aimables encore?..
— Peut-être bien... un titre est toujours un titre.
— Quel avantage cela vous donne- t-il d'avoir un titre ?
— Quels avantages ?.. mais de très grands...
LA FAMILLE JOUFFKOY. 18"
— Comment cela, Aurélie?
— Lorsque nous étions en pension et que nous venions passer à la maison quelques jours de congé, nous restions souvent avec maman au comptoir. Hé bien! s'il se présentait à la fois dans le magasin une cliente bourgeoise ou une cliente titrée, aussitôt maman et les commis s'empressaient de répondre d'abord à madame la marquise ou à madame la duchesse... Tu as vu cela cent fois comme moi... Est-ce vrai?
— C'est vrai...
— Alors, petite sœur, conviens qu'il est toujours très agréable pour l'amour-propre de se voir l'objet de tant d'empressé-
188 LA FAMILLE JOUFFKOY.
ment, seulement parce que l'on est comtesse, marquise ou duchesse?
— Soit!... mais enfin, lorsque Ton n'est ni marquise, ni duchesse, n'est-il pas sage de se contenter de son sort... surtout lorsqu'il est aussi heureux que le nôtre...
— Tu as raison, petite sœur — reprit Aurélie en souriant d'un air contraint, après un moment de silence, — notre société bourgeoise en vaut bien une autre. Quoique nous ne soyons ni comtesses, ni marquises, nous ne nous en amusons pas moins, nos contredanses ne chômeront pas, faute de comtes et de marquis... Je ne reverrai jamais M. de Villetaneuse, n'y pensons plus... Seulement cette vilaine petite madame Bayeul peut se vanter de
LA FAMILLE JOUFFUOY. 189
m'avoir fait passer, comme on dit: un mauvais quart d'heure !... Et là dessus, petite sœur, délace moi... couchons nous : il est tard...
Marianne délaça Aurélie avec sa complaisance habituelle et bientôt les deux sœurs se mirent au lit.
Marianne et Aurélie causaient habituellement assez longtemps avant de s'endormir ; il n'en fut pas de même ce soir là : elles éprouvaient le besoin de s'isoler dans le silence de leurs pensées.
Aurélie, en racontant à sa sœur les divers incidents du bal, venait de céder à une douce habitude, et au besoin de s'entretenir d'un événement qu'elle pressentait
vaguement, sans oser se l'avouer à ellemême, devoir faire époque dans sa vie; M. de Vïlletaneuse avait produit sur elle une profonde impression, non moins par la distinction de ses manières , par le charme de sa figure , par la grâce de son esprit, que par sa qualité. Aurélie, jusqu'alors adulée, admirée sans doute, mais seulement par des gens de sa société, éprouvait une sorte de ravissement en songeant que des gens du grand monde, affirmaient qu'elle et sa mère ressemblaient à s'y méprendre à de nobles dames du faubourg Saint-Germain, égarées au milieu d'un bal bourgeois ! Flatterie irrésistible pour la jeune fille, car malgré l'excellence de son naturel , elle se laissait parfois entraîner à de vaniteuses espérances ; ne serait-elle pas duchesse ou princesse, si les
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titres se mesuraient à la beauté, — lui répétait incessamment madame JoufFroy,
Ce fol orgueil maternel ne semblait-il pas justifié par les éloges dont, ce soirlà, M. de Villetaneuse avait accablé Aurélie ? Et cependant, malgré ces éloges , elle se demandait avec angoisse quelles seraient les conséquences de sa rencontre avec le comte? Elle ne le re verrait sans doute jamais, et déjà troublée, inquiète, elle se sentait incapable de l'oublier.
-— Mon Dieu, — se disait-elle , —je l'ai vu ce soir pour la première fois... et pourtant... si je venais malgré moi à l'aimer?... Ah! cet amour causerait le malheur de ma vie!...
Aurélie, élevée dans une ferme croyance [. i s
à la distinction aristocratique des classes, préjugé beaucoup plus répandu , beaucoup plus tenace, beaucoup plus influent sur la bourgeoisie qu'on ne le suppose (\), Aurélie regardait sincèrement comme une alliance exorbitante, impossible, le mariage d'une petite bourgeoise de sa sorte , avec un personnage de la qualité
(1) Entre mille preuves à l'appui de ce que nous avançons, citons un l'ait : peu de temps après la Révolution de Février, un commerçant, très respectable et très libéral, se plaignait amèrement à nous de l'un de ses nobles clients, fort riche d'ailleurs, qui avait répondu à une demande de paiement : — « Mon cher « monsieur***, vous avez laissé faire la révolution de « Février, arrangez-vous, je n'ai pas d'argent. » Il avait plus de cinquante mille écus de rentes).
— Eh bien! — lui dis-je, — faites-le assigner chez le juge de paix.
— Àh Monsieur ! Monsieur ! Faire assigner M. le duc ! I !
de M. le comte de Villetaneuse , neveu d'un pair de France, quoique celui-ci l'eût assuré qu'elle ressemblait fort à une comtesse du faubourg Saint-Germain.
— Si l'impression de ce soir... loin de s'effacer... devient de jour en jour plus profonde, — se demandait Aurélie avec angoisse, — je serai donc malheureuse toute ma vie !
Malgré ces navrantes pensées, la jeune fille céda peu à peu au sommeil; mais le souvenir de M. de Villetaneuse la poursuivit jusques dans ses rêves.
Marianne, avant de s'endormir, fut absorbée par cette seule pensée :
« — Sa sœur dissimulait à peine son
« vif et naissant penchant pour M. de « Villetaneuse ; peut-être refuserait-elle « d'épouser Fortuné Sauvai.
Nous devons pour l'intelligence de ce récit approfondir le caractère d'Henri de Villetaneuse et celui de son oncle.
Ce dernier, Gaston Mortain , marquis de Villetaneuse, pair de France, grand officier de la Légion-d'Honneur, etc., etc., appartenait à une ancienne famille du Dauphiné.
Député de la noblesse aux états-généraux en 1789, il fut du petit nombre des membres de l'aristocratie qui, dans la célèbre discussion de la séparation des trois ordres, se rangèrent du côté de Mirabeau et se confondirent avec le tiers-état. La plupart des nobles collègues de M. de Villetaneuse, sincèrement résolus de renoncer à l'iniquité de leurs privilèges , obéissaient à un sentiment patriotique ; il n'en fut pas ainsi du marquis : profondément égoïste, doué surtout d'une rare et, pour ainsi dire, instinctive prévision des grands événements , il jouissait de ce don, particulier à certains animaux immondes, de pressentir la ruine de l'édifice où ils nichent, et de pouvoir ainsi quitter, toujours à temps, une demeure pour une autre. Servi par ses ins-
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tincls, prévoyant la ruine de la monarchie, M. de Villetaneuse prit parti pour le tiers-état; puis, lorsque la force des choses et les terribles complications extérieures mirent de fait le pouvoir entre les mains patriotiques des jacobins, M. de Villetaneuse passa aux jacobins , lutta de civisme avec le fameux marquis de Saint-Kurugues 3 devint le citoyen Mortain, et siégea parmi les montagnards de la Convention. Mais, après le meurtre de l'incorruptible Robespierre, le citoyen Mortain devint, comme le citoyen Barras, un enragé thermidorien. Sous le Directoire, l'ex-marquis reprit le nom de Villetaneuse. L'un des premiers, il flaira la prodigieuse fortune du général Bonaparte, se rapprocha de son entourage, poussa au 18 brumaire, fui sous le Consulat l'un
des sénateurs de la constitution Sieyès, et, sous l'Empire, sénateur encore et chambellan par surcroît. Plus que jamais Marquis , il augmentait le nombre de ces ralliés que Bonaparte aimait à compter parmi les appuis de son trône. Le sénateur- chambellan resta près de ce trône jusqu'au moment, où il pressentit sa chute, — chute dont la désaffection publique, la guerre d'Espagne et la guerre de Russie furent les symptômes assurés auxyeuxdeM.deVilletaneuse. — Alors il se hâta de se mettre en rapport avec les Bourbons. Son entre-gent, sa position à la cour impériale, ses nombreuses relations, son esprit (il en avait beaucoup), faisaient de lui une sorte de personnage dont les ouvertures n'étaient point à dédaigner. Il correspondit dès lors fréquemment avec
les princes exilés; il les renseigna et surtout leur donna des espérances bientôt réalisées par les désastres de 1 81 3 et 1 8 1 4. Devançant de peu la ruine de l'Empire, il courut mettre son royalisme aux pieds de son maître légitime et roi bien-aimé; en retour de quoi le marquis fut gratifié de la pairie, d'une place de gentilhomme de la Cl bre, et d'une pension sur la cassette royale. La réapparition de Bonaparte, lors de son évasion de l'île d'Elbe , surprit M. de Villetaneuse, sans lui laisser la moindre illusion ; il appréciait avec un sens très juste l'état des- esprits en France, certain du prochain rappel de ses maîtres, son dévoùment héroïque le conduisit à Gand, d'où il revint avec eux triomphant après Waterloo. L'un des plus fougueux ultras de la Chambre des pairs jusque vers
1828, le marquis commença dès cette époque à pressentir la fatale destinée de la branche aînée. Ces douloureuses prévisions altérant probablement la santé de ce fidèle royaliste, il se fit ordonner par son médecin un voyage dans le midi de la France ; et, .lorsqu'il en revint peu de temps avant la révolution de 1830, la vue de son roi , conduit à sa perte par de maudits courtisans , fut si poignante pour M. de Villetaneuse, qu'il s'imposa comme un devoir de ne plus paraître à la cour; mais, afi n de distraire son chagrin, il rendit de nombreuses visites à M. ie duc d'Orléans. La révolution de 1830 éclata comme la foudre ; M. de Villetaneuse alla cacher dans la retraite les pieuses larmes que lui arrachaient l'exil de son pauvre vieux roi, et ne consentit à revenir à Paris que pour être
compris parmi les membres de la nouvelle pairie. Trouvant toutefois cette pairie quelque peu creuse, il parvint à la faire substanter d'une dotation de douze mille francs.
Le patrimoine que possédait le marquis de Villetaneuse , avant la révolution de 1789, était assez considérable. N'ayant pas émigré , il conserva ses biens ; mais le jeu, la table, la débauche, les dissipèrent promptement. Toujours besoigneux, toujours aux expédients et aux pires expédients, malgré ses gages de sénateur sous le Consulat et sous l'Empire, malgré la dotation de sa pairie, avant et après 1830, il harcelait incessamment , effrontément ses maîtres successifs, et leur arrachait de temps à autre quelque argent. Se mon-
trant d'ailleurs, en mendiant émérite, de très facile composition à l'endroit du chiffre de l'aumône, il eût accepté cinq cents francs , et moins encore , pénétré de ce principe, — « que la honte consiste à s'en « aller la main vide, après l'avoir tendue, « et que, si minime que soit la somme oc- « troyée, l'on n'est jamais embarrassé de « son emploi. » Le gouvernement de Juillet, plus économe ou plus surveillé que les précédents, ne put accorder aux obsessions éhontées du marquis qu'une pension de mille écus sur les fonds secrets. Cela, joint aux douze mille francs de dotation de sa pairie, lui assurait un revenu suffisant pour vivre honorablement; mais ce vieillard conservait les goûts pervers et dispendieux de sa jeunesse et de son âge mûr. Seule, son inviolabilité de pair de
France l'avait souvent sauvé des rigueurs de la contrainte par corps, mais à la longue, cette inviolabilité même devait tarir une source d'emprunts dont aucune garantie n'assurait le paiement, le marquis se voyait souvent réduit à une gêne extrême.' Homme du monde d'ailleurs, et du meilleur monde; sceptique, effronté, méprisant profondément l'espèce humaine, sans s'excepter soi-même de ce dédain ; hautain et railleur, lorsqu'il ne s'appiatissait pas dans la dernière bassesse ; le plus rampant des adulateurs, à moins qu'il ne se dressât le plus insolent des ingrats, — i! était digne de formuler cette maxime, généralement pratiquée par les courtisans de tous les régimes passés, présents et futurs.
« — Tant que nos maîtres sont debout, il
« nous faut respectueusement leur offrir le bas- « sin... et les en coiffer, le jour de leur chute. » Henri de Villetaneuse , fils du frère puîné du marquis, avait été orphelin dès son enfance ; grâce à son héritage maternel, accru pendant sa minorité, il possédait, à vingt et un ans, environ sept cent mille francs ; mais, à rencontre des neveux de comédie qui exploitent la bourse de leur oncle, Henri de Villetaneuse fut indignement exploité par son oncle. Le marquis, sous prétexte de ne pas laisser, dans la moderne Babylone, son neveu sans conseils, sans appui, s'établit chez lui, monta sa maison sur un excellent pied, le mit en rapport avec la jeunesse oisive et dorée de cette époque, profita largement des folles dépenses auxquelles il le poussait, assistant journellement à de joyeux repas
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de garçons, primant cette jeunesse par sa verve caustique, par le cynisme de sa corruption, jouant l'argent de son neveu, usant des voitures, des chevaux de son neveu, et tentant même, malgré ses soixante ans, de souffler les maîtresses de son neveu. Henri de Villetaneuse, jeune et naïf, élevé au fond d'une province par un tuteur sévère, subit pendant assez longtemps le ruineux patronage de son oncle qui le lança dans la vie, ainsi que disait ce détestable mentor. Cependant, après quelques années d'une existence brillante, corrompue, voyant sa fortune diminuée des deux tiers, révolté de l'égoïsme de son oncle, et fatigué surtout de ses incessantes demandes d'argent, Henri de Villetaneuse, afin de se soustraire aux exigences du vieux marquis, eut recours à un moyen
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héroïque : ii quitta Paris et voyagea. Durant cette pérégrination, il fit connaissance d'un prince d'une famille souveraine d'Allemagne, auquel il plut fort, comme excellent compagnon de table, de chasse et de jeu ; qualités qu'assaisonnaient surtout, le franc parler, le sel, l'entrain, la gaîté de l'esprit français. Ces avantages, rares à rencontrer chez les habitués des petites cours germaniques, ordinairement guindées, froides, monotones ; ces avantages, Henri de Villetaneuse les possédait suprêmement ; ils furent la cause première de ses relations avec le prince Charles Maximilien, relations qui se continuèrent lors des fréquents voyages de l'Altesse à Paris.
Malgré le charme de ses dehors, malgré la séduction de son esprit, la grâce de ses
manières l'apparente aménité de son caractère, Henri de Villetaneuse, n'ayant que trop profité des enseignements de son oncle, était, malgré sa jeunesse, déjà perverti, sceptique et usé ; aimant avant tout à satisfaire ses besoins de luxe et de bienêtre , joueur effréné, il voyait sa fortune réduite à une terre patrimoniale en Dauphiné, déjà lourdement grevée d'hypothèques, dernière ressource que sa liaison avec Catherine de Morlac devait bientôt complètement dévorer.
Cette liaison , dont l'héroïne avait cinq •à six années de plus que M. de Villetaneuse, semblerait peu concevable si l'on ne rencontrait mille exemples de ces passions dépravées, fréquentes chez les gens blasés par une corruption précoce.
Expliquons-nous.
Une courtisanne de trente ans, belle, attrayante encore, rompue au monde, spirituelle, adroite, insinuante, rusée, trouve dans la maturité même de son âge, dans sa pratique de la vie, dans son expérience des hommes, dans les mille souvenirs de son existence diversement incidentée par la nature des choses ; trouve, disons-nous, d'incroyablesressorts de séduction que des femmes beaucoup plus jeunes, beaucoup plus belles, mais beaucoup moins expérimentées, ne sauraient posséder. Calme, patiente, maîtresse d'elle-même , d'un coup-d'œil profond et sûr, elle sait péné«trer le côté faible et prenable du caractère de l'homme qu'elle veut subjuguer, mais ne marche à son but que par voies obliques ou souterraines, afin de ne point
éveiller les défiances; elle sait surtout animer, mouvementer, égayer l'entretien; en un mot, tuer le temps, ainsi que l'on dit vulgairement. Aussi, grâce à ce précieux avantage, lorsque le goût qu'elles ont inspiré d'abord, dégénère en habitude de la part deces gens qui, vieux avant l'âge, n'ont plus de sens, mais veulent surtout, malgré l'indolence de leur esprit : être amusés (ainsi que le voulait le grand Pioi), ces liaisons prennent sur eux un empire absolu, presque indestructible.
Il en était ainsi de la liaison d'Henri de Villeîaneuse et de Catherine de Morlac.
Rapproché d'elle par un caprice, puis bientôt séduit par la vivacité de l'esprit de cette adroite courtisanne, par ses prévenances , par le charme insidieux de son caractère, il s'habitua peu à peu à
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passer toutes ses soirées chez sa maîtresse, et il les passait délicieusement, toujours flatté, adulé, choyé, câliné, mais surtout amusé par un esprit rempli de souplesse, de verve, de montant. L'indignité même de sa vie avait mis Catherine en relation avec des hommes de toutes conditions, parfois de la plus haute condition. Aussi, à l'aide de ses souvenirs remplis d'anecdotes souvent piquantes ou honteusementscandaleuses, riches de portraits finement et méchamment tracés, de révélations étranges, la conversation, dont madame de Morlac faisait presque seule les frais, ne languissait jamais; déplus, cette sirène, avec un art infini, tournait toutes ses remémorances du passé en des comparaisons singulièrement flatteuses pour l'amour-propre de M. de Villetaneuse : elle
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le persuadait qu'à lui seul elle ouvrait ainsi son àme ; qu'envers lui seul, de qui l'esprit véritablement supérieur pouvait la comprendre, elle se sentait pour la première fois de sa vie en confiance intime ; puis enfin (c'était là le comble de l'astuce,) Catherine, affectant une délicatesse ombrageuse née d'un sentiment aussi profond que désintéressé , parvenait à se faire imposer l'acceptation de tout ce que son insatiable cupidité voulait arracher de M. de Villetaneuse. Il achevait de se ruiner pour elle, et il se plaignait sans cesse de la fière susceptibilité des refus qu'elle lui opposait, et qu'il lui fallait vaincre à force de tendres instances.
Est-il besoin de dire que madame de Morlac ne témoignait aucune jalousie des écarts amoureux auxquels pouvait se li-
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vrer Henri de Villeianuuse A cet endroitlà, elle se montrait plus que fort tolérante, imitant en ceci la sagacité de mesdames de Maintenon, de Parabère, de Pompadour, Dubarry, et autres de ses pareilles moralement parlant, non, Catherine ne jalousait qu'une chose : l'affection , la confiance d'Henri de Villetaneuse , et ses habitudes d'intimité quotidienne.
Singulière quoique très humaine contradiction : ce jeune homme intelligent, ennuyé, blasé, perverti, sceptique , roué en un mot, pour employer le terme consacré , ne croit à rien , sinon à l'attachement désintéressé de cette courtisanne, dont la ruse pouvait seule égaler la cupidité ; après avoir usé et abusé de la vie, il ne connaît d'autre plaisir que celui de passer ses soirées et une partie de ses
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journées auprès d'une femme perdue, qui le flatte adroitement dans son orgueil, et l'amuse de son babil mordant, calomnieux ou obscène. Enfin, cette liaison, ou plutôt cette honteuse habitude, exerce sur lui un irrésistible empire !
Tel était donc, au vrai, le comte Henri de Villetaneuse, de qui le souvenir impressionnait si profondément Aurélie Jouffroy.
Le lendemain du bal de M. Richardet, Henri de Villetaneuse se rendit d'assez bonne heure chez son oncle, le marquis ; celui-ci, afin d'éviter les saisies, demeurait dans un hôtel garni du faubourg Saint- Germain. Il avait un seul domestique , vieux valet de chambre, nommé Lorain, type suranné du Frontin de l'autre siècle. Ce Lorain, dont le marquis payait toujours
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exactement les gages, selon cet axiome : « Que, lorsque l'on est exposé aux nom- « breuses visites et poursuites de ses créan- « ciers, il faut toujours s'affectionner son « valet de chambre et le portier de la mai- « son ; » ce Lorain ouvrit la porte de l'appartement à M. de Villetaneuse.
— Mon oncle est-il levé ?
— Oui, monsieur le comte, — répondit le valet de chambre ; puis il ajouta avec un sourire matois. — Il y a une heure, M. le marquis n'était pas seul... il n'aurait pu recevoir monsieur le comte.
A cette allusion aux mœurs désordonnées de ce vieillard, Henri de Villetaneuse haussa les épaules et entra chez son oncle.
Le marquis avait dépassé de beaucoup la soixantaine. Sec , «erveux , de taille
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moyenne, encore droit et svelte, il conservait de très belles dents. Ses cheveux, teints en noir, comme ses favoris coupés en croissant, contrastaient avec les rides qui sillonnaient son visage ; son nez aquilin, ses lèvres minces, sardoniques, son regard résolu, son port de tête altier, donnaient à sa physionomie un caractère de rare impertinence, tempéré par d'excellentes manières, car le marquis, malgré ses vices, avait , nous l'avons dit , l'écorce d'un homme du meilleur et du plus grand monde. Ce matin-là, il portait une redingotte de chambre en flanelle grise et des pantalons à pied de même couleur. 11 déjeûnait au coin de son feu avec du thé et des œufs frais, servis sur un plateau.
— Hé bien ! mon cher, — dit le marquis à son neveu, en lui faisant signe de s'as-
seoir de l'autre côté de la cheminée, es-tu décidé?
— Parfaitement décidé... à tout subordonner à la volonté de Catherine.
— Ah ! ... tu appelles cela. . . prendre une décision... ?
— Je n'en saurais prendre d'autre...
— Tu es fou, avec ta Catherine !
— Je ne suppose pas, mon oncle , que vous prétendiez me donner une leçon de morale...
Le marquis haussa les épaules :
— Je prétends te donner une leçon de conduite... et de savoir-faire... En deux mots, résumons-nous. Hier, nous allons à la soirée de ce Richardet, odieuse corvée ; mais il me semble que je dois quelques
centaines de louis à ce drôle-là ; de plus, il se charge de tes affaires, lourde charge ! en retour de quoi, ce procureur avait à cœur d'être honoré de notre présence.
Peuh!! nous l'en honorons ! A peine arrivés danscetohu-bohu d'espèces de l'autre monde, nous songions déjà naturellement à nous esquiver, lorsque je vois entrer une véritablement belle, mais fort belle personne, en compagnie d'une manière de tambour-major attifé d'une robe de velours noir, et qui parut, malgré ses cinq pieds six pouces et ses moustaches , être la mère de cette beauté. Je demande au Richardet ce que c'est que 'ça ; il me répond : « C'est la femme et la fille de M. Jouffroy, négociant retiré, qui jouit d'une grande fortune. » Parbleu! me dis-je, illuminé d'une idée subite, il serait fort eu-
rieux de rencontrer ici un mariage qui remît à flot mon neveu, qui est fort bas percé ! Cette petite est charmante, et si elle est richement dotée, l'on pourrait, au pis aller... s embourgeoisailler. Je te confie mon illumination, en ajoutant : « Tu ne sais que « faire dans cette cohue ; amuse-toi donc « à tuer le temps, en tournant la tête de « cette belle fille... Invite-la à danser. » Tu l'invites...
— Par désœuvrement.
— Soit! mais enfin tu t'amuses... à être charmant. J'observais attentivement ta danseuse , toute fîère de ton invitation ; sa figure s'animait en te parlant , bien plus encore en t'écoutant. Souvent elle rougissait, et son corsage disait ce qu'elle n'osait point dire. Elle ne te quittait pas des
yeux, lorsque tu t'éloignais d'elle pour les évolutions de la contredanse. Somme toute , je m'y connais , — ajouta le marquis en prenant sa tabatière et aspirant une prise de tabac , — tu impressionnais beaucoup, mais beaucoup, cette innocente ; chose concevable , car je ne voyais là qu'un tas de petits jeunes gens, de véritables polissons. Tu reconduis cette belle fille à sa place, auprès de sa mère , et moi, pour les achever, je m'en vas causer avec elles. Au bout d'un instant je reconnais dans la mère une double sotte et une triple glorieuse... Telle mère... telle fille. Je les gratte donc là où il leur démangeait, leur affirmant qu'elles ont l'air de grandes dames égarées dans cette bourgeoisie. La mère Joufiïoy faillit à se pâmer d'aise sous ses
moustaches, en me dormant dw M. le marquis à tour de bras ; sa fille se rengorge et se grandit de six pouces sur sa banquette ; tout allait pour le mieux, lorsqu'une petite diablesse , environ fagottée comme une danseuse de corde , vient se pendre à ton bras...
— C'est la femme d'un certain M. Bayeul agent d'affaires , à qui j'ai eu recours pour quelques emprunts...
A ce mot d'emprunt, le marquis dressa l'oreille, et vivement affriandé dit à son neveu :
— Où demeure-t-il ce Bayeul-là?
— Mon oncle , il serait inutile de vous adresserais, il ne prête qu'àbon escient...
— Égoïste !! qui garde ses Bayeuls pour lui tout seul ! Enfin , ingrat que tu es , tou-
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jours est-ii que mademoiselle JoulTroy (je ne la quittais pas des yeux) , suffoquée de voir cette drôlesse s'emparer de ton bras, fait un signe à la mère Jouffroy, et toutes deux quittent le bal ayant le bonhomme Jouffroy sur leurs talons
Après leur départ , je fais causer Ricnardet, il m'apprend ceci : « — L'ancien bou- « tiquier possède plus de douze cent mille « francs de fortune ; sa femme et lui ont « pour leur fille une idolâtrie qui t o urne « au fétichisme; ils sont capables de faire « pour elle tous les sacrifices imagina- « blés. » Or, cette petite est une enfant gâtée ; elle doit mener la famille par le nez. La mère Jouffroy est aussi bête que vaniteuse; le mari compte pour zéro; tu as, j'en suis certain, tourné la tête de cette belle fille ; elle s'affolera à la pensée de de-
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venir comtesse ; la mère gonflera d'orgueil à en crever. On pourrait demander sept à huit cent mille francs de dot, à ces gens là : le bonhomme Jouffroy les donnerait. Ainsi , le cas échéant, tu retirerais de ce mariage-là une quarantaine de bonnes mille livres de rentes... Et tu viens me dire que cette excellente affaire est subordonnée à la volonté de ta diable de Catherine?
— Il en est ainsi...
— Une femme qui a cinq ou six ans de plus que toi... une femme qui...
— Mon oncle , brisons là... Vous avez l'expérience des hommes ; vous le savez, l'amour, ou si vous l'aimez mieux le goût, Thabitude , ne se discutent pas , ne se rai-
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sonnent pas: cela est... parce que cela est...
— Mais qu'a-t-elle donc cette femme pour t'ensorceier?
— Mon Dieu ! mon oncle... l'ensorcellement est fort simple... Elle me plaît... elle m'amuse... J'arrive chez elle à huit heures du soir, je m'étends sur un canapé en fumant mon cigarre, elle s'assied à mes pieds sur un tabouret, elle jase, elle babille , ou bien, si l'envie m'en prend , elle se met à son piano et me chante mes airs de prédilection. Je me laisse charmer... sans faire aucun frais... minuit arrive... et je ne me suis pas seulement aperçu de la durée du temps... Vous croyez que ce n'est rien que cela? moi je dis que c'est tout... pour moi du moins...
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— Enfant que tu es !.. car d'honneur, tu as la rouerie d'un Lauzun , et la judiciaire d'un écolier!.. Est-ce que ce mariage t'obligerait de rompre avec Catherine?
— Non ; mais ce mariage me gênerait considérablement. Du reste, là n'est point la question ; il m'offrirait d'un autre côté, je l'avoue, des avantages positifs , qui balanceraient certains inconvénients : tout dépend de l'assentiment de Catherine.
Quant à moi, la chose m'est au fond à peu près indifférente.
— Indifférente !... il s'agit de quarante mille livres de rente, lorsque tu touches à ta ruine !
— Peu m'importe !.. il me reste une ressource...
— Laquelle?
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— Le prince Maximiiien m'a vingt fois proposé d'être son premier écuyer... L'on ne vit pas trop mal dans ces petites cours d'Allemagne... Catherine me suivrait et je n'aurais rien à regretter...
— - Elle , te suivre ?.. compte là-dessus !
— Elle me suivrait, vous dis-je... Or, vous le voyez , mon oncle, je n'ai point à m'inquiéter de l'avenir.
— Quoi ! au lieu d'aller t'enterrer en Allemagne pour y être aux ordres de ton prince, car ces fonctions de premier écuyer sont toujours une sorte de domesticité ; tu ne préfères pas rester à Paris , et y jouir d'une quarantaine de mille livres de rentes?
— Je préférerais ceci, à la condition que Catherine le préférât... Elle aime beau-
coup Paris, et ne m'a pas caché , lorsque je lui parlais de l'éventualité de notre résidence en Allemagne , qu'elle se résignerait à tout , plutôt que de se séparer de moi... mais que rien ne remplacerait pour elle le séjour de Paris.
— Eh bien ! alors?... laisse-moi donner suite à ces projets de mariage... je me fais fort de mener la chose à bien...
— Je vous le répète , mon oncle , je ne peux rien décider avant que d'avoir le consentement de Catherine...
— Non ! — s'écria impatiemment le marquis, — non !... un jouvenceau, amoureux fou de sa première maîtresse, ne serait pas plus piteusement faible et nigaud que ce garçon, qui pourtant, plus que personne, a usé de la vie !
— Hé justement, mon cher oncle ! c'est
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parce que j'ai beaucoup usé de la vie, que cette liaison m'est si chère ; je suis las, elle me repose;... je suis ennuyé, elle m'amuse ;... tout me semble fade, eten elle je trouve du montant, du piquant ;... je suis par nature indolent, et je n'ai qu'à me laisser charmer... Gomment diable voulez-vous que je ne préfère pas cette liaison à toute chose? Tenez... cette mademoiselle Joufïroy est d'une beauté accomplie, remarquable ; elle a une taille de déesse, une fraîcheur d'Hébé, des yeux ravissants... et hier soir, en in'amusant comme vous le disiez à lui tourner la tête, je finissais par prendre un certain plaisir à voir cette ingénue rougir, s'embarrasser, trembler, sourire ;... en un mot tout cela était quelque chose de délicieux à contempler.
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— Hé bien ?...
— Iïé bien !... à toutes les ingénues si délicieuses qu'elles soient, je préfère cent fois Catherine, avec ses trente ans passés...
— Cela tourne à la monomanie !..
— Je l'espère, cher oncle... Rien de plus heureux que les gens à idée fixe... rien ne peut les distraire de leur bonheur.
— Après tout... pourquoi m'étonner?
Est-ce que je n'ai pas été témoin, sous la Pie stau ration, de l'insanité de ce pauvre duc de Mérinville, jeune, charmant, et affolé pendant dix années durant, d'une horrible sauterelle de l'Opéra qui n'avait que la peau sur les os, et qui aurait pu, Dieu me damne ! être sa grand'mère !
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— Vous voyez donc bien, cher oncle:
il y a des précédents, comme disent les gens de loi.
— Manquer une si belle occasion de te remettre à flot... et moi aussi!— ajouta mentalement le marquis, et il reprit tout haut : — Nous aurions battu le fer pendant qu'il était chaud, je serais allé aujourd'hui, en ma qualité de grand parent, voir Richardet et sonder habilement le terrain...
Tiens, tu n'es qu'un sot en trois lettres, mon neveu... Va-t-en au diable !
— Mon Dieu, d'où vous vient ce courroux?.. Je ne dis pas oui, mais je ne dis point non, par cette excellente raison que j'ignore si Catherine dira oui ou non... Vous m'avez fait promettre hier soir de revenir chez vous ce matin vous instruire
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du résultat de mes réflexions ; j'ai tenu ma promesse, j'ai réfléchi, et je viens vous dire, si Catherine consent à ce mariage, j'y consens, dans le cas où il pourrait se mener à bonne fin... J'aurais, bien entendu, pour ma femme, les égards qu'on doit avoir; elle me parait une excellente personne, elle me gênerait peu, elle ferait ce que je voudrais et, par surcroît, tout ce qu'elle voudrait; je ne suis pas jaloux, je lui accorderais liberté pleinière, à charge de revanche. Ajoutez à cette commodité d'existence, quarante mille livres de rentes... l'on peut, comme vous le dites, cher oncle, sembourgeoisailler à moins, car j'en conviens, dans notre monde je ne trouverais plus à faire un riche mariage, n'ayant maintenant en dot que mon titre ; notre monde est plus que suffisamment ti~
tre ! Si au contraire Catherine dit non, mes dernières ressources épuisées, j'accepte la place de premier écuyer du prince Maximilien,et je pars pour l'Allemagne avec ma maîtresse. Adieu , mon oncle ; voici onze heures; je vais chez madame de Morlac ; attendez mon retour, et vous saurez si vous aurez ou non à jouer bientôt votre rôle solennel de grand parent auprès des Richardet.
Ce disant, Henri de Villetaneuse quitta le marquis afin de se rendre chez la courtisanne.
Ce jour-là même où M. de Villetaneuse avait avec son oncle l'entretien précédent, était un dimanche ; or, durant cette matinée, vers les onze heures, le père Laurencin plaça dans un écrin le bracelet marchandé la veille par madame de Morlac, et se disposa à aller, en compagnie de son petit-fils, porter le joyau chez la courtisanne. Ce devait être à la t'ois une prome-
nade et une distraction pour Michel qui attendrait son grand-père à la porte de la maison où demeurait la maîtresse de M. de Villetaneuse.
Fortuné Sauvai, désolé de l'accueil de la tante Prudence qui, la veille, lui avait formellement refusé de s'intéresser à la demande en mariage qu'il devait adresser à M. et à madame Joufiroy ; Fortuné Sauvai, après une nuit d'insomnie, était sorti au point du jour, espérant trouver dans l'activité de la marche, et dans la vue des objets extérieurs, une distraction à ses perplexités. Naïvement et profondément épris, ses projets d'union, caressés dans la retraite, couvés dans le secret de son cœur, lui avaient d'abord, pour mille raisons, semblé si réalisables, qu'il les regardait alors comme assurés ; mais, en son-
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géant à l'opiniâtre refus de la vieille fille, et à ses paroles au sujet de cette union, il sentait l'incertitude, presque la désespérance se glisser dans son cœur.
Le cousin Roussel rempli d'affection pour le jeune orfèvre, et inquiet de l'état d'abattement où il l'avait laissé la veille en le reconduisant chez lui, voulut le voir avant d'aller chez M. Jouffroy, et se rendit à l'atelier de la cour des Coches au moment où le père Laurencin et son petit-fils se disposaient à sortir.
Le vieil artisan, très fier de la bonne mine de Michel, l'avait, selon son habitude, vêtu de son mieux, pour sa promenade du dimanche.- L'apprenti portait pardessus sa veste de drap, une blouse grise toute neuve ; le col de sa chemise
bien blanche se rabattait sur sa cravatte de soie noire-, ses souliers à forte semelle, mais lustrés par le cirage, disparaissaient à demi sous un large pantalon de velours de coton olive ; enfin une casquette de drap noir à courte visière, placée un peu de côté sur les cheveux blonds bouclés de l'adolescent, seyait au mieux à sa charmante figure.
Le vieillard, après s'être assuré que tous les objets d'orfèvrerie et les métaux précieux étaient renfermés dans le coffre de sûreté, s'apprêtait à quitter l'atelier, lorsqu'il vit entrer le cousin Roussel.
— Oh ! oh ! dit gaîmenl l'épicier en retraite à l'apprenti, — comme te voilà beau dès le matin, mon petit Michel!
Et tendant la main au vieil artisan,
— Bonjour, père Laurencin !... Fortuné est-il chez lui?
— Non, monsieur Roussel, notre patron est sorti... au petit jour...
— Quoi !... de si bonne heure?
— Il n'a pas fermé l'œil de la nuit; je l'ai entendu aller et venir dans sa chambre, et, ce matin, il m'a dit : — « J'ai un «grand mal de tète... Je vais prendre l'air.. « ne m'attendez pas... disposez de votre « dimanche... »
— Pauvre garçon ! — pensa Joseph ; — les sarcasmes de la tante Prudence lui font craindre de ne pas voir sa demande en mariage bien accueillie. . .
Au diable ces vieilles filles !... elles sont impitoyables pour les peines de cœur, mais je vais aller de ce pas chez
Jouffroy... j'ai bon espoir!— Etil ajouta tout haut :
— Père Laurencin, dans le cas où avant tantôt vous ne verriez pas Fortuné, je vais laisser un mot au crayon pour lui, chez la portière.
Puis remarquant l'écrin que le vieil artisan enveloppait de papier, il reprit :
— Qu'est-ce que cela? un petit chefd'œuvre , j'en suis certain ? Montrez - le moi donc.
Et, à la vue du bracelet que le père Laurencin lui présenta dans son écrin, il s'écria :
— C'est admirable ! — - A qui donc est destiné ce merveilleux bijou?
— A une pas grand-chose, répondit à de-
mi-voix le vieillard, afin de n'être pas entendu de Michel. — Elle est venue hier ici avec son galant, le neveu d'un pair de France... un comte... un monsieur de Villetaneuse...
— Il me semble que ce nom-là ne m'est pas inconnu, — dit Joseph en réfléchissant, tandis que le père Laurencin conti" nuait ainsi :
— C'est, du reste, un très beau jeune homme. Il n'avait que cinq cents francs sur lui, et...
— C'est cela même, — reprit le cousin Roussel, ayant consulté ses souvenirs et interrompant le vieil ouvrier. — Mon ami Baleinier, un de mes anciens confrères, se livre à Tescomte du papier... J'étais l'autre jour chez lui... on lui a ofïert une let-
tre de change, d'un certain M. de Villetaneuse... neveu d'un pair de France... C'est évidemment le même personnage ; mais mon ami baleinier a répondu au courtier, que, pour rien au monde, il n'escompterait cette signature là. Il parait en outre que le pair de France n'est pas plus solvable que son neveu... C'est vous dire, père Laurencin, que si ce beau jeune homme doit payer le bracelet de cette donzelle, il faut le tenir diablement serré...
— Oh! soyez tranquille, monsieur Roussel!...je rapporterai l'argent ou le bracelet.
A ce moment un homme, vêtu en valet de chambre de bonne maison, entra dans l'atelier et dit:
— C'est ici l'atelier de M. Fortuné Sauvai?
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— Oui Monsieur, répondit le père Laurencin ; — mais le patron est sorti.
— Je viens de la part de mon maître , M. le comte de Villetaneuse , — reprit le valet de chambre, — pour prier M. Sauvai d'envoyer sans faute ce matin chez madame de Morlac, rue Tronchet n° 7, le bracelet que monsieur le comte a marchandé hier.
— J'allais justement me rendre chez cette dame.
— Alors, hàtez-vous, mon brave ; M. le comte tient absolument à ce que le bracelet soit porté avant midi chez madame de Morlac.
— J'y serai avant midi.
—M. le comte peut y compter pour sur?
— Mais oui , monsieur, puisque je pars à l'instant même...
— A la bonne heure, car je serais fièrement grondé si j'étais soupçonné d'avoir négligé ma commission. M. le comte doit se trouver déjà chez madame de Morlac, car il veut être là, lorsque l'on apportera le bracelet.
— Vous pouvez être certain qu'avant une demi-heure je serai chez cette dame.
— J'y compte, mon brave.
Et ce disant, le valet de chambre sortit.
— Il paraît que le bracelet leur plaît fort, — reprit Joseph; — raison de plus pour ne pas le lâcher sans argent...
— Oh! fiez-vous à moi : donnant donnant, si non... — répondit le vieillard en
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enveloppant soigneusement l'écrin dans du papier, tandis que le cousin Roussel, avisant Michel qui se tenait à l'écart, dit affectueusement :
— Père Laurencin, et ce garçon-là vous satisfait-il toujours ?
— Lui, monsieur Roussel? Je peux bien le dire tout haut devant lui.... et M. Fortuné vous le répétera , nous n'avons qu'à nous louer de mon petit Michel pour son bon caractère , son intelligence et son goût au travail.
— - Allons, mon garçon, — reprit en souriant le cousin Roussel , — il ne faut pas rougir parce que ton grand père dit de toi le bien que tu mérites... c'est ta récompense...
— Dam!... monsieur Roussel, ce n'est
pas difficile de contenter mon grand père et maître Fortuné... — répondit Michel en souriant ; — il n'y a qu'à les écouter, et ça va tout seul...
— Père Laurencin , — reprit tout bas Joseph, — est-ce que vous emmenez votre petit-fils chez cette drôlesse?
— Non, non, je le laisserai dans la rue et il m'attendra pendant que je porterai le bracelet.
— Vous agissez sagement .. un enfant de cet âge ne doit pas mettre le pied chez de pareilles créatures. Allons, au revoir , je vais laisser chez le portier un mot pour Fortuné.
Pendant que le père Laurencin et son petit-tils fermaient soigneusement les portes de l'atelier, le cousin Roussel écrivit
LA l'AiJJLLE JOUFFROY. 240
ces mots au crayon sur l'un des feuillets de son carnet:
Aussitôt après mon entrevue avec ton oncle Jouffroy, je rentre chez moi ou je t'attends.
Puis, ayant ployé ce billet qu'il remit au portier, le cousin Roussel se dirigea vers la maison de M. Jouffroy, afin de demander Àurélie en mariage pour Fortuné Sauvai.
Le père Laurencin et son petit-fils se rendirent chez madame de Morlac.
— Quelle belle journée! quel beau soleil ! — disait gaiement Michel sur le bras de qui s'appuyait le père Laurencin. — Si cela ne vous fatigue pas trop, grand père, nous ferons une fameuse promenade après que vous aurez porté le bracelet che>*eette dame.
— Me fatiguer... avec un bâton de vieillesse comme toi, mon petit Michel?... uli !
bien oui !... j'irais au bout du monde. Ali! ça, voilà l'ordre de la marche de notre dimanche...
— Voyons, grand père...
— Je vais remettre le bracelet à la pratique... Tu m'attendras devant la maison, je ne ferai que monter et descendre, nous revenons apporter l'argent de la facture à l'atelier, parce qu'il n'est pas prudent de garder sur soi une grosse somme ; et puis nous irons nous promener... voyons... où irons-nous ?
— Où vous voudrez, grand père.
— Non , non , c'est ton seul jour de récréation, mon enfant... décide de notre promenade...
— Hé bienl si ça vous est égal... allons
LA FAMILLE JOUFFUOY. 253
dans les champs... le temps est si beau!... c'est sijoli, la campagne, même en hiver!... on voit le ciel si loin devant soi !... et puis des champs, des arbres, au lieu de ces grandes maisons de pierre des rues de Paris, c'est bien plus gai.
— Hélas! — pensait le vieillard en entendant parler ainsi son petit-fils, — son pauvre père était comme lui : il adorait la campagne!... Que de bonnes promenades nous avons faites le dimanche bras dessus, bras dessous!...
Il reprit tout haut en étouffant un soupir :
— C'est convenu... nous irons nous promener dans les champs, du côté de la butte Montmartre; ça te va-t-il?
— Si ça me va, la butte Montmartre ! je
crois bien !... Je grimperai dans les carrières... je... — mais, s'interrompant en souriant, l'apprenti ajouta : —Bon!... à quoi est-ce que je pense là?... est-ce que vous pouvez grimper, grand-père?
— Je ne peux pas positivement te promettre ça ; mais voilà comment nous nous arrangerons : ... je m'asseoirai à une jolie petite place, en plein soleil, au pied de la butte, et quand tu auras assez couru, sauté, grimpé, monsieur l'écureuil, tu reviendras me retrouver...
— Mais vous vous ennuierez tout seul.
— M'ennuyer ?... est-ce que je ne saurai pas que tu t'amuses?...
— Oh ! *bon grand-père ! comme je vous
embrasserais si nous n'étions pas dans la rue !
— Ça se retrouvera plus tard , mon garçon. Donc, quand tu auras grimpé tout ton saoul, nous irons faire un gentil petit dîner chez le père Lathuille, à la barrière Clichy, et nous reviendrons à la maison... hein?
— Oh ! quel bon dimanche 1 — s'écria l'apprenti en sautillant de joie. — En rentrant, vous prendrez un livre dans la bibliothèque de maître Fortuné, vous vous coucherez, et je vous ferai la lecture...
— Tiens, petit Michel, tu gâtes trop ton vieux grand-père.
— Ah! bien oui! avant que je l'aie gâté autant qu'il m'a gâté... il faudra que j'aie inventé fièrement de gâteries, et ce n'est
TM) LA FAMILLE JOUf'FROY.
pas la bonne volonté qui me manquera, — répondit gaîment et gentiment l'apprenti ; puis se mettant à rire aux éclats et indiquant la cause de son hilarité au vieillard :
— Voyez donc, grand-père, voyez donc ce gros monsieur:... en se reculant pour lire les affiches, il a manqué de tomber et de s'asseoir au beau milieu de cette petite charrette pleine d'œufs, que le marchand a placée près du trottoir... Ah! ah! ah ! c'est ça qui aurait fait une fameuse omelette!
— C'est ma foi vrai, quelle superbe omelette ! — reprit le vieillard en riant comme Michel. — Et tous deux devisant ainsi, arrivèrent rue Tronche! , où demeurait madame de Morlac. ,
XÏX
Catherine Fandaêl, dite madame de Morlac, occupait, rue Tronchet, un élégant appartement situé à l'entresol. Ce matinlà, elle était vêtue d'un frais peignoir garni de riches dentelles ; de grosses épingles d'or retenaient les boucles de ses cheveux blonds, enroulés autour de son front. Malgré ses trente ans passés, malgré ce déshabillé ordinairement si redou-
table aux femmes de cet âge, Catherine paraissait encore belle et d'une fraîcheur juvénile, mais sa physionomie n'offrait plus cette expression doucereuse , insinuante et câline, dont elle était empreinte la veille, lors de sa visite à l'atelier de Fortuné, en compagnie de M. de Villetaneuse ; on lisait alors sur les traits de la courtisane les âpres préoccupations de la cupidité.
Madame de Morlac parlait affaires avec M. Bayeul, dont la femme assistait la veille au bal de M. Richardet, et qui s'était emparée du bras d'Henri de Villetaneuse, au grand dépit d'Aurélie Jouffroy.
— Ma chère cliente, — disait M. Bayeul en lisant sur un carnet, — les quarantecinq mille francs ont été remboursés avec les intérêts à trois pour cent... par mois,
LA FVMILLE JOUFFROY. 259
tren te-six pour cent par an ... Je crois avoir un nouvel emploi pour cette somme, mais nous n'obtiendrons guère que dix-huit à vingt pour cent...
— Il faudra s'en contenter, — reprit Catherine ; — mais le placement sera-t-il sûr ?
— Très sûr... Nous avons, d'autre part, un renouvellement des trente-huit mille francs de la rue de Richelieu. J'ai accepté ce renouvellement pour trois mois, à quatorze pour cent ; c'est médiocre, mais cette signature m'inspire toute confiance. Il nous reste enfin la somme de vingt mille francs dont vous commanditez la mère Bonnard, marchande à la toilette, prêteuse sur gages, etc., etc. Les affaires ont été superbes à cause du carnaval, et pendant les mois de janvier et de février, vos
vingt mille francs vous ont rapporté dixsept cents francs; c'est l'un de vos meilleurs placements... Quant à M. Henri de Villetaneuse, nous avons scrupuleusement examiné sa position avec Riehardet, son avoué; tout ce que l'on peut espérer, vu les hypothèques dont est grevée sa propriété du Dauphiné, c'est de trouver encore à emprunter sur cet immeuble une cinquantaine de mille francs, puisque ce prêt aura lieu sur quatrième hypothèque... et encore le prêteur veut-il être remboursé dans un an... Du reste, j'ai appris avec peine, au point de vue du crédit de M. de Villetaneuse, qu'une lettre de change de trois mille francs, souscrite par lui, avait été refusée par un M. Baleinier, ex-épicier qui fait l'escompte... Somme toute, si M. de Villetaneuse trouve encore à em-
prunier cinquante mille francs sur sa terre, et que, d'ici à un an, (échéance de ses différents emprunts), il ne puisse, ce qui est certain, les rembourser... il sera exproprié... sa terre vendue, et il ne lui restera pas un sou vaillant.
— Mais, à l'heure qu'il est... il est encore bon pour une cinquantaine de mille francs?
— A peu près, ma chère cliente ; je lui ai d'ailleurs prêté ce matin, à votre intention, je suppose, cent louis en avance sur l'emprunt hypothécaire en question ; il m'a tant tourmenté pour avoir cette somme, hier soir, à un bal où je l'ai rencontré, que je n'ai pu les lui refuser.
— Dans quel bal avez-vous rencontré Henri?
— - Chez Richardet.
— Comment Henri est-il allé là? Ce n'est pas sa société habituelle...
— Il doit une assez forte somme à Richardet pour des frais d'actes, et, d'un autre côté, son oncle le marquis a, je ne sais comment, trouvé moyen d'accrocher quelqu'argent au même Richardet. Or, comme la femme de celui-ci est possédée de vanité, elle a voulu que son mari invitât à son bal le marquis et son neveu... Ils n'ont pas osé refuser l'invitation.
— Je comprends...
— Si vous étiez jalouse, ma belle cliente, je me garderais bien de vous apprendre qu'à ce bal...
— Achevez...
— M. de Villetaneuse s'est montré fort galant auprès d'une charmante jeune personne...
— Quelle est cette jeune personne?
— La fille d'un négociant retiré fort riche.
— Henri s'est occupé d'elle?
— Beaucoup... il Ta fait danser deux fois... il l'aurait même fait danser davantage, si ma femme n'était venue d'autorité s'emparer du bras de M. de Villetaneuse... Aussi, peu de temps après que ma fema eu pris possession de lui comme cavalier, la belle jeune personne a quitté le bal...
— En d'autres termes, madame Bayeul lui a enlevé Henri.
— C'est le mot.
— Vous me paraissez peu jaloux , cher monsieur Bayeul...
— Jaloux , moi? Je le suis à peu près
264 LA FAMILLE JOUFIROY.
autant que vous, ma belle cliente. Je ne donne point dans un travers si niais. La preuve en est que, pendant ce même bal , j'ai promis à M. de Villetaneuse les cent louis qu'il est venu chercher ce matin chez moi, et sur lesquels j'ai retenu deux cents francs de commission pour trois mois , vu que l'argent est rare; de sorte que la toilette de bal de ma femme s'est trouvée payée. Voilà comme je suis jaloux !.. mais à quoi songez-vous?.. Vous voici rêveuse.
— Ainsi , — reprit madame de Morlac, après un moment de silence , — Henri est encore bon pour une cinquantaine de mille francs ?
— Moins les cent louis de ce matin et les autres dettes qu'il peut avoir...
LA FAMILLE JOUFFKOV. 265
— Merci du renseignement; j'en profiterai.
— Gela ne vous fera rien du tout de voir ce pauvre garçon complètement ruiné?
— Mon cher... les affaires sont les affaires. J'ai vu assez de femmes comme moi , après avoir roulé sur l'or , tomber dans une misère abjecte , sans autre perspective pour leurs vieux jours qu'un agréable emploi de garde-malade, ou de femme de ménage... bien heureuses si elles ne sont pas réduites à balayer les ruisseaux ! Franchement , je n'ai aucun goût pour ces conditions-là... si honorables qu'elles soient.... J'ai de l'ordre, de l'économie , et ne suis point comme tant d'autres sottes qui placent
leur jeunesse et leur beauté... à fonds perdus.
— Peste!... à qui le dites-vous, ma chère cliente , vous en remontreriez à un avoué normand... Vous avez environ quatre cent mille francs de fortune, et, pour peu que vous continuiez à faire suer vos capitaux avec l'intelligence qui vous caractérise...
— Je posséderai vingt-cinq bonnes mille livres de rentes au soleil ;... c'est le chiffre que je me suis fixé : il faut être modérée dans ses désirs.
— Certainement...
— Ce chiffre atteint, je me retire en Belgique... dans quelque jolie petite ville... et je me fais dame de paroisse.
— Tenez , chère cliente , j'ai la prétention de parfaitement vous connaître ,
et pourtant une chose me confond...
— Laquelle?
— Quand vous êtes près de M. de Villetaneuse, même avec moi en tiers , vous semblez tant l'aimer ! vous ne le quittez pas des yeux , vous ne perdez pas une de ses paroles , votre voix, en vous adressant à lui, est si douce, si tendre, si calme, que j'ai toujours cru que vous aviez un fond d'affection pour lui ; il vous est si dévoué !.. pour vous il est si bon !..
— Certainement, certainement... bon,., pour une cinquantaine de mille francs, m'avez- vous dit?
Cette horrible réponse fut accentuée de telle'sortepar lacourtisannequeM. Baycul, cet usurier endurci, tressaillit et reprit :
2G8 LA FAMILLE J0UFFRQY.
— Savez-vous que vous êtes une femme effrayante !
— Vous n'êtes pas galant , cher monsieur Bayeul , mais, il y a, voyez-vous, quelque chose de plus hideux encore que l'égoïsme et la cupidité des femmes qui me ressemblent : c'est le sort qui les attend, lorsqu'elles sont assez niaises pour n'être ni égoïstes ni cupides. Le dévouement, la vertu, tout cela est superbe et facile à pratiquer, lorsque l'on a du pain de cuit, comme dit le peuple, et surtout et avant tout, lorsque l'on a reçu de ses parents de bons principes; or, les principes dans lesquels sont généralement élevées les bâtardes, et les enseignements qu'elles reçoivent.... ne sont pas des plus austères...
— Vous?... Fille naturelle?... J'ignorais...
— Et sans vouloir médire de ma mère..
— ajouta Catherine avec amertume, — elle aurait pu m'élever mieux, et surtout... plus tard... me conseiller mieux qu'elle ne l'a t'ait. Mais, après tout, élevée ellemême à l'école de la misère qui engendre souvent la dégradation, ma mère ne pouvait guère me donner de meilleurs principes. Quant à mon père, qui l'avait séduite à prix d'argent et qui passait pour être mon parrain, c'était Tan de ces hommes comme il y en a tant : ils ne voient dans la paternité que soucis, embarras, responsabilité pesante. Aussi j'avais à peine quinze ans et demi, que, pour se débarrasser de moi...
— Que pour se débarrasser de vous, chère cliente ?.. achevez.
— A quoi bon !.. cela vous intéresserait peu. Mon histoire est de celles qui courent les rues... comme leurs héroïnes, — répondit Catherine, après un moment de silence. — Toujours est-il , cher monsieur Bayeul... que si... ainsi que vous le dites... et c'est la vérité, j'ai le cœur dur et l'âme pervertie...
— Ah chère cliente... je ne me permettrais pas de...
— Allons... parlons franchement! On dit tout à son homme d'affaires , comme on dit tout à son médecin et à son confesseur. Or, en attendant que j'aie un confesseur...et je ne réponds pas de ne point en avoir un, quelque jour... je vous répéterai : J'ai le cœur dur et l'âme pervertie,
LA FAMILLE JOUFFROY. Tl\
parce que, depuis que j'ai eu l'âge de raison, je n'ai vu autour de moi qu'égoïsme et corruption. Telle je suis, telle on m'a faite. Le mal est non moins contagieux que le bien, et...—
Puis s'interrompant de nouveau, elle reprit avec un sourire sardonique :
— Mais je crois, Dieu me pardonne, que nous philosophons ! Je ne veux point anticiper sur les distractions de ma vieillesse, parmi lesquelles je compte, au premier rang, la philosophie... Ah ! si j'écris jamais mes mémoires. . . ils pourront fournir de belles thèses aux philosophes moralistes qui étudient le cœur humain !.. Donc, cher monsieur Bayeul, revenons à nos affaires.
La femme de chambre de madame de Morlac entrant en ce moment, lui dit :
— Madame... c'est un bracelet que l'on apporte.
— Et Henri n'est pas arrivé ! — dit Catherine à M. Bayenl , avec impatience. — J'ai de quoi payer ce bracelet dont je suis folle... mais,.. — et elle ajouta avec un sourire d'ironie, — je préfère devoir ce charmant bijou à l'amour d'Henri.
— Une peut tarder à venir chez vous : je l'ai quitté il y a une heure à peine, et évidemment l'argent qu'il m'a demandé avec tant d'instance était destiné à payer ce joyau... Gagnez une demi-heure, et vous verrez arriver M. de Vilietaneuse. Sur cerna belle cliente... je vous laisse.
— Et le bordereau des dernières sommes versées par vous chez mon banquier?
-—C'est ma foi vrai! j'oubliais ce bor-
dereau; le voici ; excusez- moi, ma belle cliente.
— Les affaires sont les affaires, cher monsieur Bayeul, répondit la courtisanne en recevant le bordereau ; et, après l'avoir lu attentivement, elle alla le déposer dans un tiroir de sûreté, en ajoutant :
— Au revoir, cher monsieur Bayeul!...
n'oubliez pas de me faire savoir le jour où Henri aura touché l'argent de son dernier emprunt...
— Pauvre garçon !... je gagerais que le lendemain de ce jour-là... vous serez, je suppose, menacée d'une saisie... parce que, par bonté d'âme... (vous êtes si confiante et si ignorante des affaires d'argent!) parce que, dis-je, par bonté d'âme, vous aurez répondu de la solvabilité d'une amie... Or, comme vous ne possédez rien
au monde que vos charmes, quelques bijoux et votre mobilier... un marchand viendra vous en offrir un prix de... et le hasard voudra que ce marchand se présente à l'heure même où M. de Yilletaneuse se trouve habituellement chez vous. Ainsi instruit de votre cruel embarras... il vous forcera... c'est le mot... il vous forcera de lui permettre cette fois encore de venir à votre aide... vous refuserez héroïquement, il persistera non moins héroïquement dans ses offres, et vaincue, vous accepterez celte nouvelle preuve de son amour...
avec la tendre reconnaissance que vous savez... ou, si vous n'usez pas du moyen que je dis, vous en trouverez un autre non moins ingénieux , car vous êtes non pareille pour ces inventions là...
— J'ai en ce genre d'inventions quelque imagination il est vrai...
— Quelle femme !... quelle femme !
— Les affaires sont les affaires , cher monsieur Bayeul. Au revoir !
Et s' adressant à sa femme de chambre :
— Faites entrer la personne qui apporte ce bracelet.
M. Bayeul sortit et le père Laurencin entra dans le boudoir de madame de Morlac.
M. de Villetaneuse, très frappé la veille de la ressemblance qui existait entre sa maîtresse et l'apprenti de Fortuné Sauvai, avait fait part de cette remarque à madame de Morlac, mais celle-ci, absorbée dans la contemplation du bracelet qu'elle convoitait, n'entendit même pas l'observation du comte. Le père Laurencin, travaillant à son établi, le dos tourné aux
acheteurs, entrevit à peine la courtisanne , dont le visage était d'ailleurs à demi caché par la passe de son chapeau et par sa voilette ; mais, lorsqu'entrant sur les pas de la camériste, dans le boudoir de madame de Morlac, qui se tenait alors debout près d'une fenêtre, le vieillard put à loisir envisager cette femme ; il s'arrêta immobile de stupeur.
Catherine, tète nue, le col dégagé par la coupe de son peignoir, ses cheveux enroulés autour de ses tempes, offrait une ressemblance si saisissante avec Michel, que la mère et l'enfant, le frère et la sœur, pouvaient seuls se ressembler ainsi. La disproportion d'âge existant entre la courtisanne et l'apprenti ne permettait pas de supposer qu'ils fussent frère et sœur, tandis
que tout, concourait à donner à penser qu'elle devait être sa mère. Il avait quinze ans à peine, et elle avait trente ans passés ; ce rapprochement d'âge traversa l'esprit du vieil artisan, comme un éclair sinistre ; son fils, ayant épousé une jeune fille de quinze ans, d'une grande beauté, s'était vu, après une année de mariage , abandonné par elle, ainsi que son enfant, et cette misérable avait pris la fuite avec un officier très riche.
Madame de Morlac, encore charmante et de mœurs suspectes, qui ne concordaient que trop avec sa première faute, pouvait donc être la mère de Michel...
A cette pensée de se trouver face à face avec la femme qu'il accusait de la mort de son fils, le père Laurencin fut tellement
ému, qu'il pâlit, trembla, et ne put faire un pas.
Catherine, surprise et impatientée de voir ce vieillard immobile à quelques pas d'elle, et la contemplant avec une sorte d'ébahissement, lui dit :
— Approchez donc !... Pourquoi restezvous au seuil de ce salon?... M'apportezvous le bracelet?
Le père Laurencin, rappelé à lui-même par ces paroles, domina son émotion, et, pour s'excuser de son mieux, répondit d'une voix légèrement altérée :
— J'attendais l'ordre de madame pour me rapprocher...
— C'est montrer par trop de respect, mon brave homme !... Approchez, approchez... Où est le bracelet?
— Le voici, madame, — répondit le
LA FAMILLE JOUFFUOY. 281
vieillard, en développant le papier qui renfermait l'écrin ; — le voici...
La courtisanne saisit avidement l'écrin, l'ouvrit et contempla le bijou avec un nouveau ravissement, disant de temps à autre :
—C'est merveilleux!... quel goût! quelle délicatesse de travail!... c'est un chefd'œuvre !
Le vieillard, voulant à tout prix éclaircir ses soupçons devenus pour lui presque une certitude, eut recours à un mensonge, et observant attentivement la physionomie de madame de Morlac, toujours occupée du bracelet, — il répondit lentement :
— Oui, madame , ce bijou est un véritable chef-d'œuvre... Malheureusement celui qui l'a fait, ce chef-d'œuvre, n'en fera plus.
— Ah! — reprit madame de Morlac,
sans quitter le joyau des yeux, — pourquoi donc l'auteur de ce chef-d'œuvre n'en fera-t-il plus ?
— Madame... parce qu'il est mort!
— Vraiment ? — dit Catherine avec distraction ; en continuant d'admirer le bracelet, — c'est dommage !
— Grand dommage, madame ! — ajouta le vieillard en accentuant lentement ses paroles, et ne quittant pas du regard madame de Morlac : — Michel Laurencin qui a ciselé ce bijou... était... un habile ouvrier.
— Vous dites?... — s'écria la courtisanne, en tressaillant et regardant le vieillard avec anxiété, —vous dites que l'orfèvre qui aciseléce bijou... se nommait?...
— Michel Laurencin... madame.
— Et il est mort?
— Oui, madame !
— Depuis longtemps ?
— Depuis plusieurs années.
— Vous l'avez connu?
— Il a travaillé dans le même atelier que moi... à son retour de Belgique...
— Ah ! — fit Catherine avec un nouveau tressaillement de surprise; — il a habité la Belgique ?..
— Pendant deux années environ, Madame... Il était [employé dans Tune des plus importantes maisons d'orfèvrerie de Bruxelles...
— Et vous êtes certain qu'il est mort?...
— Très-certain, Madame, — répondit le vieillard, parvenant à vaincre son émotion ; — très-certain.
— De si habiles ouvriers ne devraient jamais mourir — dit la courtisanne, reprenant un air presqu'indifférent, car sa phy-
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sionomie avait exprimé une vive surprise, mais non la tristesse. Relevant alors la manche de son peignoir , elle attacha le bijou à son bras et le fit de nouveau miroiter devant ses yeux.
— C'est elle ! plus de doute ! — se disait le vieillard, avec une indignation et une horreur à peine contenues ; — c'est la veuve de mon pauvre fils... A son nom... cette inl'àme a d'abord tressailli , mais seulement de surprise en apprenant sa mort... De cette mort elle se soucie aussi peu que de son enfant dont elle ignore le sort , et , après avoir manifesté son étonnement, rien, rien : pas une larme, pas un soupir... pour ce malheureux qu'elle a conduit au tombeau î... Mon Dieu quel monstre que cette femme!... Sa vue me fait horreur !... Et penser que mon pe-
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tit-fils — son fils... son fils!... est là dans la rue qui m'attend à la porte de la maison de son indigne mère!... Ah ! sortons d'ici!... sortons!... ma tète se trouble, je ne saurais me contenir davantage!
Le père Laurencin s'apprêtait à réclamer de madame de Morlac le prix du bracelet afin de s'éloigner au plus vite, lorsque Henri de Villetaneuse entra familièrement dans le boudoir sans se faire annoncer.
— Dieu merci ! je n'arrive pas trop tard, — dit-il affectueusement à Catherine, en lui baisant la main. — Votre femme de
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chambre m'a appris que l'on venait d'apporter le bracelet tant désiré...
S'adressant alors au vieillard, il fouilla dans la poche de son gilet, en tira trois billets de cinq cents francs , avec cent francs en or, et les lui remit en disant —
— Voici seize cents francs, prix de ce bijou.
— Merci , Henri ! — dit Catherine en tendant à M. de Villetaneuse sa main au poignet de laquelle brillait le bracelet. — Vous me gâtez, mon ami!... c'est trop... c'esttrop!... mais enfin vous l'avez voulu... il m'a bien fallu... comme toujours, céder à votre désir.
— Monsieur, voici la facture acquittée, — dit, à M. de Villetaneuse, le vieil artisan qui avait hâte de sortir. — Je suis votre serviteur.
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— Un moment, mon brave homme, s'il vous plaît, — reprit le comte en arrêtant d'un geste le vieillard ; — vous êtes le grand père d'un petit apprenti qui vous attend en bas sous la porte cochère ?
— Oui, Monsieur, — répondit le père Laurencin, très-su rpris de cette question.
— Mais comment savez-vous...
— Hier, j'avais déjà remarqué dans votre atelier la ressemblance extraordinaire qui existe entre cet enfant... et vous, ma chère amie , — ajouta-t-il en se tournant vers la courtisanne; — vousseriezsasœur, que ses traits ne rappelleraient pas les vôtres d'une manière plus frappante. Je veux vous en faire juge...
— Monsieur, — s'écria le vieillard, en proie à une terrible anxiété; —je ne sais... je vous prie... de...
— Ne vous donnez pas la peine d'aller chercher votre petit-fils, — reprit M. de Villetaneuse , croyant que telle était l'intention du vieillard en se dirigeant précipitamment vers la porte. — J'ai prié votre femme de chambre, — ajouta-t-il s'adressan ta Catherine, — d'aller chercher ce petit garçon ; car, je vous le répète... je veux vous faire juge de cette ressemblance frappante... d'autant plus que cet enfant est beau comme un ange.
— Vraiment, — reprit madame de Morlac en souriant. — Vous êtes un flatteur, mon ami !. . . Sans doute votre bienveillance pour moi égare votre jugement, si cet enfant est aussi' beau que vous le dites. En tout cas, de cette ressemblance nous allons juger... puisque vous avez envoyé chercher... ce petit garçon...
— Madame!... monsieur ! — s'écria le vieillard, au comble dé l'angoisse et s'encourant vers la porte ; — il est inutile de. ..
Le père Laurencin n'acheva pas : la porte s'ouvrit et la femme de chambre de madame de Morlac introduisit dans le boudoir Michel, rougissant et timide. Aussitôt qu'il aperçut le vieillard, il vint à lui en disant:
— Vous m'avez fait appeler, grandpère ?
— Hé bien ! ma chère, qu'en pensezvous? — reprit M. de Villetaneuse : — la ressemblance n'est-elle pas véritablement extraordinaire ?
Catherine ne répondit rien ; elle contempla d'abord Michel avec une stupeur profonde, trouvant en effet entre elle et lui une ressemblance inconcevable... Mais sou-
dain clic pâlit, frissonna. L'apprenti semblait avoir quinze ans... ce vieil ouvrier était son aïeul, et il venait d'apprendre à Catherine la mort de Michel Laurencin , ouvrier orfèvre : plus de doute! le vieillard devait être le père de l'ouvrier... plus de doute!... Cet adolescent qu'elle avait devant elle, et qui lui ressemblait d'une manière si incroyable, devait être son fils...
Catherine, à celte pensée, fut bouleversée. 0 puissance de la maternité sur les âmes les plus perverses! Cette courtisanne sans cœur, endurcie, bronzée par une insatiable cupidité ; cette créature horriblement corrompue qui, préludant à ses désordres par l'abandon de son mari, venait d'apprendre son veuvage , presque avec indifférence, se sentit, à la vue de
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son enfant, atteinte au cœur; mille émotions nouvelles s'éveillèrent en elle si violentes, si profondes, qu'elle chancela !... elle lut tombée à la renverse sur le tapis, sans le seeoursile M. de Villetaneuse. Celui-ci la soutint évanouie dans ses bras, et très alarmé s'éeria , s'adressant au vieillard :
— De grâce, veuillez envoyer tout de suite ici la femme de chambre de madame.
Et il ajouta se parlant à lui-même et contemplant Catherine avec une inquiétude croissante :
— Elle a complètement perdu connaissance!... Quelle peut être la cause de cet accident imprévu ?...
— Viens... viens, mon enfant : — dit le vieillard en entraînant Michel toutinter-
dit, et saisissant avec empressement cette occasion de quitter la maison.
Le père Laurencin sortit au moment où la femme de chambre , mandée par lui, s'empressait d'accourir auprès de madame de JViorlac.
Maintenant nous conduirons le lecteur chez M. Jouffroy. Ce jour-là même, le cousin Roussel devait demander pour Fortuné Sauvai la main d'Aurélie.