‹ La famille Jouffroy (volume 3)Chapitre 1 sur 12 · IV · texte numérisé non relu

IV

ches du Inxe, celte t)rillante et insatiable courtisanne habituée à voir ses fastueux amants s'empresser de prévenir ses moindres caprices, occupait au cinquième étage une petite chambre, éclairée par une fenêtre en tabatière , mansarde froide , sombre, aux murailles nues et crevassées ; un lit de fer garni d'un mince matelas; une table, une chaise, une commode; quelques grossiers usiensiles de ménage placés sur une tablette scellée dans le mur^ tel était l'ameublement.

Assise au-dessous de l'étroit châssis vitré , qui filtrait une rare lumière dans la mansarde , Catherine rapiéçait des bus, au moment où le vieil artisan entrait chez elle. En retrouvant dans ce taudis, vêtue d'une robe grossière, cette femme qu'il avait vue dans un appartem ent spl e-

dide, habillée avec une rare élégance, le père l.aurencin fut énm de ce contraste entre le présent et le passé, puis, refrénant cette pitié en songeant aux conséquences fâcheuses que pouvait avoir pour Michel, la présence de sa mère en cette maison, le vieillard dit à Catherine , qui s'était levée à son approche :

— Dieu soit loué! vous êtes ruinée... Il y a une justice au ciel ! Ces richesses, fruit de votre honte, vous les avez perdues...

A ces paroles, la courtisanne ne répondit pas d'abord, elle resta pensive, et reprit au bout de quelques instants.

— Je devrais vous laisser croire à ma ruine... ce serait de ma part plus méritoire ; mais vous serez peut-être indulgent

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pour moi en sachant la vérité... Non, jo ne suis pas ruinée. ..

— Alors pourquoi donc vivez-vous dans cette mansarde ? Pourquoi Faites-vous des ménages? Pourquoi garde/.-vous des malades ?

— .le fai.> des !i!énn<>es. je <;ar(ic des malades, je ravaude des bas, j';iccepte , je demande les travaux les plus h;inibles, afin de ga|:îner ma vie laborieusement, honnêtement, et je la gagne... je loge dans celte mansarde...; parce que mon fils demeure dans la maison.

— Ainsi, vous espérez... vous osez...

— Ne craignez rien, vous possédez mon secret; jamais je n'abuserai de la facilité que j'ai maintenant de voir ou d'entrevoir seulement mon fds... Ah! si vous saviez

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quel bonheur c'est pour moi d'habiter la même maison que lui... de le savoir là... près de moi. . Tenez, monsieur Laurencin, cette pauvre mansarde, je ne la changerais pas maintenant contre un palais...

— Et c'est vrai...? c'est bien vrai, ce que vous dites là?..

— Pourquoi mentirais-je...

— Si je pouvais vous croire... Quoi! il dépendrait de vous de vivre comme autrefois dans le luxe et les plaisirs, mais transformée, régénérée par l'amour maternel; vous préférez de vivre dans une laborieuse pauvreté, alin de... Non, non, c'est impossible ! Un tel sacrifice ! une résignation si noble! si courageuse de votre part... non, cela n'est pas vrai! vous êtes minée, votre ruine vous impose une existence misera-

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ble, mais vous voulez nie persuader que vos privations sont volontaires! Je ne serai pas dupe de votre astuce»!

La courtisanne sourit tristement, alla vers sa commode, prit dans l'un des ti- ' roirs un portefeuille, le remit au vieillard et lui dit;

— Ouvrez ce portefeuille... monsieur Laurencin, et assurez-vous de ce quïl renferme?

— Que vois-je ! — s*écria le vieil artisan avec une stupeur croissante, — des billets de banque, des bons du trésor... des inscriptions de rente au porteur...

— Ces valeurs représentent plus de trois cents mille francs, — répondit simplement Catberine, — vous pouvez vous convaincre de ce que j'avance.

— Est-ce que je rêve ? Non» non, cette femme ne ment pas... elle est toujours riche .. —Et s'adressant à Catherine, encore étourdi de l'évidence de ces preuves, le vieillard ajouta : — Mais de ces sommes considérables... quej usage comptez-vous faire?

— L'usage que j'en fais depuis trois

mois, monsieur Laurencin.

— Que voulez-vous dire ?

— Quoique de retour ici ce matin même... peut-être avez-vous entendu parler d'un bienfaiteur mystérieux qui... souvent...

— ...Vient au secours d'une foule de misères si nombreuses ici parmi les habitants de la' cour des Coches ? Oni, c'est une des premières choses dont la portière nous

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a entretenus, Michel et moi, dès notre arrivée. Mais personne n'a pu jusqu'ici découvrir quel était ce mystérieux bon génie...

— Ce secret, je peux vous le confier, si vous me promettez de le garder fidèlement.

— Je vous le promets.

— Eh bien , ce bienfaiteur mystérieux c'est...

— Achevez...

— C'est nioi...

— Vous ! !

— Oui, nionsieur Laurencin.

— Est-il possible... C'est vous. . vous ! !

— Grâce a la fortune que je j>ossèdc en

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portefeuille rien ne m'est pius facile que (Je venir en aide à un grand nombre de souffrances dignes d'intérêt, ma présence dans cette maison depuis trois mois, vous expliquera comment ce mystérieux bienfaiteur est si exactement informé des Qiisères des habitants de la Cour des Coches... Maintenant, monsieur Laurencin, m'accuserez-vous encore de mensonge ?...

— Grand Dieu !... vous accuser, — s'écria le vieillard profondément ému. — C'est à moi de vous demander pardon de mes soupçons.

— Ma conduite passée les autorisait...

J'avais d'abord songé à vous cacher, le peu de bien que je faisais; l'expiation de mes désordres m'eût ainsi paru plus complète;... mais j'ai craint ce qui est arrivé . j'ai craint que vous ne voyiez

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dans ma résolution de gagner désormais honnêtement , laborieusement mon pain... qu'une exigence de la nécessité... J'aurais ainsi peut-être mérité votre pitié.... mais non votre estime... et il faut que vous m'estimiez pour me permettre de voir souvent mon fds...

— Quel changement, mon Dieu, — dit le vieillard en levant les mains au ciel, — quel changement... dans cette femme?

— Il vous surprend?...

— J'en crois à peine ce que je vois, ce ^ que j'entends...

— Ah ! je vous le disais bien... que j'étais devenue mère... après avoir été si longtemps sans entrailles pour mon enfant! Tenez... le jour même où vous m'a-

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vez apporté ce bracelet... Oh! ce bijou... il est le seul que j'ai conservé... je le porte toujours. -Et, relevant la manche de sa robe grossière , elle montra le précieux joyau agraffé à son bras, —ce bracelet, ne me quittera qu'à ma mort, il date pour moi le jour où j'ai revu mon fils ; ce jourlà donc , je causais avec mon homme d'affaires, nous établissions le chiffre de ma fortune , il s'étonnait de mon insatiable cupidité : — « Monsieur Bayeul, — lui dia sais-je, — je songe à l'avenir, j'ai vu tant « de femmes de mon espèce, après avoir « roulé sur l'or, réduites à un sort igno- « ble! abject! que sais-je, à être gardes « malades ou femmes de ménage, et à c vivre dans un galetas, que je veux échapa per à une si horrible destinée... » — Je disais vrai; ce sort me paraissait en ce temps ià hideux, horrible .. Il est aujour-

(l'hui le mien, voiontaircineiU le mien, et j'en suis heureuse... j'en suisfière... car maintenant, — ajouta Catherine les larmes aux yeux, — car maintenant, vous m'eslimez, bon père... car maintenant vous ne redouterez plus ma présence dans la maison où demeure mon fils.

— 11 est donc vrai... tout peut s'expier... tout peut se pardonner ! — reprit le vieil artisan ne pouvant retenir ses pleurs. — Catherine... vous êtes la plus vaillante... la meilleure des mères...

Le père Laurencin tendit ses bras à la courtisanne. Mais celle-ci tombant à ses .oenoux, saisit ses mains qu'elle couvrit de larmes et de baisers.

— Non , non , venez dans mes bras , sur mon cœur, pauvre femme ! — s'écria lo vieillard en la relevant et la serrant pater-

, nellenient contre sa poitrine.

Un assez long silence suivit la réconciliation de Catherine et du père Laurencin ; tous deux accablés par l'émotion se sentaient trop oppressés pour parler. La courlisanne reprit :

— Bon père... oîi ! iTesl-ce pas, vous permettez que je vous appelle ainsi...

— Oui , oui , car il me semble que mon fils témoin de votre repentir, de votre expiation , de voire tendresse maternelle

VOUS aurait pardonné commeje vous pardonne.

— Oh ! merci... merci ! — répondit Catherine en baisant encore les mains du vieillard , — laissez - moi vous dire en peu de mots , bon père , comment je suis venue m'établir dans cette maison... et ce que j'attendrais encore de la bonté que vous me témoignez... si mon désir est réalisable...

— Parlez... parlez...

— Le lendemain du mariage de M. de Villetaneuse... j'ai quitté ma demeure ; malgré ses recherches , il a perdu mes traces; je suis allée, vous le savez, loger au fond du marais , vous me permettiez de temps à autre de voir mon fils chez M. Roussel... Je vous l'avoue... la rareté de ces entrevues me désolait. J'appris

votre départ et celui de Michel pour l'Angleterre... J'avais réalisé en une somme considérable tout ce que je possédais. Il me semblait déshonorant, depuis que je sentais ma dignité de mère, d'user personnellement de ces biens honteusement acquis, je crus pouvoir les utiliser d'une façon généreuse. Décidée que j'étais à gagner laborieusement ma vie et à me rapprocher de mon fils; profitant de votre absence de la maison , j'y ai loué cette mansarde. La cour des Coches est presque entièrement peuplée de pauvres artisans , il me serait donc possible , me disais-je , de secourir des infortunes méritantes en demeurant inconnue, je pourrais aussi , grâce au grand nombre de locataires de celte maison et des maisons voisines , trouver quelques occupations qui me rapporteraient un modique sa-

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laire : je mettais à honneur de ne pas distraire, pour mes besoins personnels, quoi que ce fût de la somme réalisée par moi.

— C'était beau, c'était hien ! vous êtes une vaillante femme !

— Mes désirs turent comblés. Peu de temps après mon arrivée dans celte maison, je jjagnais de quoi vivre ; le hasard me permit de rendre un service à mademoiselle Marianne; depuis ce temps, j'ai été employée chez sa tante. Je connaissais mieux que personne les misères honorables d'un grand nombre de nos pauvres voisins, je leur venais en aide au moyen d'un mandat sur la poste , qu'ils recevaient dans une lettre, ou bien, m'adressant a quelque commissionnaire des quartiers éloignés , je le chargeais de porter différents objets aux personnes que je désirais secourir : ce messager ne devant

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jamais me revoir, ne pouvait trahir mon secret. J'attendais avec anxiété le retour de Michel et le vôtre, bon père, dans l'espoir que, touché de mon repentir, de mes efforts pour rentrer dans la bonne voie, vous me pardonneriez le moyen dont j'ai usé pour me rapprocher de mon fils, et que , peut-être... Mais je n'ose...

— Achevez, Catherine, achevez.

— Vivant dans cette maison, il me sera sans doute facile de me trouver souvent avec Michel... mais...

— J'y songe ; il m'a déjà plusieurs fois demandé comment il se faisait que vous fussiez devenue femme de ménage , vous qu'il a vue dans ce bel appartement de la rue Tronchet?

— Nous dirons à Michel , et cela ,

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