IV
â74 LA FAMILLB JOUFFROY.
— Oh! je ne te fais pas un reproche de ce que ton travail t'absorbe à ce point que tu ne m'entendes pas, mon cher Michel, Mais vous allez être bien surpris d'une chose, mes amis... Le fait dont je veux vous parler date de notre voyage d'Angleterre, qui, par parenthèse, m'a valu celuici ; car je ne pouvais guère refuser au prince Maximilien de venir en Allemagne, puisque j'étais allé en Angleterre à la demande de la Reine...
— Ma foi, quant à nous, le voyage ne nous déplaît pas, — reprit le vieillard, — même à mon âge, c'est intéressant de voir des pays nouveaux, et Michel est enchanté de voir l'Allemagne, n'est-ce pas, mon garçon ?
— Michel, — dit tout bas Catherine
au jeune homme retombé dans ses distractions; et le poussant légèrement du coude , elle ajouta : — votre grand-père vous demande si vous n'êtes pas ravi de voir l'Allemagne ?
— Oh ! oui, grand-père, c'est un pays si beau, si riant ! — se hâta de répondre Michel en remerciant Catherine d'un regard.
— Je ne me plains pas non plus du voyage, mes amis, — reprit l'orfèvre, — ces dérangements sont toujours un peu incommodes, mais ils ont leur compensation.
— Tenez, monsieur Fortuné, nous sommes des égoïstes, nous autres, — reprit en souriant le père Laurencin, — au moins nous voyons de nouveaux pays, tandis que
cette pauvre mademoiselle Marianne qui attend votre retour pour se marier avec vous, monsieur Fortuné, n'a pas de compensation ; aussi le temps doit fièrement lui durer !
— Pas plus qu'à moi , bon père, car j'ai iiâte d'assurer Je bonheur de ma vie!!! mais, pour revenir au fait dont je vous parlais, et dont vous allez, mes amis, être aussi étonnés que moi, je vous rappellerai que depuis environ trois ans, un mystérieux bon génie hantait la cour des Coches; la veille encore de notre départ, une nombreuse et pauvre famille a été généreusement secourue par ce bienfaiteur inconnu.
— Oui , maître Fortuné, — répondit Michel s'efforçant de prendre part à Ten-
tretien. — Le chef de celte famille était tourneur en cuivre. Mais quelle chose étrange?janjais jusqu'à présent l'on n'a pu découvrir quelle main secourable vient ainsi à l'aide de tant de pauvres gens ?
Catherine et le père Laurencin échangèrent un regard et un sourire d'intelligence, Fortuné reprit :
— île bien ! peu de temps après notre départ, la bonne fée a disparu...
— Ah bah ! — fit le vieillard en feignant la surprise ; — et à quoi donc s'est-on aperçu qu'elle avait disparu, cette bonne fée?
— Il est arrivé un cruel accident à l'un des habitants de la cour des Coches : il était
2T8 LA FAMILLE JOUFFUOY.
l'unique soutien de sa vieille mère infirme, très honnête homme, très digne d'intérêt, cependant la fée n'est pas venue à son secours.
— C'est peut'être qu'il ne méritait pas
d'être secouru, monsieur Fortuné, n'est-ce pas, madame Catherine?
— Probablement, père Laurencin, — répondit elle, — puis s'adressant à l'orfèvre.
— Et mademoiselle Prudence ne vous
apprend pas le nom de ce brave homme?
— Non, madame Catherine, mais heureuseiiient, ma cousine Marianne et ma tante, afin de sauvegarder la réputation du bon génie, l'ont remplacé cette fois, selon ce que m'écrit ma tante, le brave homme a été secouru.
— Je reconnais bien là le cœur de mademoiselle Marianne, —reprit le père Laurencin, — ah ! quelle bonne et charmante femme vous aurez en elle, monsieur Fortuné ! mais à propos de la famille, comment se porte M. Roussel?.. Votre tante vous donne-t-elle de ses nouvelles?
— Certainement, — reprit en riant Fortuné, — ma tante commence ainsi sa lettre : • — Le cousin Roussel sort d'ici furieux € en m'envoyant à tous les diables, ce qui « me procure l'agrément et la facilité de € t'écrire, en cela que je suis parvenue à « faire entin déguerpir ce vilain homme < qui était depuis trois grandes heures chez « nous jaLottant comme une pie borgne.» Et Fortuné ajouta gaiement, — Vous reconnaissez nia tanie aux expédients dont elle use pours^ débarrasser de ses amis?
— Mademoiselle Prudence vous donnet-elle des nouvelles de M. Jouffroy et... et des autres personnes de sa famille?
— se hasarda de démander le père Laurenein, quoiqu'il craignît d'attrister son patron.
Celui-ci, dont les traits se rembrunirent soudain, répondit en soupirant :
— Ma tante Prudence, ainsi que parle passé, reçoit chaque quinzaine une lettre de son frère, à laquelle ma cousine Au relie ajoute quelques lignes pour affirmer que son père, sa mère et elle-même se portent bien, que la famille continue d'être heureuse. La lettre ne contient aucune autre explication...
~ Et l'on ne peut découvrir d'où viennent ces lettres, monsieur Fortuné ?
LA FAMILLE JOUFFUOY. 281
— Elles portent le timbre de Paris, où elles sont mises à ia poste, mais évidemment ma cousine et ses parents n'habitent plus Paris depuis qu'elle est séparée de son mari.
— Où peuvent-ils être, monsieur Fortuné'/Voilà toujours ce que je me demande,
où donc peuvent-ils être?
— Impossible de le savoir, — répondit Fortuné, en étouffant un nouveau soupir. -- Tout ce que nous avons appris, il y a deux ans et demi, c'est que le lendemain d'un bal donné à l'hôtel de Villetaneuse, bal interrompu par un commencement d'incendie , ma cousine s'était séparée à l'amiable dt- sou mari, quittant le jour même, Paris avec son père et sa mère... Quant à M. de Villetaneuse, je n'ai pas
28â LA FAMILLE JOUFFROY.
entendu parler de lui, il aura sans doute dissipé jusqu'au dernier sou de la dot de sa femme.. iMais tenez, pèreLaurencin, ne parlons plus de cela... me voicî tout attristé... aussi pour chasser ces souvenirs affligeants, songeons à une partie fine que je vous ai ménagée, mes amis.
— Oh! oh! une partie fine!., voilà qui qui te va joliment, mon petit Michel.
Quaqd je dis petit, c'est par remémorance, car tu es maintenant plus grand que moi.
Cette fois encore, Catherine vint au secours de son fils, en Tarrachant à sa rêverie ; aussi reprit-il sans trop savoir ce dont il s'agissait :
— Oh ! oui, certainement, grand père.
— J'en étais sûr. mon gaillard ! les par^
LA FAMILLE JOUFFBOY. 283
lies fines., c'est ton fort... Ça me rappelle celles que nous faisions bras dessus, bras dessous, chaque dimanche, quand tu étais bambin ; et cette partie, monsieur Fortuné, quelle est-elle?
— ïl y a près de ce palais, dont elle est l'une des dépendances, une maison bâtie à la mode des villas d'Italie, aussi Tappellet-on la villa Farnèse ; ses jardins, dit-on, sont ornés d'admirables statues , de fontaines de marbre d'un travail exquis ; enfin il ny a rien de comparable à cette villa pour la beauté des eaux, des ombrages.
— Et qui habite donc ce paradis terrestre, monsieur Fortuné?
— Une jeune dame... et selon le bruit public (généralement il ne se trompe guère
en ces sortes do choses) cet dame est la... — mais retenant sur ses lèvres le mot : maîtresse, par é^^ard pour l'âge de Michel qui sortait à peine de l'adolescence, l'orfèvre se reprit et ajouta : — Cette dame est de la connaissance intime du prince Charles Maximilien ; son intendant m'a autorisé à visiter la villa Farnèse, mais seulement de quatre à six heures, parce qu'à ce moment de la journée, les personnes qui habitent ce lieu de plaisance sont sorties pour faire leur promenade accoutumée dans la foret; ainsi doue, dans une demi -heure, tenez- vous prêts, je viendrai vous prendre. Ah ! j'oubliais... le gouverneur du palais m'a prié d'aller examiner dans la galerie d'armes, une magnitique armure de Milan, damasquinée d'argent, qui aurait besoin en cert-ains endroits de quelques réparations ;
venez avec moi. père Lnurencin, sans être des Florentins de la Renaissance, nous pourrons, je crois, réparer ce damasquinage. Allons d'abord voir l'armure. — Puis s'adressant à Catherine el à son lils, — à quatre heures sonnant, nous venons vous prendre.
— Nous serons prêts, monsieur Fortuné, — répondit Catherine, et elle resta seule avec Michel.
Après le départ de Fortuné Sauvai et du vieil artisan , Catherine dit à son fils avec un affectueux sourire :
— Mon cher Michel, il faut que je vous gronde... Vous permettez?
— De grand cœur, madame Catherine, une gronderie de votre part, sera pour
28S LA FAMILLE JOUFFilOY.
moi, comme l'on dit : du fruit nouveau. Voyons, grondez-moi... je vous écoute...
Et il ajouta mentalement.
— Je ne sais pourquoi depuis quelque temps , je me sens embarrassé lorsque je reste tête-à-tête avec elle.
Catherine éprouvait toujours une sorte de contrainte, lorsqu'elle se trouvait près § e son tils, sous les yeux du père Laurencin ou de Fortuné... tous deux, malgré la bienveillance croissante qu'ils témoignaient à cette mère régénérée, n'en possédaient pas moins son fatal secret; aussi, tant qu'ils étaient là, le souvenir de son passé honteux, pesait presque toujours sur elle; mais seule avec son fils, oubliant ce passé, n'observant plus la réserve que lui impo-
LA FAMILLE JOUFFROV.
saient la présence de Fortmié ou du vieil artisan, s'ai)an(Jonnanl à la douceur de ces rares naoments de bonheur, que de funestes reméniorances n'altéraient pas, la physionomie , l'accent, !e regard de Catherine changeaient d'expression, révélaient, dans toute sa sécurité, dans toute son expansion, son amour maternel ; il en fut ainsi après le départ des deux orfèvres, et de plus, assez inquiète des rêveries, des distractions croissantes de Michel, désirant pénétrer leur cause ou obtenir de son fils une confideuce à ce sujet, Catherine crut devoir redoubler d'affecluosité , se. leva du siège qu'elle occupait , vint s asseoir tout près de Michel, et le couvant d'un regard humide de tendresse, lui dit d'une voix caressante :
•—Oui, mon cher enfant, je veux vous
gronder,., ohî vous gronder bien fort... * IV, 19
290 LA FAMILLt J'JUFFKOY.
d'abord , je me suis aperçu que depuis noire départ de Paris , et surtout depuis notre séjour ici, vous êtes distrait, rêveur...
— Moi, madame Catherine? — répondit Michel, intérieureiîient assez contrarié de cette remarque, n'ayant pas cru ses distractions si évidentes, — vous êtes dans l'erreur...
— Non, non, tout-à-l'heure encore, votre grand père et x^J. Fortuné vous ont adressé la parole... vous ne les écoutiez pas.
— Cette monture de diamants m'absorbait tellement...
— Michel, n'espérez pas me donner le change.
LA FAMILLE JOUFfrROY. 294
— Je vous assure que...
—^ Vous n'êtes plus gai, causeur, actif, ainsi que vous 1 étiez il y a quelque temps ; vous perdez l'appétit, vos uuits sont sans sommeil...
— Comment savez-vous...
— Je sais que vous ne dormez pas, parce que vous avez les yeux battus, voilés; parce que votre figure pâlit de jour en jour... Ce n'est pas tout. Hier, ici, à cette place où vous êtes, vous aviez la tête baissée sur cette petite couronne de pierreries que vous ajustiez, une larme, grosse comme cette perle, a roulé de vos yeux sur votre main... Oh! ne le niez pas! je l'ai vue...
— Mais, pour remarquer tant de cho-
292 LA FAMILLE JOUFFROV.
ses, elle m'observe donc continuellement ? Elle est donc sans cesse occupée de moi ! Ce seraient là des preuves d'un intérêt vraiment incompréhensible.... — pensait Michel avec un étonnement croissant. Mais , baissant la vue devant le regard fixe et pénétrant de Catherine, qui l'embarrassait de plus en plus, il répondit avec une sorte d'impatience :
— Encore une fois , je ne sais ce que vous voulez dire... Vous vous trompez.
— Je me trompe.'' Ah ! Michel! le cœur ne se trompe jamais dans ses inquiétudes î... Non, non, vous êtes préoccupé ,-... vous avez un chagrin, vous souffrez,... et vous voulez me le cacher, à moi, votre amie!...
Catherine en prononçant ces mots
I,A lAMlL!/.-: Jf.'rKlK'jV. 293
d'une voix émue, prit entre les siennes la main de son fils. 11 tressaillit, il rougit, ses traits exprimèrent la contrainte, la confusion; sa mère, se méprenant sur la cause de ce trouble , et de plus en plus désireuse d'obtenir de lui une confidence , dans l'espoir de calmer le chaj^nn qu'il ressentait, ajouta, avec un redoublement de tendresse, en serrant plus étroitement encore entre les siennes la main de Michel, qui fit un léger mouvement pour la retirer :
— Ma pénétration vous surprend? vous embarrasse? Mais, songez donc que si votre sourire me rend joyeuse, votre tristesse me navre ! songez donc qu'il n'est pas une de vos impressions qu'à votre insu je ne ressente ! songez donc que je n'ai au monde qu'une préoccupation , qu'une
294 LA FAMILLE JOUFFUOY.
pensée!... Vous... vous... (oujours vous!... Et vous croyez que votre peine secrète pouvait échapper à la clairvoyance... à lasollicitude de mon affection?... Enfant!— -poursuivit Catherine, d'une voix entrecoupée , s'oubliant complètenient et, faisant un geste pour attirer son fils à elle. — Mais tu ne sais donc pas conibien je t'aime !...
Ces derniers mots, ce tutoiement, échappés à l'amour maternel de Cathe-* rine et passionnément accentués, le mouvement involontaire auquel elle cédait en essayant d'attirer son {ils à elle, furent faussement interprétés par lui. Il vit dans ces paroles, dans ce geste, un aveu d'amour éhonté; ainsi, pour lui, se coutirmaient de vagues, d'odieux soupçons , sur lesquels celte àme naïve et pure avait craint jusqu'alors de s'appesantir ou de s*éclairer.
— Elle m'aime! — pensait-il avec une pénible stupeur. — Elle m'aime! malgré la différence de nos âges !... Elle ose me faire ce honteux aveu !... Ah! maintenant, je m'explique ses flatteries , ses prévenances, ses empressements, ses preuves d'attachement sans nombre, dont j'étais parfois si surpris. Je m'explique ses regards incessamment fixés sur moi, et dont l'expression m'embarrassait. Ainsi , ce n'était pas un rêve!... Un jour, elle m'a embrassé pendant mon sooimeil. Maintenant, je comprends tout : adolescent, elle s'est intéressée à moi, puis, jeune homme, elle m'a aimé. Ah! cette découverte me navre, me giace ! La gène, la froideur, la répulsion, vont reiuplacsr la douce confiance que j'avais dans cette femme ! Maudite soil-elle ! Sa jalousie va deviner, va épier, à notre retour, n.ou naissant a.nour
^130 LA lAMiLI.i: JOUHli')V.
pour Caiiiilîe!. . Hélas! il n'est que trop vrai î son souvenir toujours présent à ma pensée depuis mon départ de Paris, cause mes distractions, mes tristesses; cette femme s'en est aperçue. Elle deviendra notre argus, notre ennemie; elle prendra Camille en haine ! elle la fera renvoyer peut-être de l'atelier, en révélant notre secret à mon grand-père ou à maître Fortuné! Oh! si cela devait arriver,... si l'on me poussait à bout,... moi aussi, je quitterais l'atelier, plutôt que de me séparer de Camille ! Je suis, a cette heure, en état de me suflire à moi-même par mon travail.
Maudite, maudite soit cette femme ! l'instinct de sa jalousie cherchait à m'arracher mon secret, ou bien, peut-être, elle veut, me croyant amoureux d'elle, épargner un aveu à ma timidité, en le prévenant par le sien. Ah ! ce qui me blesse, ce
LA FAMILLC JOllFllOY. 29T
qui nie révolte surtout , c'est que celte femme invoquait journellenient la mémoire sacrée de ma mère, dans l'intérêt caché de cet amour ridicule et honteux, puisqu'elle a deux fois mon âge !
Ces réflexions, rapides comme la pensée, assombrirent, glacèrent tout-à-coup la physionomie de Michel ; il se leva brusquement du siège qu il occupait auprès de sa mère, alors que celle-ci, ne remarquant pas encore le changement subit qui vei;ait de rembrunir les traits de son fils» lui répétait:
— Non, enfant, tu ne sais pas, combien je t'aime; et je...
Elle n'acheva pas, voyant iMichel s'éloigner subitement d'elle , avec une ex^
598 LA FA^lILLE JOUFFROY.
pression de froideur et presque de répu};naiice. ^
— Michel , qu'avez-vous ? — dit Catherine , avec surprise! — Pourquoi quitter cette chaise?
— Il faut replacer ces pierreries dans le coffret , — répondit sèchement le jeune homme. —Il est bientôt quatre heures, madame.
Ce mot madame, et surtout l'accent de Michel, en le prononçant, bouleversèrent Catherine ; trop clairvoyante, trop impressionnable , pour ne pas s'apercevoir qu'en un instant , une complète révolution venait de s'opérer dans les sentiments de son tils a son ('gard; elle ne pouvait cependant s'imaginer, ni même
supposer qu'il eùl interprété comoie un aveu d'amour... des paroles échappées à la tendresse maternelle ; aussi , s'écriat-elle avec angoisse :
— Mon Dieu! vous aurais-je contrarié, blessé en insistant sur les distractions que je remarquais en vous depuis quelques temps?... De grâce, Michel, répondez-moi ?
— Non, madame, vous ne m'avez pas blessé ; — répondit froidement le jeune homme , en s'occupanl de rassembler les joyaux qu'il alla placer dans le grand coflre ; et il ajouta, désirant changer d'entretien ?
— Maître Fortuné va veniç nous. chercher bientôt pour aller visiter la villa Farnèse...
300 LA FAMILLE JOUFFllOY.
— 11 rie s'agit pas de cela! je vois bien que vous avez quelque chose contre moi; par pitié, répondez...
— Je n'ai rien , madame?
— Vous n'avez rien î Et vous me dites sèchement, madame; votre figure est glaciale , tandis que tout à l'heure , elle était amicale et confiante...
— Encore une fois, madame, vous vous méprenez ; — répondit Michel , avec une chagrine impatience, en haussant les épaules ! — Je ne sais pas seulement ce que vous voulez dire !
Catherine ne put résister à cette brusquerie, elle fondit en larmes , puis levant vers son fils , ses mains suppliantes et tremblantes :
— Michel! je vous en conjure, soyez sincère ! avouez que mon insistance à pénétrer la cause de vos distractions, de votre chagrin secret, vous a irrité contre moi?
— Hé, madame! combien de fois faudra-t-il vous le répéter ! Je n'ai aucun secret , je ne peux donc pas vous reprocher de vouloir le pénétrer...
— Tenez, mon enfant! vous ne vous doutez pas du mal affreux que vous me faites, en me répondant ainsi...
— Oh ! malheureusement, je m'en doute, — pensait le jeune homme, de plus en plus confirmé dans sa créance à l'amour de Catherine , en voyant ses larmes et la profonde altération de ses traits.
— Depuis que je vous connais, c'est la
première fois qixe vous me parlez froidement, duremenl ! Pourquoi cela? — reprit la m;ilheureuse femme en dévorant ses pleurs.— Ma tête se perd à chercher le motif de ce changement?... «Mon insistance à connaître votre secret, ne vous a pas blessé, dites-vous?... Alors, d'où vient que tout à coup, je semble vous être importune?...
Que vous ai-je tait?... Votre cœur est bon, généreux et délicat; vous seriez incapable de me traiter avec cette rudesse, si vous n'aviez pour cela quelque raison? Cette raison, quelle est-elle?... Dites-la moi , je vous en supplie à mains jointes ! Je vous en conjure au nom de votre mère...
— Ati i madame ! — s'écria Michel avec indignation! — Du moins, ne prononcez plus le nom de ma mère ; respectez sa mémoire !..
Catherine, atterrée de ces dernières paroles incompréhensibles pour elle, regardait son fils avec une sorte d'égarement, lorsque l'un des gens du.palais entra , tenant une lettre et dit :
— Un étranger vient de déposer cette lettre chez le concierge, en le priant de la faire remettre tout de suite a madame Catherine ; l'ouvrière française qui travaille ici avec M. Sauvai.
— Donnez, c'est pour moi? — répondit Catherine , les yeux toujours fixés sur Michel ; et elle reçut pr>.'sque machinalement la lettre des mains du doiiiestique , qui ajouta :
— Cet étranger attend chez le concierge ■ la réponse. Je la lui porterai, lorsque vous
aurez lu cet écrit, madame.
Calherine , malgré ses cruelles préoccupations , ouvrit la lettre, se demandant qui pouvait lui écrire en ce pays, où elle se croyait inconnue , et a(in de cacher an messager la trace des larmes qu'elle venait de verser ; elle tourna le dos, se rapprocha d'une fenêtre, et jeta les yeux sur l'écrit qu'elle tenait entre ses mains, mais soudain elle devint d'une pâleur mortelle ; l'épouvante se peignit sur ses traits, elle fut au moment de défaillir, mais se remettant peu à peu, elle resta quelques instants dans l'embrasure de la croisée ; puis , lorsqu'elle se crut assez sûre d'elle-même , pour pouvoir dissimuler son trouble, elle se retourna , et dit au domestique :
— Je vous prie de répondre à ce monsieur... que je ferai ce qu'il désire...
Le domestique sortit.
— Ah ! tout m'accable à la lois ! — pensait Catherine. — Allons, du calme, du courage, sinon je suis perdue !
Fortuné rentrait accompagné du père Laurencin , qui dit gaîment à son petit fils:
— Hé bien! mon garçon, es-tu prêt?
— Oui grand père, j'achevais de serrer les joyaux dans le coffre.
Catherine vint aider à la besogne de son fils, afin de se donner une contenance, mais au bout d'un instant, il laissa sa mère s'occuper du soin de serrer les bijoux et alla prendre son chapeau,
— Le temps est magnifique, — dit For-