IV
— Hé. . tenez .. à propos d'Angleterre , voilà les tils d'Albion, dont nous aurons entendus les pas , ils auront parcouru les ruines, avant d'arriver à l'entrée principale. — Ce disant, Gurbin montre à Angelo, une société d'Anglais, hommes et femmes, qui venaient en lourisks visiter les débris du vieux château de Meningen.
Mauléon, après une vaine exploration, rejoint ses deux complices, ils reprennent leur attirail d'amateurs d'histoire naturelle et des beaux-arts, puis se disposent à quitter la grande salle. Angelo Grimaldi, remarquant parmi les touristes une jolie iady, la lorgne, se> cambre, rajuste sa chevelure, pose entin eu homme à bonnes fortunes, désireux d'attirer l'attention ; or, ce misérable, grâce à sa beauté rare, à
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l'élégance de sa tournure, est en effet relijarqué par les touristes, il les salue en passant près d'eux, avec une parfaite courtoisie, et, à peine sorti des ruines, ainsi que ses deux complices, il commence à chanter, en s'éloignant, une cavatine de Rossini, d'une voix si pure, si fraîche , si délicieusement timbrée, que les voyageurs Anglais, surpris et charmés, se taisent, écoutent ce chant mélodieux, qui, de plus en plus lointain, semble devenir plus suave encore; puis, lorsqu'il a complètement cessé, la jolie lady s'écrie :
— Quelle voix ravissante! Rubini en serait jaloux!...
— Ce jeune homme nous a salué avec une bonne grâce et une politesse exquise...
— Il a, seion moi, le défaut d'être trop beau, on doit se retourner pour le regarder.
— Ce doit être un Espagnol ou un Italien...
— î! avait un album sous le bras, s'il dessine aussi bien qu'il ciiante, il réunit tous les talents.
— En tout cas, — reprit un vieil Anglais, résumant ainsi les louanges diverses, accordées par les personnes de la société, à Angelo Grimaldi : — Ce beau jeune homme doit être un gentlemen accompli !
L'atelier improvisé, que Fortuné Sauvai occupait, au palais de Meningen, était situé au premier étage de la façade du nord.
A l'une des extrémités de cette vaste pièce, l'on voyait une admirable toilette d'argent aiassif de plus de six pieds de hauteur, dont les divers fragments, ap-
portés séparémenldansdes caisses, avaient élé réunis , ajustés par l'orfèvre et ses compagnons de travail; plus loin, au milieu d'une table chargée de divers outils, et avoisinant un grand coffre de fer, appartenant au garde-meuble du palais , brillaienl, scintillaient, étincelaient, ici, dans leur écrin de velours, ailleurs, dispersés ça et là, des joyaux oinés d'énormes diamants de la plus belle eau ; l'on remarquait, entre autres, une petite couronne ducale, mais, fermée comme les courtines royales, destinée sans doute à compléter la coiffure d'une femme; rien de plus chatoyant, de plus éblouissant que ce bijou constellé de diamants, de rubis, gros comme des noisettes.
Fortuné Sauvai lisait une lettre, laissant en ce moment le père Laurenciii s'occuper
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seul (l'ajuster les derniers montants de la toilette couronnée d'un écusson d'émail , blasonné, soutenu par deux ligures d'enfants, et placé au sommet du miroir ovale, sa bordure se composait de tiges de lys fleuris, aux corolles ici à demi-ouvertes, ailleurs complètement épanouies, formant ainsi le merveilleux encadrement de la glace ; une large tablette de lapis Lazuli, d'un azur éclatant, supportée par quatre caryatides du pins haut style, devait recevoir l'aiguière et sa cuvette; les coffrets à essence et autres ustensiles d'argent précieusement niellés ou ciselés, étaient épars sur la table parmi les joyaux et les pierreries.
Catherine, assise non loin de son fils, s'occu!>ait, à l'ai le d'un • pierre d;^ ^anffiiine, de rendre d'un ^îoU étincelaut l'in-
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lérieur de la large cuve! te de l'aiguière, et montrait dans ce travail de brunissage , l'habileté d'une ouvrière consommée ; elle était devenue telle à force d'application , d'intelligence; elle commençait aussi à pratiquer l'art attrayant de i'émaillage, sorte de peinture composée de minéraux en fusion, appliquée sur le métal. Catherine, toujours eniployée depuis environ deux ans, dans i'atelier de l'orfèvre, gagnait alors trois à quatre francs par jour, le salaire du pè^'e Laurencin et de son petit-fds s'élevait quotidiennement pour eux deux à huit ou dix francs, ils étaient à Paris nourris chez leur patron ainsi que Catherine, chargée par lui de la surveillance de son ménage, maiselle continuait d'habiter sa mansarde dans l'une des maisons de la cour dos Coches, dont elle était le bon ofénie invisible.
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Que l'on juge du bonheur de cette vaillante femme complètement régénérée par l'amour maternel, par le travail , par la charité ! elle ne quittait plus son fils , à force de persévérance dans le bien , elle élait parvenue à conquérir, à mériter le pardon , l'estime, l'afteclion du père Laurencin, après a.oir été si longtemps pour lui un objet de mépris et d'horreur, mépris et horreur alors justifiés par la conduite passée de Catherine, si longtemps indigne mère, indigne épouse, courtisanne infâme.
Michel, alors âgé de dix-huit ans et demi, ne conservait de son adolescence que sa candeur ; sa taille s'était renforcie, développée, sa barbe blonde et soyeuse ( il vouluil la laisser pousser ainsi (jue t■ui^ait son grand-père), duvetait son
ment' n , sa charmante figure plus accentuée, prenait chaque jour un caractère viril, nuancé depuis quelque temps d'une teinte de mélancolie: Quant au moral, Michel conservait ses qualités natives ; devenu très-habile arîisan dans toutes les branches de l'orfèvrerie , entre autres dans la gravure des njétaux, il anno.iÇait devoir être un artiste é binent, selon les prévisions de Fortuné; celui-ci, d;irant leur séjour à Paris, envoyait chaque soir l'appi^enti à une académie de dessin tenue par un excellent professeur, et où l'on dessinait à la lampe d'après nature ; grâce a ces études sévères, à son assiduité , à ses rares dispositions pour les arts, et aux leçons d'ornementation que lui donnait son patron , ^îichel dessinait, composait déjà avec autant de goût que de pureté, il avait plusieurs fois mo-
de!é en cire certaines figurines à la coqiple.e satisfaction de Fortuné qui , après quelques légères retouches, s'en était servi pour ses travaux.
Michel, ce jour-là, s'occupait de remonter d'une façon moderne, d'anciennes pierreries destinées à compléter la parure royale apportée par Fortuné Sauvai, .^iais Michel, ordinairement attentif à sa besogne, semblait tour à tour distrait et rêveur; sa oièie seule, pénétraiite, vigili.nie comme une mère, remarquait depuis leur commun départ de Paris, les croissantes préoccupations de son fils pour qui elle continuait d'être madame Catherine, autrefois riche, et obligée par de soudains revers, de gagner sa vie en travaillant comme ouvrière brunisseuse, après avoir été garde-malade et femme de ménage.
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L'une des causes, secondaires d'ailleurs, des préoccupations de Michel, mais assez singulière, était celle-ci : Sorti de Tadolescence et devenu jeune homme, il remarquait parfois, non sans une vague surprise, certaine vivacité dans l'expression des nombreuses preuves d'intérêt que lui donnait journellement Catherine ; celle-ci cédant peu à peu, à la douce habitude de témoigner sa tendresse à son iils ne contraignait pas assez, surtout lorsqu'elle se trouvait seule avec lui, l'expansion de ses sentiments, elle les croyait suflisamment justifiés, aux yeux de .\iichel, par la prétendue liaison d'amitié autrefois contractée entre sa mère et Catherine; cependant, ces marques trop vives d'affection qu'il recevait parfois d'une femme deux, l'ois plus âgée que lui , étonnaient , nous dirions presque
inquiétaient passagèrement Michel, puis, cette impression s'effaçait bientôt, grâce à la moi)iIité d'esprit naturel à son âge ; néanmoins il n'oublia pas complètement la circonstance suivante : Peu de temps avant son départ pour FAllemagne, travaillant seul dans l'atelier avec Catherine, et c'^dant à l'accablante chaleur du jour, il s'était endormi sur sa chaise , il se réveilla soudain , croyant avoir senti des lèvres s'ajijpuyer sur son front ^ — erreur ou rêve, — pensa-t-il lorsqu'il fut tout à fait sorti de son assoupissement, car il vit Catherine assise à deux pas de lui , continuant de s'occuper de ses travaux; pourtant iMichel crut un instant remarquer une légère rougeur et quelque embarras sur les traits de sa compagne d'atelier; mais il ne s'appesantit pas longtemps sur cette observation, dont
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son Ame candide , ne pouvail approfondir les conséquences, et comme par le passé, il se montra confiant, amical envers Catherine , répondant parfois avec une réserve et une gène involontaire à ses preuves a'aiFeclion, lorsqu'elles dépassaient la mesure que celte mère imprudente et passionnée ne savait pas toujours conserver lors de ses tête-atête avec son fils- Mais que le leclenr se rassure, il n'a pas à craindre de voir même l'ombre d'une pensée incestueuse (et cependant excusable de la pari de Michel ignorant les liens sacrés qui l'attachaient à Catherine) venir souiller la vie de la mère et du fiis. Loin de là ! et au risque d'anticiper queiqne peu sur les événements , nous ajouterons queMichelavaitcommencédesesentirdéli-
cieusement tourmenter de ses dix-huit ans, peu de temps après qu'une petite ouvrière nommée ^^amille et âgée de quinze ans, était entrée dans Tatelier de Fortuné Sauvai pour y terminer son apprentissage d'ouvrière brunisseuse, sous la surveillance de Catherine, incapable de suffire à elle seule aux nombreux travaux de ce genre.
Ceci dit, revenons à nos personnages diversement occupés dans l'atelier improvisé au palais de Meningen.
Le père Laurencin, voyant son patron remeltre dans sa poche la lettre dont il venait de prendre connaissance, lui dit en continuant de travailler :
— Hé bien ! monsieur Fortuné, quelles nouvelles de Paris ? Votre tante Prudence
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et mademoiselle iMarianrie se portent-elles bien ?
— Oui, bon père... ma tante me charge de vous faire ses amitiés, ainsi qu'à madame Catherine et à Michel.
— Mademoiselle Prudence a trop de bonté de vouloir bien penser à moi, monsieur Fortuné, ~ répondit Catherine, — lorsque vous lui répondrez, veuillez lui dire combien je suis touchée de son souvenir.
— Vous la remercierez aussi pour moi, monsieur Forluné, — ajouta le pèreLaurencin ; et se retournant vers son petit iils, qui, le regard fixe, rêveur, avait discontinué son travail :
— Hé bien, Michel ?... tu n'entends donc pas ce que vient de nous dire M. Fortuné?
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— Quoi, grand-père? — reprit le jeune homme en rougissant et sortant de sa rêverie, — Quoi... pardon... je ne sais...
— Ah ! çà, mon garçon, tu rêves donc tout éveillé ? M. Fortuné nous apprend que sa tante nous fait ses amitiés, ainsi qu'à toi... et tu ne réponds rien?
— Encore une fois, pardon, grand père., pardon, maître Fortuné... je... n'avais pas fait attention, mon travail m'absorbait tellement... je vous prie de remercier pour moi mademoiselle Prudence.
— C'est étrange! depuis notre départ de France, mon fils devient de plus en plus distrait et préoccupé, — se disait Catherine, tandis que Fortuné répondait en souriant au jeune ouvrier :