‹ La famille Jouffroy (volume 3)Chapitre 2 sur 12 · IV · texte numérisé non relu

IV

sans mensonge, qu'un grave événement, de riche, m'a rendue pauvre; mais, laissezmoi vous confier un projet , qui depuis quelque temps est le plus doux , le plus cher de mes rêves.

-- Quel est-il?

— Vous allez me trouver ambitieuse:

rencontrer souvent Michel dans la maison; lui parler parfois? ce sera pour moi un grand l)onheur sans doute ; mais que voulez-vous..., je deviens insatiable ?

— Quel serait donc votre projet?

— Dans votre profession d'orfèvre ; estce que l'on n'emploie jauiais de femme ^omme ouvrière?

— Si... ; elles sont pour la plupart brunisseuses ?

Catlierine reprit avec un léger tremblement dans la voix qui trahissait l'anxiété de son espérance-

— Est-ce que leur apprentissage est très difficile?

— Je devine votre pensée.

— Elle ne vous fâche pas '/

— Loin de là ; elle me touche ?

— Oh ! bon père ! — s'écria Catherine , en pressant les mains du vieillard entre les siennes, et attachant sur lui un regard brillant de larmes de joie. — Concevezvous un bonheur égal au mien? Etre acceptée comme ouvrière par M. Fortuné?

travailler avec vous et Michel ; être ainsi, près de lui, toute la journée...; toute la journée, mon Dieu! Tenez, ce serait si beau

pour moi? qu'encore une fois , je n!ose espérer...

— Espérez , courageuse mère ; espérez !

— Joies du ciel !

— Aujourd'hui même, je parlerai de voire désir à M. Fortuné.

— Oh ! vous êtes hon ! merci , merci ! vous verrez. . mon apprentissage sera prompt! l'intelligence ne me manque pas. Je passerai, s'il le faut, les jours, les nuits, afin de me rendre capable d'entrer dans votre atelier; de pouvoir y travailler à côté de mon fils ! Jugez donc? en présence d'un pareil but , on ferait des prodiges ! Et puis, ce but atteint , je n'aurai plus rien à désirer! puisque...— -ajouta la courtisanne, avec un profond soupir, — puisque Michel doit toujours ignorerque je suis sa mère...

LA FAMILLE JOUFFBOY. 21

— Hélas !

— Comment lui expliquerais-je le mystère dont je me serais entourée , jusqu'au jour de cette révélation? Il me faudrait donc menlir? toujours mentir à mon fils ; et cela, voyez-vous, bon père! je le sens... cela me serait aussi affreux, aussi impossible, que de lui dire : Je t'ai abandonné depuis ton enfance , pour vivre dans l'infamie !

— Il n'est que trop vrai, il vous faudrait choisir entre ces deux alternatives.

•— Non, non, jaccepte résolument ma destinée, elle dépassera même mon espoir ! si je puis avoir le bonheur d'être employée chez M. Fortuné.

— Ce sera facile, notre patron occupe hors de l'atelier plusieurs ouvrières au

brunissage de certaines parties de ses ouvrages d'orfèvrerie, je dirai à mon patron tout ce qu'il y a de beau, de bien, de vaillant dans voire conduite, il saura les mystérieux secours que vous donnez à tant de pauvres gens !

— Bon père? Je vous demande en grâce, que ce secret reste entre vous et moi... s'il n*est pas nécessaire d'en instruire M. Fortuné pour qu'il m'accueille chez lui.

— f'ela n'est pas sans doute indispensable, le service que vous avez rendu à sa cousine, votre repentir, votre louable conduite dans cette maison, suffiraient à l'intéresser à vous , lors même qu'il croirait seulement que vous avez perdu votre fortune.

— En ce cas. je vont- en supplie, gardez-

moi le secrel 11 uie serait doux de penser que vous seul le possédez! Je vous l'ai confié, dans l'espoir de mériter votre estime et de me rapprocher ainside Michel. . Mais, faire cet aveu à une autre personne , sans nécessité absolue, serait ce me semble une sorte d*oslentation.

— Le sentiment qui vous guide, Catherine, est si délicat, que je ne saurais le contredire. Il en sera donc ainsi que vous le désirez! votre secret restera entre vous et moi; néanmoins, je suis certain de vous faire agréer comme ouvrière chez M. Fortuné.

— Quel bonheur, mon Dieu! je peux à peine y croire, et...

M.'jis soudain, le visage du vieillard s'at-

tristant, il inierrompit Catherine, en disant :

— Ah ! fatal passé... fatal passé !

— Mon Dieu ! vous m'alarmezî

— Je pensais que vous aijriez pu faire votre apprentissage dans notre atelier : intelligente et laborieuse, guidée par mes conseils, vous n'eussiez pas tardé à connaître votre nouveau métier...

— Ah! de grâce, expliquez-vous! cette incertitude me tue. Quel obstacle voyezvous à ce projet? En quoi peut-il être atteint par mon triste passé?

— La Clientèle de M. Fortuné est très restreinte, elle se compose de gens du grand monde, ils ont pu autrefois vous rencontrera la promenade, au spectacle ;

ils viennent souvent à l'alelier s'informer de leurs commandes, si l'un d'eux vous reconnaissait... et que devant Michel...

— Oh ! n'achevez pas... vous m'épouvantez ! — murmura la courtisanne, et elle répéta d'une voix déchirante : — Oui, vous dites vrai... fatal passé... fatal passé !!! Mon rêve était trop beau!., allons, du courage... de la résignation!

— Pauvre femme ! — reprit le vieillard pensif, douloureusement attendri en voyant les larmes couler lentement des yeux de Catherine morne, abattue, puis soudain il ajouta : — mais, j'y songe, peutêtre... y aurait-il moyen cependant...

— Oh! parlez... — dit la courtisanne d'une voix palpitante et renaissant à l'espérance : — Oh! de grâce... parlez...

— lui effet, — reprit le vieillard réfléchissant à son dessein, — Au lieu de travailler avec nous dans l'atelier, vous pourriez vous tenir durant le jour dans la chambre que Michel et moi nous occupons. Jamais les clients n'entrent dans cette pièce là... vous ne risqueriez pas d'être reconnue.

— Vous me sauvez, bon père! — s'écria Christine avec un élan de joie indicible, et redevenant radieuse, — vous me sauvez!

Je ne serai pas, il est vrai, à côté de Michel... mais il n'importe, je le saurai dans la pièce voisine ; puis d'ailleurs, quoique déjà presque méconnaissable sous les vêtements que je porte, j'emploierai tous les moyens possibles pour n'être jamais reconnue ; vous verrez, je prendrai de larges besicles comme mademoiselle Prudence.

LA FAMILLC Ji)UFFROY. 21

Je coii.)ci'ai mes cheveux, je les renipiacerai par un tour de cheveux gris... et puis enfin, Dieu merci, les rides viendront bientôt changer, dénaturer complètement mes traits, alors je n'aurai plus à redouter d'être reconnue par ceux-là qui, autrefois, m'ont vue brillante et parée...

— Catherine, — reprit le père Laurencin, profondément ému, — j'aurais pu douter de votre conversion, que je n'en douterais plus à cette heure. Ohl vous êtes sincère, tout le prouve : ce complet détachement d'une beauté qui vous a été funeste, votre impatience de voir arriver les rides, la vieillesse..., enfin ! l'effroi de toutes les femmes !

— ITé ' que m'importe ma beauté, maintenant ! Est-ce que Michel n'est pas beau con.me un an.<>e?... — s'écria Catherine

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dans son exaltation maternelle; puis attachant sur le vieillard des yeux ravis : — Ainsi, bon père, c'est plus qu'une espérance, c'est une certitude? M. Fortuné me recevra chez lui ? vous guiderez mon apprentissage'/

— Oui, je réponds d'avance du consentement de M. Fortuné. Tout s'arrangera, moyennant les précautions dont nous sommes convenus. Ayez bon courage, Christine. Ce^que vous venez de m'apprendre redouble mon estime, mon affection pour vous. Aussi voilà ce que je vous propose : Il y a longtemps que vous n'avez passé quelques moments avec Michel?

— Oh ! oui, longtemps! bien longtemps!

— Patientez jusqu'à après-demain dimanche , d'ici là , je parlerai de vos pi o-

jets d'apprentissage à M. Fortuné, s'il les accepte , comme je n'en doute pas , nous irons passer à la campagne notre dimanche avec Michel. Pendant cette promenade , nous lui apprendrons que vous devez être désormais notre compagne de travail.

— Oh! merci... merci... Une journée passée près de ce cher enfant, et tant d'autres journées ensuite ! N'être plus jamais séparée de lui, c'est à devenir folle de joie î

— Dès que vous saurez suffisamment votre métier de bruiiisseuse,... (je me charge de vous l'enseigner promptement) vous pourrez gagner aisément quarante à cinquante sous par jour, mais jusques-là, comme il vous faudra renoncer aux occ • pations qui jusqu'ici vous ont donné du

pain. Je pourvoirai à vos besoins , grâce à Dieu , j'ai quelques économies.

— Bon père... c'est vous priver.

— Je ne me prive pas , et s'il le fallait , je me priverais plutôt que de vous voir toucher pour vos besoins personnels à un sou de cette somme dont vous faites un généreux usage>

— Je vous comprends..., je vous suis doublement reconnaissante.

— Votre intelligence aidant , vous serez bientôt en état de suffire à vos besoins , votre salaire sera minime, mais enfin...

—Que dites-vous? ii me suffira... et j'espère..., oh le beaujour que celui-là.. .J'espère, bien pouvoir à force d'économies, faire blenlôl un petit présent à Michel , une jolie cravate, un gilet, la moindre

^ LA FAMILLE JOUFFROY. 3i

(les choses, mais qu'il la tienne de mçi !

— Digne femme! les sentiments les plus purs, les plus délicats, vous sont maintenant familiers , tandis que autre fois... mon Dieu ! quel contraste !

— Je vous l'ai dit, je n'étais pas mère... et je le suis devenue, — reprit Catherine, en baisant la main du vieillard.

— A dimanche , Catherine , — dit le vieil artisan , — le jour baisse , mademoiselle Prudence peut avoir besoin devons... , — puis, réfléchissant, — Ah! les événements sonl parfois bizarres!.. Penser que le frère de mademoiselle Prudence était votre père... que vous êtes aussi bien sa nièce à elle , que mademoiselle Marianne

et madame de Vi!le(aneiise ! De celte parenté ignorée de la famille Jouffroy, du n)oinsje ne rougis plus pour elle à cette heure, puisque vous êtes réhabilitée.

Adieu, Catherine, adieu ! Je vous quitte le cœur content.

— Bon père, — dit la courlisanne , — souffrez que je vousdonnele bras jusqu'au pallier du quatrième étage ; l'escalier qui conduit ici est très rapide et très sombre.

~ Allons, j'y consens, car ma vue n'est plus très bonne, — répondit le vieillard.

Et, s'appuyant sur le bras de Catherine, il descendit l'espèce d'échelle qui, sans autre rampe qu'une corde à puits, conduisait aux mansardes.

Christine, par surcroît de précaution,

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voulut encore offrir l'aide de son bras au père Laurencin et raccompagner jusqu'au troisième étage , l'escalier devenant à cet endroit, moins rapide et plus éclairé ; le vieil artisan accepta cette nouvelle preuve de prévenance ; puis Catherine remonta chez elle. Au moment où elle arrivait au pallier du quatrième étage, elle se rencontra avecun homme dans la maturité de l'âge ; il sortait de l'appartement de ce vieux rentier, nommé Gorbin, qui recevait parfois, disait-on : des gens de mauvaise mine. Ce signalement pouvait s'appliquer au personnage avec lequel Catherine se trouvait face à face: sa figure sinistre et flétrie, ses vêtements râpés, ses bottes éculées, son chapeau rougeàtre, graisseux, donnaient à sa misère une apparence plus repoussante qu'intéressante. Cet homme, en passant près de Catherine, la regarda

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fixement, puis au moment de quitter le pallier, il se retourna pour la regarder encore, mais haussanl les épaules en paraissant se reprocher une pensée absurde, il descendit l'escalirr, tandis que la courtisanne attérée se disait:

— Grand Dieu, c'est Mauléon! je l'ai autrefois abandonné sans pitié après l'avoir ruiné !.. H sort de chez cet homme, le seul locataire de la maison dont la vie soit suspecte...ah!, je me sens presque défaillir! Mauléon pouvait me reconnaître !

Et pâle, chancelante, elle fut obligée de s'appuyer à la rampe, se sentant à ce moment incapable de faire un pas.

— IMauléon me hait à la mort... — ajouta Catherine. ;- Cette misère abjecte où il est sans doute tombé... J'en ai été

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la cause, quels souvenirs ! oh ! le père Laurencin a raison, fatal passé, fatal passé !

La courtisanne fut soudain tirée de ces tristes réflexions par le bruit d'un grand tumulte ; elle entendit les pas précipités de plusieurs personnes qui criaient en montant Tescalier :

— Arrêtez ! arrêtez!...

Catherine, effrayée de ces cris, se pencha vivement en dehors de la rampe, et vit, pendant un moment, à deux étages audessous d'elle, Maulèon, livide de terreur, cherchant a devancer plusieurs agents de police, qui l'atteignirent bientôt, et auxquels il essaya de résister. Calherine, ne pouvant plus rien apercevoir deTendroit où elle se tenait alors, entendit le bruit d'une

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lutte acharnée, entrecoupée de jurements, de menaces de mort 5 puis, une sorte de silence se fit , et Mauléon reprit d'une voix essoufflée :

— Allons, je me rends; pas de brutalité. De quel droit m'arrêtez-vous?

— J'ai un mandat d'amener contre vous, — répondit un otficier de paix qui rejoignit ses agents, sur le pallier du troisième étage, où cette scène se passait. — Vous vous appelez Mauléon?

— Non.

— Vous niez? soit; votre identité sera constatée.

— De quoi m'accuse-t-on ?

— D'une tentative de vol, coininis la

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nuit et avec effraction, chez M. Sauvai, orfèvre, demeurant dans cette maison.

— C'est faux !

— Bien entendu ; vous niez votre nom, vous niez naturellement l'acte qu'on vous impute : tout s'éclaircira.

— Encore une fois, je ne m'appelle pas Mauléon ; je n'ai commis aucune tentative de vol ; vous me prenez pour un autre.

— Nous savons qui vous êtes, vous allez d'abord nous suivre là-haut.

— Où, là-haut?

— Chez un certain M. Gorbin, que l'on soupçonne d'être votre complice.

— Je ne connais pas l'homme dont vous parlez.

— Vous ne le connaissez pas?

— Non.

— Vous descendez de chez lui.

— Vous vous trompez.

— Le portier, à qui vous avez demandé si M. Corbin était rentré, vous a répondu affirmativement, et vous êtes monté.

— Le portier rêve.

— Il est au contraire fort éveillé. Vous allez donc nous accompagner chez le nommé Corbin, afin d'être confronté avec lui.

— C'est parfaitement inutile ; je vous le répète, je ne le connais pas.

— C'est ce dont nous allons nous assurer; allons, marchons.

— C'est inutile.

— Marcherez-vous, à la fin.

— Mille tonnerres ! ne me touchez pas !

— Alors, montez avec nous.,, et filez doux... nous sommes en nombre.

Catherine, clouée d'abord à sa place par l'épouvante, avait écoulé ce dialogue...

elle entendit que l'on montait vers l'étage où elle se trouvait... la terreur lui donna des forces, elle s'élança, regagna sa mansarde avec une rapidité vertigineuse , puis , verrouillant sa porte , elle tomba presque évanouie sur son lit, en s'écriant avec horreur :

— Oh ! j'en frissonne encore, cette arrestation pouvait avoir lieu dans la cour... mon fils pouvait se trouver là... ainsi que moi...et Mauléon me reconnaissant. .. car tout à l'heure, il m'a regardée par deux

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fois... Maii]é<Mi pouvait me dire : ~ « Ca- « tberine de Morlac ! tu m'as ruiné! la '( misère iii'a conduit au vol... voilà ton « ouvrage, infâme courtisanne! » ~ Oui, cet homme pouvait m'adresser ces terribles paroles devant mon fils... mon Dieu! ayez pitié de moi... oh! fatal passé !.. fatal passé!..

Peu de temps après que la comtesse de Vilîetaneiise se fût rendue chez la tante Prudence, afin de lui demander ses conseils, les tapissiers, les fleuristes, envahirent le rez-de-chaussée de l'hôtel de Villetaneuse, pour s'occuper des préparatifs de la fête , qui avait lieu le soir même , les murailles du vestibule disparaissaient sous d'iîiimenses glaces où devaient se réfléchir, à l'infini, les arbustes et les lu aiiè-

res (le cette salle d'entrée ; les jardiniers changeaient en buissons de fleurs les encognures des salons et les baies des fenêtres, tandis que d'autres ouvriers achevaient la décoration d'une galerie de charpente improvisée dans le jardin de Ihôtel ; cette galerie devait à la fois servir de salle de bal et relier enlr'elles les diverses pièces du rez de-chaussée.

Mûller , valet de chambre-Mercure de S. -A. -S. le prince Charles Maximilien , était, depuis le brusque départ de cette altesse , resté au service du comte de Villetaneuse, et bientôt devenu son homme de contiance, grâce à sa finesse insinuante; de plus, il avait cru devoir, dans l'intérêt des honnêtes projets du prince, conquélirles bonnes grâces de mademoiselle Clara, femme de chambre de la comtesse. Millier et Clara disposaient en ce mo-

ment des tables de jeu dans un salon du premier étage, exclusivement réservé aux joueurs de baccarat et de lansquenet.

Mademoiselle Clara, brune très piquante , fort accorte, quoique déjà sur le retour, élégamment vêtue, en femme de chambre de bonne maison, disait à Millier, continuant ainsi un entretien commencé :

— De sorte que Son Altesse quitta subitement Paris, sans revoir madame la comtesse ?

— Oui. et Monseigneur me laissa la mission toute confidenlielle, dans le cas où je pourrais me faire agréer parmi les gens de cette maison, de le lenir pour ainsi dire presque jour par jour au courant des variations du baroinolre...

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— Que viens-tu me chauler avec ton baromètre?

~ Ma chère, il s'agit ici, du baromètre de l'amour de monsieur pour madame et de l'amour de madame pour monsieur...

Or, en fille d'esprit, tu comprendras qu'ordinairement ce baromètre-là... après avoir marqué le beau fixe durant la lune de miel... descend souvent...

— A variable.

— Puis à l'orage... à la tempête, et entre nous, je crois... Je suis même certain que ce baromètre est en ce moment... à la tempête...

— A la tempête?... du côté de madame la comtesse ou de M. le comte ?

— Oh 1 M. le comte, lui, est invariablement au beau fixe ; il est toujours d'une

sérénité magnifique, rien ne l'éineut... Il a perdu avant-hier soir quatre mille cinq cent soixante louis au lansquenet, il a fredonné une ariette en se déshabillant, el le lendemain lorsque à dix heures j'ai ouvert les volets de sa chambre, M. le comte ronflait comme un bienheureux. Son premier mo en s'éveillant, a été de me dire : « Millier, vous irez ce matin toucher cent < mille francs chez mon banquier... puis « vous porterez de ma part, avant midi, « quatre mille cinq cent soixante louis à « ce cher lord Mulgrave... » Il n'en a été que cela. M. le comte est le plus beau joueur que j'aie vu de ma vie.

— Avec cette belle qualité-là , sans compter les autres.. Ja dot de madame, doit être fièrement écornée.

— Parbleu !.. j'ai dû tenir Son Altesse

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au couranl des variations de cet autre baromètre... qui baisse aussi à vue d'œil.

— Soit... mais dans quel but monsei- (^jneur tient-il à être fidèlement instruit par loi, de ce qui se passe ici, puisqu'il est retourné en Allemagne ?

— Dis-moi, Clara, es-tu ambitieuse ?

— Comment?

— As-tu un rêve, un désir favori ?

— Un très grand.

— Lequel ?

— L'âge vient, je m'ennuie de servir, d'être toujours au coup de sonnette d'une maîtresse ; mon rêve serait de tenir une table d'hôte dans le grand genre, j'y recevrais des hommes de plaisir et des femmes... enfin des femmes aimables.

LA FAMILLE JOUITROY. 49

— J'entends.

— Je donnerais à jouer après dîner...

Il y a une fortune à faire en peu d'années. J'ai bien quelques économies... mais les premiers fonds d'un pareil établissement sont considérables.

— Hé bien ! îna chère, lu peux avoir les fonds nécessaires à l'établissement de ta table d'hôte, car monseigneur est reconnaissant et magnifique.

— Explique-toi donc plus clairement,

— En deux mots, voici la chose : il est temps de te parler à cœur ouvert, les événements vont singulièrement se précipiter. Je l'ai priée, depuis ton entrée ici (prière soit dit sans reproche accompagnée d'assez jolis cadeaux) de parler so;îvenl, très souvent, à ta maîtresse <J(''s ex-

cellentes, des héroïques, d^s admirables qualités de Son Altesse...

— Je n'y ai point manqué, ajoutant toujours, d'après tes instructions, que j'étais ainsi renseignée sur monseigneur, grâce à l'un de mes cousins actuellement au service du prince.

— C'est à merveille... je le parlais de ceci seulement pour ménjoire.

— Entre nous, je ne comprends rien à ce que tu me fais faire, car enfin si le prince était à Paris, je me dirais, il est amoureux de madame... et... en lui disant continuellembnt du bien de monseigneur, je la prépare à un aveu, mais Son Altesse est au fond de l'Allemagne.

— L'on assure même qu'il va partir pour Conslantinople...

— Le prince ?

— Oui.

— Alors je renonce absolument à comprendre., mais, j'y songe, à propos de choses incompréhensibles... et ce petit appartement ?

— Quel appartement ?

— Ce rez-de-chaussée dont la porte se trouve en face de celle du jardin de l'hôtel?

—Hé bien., tu l'as fait louer par ta bellesœur, et meubler confortablement, ce rezde-chaussée ?

— Oui, parce que ni moi, ni toi ne devions paraître dans cette affaire , m'as-tu dit.

— Sans doute.

— Mais à quoi bon ce petit appartement?

— Taie sauras pins lard. Conteiile-toi de toujours exécuter mes instructions avec intelligence , exactitude... et l'établissenienl de ta table d'hôte est assuré.

— Alors apprends-iijoi ce que tu attends encore de mon zèle z*

— Ce matin-, madame la comtesse a reçu par la poste une lettre... écrite sur gros papier, et dont l'enveloppe était cachetée de vert?

— D'où sais-tu...?

— Peu importe... dis-moi quel a été l'effet de cette lettre sur madame ?

— Affreux ! Elle est devenue tremblante comme la feuille, pùl,' comme une ojorle.. etp'iis iiprès avoir pleuré...

Kf-^

LA FAMILLE JOUFFIIOY. o3

— E!le a pleuré?., beaucoup pleuré ?

— Comme une Madeleine î

— Très bien ! — dit Millier en se frottant les mains, — continue.

— Madame a voulu sortir tout de suite, sans attendre que Ton ait attelé ses cbevaux et sans même me donner le temps de la lacer, elle a pris à la hâte un mantelet et un chapeau , m'a envoyé dire au concierge de faire avancer un fiacre, où elle est montée toute éperdue...

— - De mieux en mieux ! Du reste je prévoyais la chose... Maintenant, ma ciière* Clara, tu vas savoir ce que j 'attends de toi... et songe H ta table d'hôie... Il fcuilque... tout à l'heure...

L'entretien des deux dignes serviteurs

54 LA FAMILLE JOUFFUOY.

fut interroi!;pii par un autre domestique qui vint dire au valet de chambre ;

— Monsieur MûUer ; je sors pour aller chez le glacier, voulez-vous qu'en même temps j'aille à la caserne des pompiers pour y demander les cinq hommes de service que M. le comte désire avoir à l'hôtel à cause de la galerie de bois bâtie dans le jardin ?.. Je ferais la commission.

— Pas du tout, — reprit vivement Millier,— ce soin me regarde... j'irai moimême tout à l'heure à la caserne des pompiers.

* — Diable ! ne l'oubliez pas au moins, monsieur Mùiier, cette ga'erie est bâtie en planches de sapin, couverte en toile goudronnée, tapissée d'étoffes, tout ça brûlerait comme des allumettes si un tnalheur arrivait et... ♦

— Failes-moi le plaisir de vous mêler do ce qui vous regarde, et d'aller faire vos commissions, je me charge des pompiers.

— A la bonne heure monsieur MûUer.

moi je vous disais cela parce que je...

— C'est bien, c'est bien. Laissez-nous tranquille !

Le domestique sorti, Mûller reprit, s'adressant à Clara:

— Écoute-moi attentivement, madame la comtesse ne peut guère tarder à rentrer.

— Je crois même que la voici! — dit la femme de chambre, en ce moment placée près de l'une des fenêtres du salon, puis prêtant l'oreille au roulement d'un fiacre entrant dans la cour de l'hôtel, et re^^urdant à travers les vitres, Clara repiit : —

Je ne m 'étais pas trompée, c'est madame. Je vais à sa reiicontre.

— Viens vite au contraire dans ma chambre, je t'apprendrai en peu de mots ce qu'il faut que tu fasses !

— Mais madame, en rentrant chez elle, va me sonner ?

—Tu la laisseras sonner, viens, viens! ..

Millier et Clara sortirent précipitamment du salon.

Aurélie de Villetaneuse. de retour chez elle depuis quelques moments, avait jeté loin d'elle son manteau, son chapeau, et se promenait avec agitation dans sa chambre à coucher, garnie de meubles de bois de rose, rehaussés de médaillons de porcelaine de sèvres, et tendue de damas bleu tendre, semé de gros bouquets de roses; la magnilique coupe d'or émaillée, l'un des chefs-d'œuvre de Fortuné Sauvai, et

58 LA FAMILLE JoUFFKOY.

cadeau du priîice Charles Maximilien, placée sur une étagère, attirait les yeux par son inimitable perfection.

La jeune comtesse allait et venait dans sa chambre, se disant d'une voix entrecoupée:

— Madame Bayeul ! cette effrontée ! sans grâce, sans beauté, sans naissance !!! madame Bayeul ! c'est à cette créature que mon mari m'a sacrifiée, mon Dieu ! C'est à devenir folle! . .. et je suivrais les conseils do ma tante! Je me résignerais,.. Je fermerais les yeux!., ah! je serais par trop stupide aussi, non! et je veux a l'instant...

Aurélie agita brusquement. un cordon de sonnette, s'écriant avec impatience ;

— Ouest donc celte Clara! voilà trois fois que je la sonne. I^^lle estinsupportable!

LA I AAIILLU JOUFFROY. 50

Puis, coiUinuaui de marcher avec agitation.

— Me préférer madame Bayeul ! celte petite rousse, qui a l'air d'une fille entretenue!!! Je suis pourtant plus belle que cette femme, moi! — ajouta Aurélie en s'arrêtant devant une psyché, en face de laquelle elle se trouvait alors.

Etpar un mouvement de jalouse colère, la comtesse rompit la ceinture de sa robe ♦ qui, ainsi brusquement ouverte, mit à nus 'ses épaules et la naissance de son sein, dé- . ^j'à{^esi son cou si noble, si pur, où s'attachait sa tête charmante ; alors se mirant dans sa merveilleuse beauté avec une fierté courroucée la jeune femme s'écria :

- Je suis donc la sacrifiée, la dédaignée, la méprisée!., moi! Est-ce assez d'iuiiuilialion, rssezde honte!

60 LA lAMlLLE JOUMilOY.

Puis, les larmes buccédaiU à sa colère.

— Et j'ai tant aimé mon mari ! j'ai préféré la mort à la rupture d^ notre mariage, mon Dieu! J'ignorais encore les vraies tortures delà jalousie! Cette lettre m'avait bouleversée, pourtant je pouvais encore douter de cette odieuse réalité. J'ignorais quelle était ma rivale, mais à cette heure, je le sais... ob... je le sais ! Une madame Bayeul! je souiirirais cela! Je ne me vengerais pas! Oh si! je me vengerai! non en me déshonorant , mais la coquetterie a des armes terribles ! Il suffit des apparences pour frapper atrocement un homme dans son orgueil, ah! dès ce soir, IM. de Viiletaneuse, vous aussi , vous connaîtrez l'enfer de la jalousie! Tout à l'heure, en rentrant au niiliiu des préparatifs de

cette fête, je la maudissais; bénie soitelle, au contraire. Elle servira ma vengeance! oui, du moins je pourrai.,.

Et s'interrompant avec un sanglot étouffé :

— Mais non, non! je ne pourrai pas...

j'ai la tête perdue, je suis brisée., je serai laide., je suis pale, j'ai les yeux rouges., j'ai tant pleuré! Ah ! heureusement cette indigne madame Bayeul ne vient pas chez moi.. Elle serait belle de son bonheur; belle de son triomphe.. ElJe m'écraserait ; non, non, ce soir, toutes les femmes m'effaceraient, leur envie devinerait mes souffrances! Je ne paraîtrai pas a cette fêle... je dirai que je suis malade. J'ii ai passer ma soirée près de mon pauvre bon père; ma mère frae les honneurs du salon.

Après un moment de silence, Aurélie reprit avec une désolante amertume :

— Ah ! ma mère ! ma mère ! votre tendresse aveugle m'a perdue ! Je n'étais pas vaniteuse! je le suis devenue. .Vous me répétiez sans cesse que belle comme je l'étais, je devais être duchesse ou princesse ! La tète m'a tourné! Je suis comtesse, je suis riche, j'ai dix-neuf ans, je suis belle...

Elle s'interrompit encore , et se redressant fière, superbe, résolue.

— Quoi ! je suis comtesse , j'ai dix-neuf ans, je suis belle et je pleure !.. Ah! j'ai honte de ma lâcheté! Je la vaincrai...

Oui, ce soir je veux être belle. . je le serai. . oui, belle à éblouir.. Tremblez, M. de Villetaneuse !

Aurélie sonna de nouveau sa femme de chambre, afin de lui donner ses ordres pour sa toilette de bal , presque aussitôt Clara entra chez sa maîtresse.

La jeune comtesse, à la vue de sa femme de chambre, domina son émotion et dit à Clara:

— Où étiez-vous donc? mademoiselle , voilà plusieurs fois que j'ai sonné.

— Je demande mille pardons à madame a comtesse , mais j'ignorais qu'elle fût rentrée, j'étais dans la lingerie...

— Voiis allez me peigner et me coiffer;

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