IV
tuné.— Notre promenade sera charmante, l'on ne saurait choisir un plus beau jour pour visiter cette délicieuse villa Farnèse, ce véritable Eden ; allons mes amis, sommes-nous prêts ?
— Monsieur Fortuné , — dit Catherine après avoir soigneusement refermé le coffre de fer coiuenant les pierreries, — voici la clef.
— Gardez-la ainsi que de coutume, madame Catherine, — répondit l'orfèvre en se dirigeant vers la porte, — Michel prendra la clef de l'atelier...
— Voyons mon garçon, sois galant, — dit le père Laurencin en souriant et jetant à Catherine un regard d'intelligence qui semblait lui dire : « Prenez le bras de votre c fils, heureuse mère que vous êtes ! » —
Michel, donne ton bras à madame Catherine et partons.
— Je vais d'abord fermer la porte de l'atelier, — répondit le jeune homme d'un air contraint, en attendant que ses compagnons fussent sortis; puis au lieu d'offrir son bras à Catherine afin de rejoindre avec elle l'orfèvre et le père Laurencin , qui prenaient les devants en suivant un long corridor, Michel marcha silencieusement à côté de sa mère.
— Ne pouvoir pénétrer la cause du refroidissement, de l'éloignement que mon fils me témoigne si soudainement ! Ah !.. c'est à devenir folle, — pensait la malheureuse femme, — Kt ce rendez-vous., ce rendez-vous... malheur à moi... Tout m'accable à la fois î
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Au bout de quelques moments nos quatre personnages sortaient du palais de Meningen pour se rendre à pied à la villa Farnèse.
La villa Farnèse, ses statues, ses fontaines, ses portiques, ses eaux limpides, ses frais ombrages, semblaient avoir été parun pouvoir magique , transportés d'Italie en Allemagne.
Jamais l'œil charmé ne s'arrêta sur une demeure plus riante , plus poétique.
Une colonnade de marbre blanc, servait
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de portique aux appartements du rez-dechaussée ; à travers les arcades de cette galerie, l'on apercevait au loin, les fines pelouses semées de grands massifs de fleurs de mille nuances, et au-delà, les profondeurs bleuâtres de longues allées ombreuses, à l'extrémité desquelles, des fontaines de marbre épandaient les cascades de leur onde argentée ; çà et là, de grands vases IMédicis ou des statues antiques profilaient leur forme blanche et pure sur le fond vert des feuillées ou sur l'azur du ciel.
Les appartements s'ouvraient sous le portique , et de chacune de ces pièces somptueusement meublées, l'on embrassait d'un coup d œil les merveilles de ces jardins enchantés.
Rien n'élait plus éléganl entre autres
élégances, qu'un salon d été de forme ovale revêtu de stuc blanc, rehaussé de dorures et de peintures à fresque d'un goût exquis ; d'immenses glaces multipliaient à l'infini les riantes et profondes perspectives des jardins ; plusieurs coupes de porphyre , des vases de Jaspe, quelques petites statues antiques d'un prix inestimable ornaient ce salon, disposées avec goût et symétrie, dans plusieurs niches d'une voussure gracieuse, qui séparait les divers panneaux artistement peints et dorés ; çà et là sur des tables recouvertes de tapis de velours rouge à crépines d'or, on voyait des livres, des albums splendidement reliés, des collections d'admirables joyaux de la renaissance, des bonbonnières, des boîtes en or émaillé enrichies de pierreries , chefsd'œuvre du dernier siècle ; en un mol, l'on voyait une profusion d'objets aussi pré-
cieuxparla matière que par le travail : mais parmi eux brillait d'un éclat non pareil, la coupe d'or émaUlée due au génie de Fortuné Sauvai ; placée seule en évidence sur un large socle de brèche antique , elle semblait le principal ornement de ce salon, où se trouvait alors M. et madame Jouffroy sous le nom du baron et de la baronne de Forraont, noms et titres qu'ils avaient pris sur l'invitation du prince (iharles Maximilien,en quittant Paris avec Aurélie de Villetaneuse sous la conduite du colonel Walter.
La funeste issue du mariage d'Âurélie avait porté un coup douloureuxet incurable à M. Jouffroy, et en blessant son cœur, ébranlé quelque peu son esprit, déjà faible, ainsi que Ta prouvé l'espèce d'égarement iîiomentané dont il fut saisi après une pre-
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mière attaque apoplectique, cet affaiblissement de son intelligence se trahissait seulement alors par un redoublement de condescendance craintive envers sa femme, et d'aveuglement sur la position de sa fille ; cependant, à cet égard, le malheureux homme éprouvait, de temps à autre, des indécisions, des doutes ; lorsque son bon sens naturel reprenait parfois le dessus, alors il entrevoyait vaguement la vérité, mais elle lui paraissait si horrible, qu'il fermait les yeux, et s'abandonnait au courant des événements.
Les deux époux s'entretenaient donc dans le salon d'été de la villa Farnèse.
— Oui, reine! — s'écriait madame Jouffroy, dans le paroxysme de son orgueil maternel, — oui, reine... en d'autres termes, l'épouse d'un prince régnant... Âhf
je disais bien, moi... que ma fille devait prétendre à tout!!
— Reine?.. ~ reprenait M. Jouffroy, avec ébahissement, — Fifille reine?... Je n'y comprends plus rien du tout !
— Vous me faites bouillir le sang dans les veines... voyons, cette canaille de M. de Villetaneuse... est-il mortel, oui, ou non?
— Dam... oui, mortel comme tout le monde.
— Le frère de son altesse, actuellement régnante, est-il morlel, oui, ou non?
— Sans doute, à preuve qu'il est tombé malade il y a peu de jours, et que monseigneur est parti en hâte pour aller le voir.
—- Hé bien ' n'est-il pas évident que ,
LA FAMILLE JUUFFHOY. 315
lorsqu'Aurélie sera veuve, et que son Altesse régnera à la place de son frère, qui n*apasd'entants...il épousera notre fille?., elle deviendra donc l'épouse d'un prince régnant... reine, enfin !
— Oh ! comme cela, à la bonne heure... mais, en attendant... — et le bonhomme, de plus en plus soucieux, ajouta en étouffant un soupir, — en attendant...
— Achevez donc ?
— Notre tille...
-Notre tille?..
• — Après cela... je sais bien que tu soutiens toujours que ça n'est pas vrai....
— Quoi?... qu'est-ce qui n'est pas vrai ?
— Que son Altesse... hum, hum .. — et
portant à son front ses deux mains crispées, M. Joufiroy reprit d'une voix navrante :
•— Miséricorde ! si ça était ! si ça était ! ce n'est pourtant pas pour cela que nous avions élevé notre fille !
Et il cacha son visage entre ses mains.
Madame Jouffroy , jusqu'alors impérieuse et revêche, changea subitement de ton, et dit affectueusement à son mari :
— Mon ami... puisque je t'assure que son Altesse n'a jamais été... n*est qu'un ami, un frère pour Aurélie... voilà la centième fois que je te le répète.
— Tu me répètes cela sans cesse... Je le sais bien... mais, j'ai parfois des doutes... c'est plus fort que moi... Et, dans ces nîoments-là... vois-lu... Je me souffletterais et
toi aussi... Mort de ma vie !.. penser que notre enfant... et que nous, ses père et mère... nous sommes ici... Je te dis que ce serait à rentrer à cent pieds sous terre, bonté divine !.. quelle infamie !
— Baptiste, écoute...
— Laisse-moi... tu es la cause de tout...
— Je t'en supplie... calme-toi... si Aurélie entrait...
— Oh ! si j'avais le courage de l'interroger... mais, je n'ose pas... lorsque j'ai euvie de lui parler de cela... ma tête se trouble, mon cœur se serre... la honte me monte au front... je ne peux pas articuler un mot... Ah ! je suis trop faible... c'est ma faiblesse qui nous a perdus! et e^le augmente à mesure que je vieiHis, il y a
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des moments où je ne me reconnais plus moi-même... la pensée m'échappe toul-à l'ait... Il me semble que je deviens fou... Ah! si j'avais eu la fermeté de m'opposer à ce maudit mariage ! d'écouter les conseils de Roussel, de ma sœur, nous n'en serions pas où nous en sommes...
— Et Aurélie... où serait-elle, à cette heure?., si ce mariage avait été rompu dans ce temps-là?... elle serait au cimetière ..
— J*aimerais mieux savoir ma fille au cimetière, que de la voir ici... entends-tu, ma femme! oui... j'aimerais mieux la savoir morte... que...
— Tais-toi.. .'tais-toi... si elle entrait... mon bon Baptiste... tais-toi...
— Oh! tune me rudoie plus... tu ne me
bourre plus quand je te parle de cela... tu * deviens douce comme un mouton. ..je suis alors ton bon.., ton cher Baptiste .. sais-tu ce que cela me prouve?... c'est que tu as honte de toi-même, c'est que tu as des remords... c'est que toi, et ta fille... vous me trompez !.. c'est qu'elle est la maîtresse du prince... Mon Dieu ! mon Dieu ! manger de ce pain la !.. après avoir vécu toute sa vie dans l'honnêteté , sans avoir eu à rougir devant personne !
— Silence... je t'en supplie, voici quelqu'un...
Un huissier vêtu de noir, poudré, portant au cou une chaîne d'argent, entra et dit à madame JoutTroy :
— Faut-il faire atteler comme à l'ordi-
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naire, ia voiture de madame la baronne, pour sa promenade dans ia forêt?
— Oui, — répondit madame Jouffroy,— nous sortirons à quatre heures avec ma fille...
L'huissier s'inclina et sortit.