‹ La famille Jouffroy (volume 3)Chapitre 9 sur 12 · FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

La scène suivante se passe en Allemagne, dans la principauté de Meningen, environ deux ans et demi après la séparation du comte de Villetaneuse et de sa femme.

Il est midi, le soleil de juin dore de sa chaude lumière les ruines du vieux château de Meningen , souvent visitées des

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voyageurs 011 des artistes, elles servent de point de vue, et, pour ainsi dire, de fabrique (style de paysagiste) au moderne palais de cette principauté. On l'aperçoit au loin, il est séparé des ruines par les pelouses et les quinconces du vaste parc de celte magnifique résidence.

Parmi les débris de l'antique manoir, aux tours crevassées, éventrées, couvertes de lierres, comme ses murailles démantelées , l'on remarque, au rez-de-cliaussée, les vestiges d'une grande salle aux fenêtres ogivales, jadis garnies de vitraux coloriés, à cette heure, remplacés par de verdoyants rideaux de vigne vierge, de clématites sauvages, de liserons à fleurs d'un rose pâle, à travers lesquels se jouent quelques rayons de soleil.

A gauche de l'entrée principale de la

grande saile, se trouve la baie d'une porte, conduisant de plain-pied à une tourelle, dont les degrés en vis. servaient autrefois de communication entre les caves du château etses étagessupérieurs, niais l'escalier ayant été détruit, la portion souterraine de cette tourelle, ressemble à une sorte de puits, dont l'œil ne saurait sonder la noire profondeur.

Enfin, au-delà d'un arceau à demi écroulé, faisant face à l'entrée principale de la grande salle, on aperçoit un amas de décombres, de buissons, de ronces, au-dessus desquels se dressent encore quelques pans de murailles et des piliers de pierres noirâtres d'inégales grandeurs, les uns, encore couronnés de leurs chapiteaux gothiques, les autres, bizarrement tronqués.

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Trois hommes pénètrent au milieu de

ces ruines.

Le premier, vieux, obèse, d'une figure placide, semble s'occuper de collectionner des papillons, ainsi que Tannoncent le filet de gaze verte qu'il porte enmanché au bout d'une canne , et la boîte de ferblanc attachée en sautoir sur son épaule : le second , d'un âge mùr, et déjà grisonnant, paraît s'adonner à la botanique ; un herbier portatif, façonné en forme de gros registre destiné à recevoir les plantes fraîches entre ses feuillets de papier gris, est attaché sur son dos avec des bretelles ; enfin, le troisième de ces personnages, âgé de vingt-cinq ans au plus, d'une taille svelte, élevée, offre le type accompli de la beauté méridioni^le, en ce qu'eilt a de

plus mâle et de plus charmant à la fois ; que l'on s'imagine l'une de ces admirables figures italiennes, remplies de jeunesse, d*élégance et de caractère, si mafjistralement reproduites, par Léopold Robert, dans ses œuvres immortelles, et l'on aura la fidèle image d'Angelo Grimaldi ; ses compagnons avaient l'attirail ordinaire des entomologistes et des botanistes, il avait lui, l'attirail de l'artiste en voyage : l'album placé dans son étui, la chaisepliante, le grand parasol que l'on visse à une canne, et sous lequel, le dessinateur, peut s'abriter du soleil ou de la pluie.

Angelo Grimaldi est vêtu avec une simplicité de bon goût •. ses deux acolytes ne sont pas inconnus du lecteur : l'un s'apprlle Mauléon, l'autre, déjà vieux, s'appelle Corbin.

L'on se souvient sans doute, que Mauiéon, jadis ruiné par Catherine de Morlac, avait été arrêté presque sous ses yeux, dans l'une des maisons de la cour des Coches, au moment où il sortait de l'appartement de M. Corbin, rentier, soupçonné d'avoir des relations suspectes avec des hommes de mauvaise mine, l/arrestation de Mauléon avait eu pour cause la tentative de vol, commise de nuit et avec effraction, dans l'atelier de Fortuné Sauvai.

Cependant, Tapparence des deux compagnons d'Angelo ne trahissait en rien leurs antécédents criminels ; iis ont, ainsi que lui, les dehors d'honnêtes touristes, utilisant leur voyage par l'étude des sciences naturelles et des beaux-arts ; tous trois entrent dans la grande salle ruinée , en

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gens qiii (•onnaisseiit les êtres, se débarrassent de leur attirail scientifique el artistique, puis, après s'être désaltérés au moyen de la bouteille d'osier que chacun porte suspendue à un cordon , ils s'asseoient sur des décombres , la conversation suivante s'engage entre eux :

— D'abord, — dit Angelo Grimaldi, avec un accent parfaitement parisien, fort peu en rapport avec le nom italien et le caractère de la beauté méridionale de ce jeune homme, — d'abord, — continuat-ii en teuiiletant son album qu'il tenait sur ses genoux^ — rendons-nous exactement compte de la disposition des lieux... Ah! les belles inventions que le dessin .. et lutDiisique ! Vous fredonnez une ariette au pied d'un balcon ou d'une terrasse, et, grâce à ce mélodieux passe-temps, vous poiive?, coijjpier les carreaux d'une tlenè-

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Ire, ou examiner à loisir les dispositions de la serrure d'une porte rébarbative , Pendant que quelque jolie femme, cachée derrière sa persienne, prête à vos chants une oreille ravie ; ou bien encore, vous faites le croquis du palais de Meningen, je suppose; et, grâce à cet innocent croquis, vous possédez la désignation exacte des lieux que vous avez intérêt de connaître. Donc , je le répète , vivent les beaux- arts... au point de vue spéculatif... c'est le mot ; car que sommes-nous ?... de simples spéculateurs !

— Tu dessines à merveille , tu as la plus charmante voix, du monde, Angelo, — répond Mauléon ; — tes talents pourront nous servir, non moins utilement que nous a déjà servi notre goût apparent, à Corbin et à moi, pour l'entomologie et

la botanique. Ce filei à papillons et cet herbier sont d'excellents passe-partout... Peut-on se détier de nous autres, admirateurs de la nature?

— Tout ceci est bel et bon, — reprend le vieux Corbin, en essuyant son front chauve baigné de sueur; — mais il est oiseuxde nous congratuler: le temps presse, nous sommes dans la situation d'une réunion d'actionnaires, laissons les sornettes, parlons affaires.

— Soit , — ajouta Mauléon. — En ta qualité de capitaliste, nous te nommons président de l'assemblée.

— C'est dit ! — reprit Angelo. — L'on n'aura la parole qu'à son tour, en attendant que j'aie à la demander, je vais rêver à ma belle inconnue!

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— Au diable , l'enragé troubadour !

Quand on est aussi beau garçon que toi, Angelo, on reste homme à bonnes fortunes, et l'on ne se mêle point d'opérations financières ! — répond Corbin en haussant les épaules, — résumons- nous donc , posons nettement la question ; Il s'agit d'une valeur de plus de deux millions; nous la suivons à la piste depuis Pans (voyage dont j'ai déboursé les avances), nous espérions trouveren route quelque heureuse occasion d'encaisser ladite valeur ; notre attente a été frustrée, : le trésor était embarqué sur une diligence des Messageries royales avec ses gardiens-, nous prenons, afin d'éviter tout soupçon, nos places dans les Messageries générales, s*arrêtant aux mêmes relais, couchant dans les mêmes villes que l'autre voiture, mais cet endiablé de Fortuné Sauvai et ses ouvriers

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déploient une telle vigilance , que nous passons la frontière, que nous arrivons jusqu'ici sans avoir pu mener abonne fin notre opération.

— Mauléon, — dit Angelo à son compagnon en lui montrant, sur une des pages de son album, une esquisse qu'il venait de crayonner, — que dis-tu de ce profil ? Je viens de le dessiner de souvenir.

— Il est adorable .'

— Hé bien ! mon cher, c'est celui de ma belle inconnue, que l'on dit être la maîtresse du prince de céans. Je l'ai vue une seule fois à un kiosque de la villa Farnèse , ainsi qu'on appelle cette délicieuse demeure, voisine du palais; le kiosque donnait sur une avenue : j'ai roucoulé ma plus amoureuse romance; et...

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~ C'est par trop fort ! — s'écrie M. Corbin , avec courroux! — Je n'ai jamais vu traiter les affaires sérieuses avec une légèreté pareille ! Savez-vous, messieurs, que je me lasse de faire des avances? et que déjà je suis à découvert de neuf cenl quatre- vingt s francs et tant de centimes, depuis huit jours que nous avons quitté Paris?

— Allons, seigneur capitaliste, -— reprend Mauiéon ! — Ne vous fâchez pas ; vos avances vous seron t remboursées sur le pied de cent pour cent , selon nos conventions; c'est un joli placement, ce me semble? sans compter double dividende dans le partage des bénéfices de l'opération ; vous le savez , nous sommes gens d'honneur... à notre manière?

— Gens d'honneur de toutes les ma-

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nières. — dit Angelo — Voyons , papa Corbin ? voyons , respectable collègue ? lorsque vous m'avez avancé cinquante louis , afin de pouvoir entrer au jeu contre ce jeune Russe , l'un des coryphées de la table d'hôte de Clara.

Ne vous ai-je pas remis : r les deux mille francs avancés ; 2" trois mille francs de dividende pour votre quote - part dans mon gain à cette fameuse partie de lansquenet, où, grâce à mes cartes bizeautées, j'éîais certain de plumer vif cet oison du Nord? Malheureusement, j'ai reperdu le lendemain ce que j'avais gagné ; j'ai été refait à mon tour par un grec ^ plus grec que moi; et alors...

— Qu'importe tout cela ! — s'écrie Corbin , en frappant du pied; — comment pourrez-vous tous deux me rembourser

les avances faites par moi, à propos de IV. 46

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l'affaire dont no»s nous occupons , si elle ne réussit pas? Or, pour qu'elle réussisse, n'est-il pas urgent que nous prenions une résolution le plus tôt possible ? ne dit-on pas dans la ville, que le prince Maximilien peut être de retour au palais, d'un moment à l'autre ; son absence nous sert à souhait ; et vous perdez un temps précieux !

— Papa Corbin , ce reproche est d'autant moins oppqrlun, que je viens de prendre un dessin exact des quatre faces du palais...

— Et moi, avant hier, n*ai-je pas eu l'excellente idée d'écrire au gouverneur, pour lui demander, en noire qualité de \oyageurs étrangers, l'autorisation de visiter le palais? — ajouta Mauléon. —

La permission nous est accordée; courtoisement , et hier ..

— Beau résultat ! -- s'écrie Corbin , en interrompant son complice, —hier, les gardiens nous ont fait visiter les grands appartements , les jyaleries d'armes et les tableaux; mais, nous n'avons pu découvrir dans quel endroit du palais se trouvait l'atelier provisoire où Fortuné Sauvai, en compagnie de ses ouvriers, s'occupe de monter cette magnifique toilette d'argent massii de six pieds de hauteur...

— Il nous faut pourtant, hélas ! la dédaigner !..

— Parbleu! deux hommes ne pourraient seulement la soulever ! — dit Cor-

bin ; — mais, par compensation, rien de plus attrayant, de plus portatif que cette parure de diamants, dont l'on a tant parlé à Paris, et à laquelle ont contribué pour le choix des pierreries, les plus fameux lapidaires de Londres et de Hambourg; pierreries évaluées à plus de deux millions par les journaux de Paris...

— Oh ! la belle invention, que la presse ! — reprend Angelo ! — Bienheureuse et indiscrète réclame , en l'honneur du moderne Benvenuto -Cellini ! il me semble la lire encore , cette friande réclame I « Le célèbre orfèvre , M. Fortuné Sau- « val , qui avait été mandé il y a deux ans « à Londres , par S. M. la reine d'An- € gleterre , va prochainement partir pour cMeningen, ville ducale d'Allemagne, «où il doit aller lui-même ajuster les

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« pièces d'une splendide toilette d'argent « massif, commandée par S. A. S. le M prince Charles Maximiiien , et lui por- « ter en outre une parure de diamants, «diadème, collier; etc., etc., dont no- « tre Benvenuto Cellini doit achever la « monture en Allemagne , atin de la met- « tre en harmonie avec d'autres précieux « joyaux appartenant à la maison grand « ducale de Meningen, etc., etc. » Une idée soudaine illumine mon esprit , je cours proposer l'affaire à Mauléon , qui sortait de Poissy , où j'avais eu l'houneiir de faire sa connaissance...

— J'accepte la proposition, voulant venger ma défaite lors de la tentative infructueuse de la Cour-des-Coches, je propose à mon tour a notre célèbre capitaliste Timothée Corbin, d'opérer le premier

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versemenl de fonds indispensable à l'enireprise, frais de voya^je et autres, par cette excellente raison, qu'en sortant des prisons de Poissy, Angelo et n:ioi , nous n'étions pas positivement niillionnaires...

— Aussi vrai que je m'appelle Timothée Corbin... j'en serai pour mes déboursés ! car pour mon malheur, mes associés, dont l'un du moins, devrait être mûri par l'âge et l'expérience, sont de vrais étourneaux qui, en ce moment, perdent un temps précieux à divaguer au lieu d'agir !

— C'est vrai, je suis pis qu'un étourneau ! Je suis un triple sot ! — s'écrie soudain Mauléon, frappé d'une idée subite, — peut-être ai-je trouvé le'moyen de...

— Achève...

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— Explique-toi?..

— Cependant, le moyen pourrait avoir ses dangers, — reprend Mauléon en réfléchissant. — C'est sans doute pour cela, que dans le premier moment où cette pensée m'est venue, ne songeant qu'à la possibilité de ce péri!, je n'aurai pas approfondi le parti que Ton pourrait tirer de cette circonstance...

. — Quelle circonstance?

— En vérité, Mauléon, tu parles à bâtons rompus, il est impossible de te comprendre... et notre honorable doyen me reproche mes distractions amoureuses!

— Mes amis, — reprend Mauléon, — nous sommes, n'est-ce pas, arrêtés par la difticullé du suVv)ir uu se trouve dans le

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palais, Tatelier de l'orfèvre, conséquemment les Joyaux en question?

— Evidemment, puisque grâce à mon croquis d'une fidélité scrupuleuse, nous avons une connaissance parfaite des portes et des croisées du palais, dont j'ai dessiné les quatre façades. Or, si nous savions dans quel appartement se trouve ce trésor si tendrement convoité, il nous serait facile , connaissant... (toujours d'après mon croquis) la hauteur, la largeur, l'élévation de chacune des fenêtres, il nous serait, dis-je, facile, de baser notre plan d'attaque... à l'endroit de la chambre du trésor,.. si j'ose m'exprimer ainsi.

— C'est évident, — dit Corbin, — tout est là... conîment savoir... si...

— Ecoutez-moi, — reprend vivement

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Mauiéon, — s'il nous était possible de nous associer l'un des compagnons de l'orfèvre ■/

~ Parbleu ! — et Corbin hausse les épaules, — nous serions alors presque assurés delà réussite de notre afraire;mais en se rappelant Tinsupportable vigilance que ces coquins montraient en route, il est absurde de penser que 1 uu d'eux consente à...

— Peut-être ! et voici comment, — reprend Mauiéon, — vous n'ignorez pas que j'ai autrefois possédé une très belle fortune...

— Au diable! voici les divagations qui recommencent !

-- Je ne di>rague point, je suis dans les

entrailles même du sujet, je le prouve, si vous rie m'interrompez pas.

— Allons, poursuis.

~ Donc, avant que d'être réduit... à être ce que je suis... et ce que vous êtes...

— Je demande à présenter une seule observation, — dit Angelo Grimaldi, au grand désespoir de Corbin, — je ne saurais accepter, pour ma part, l'espèce de dédain avec lequel notre cher collègue parle de notre condition sociale , au moment même où nous avons besoin de toute notre confiance en nous-mêmes pour réussir; n'oublions donc jamais, disonsnous donc toujours, avec nn légitime et touchant orgueil : que notre industrie fait vivre une foule. d'ho;jiêtes pères de famille... présidents de cours d'assises, ju-

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ges, avocab, procareurs du roi, huissiers, geôliers, employés des bagnes, agents de police, gendarmes, argousins, que saisje?. Car, d'honneur, je vous le demande , que deviendraient , sans nous , ces pauvres gens? Leur profession, leur avenir seraient perdus ! leurs intéressantes familles au désespoir!... Nous avons le courage de nous sacrifier pour assurer leur existence... ayons du moins conscience du peu de bien que nous faisons, puisons dans cette douce conviction , le désir de mériter toujours les bénédictions de ceux-ia qui nous doivent leur pain quotidien, et pour le leur assurer... livrons-nous à de nouveaux actes de l'espèce de celui que nous méditons; ainsi encouragés par la noblesse du but que nous poursuivons, forts de nos intentions

philantropiques, nous triompherons des obstacles!.. J'ai dit !

Cette abominable plaisanterie fait rire aux larmes le vieux Corbin lui-même, malgré son horreur des divagations, et Mauléon reprend :

— Je retire Texpression dont s'est offensée la délicatesse d'Angelo, je dirai donc, qu'avant de concourir à l'existence des noQibreux et intéressants fonctionnaires que notre collègue vient d'énumérer, je possédais une fort belle fortune, celte fortune... — et les traits de Mauléon devinrent sombres, — cette fortune m'a été mangée par une certaine Catherine de Morlac. Cette femme , après m'avoir ruiné, m'a indignement abandonné; or, je suis certain que l'ouvrière dont est accompagné Torfèvre... n'est autre que Catherine de i^iorlac.

— Que diable nous conîes-tu là?

— Celte Calherine devenue ouvrière , c'est impossible !

— Laissez-moi achever ; vous vous souvenez que la surveille de notre arrivée ici, la diligence que nous suivions s'élant arrêtée pour passer la nuit dans une petite ville, nous avions trouvé moven d'occuper, dans l'auberge de l'Aiijle d'Or, deux chambres voisines du logement de l'orfèvre?

— Oui, oui, Angeloet moi, nous avons occupé l'une, toi l'autre, mais ces coquins se sont relayés pour veiller pendant toute la nuit suL" leur trésor.

— Ma chambre à moi , n'était séparée

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de celle de l'orfèvre que par une cloison , je la perçai au moyen d'une vrille afin d'examiner ce qui se passait chez nos voisins.

— Nous aussi, nous avons vu d'abord l'orfèvre, puis un jeune ouvrier, puis un vieillard à barbe blanche , venir tour à tour veiller auprès du précieux coffret déposé dans une pièce bien éclairée; ils avaient de plus, à leur portée, une paire de pistolets , et chacun de ces drôles après avoir, pour ainsi dire, monié sa j;urde, était relevé par un de ses compagnons, et allait se reposer dans une autre chambre.

— J'avais justement percé la cloison de cette chambre continue à la mienne; aussi, en prêtant l'oreille et regardant par les ouvertures que j'avais pratiquées, ai -je vu le vieux à barbe blanche et l'ouvrière; ils

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étaient seuls ; l'ouvrière , je n'en saurais douter, est Catherine de Morlac. Elle répondait au vieil ouvrier, continuant sans doute un entretien commencé : — « Non , non , même avec votre consen- « tement , jamais je n'oserais lui dire « que je suis sa mère; ma seule crainte, « vous le savez , est qu'un hasard fatal lui « découvre ce secret, car j'en mourrais de « honte. — Silence , Catherine , le voila! » — reprit l'homme à harhe blanche. En ce moment le jeune ouvrier entra ;' ce nom de Catherine, me rappela soudain madame de Morlac, j'examinai plus attentivement cette femme, et mal;;réle changement apporté dans son extérieur par l'âge et par des vêtements grossiers, je reconnus Catherine de Morlac, cette misérable qui m'a ruiné... que je hais à la mort... et qu' autrefois j'aurais étranglée. ..si elle n'eut quit-»

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té Paris, après m'avoir mangé mon der nier sou !

— Attends donc? — dit Angelo en appuyant son front dans ses mains, — il me semble en effet qu'il y a quelque parti à tirer de la rencontre....

~ Pourquoi diable ne nous as-tu pas jusqu'ici parlé de celte circonstance? Elle est grave... et...

— Silence ! — reprend Mauléon à voix basse en prêtant Toreille d'un air inquiet, et en indiquant du geste l'arcade à demi ruinée faisant face à l'entrée principale, à travers laquelle l'on apercevait au loin quelques décombres.

— > Est-ce que vous n avez pas entendu marcher de ce côté?

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— Non... et loi, Angelo?

-— C'est sans doute le bruit du vent dans les buissons...

~ Il n'importe, — reprit Mauléon , en se levant, — je vais m'assurer du fait par moi-même, car si l'on nous avait écoutés, épiés, ce serait dangereux.

— Bah!.."--ditAngelohaussantlesépaules, en voyant son compagnon se diriger d'un pas prudent vers le fond, — la police allemande ne peut avoir sur nous aucun soupçon; d'ailleurs, elle est encore dans l'enfance, mon cher! et digne du temps des patriarches! je l'ai pratiquée une fois... elle est pitoyable ! elle ne va pas à la cheville de la police anglaise, oh ! oh ! quant à celle-là. .. je le déclare, sans prévention nationale... elle est vraiment remarquable.

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