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La famille Joufïroy achevait de déjeûner. Aurélie n'assistait point à ce repas ; elle avait prétexté des fatigues du bal et d'une légère migraine , afin de rester au lit et de se livrer solitairement au charme doux et pénible de ses souvenirs de la veille. Poursuivie par eux jusques dan* ses rêves, sa première pensée, en s'éveillant , fut encore pour M. de Villetaneuse.
M. Jouffroy déjeunait avec son appétit habituel, recommandant fort à son cousin Roussel, qui était venu s'inviter sans façon, certain pâté d'Amiens fort délectable, auquel madame Jouffroy, douée d'un appétit viril, faisait aussi largement honneur. La tante Prudence déjeunait d'une tasse de lait , où elle émiettait du pain grillé. Après cette réfection , elle recula sa chaise de la table, et reprit son éternel tricot. Les traits de la vieille fille semblaient soucieux. Instruite de la visite matinale du cousin Roussel chargé des propositions de mariage de Fortuné Sauvai, elle songeait, non sans tristesse, à son entretien de la veille avec Marianne. Celle-ci, triste et pensive, mangeait à peine, et de temps à autre, sa mère lui disait :
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— Marianne, vas donc voir si ta sœur a besoin de quelque chose.
La jeune filie se levait, sortait de la salle, et revenait bientôt, disant:
— Maman , Aurélie n'a besoin de rien.
Madame Jouffroy venait, pour la troisième ou quatrième fois depuis une heure à peine, d'envoyer Marianne s'enquérir des besoins de sa sœur , lorsque la vieille tille dit à sa belle-sœur avec un flegme sardonique :
— Décidément , ma chère , vous devriez mander le médecin ; il demeure heureusement en face de cette maison...
— A propos de qui donc demander le médecin?
— A propos d'Aurélie : son état me semble grave... fort grave!...
— En quoi donc cela , tante Prudence ?
— Comment l... en quoi?.. Elle est revenue du bal cette nuit, et, au lieu de se lever à dix heures, elle préfère dormir la grasse matinée. Elle vous fait dire par trois fois qu'elle n'a besoin de rien du tout , et qu'elle se trouve à merveille... la pauvre enfant!... Je vous dis, moi... qu'il faut faire grandement attention à cela...
— Vraiment, ma sœur? — dit naïvement le bon M. Joulïroy en s'interrompant de boire un verre de vieux vin de Sauterne , qu'il portait à ses lèvres ; — vraiment tu crois... qu'Aurélie... — Et se tournant du côté de sa femme, — Mimi... tu entends ?...
— Tu ne vois pas que ta sœur se mo-
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que de nous , répondit madame Jouffroy en haussant les épaules. — Et s'adressant à la vieille fille avec aigreur : — En vérité , je ne sais ce que vous avez depuis quelque temps... mais l'on ne peut parler d'Aurélie , sans être en butte à vos quolibets!
— Allons , cousine , — reprit en riant Joseph qui , songeant au grave entretien de famille dont devait être suivi le déjeuner, désirait entre tous la bonne harmonie, et se , rangea du côté de madame Jouffroy ; — allons ! ne savez-vous pas que la tante Prudence est un esprit fort.... qui se rit de nos faiblesses à nous autres pauvres humains?
— Attrape, ma sœur! — dit en riant M. Jouffroy. Et il avala son verre de vin
de Sauterne. — Oh ! Joseph a boa bec, lui!
— Soit! — reprit madame Jouffroy , d'un Ion aigre-doux. Et faisant allusion au célibat de sa belle-sœur , elle ajouta : — Puisque Prudence ignore les inquiétudes que peuvent causer à une mère la santé d'un enfant... elle devrait au moins ne pas toujours se moquer de ceux qui les ressentent, ces inquiétudes...
— Ah! Mimi, — - reprit M. Jouffroy , qui s'interposait toujours de son mieux entre les dissentiments de sa sœur et de sa femme , dissentiments devenus depuis quelque temps journaliers; — tu sais bien que Prudence aime autant que nous nos enfants... et que ce qu'elle dit, est pure plaisanterie... n'est ce pas, chère sœur?
— Certainement, — reprit la vieille fille
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eu se grattant impatiemment la tempe droite du bout de Tune de ses aiguilles à tricoter; — je suis une petite follette des plus guillerettes, qui ne songe qu'à faire des risettes...
Le cousin Roussel, persuadé que la réponse de la tante Prudence ne satisfaisait pas de touts points madame Jouffroy , voulut changer l'entretien et dit :
— Ali- çà, mes amis! assez plaisanté!
Nous avons fini de déjeuner ! parlons affaires.
— Quoi? — reprit M. Jouffroy,— quelle affaire, Joseph ?
— Je suis venu déjeuner avec vous, mes amis, d'abord pour déjeuner, et je me suis, vous l'avez vu, parfaitement acquitté de mon office ; je voulais ensuite vous en-
tretenir d'une affaire fort importante, n'est-ce pas, tante Prudence?
— Cela ne me regarde point , cousin Roussel... Hier vous m'avez demandé de rester neutre en ceci... et neutre je resterai.
Marianne rentra dans la salle à manger
en disant :
— Maman, Aurélie se lève... elle ne veut prendre pour déjeuner qu'une tasse de thé... Je vais la lui porter.
— Rien qu'une tasse de thé ! — dit madame Jouffroy avec inquiétude ; — mais elle est donc indisposée ?
— Non, maman;... seulement elle n'a pas grand appétit. Elle s'habille et tu la verras tout à l'heure.
— Hé bien! maintenant si vous le voulez, mes amis, — reprit le cousin Roussel , —
nous niions passer dans votre chambre à coucher pour causer de l'affaire en question.
— Allons,- dit M. Jouffroy en se levant de table ; puis s'adressant à sa femme : — Viens-tu, Mimi?...
Marianne devinant à quelle affaire le cousin Roussel faisait allusion , et bien qu'un peu rassurée parles nocturnes confidences d'Aurélie, ne put s'empêcher de jeter un douloureux regard sur la tante Prudence. Celle-ci lui réponditpar un signe d'intelligence et- suivit son frère et sa femme qui se rendirent, ainsi que le cousin Roussel, dans leur chambre à coucher.