‹ La famille Jouffroy (volume 4)Chapitre 1 sur 9 · VII · texte numérisé non relu

VII

2 LA FAMlLLi: JOUFFUOY.

Profondément trisles et recueillis, ces membres de la famille Jouffroy formaient une sorte de conseil de famille, ils allaient aviser aux résolutions à prendre, ensuite des événements dont le cousin Roussel s'était trouvé témoin durant la matinée. Ramené par lui auprès de sa fille et de sa sœur, M. Joulï'roy, malgré l'obscurcissement de son intelligence, avait éprouvé une assez vive émotion à la vue de la tante Prudence, de Marianne et de Fortuné , puis tombant en défaillance, il étai't resté depuis dans un affaissement profond, participant à la fois de la torpeur et du sommeil.

— Mes amis, — dit la tante Prudence d'une voix grave et émue,— grâce à Dieu mon pauvre frère nous est rendu ; mais lie nous abusons point, il est à ciaindre

que son esprit ne se relève jamais du coup donlil a été frappé! Enfin, nous au» rons du moins désormais mon frère près de nous ; nos soins, notre sollicitude, notre tendresse ne lui manqueront jamais.

Maintenant songeons à Âurélie et à sa mère.

A ces mots, un soupir douloureux souleva le sein de Marianne, ses larmes, un instant contenues, coulèrent de nouveau; son mari placé près d'elle lui serra la main.

— Courage, amie, — lui dit-il, — courage... ne désespérons pas, quoique notre cousin ait été, il est vrai, témoin ce matin d'une scène horrible.

— Horrible ! — reprit Joseph, — cette malheureuse Aurélie... la figure* ensanglantée... .

4 LA FAMILU JOUFFR.iy.

— Ah ! c'est affreux ! — murmura Marianne avec un sanglot, — malheureuse sœur!..

— Il est regrettable que cttte scène se soit passée en présence de notre ami, — reprit la vieille fille, — je connais Torgueil de ma belle-sœur et d'Aurélie... Hélas ! ne voyez pas à ce propos la momdre amer* tume dans mes paroles, je constate un fait, or, il me semble difficile... je ne veux point dire impossible... qu'Aurélie et sa mère, nous sachant instruits de ces tristes circonstances, consentent à se rapprocher de nous, les ressentiments de leur amourpropre blessé, creuseront toujours un abîme entre elles et nous.

— Oh ! ma tante , croy-^z-vous que ma mère...masœur, résisteront à not- larmes!

aux preuves de noire attachement inaltérable ?

— Ma pauvre enfant, tu as entendu le récit de Joseph, il ne nous a rien caché, il ne devait rien nous cacher... Rappelletoi les accusations malheureusement fondées dont cette femme , épouse outragée, a accablé Auréhe et sa mère... Rappelletoi enfin ces terribles paroles que celleci adressait à sa fille : — « Maudit soit le « jour où je t'ai enfantée ! »

Marianne cacha sa figure entre ses mains.

— J'ajouterai, — reprit le cousin Roussel, — qu'à mon sens, il est évident que si madame Jouffroy, malgré l'emportement de son caractère, est resiée anéantie, muette devant d'ignobles injures prodiguées à sa tille, et a enfin perdu connais-

6 LA lAMlLLE JOUI FROY.

sance, c'est que cette scène se passait en ma présence, à moi, jadis chassé par elle, parce que je tâchais de lui faire entendre le langage de la raison...

— Enfin , et de grâce , chère Marianne... ne te chagrine pas de mes pa» rôles. .. nous constatons les faits, ainsi que l'a dit ta tante, nous aviserons tout-àriieure pour le mieux, — reprit Fortuné, — je dois te l'avouer, lors de cette visite que je t'ai cachée, préférant alors te laisser tes espérances, tes illusions, croire en unmotquetasœilr, après sa liaison avecle prince, voyageait avec ses parents, j'avais été surtout profondément attristé, alarmé dans cette entrevue, par l'aigreur, par l'irritation à peine contenues d'Aurélie et de sa mère à mon égard. Pauvres femmes! njalgré mes paroles affectueuses , atleu-

dries , elles rougissaient devant moi... j'étais leur vivant remords, l'une et l'autre m'avaient autrefois dédaigné, repoussé!..

— Mon Dieu ! — reprit Marianne fondant en larmes, — faut-il donc renoncer à tout espoir? non, non, c'est impossible... Nous savons maintenant où trouver ma mère et ma sœur , nous ne pouvons pas, nous ne devons pas les laisser dans cette affreuse position... Je voulais tout-à-l'heure, confiant mon père à vos soins, me rendre en hâte auprès de maman et d'Aurélie... Ah ! si j'en crois mon cœur, je vous les aurais ramenées toutes deux !

— Mon enfant, — reprit la tante Prudence , — rien de plus louable que ton empressement, mais nous avons, selon moi, sagement agi, en nous toacertani, en réfléchissant mûrement sur la conduite

8 LA FAMILLE JOUFFKOY.

«à tenir dans celte grave circonstance; plus que personne, je rends justice à tes sentiments. Mais il ne faudrait point cependant oublier ceci : Tu as un mari, tu as une fille , tu les chéris , tu jouis d'un bonheur et d'une considération mérités, ne serait-il pas imprudent de t'exposera compromettre sans résultat le repos de ta vie?

— De grâce, ma tante, que voulez vous dire?..

— Autant il serait lâche , stérile, cruel d'insulter à l'abaissement où sont tombées îa mère et ta sœur, autant il serait dangereux , coupable même, de ne point envisager les conséquences , sinon prohablcs, du moins possibles de cet abaissement , en ce qui touche la tranquilhté à venir. Je suis loin de meseniiriiidii'r'érenle

aux malheurs d'Aurélie et de ma bellesœur, je suis résolue, quant à moi, malgré tout ce qu'a souffert mon pauvre frère, de faire aussi large que possible la part du repentir, de l'indulgence, du pardon; mais écoute donc , mon enfant , tu n'as jamais failli , toi! jamais les préférences dont tu voyais ta sœur l'objet , n'ont altéré l'angélique bonté de ton caractère ; si tu es heureuse aujourd'hui, si tu as conquis Testime, puis l'amour de ton mari, c'est par ton dévoùment, par ta résignation, par la délicatesse, par Télévation de tes sentiments, et ma foi ! je te le dis tout net! je me préoccupe avant tout, de toi, de ton mari et de tafdle...

— Pourtant ma tante, je...

— Laisse-moi achever : admettons, ce dont je doute fort, que ta mère et ta

sœur, ensuite de la terrible leçon de ce matin, cèdent à nos prières et prennent la ferme résolution de rentrer dans la voie du bien...

-- Oh! je n'en doute pas, moi...

— Soit, mais il faut, ma pauvre enfant, aller au fond des choses, si répugi>antes qu'elles soient, Aurélieet ta mère ne possèdent plus une ol'ole , c'est en partie pour échapper à la misère, selon ce que nous a dit le cousin Roussel, que ta sœur avait accepté d'être entretenue par...

— Oh! pitié, ma tante! — dit Marianne, révoltée de cette qualification de femme entretenue donnée à sa sœur. — De grâce ! pitié pour elle !

— Ma chère enfant, - reprit Joseph, — ton mari te dira coiii ne Prudence et moi,

•que, dans cette question, si affligeante pour notre famille, nous devons ne rien farder, ayons le courage d'envisager la réalité, si nous voulons agir efficacement.

— Pauvre chère Marianne, notre cousin a raison, — ajouta tendrement Fortuné, — ton âme, délicate et pure, se révolte de certains mots, de certains faits, dont ta chaste pensée ne devrait jamais être souillée? mais, hélas! les maladies ont leur nom, faut-il s'abstenir de le prononcer, lorsqu'on tâche à les guérir? ne faut-il pas, pour panser les plaies, les sonder, si repoussantes qu'elles soient? Nous ressentons , comme toi , une douleureuse commisération pour ta mère et ta sœur... rien ne nous coûtera pour les retirer à jamais de l'horrible situation où elles sont tombées...

12 LA FAMILLK JOUFFr\OY.

— Rien.,, oh ! rien!.. — s'écria Marianne,— et ensuite... un oubli complet du passé...

— Ah! l'oubli... l'oubli! — reprit la vieille fille, en secouant tristement la tète, — là est recueil... les âmes généreuses oublient le mal qu'on leur a fait; mais, telle l est la conscience hum^aine , que ceux qui ont fait le mal ne l'oublient jamais... c'est leur expiation , s'ils se repentent..., c'est leur châtiment, s'ils restent endurcis ! J'admets donc.que ta mère et ta sœur se repentent, qu'à notre voix, elles reviennent à une vie meilleure, elles sont sans ressources...

— Hé! ma tante ! que nous importe !

— Je te comprends, mon enfant, notre fortune, et le talent de ton mari, nous mettent, grâce à Dieu, on état de partager

LA FAMlLLi: JOUFFROY. 43

noire aisance avec Au relie et ta mère...

—-Oh! oui! — reprit Marianne, avec un élan d'espoir, — elles ne nous quitteront plus à l'avenir, ainsi que mon pauvre bon père.

La vieille fille, contenant ses larmes, ajouta, après un moment de pénible silence :

— Ne parlons pas maintenant de mon frère, mon cœur se briserait, il faut songer uniquement à la prompte décision qu'il est urgent de ])rendre. Je suppose ta sœur et ta mère établies ici; leur repentir est sincère, elles sont. résignées à vivreprèsde nous, dans une retraite absolue, toi, moi et ton mari, noiisavonsonhlié complètement le passé; mais , chère enfant, elles ne l'oublieront pas ! elles ne pourront pas l'oublier, ce fatal luisséîin-

cessaiiiment, il pèsera sur leur conscience. Aussi, désormais ombrageuses, susceptibles, se sentant dans noire dépendance, puisqu'elles ne possèdent plus rien, elles seront toujours, quoique nous fassions, en défiance a notre é^ard; nous devrons, de peur de les blesser, je ne dirai point par des allusions au passé..., nous sommes incapables de ces làche'tés..., mais par un mot involontaire; nous devrons constamment veiller sur nos aïoindies paroles, et si, par malheur, malgré notre contrainte, notre réserve, notre vigilance sur nous-mêmes, il nouséchappe..., et cela ne saurait manquer d'arriver..., il nous échappe un mot pouvant prêter à une interprétation fâcheuse, ta mère et ta sœur dévoreront, en silence, ce qu'elles regarderont comme une humiliation, et leur tristesse t'affligera^ ou bien, elles éclate-

ront en reproches amers, et ton foyer, jusques à présent si paisible, si heureux, deviendra un enfer.

— Mon Dieu, ma tante, n'est-ce pas là de l'exagération ?

—Malheureusement, je n'exagère point; tu souffriras de ces résultats, bien différents de ceux que tu attendais, ton mari se désolera de ton chagrin , et njalgré sa bonté, son indulgence pour elles , il lui sera difticile de cacher absolument à ta mère et à ta sœur , qu'avant leur arrivée ici , jamais le moindre nuage n'obscurcissait votre vie. Ce n'est pas tout ; tu as une fille... elle aura dans peu d'années l'âge de raison, rien de plus clairvoyant que les enfants à l'endroit des choses que l'on veut qu'ils ignorent... La moindre indiscrétion de ta part ou de celle de Fortuné peut

Mi LA r.A.MILLK JOL': 1 ilOY.

mettre votre fille sur la voie du honteux secret que nous avons tous intérêt à garder; enfin, lorsqu'elle sera en âge de se marier, ne pourra-t-on point dire.. . car tôt ou tard tout se sait à Paris... que mademoiselle Sauvai a été élevée près de sa tante , madame de Villetaneuse; autrefois femme entretenue , et de madame Joiiffroy, complice des désordres de sa fille? Ces expressions te navrent, te blessent, pauvre enfant! Ilélas ! à moi, elles me brûlent les lèvres en les prononçant! l'une des mallieuses femmes dont il s'agit, n'est-elle pas la fille de mon frère? l'autre sa femme? ne les ai-je pas connues toutes deux honorées, honorables? mais la réalité est la réalité... Je ne parle pas même de l'espèce de décon- 'sidération qui pourrait rejaillir sur toi et sur ton mari, parmi les personnes choisies dont se compose votre clientèle , lors-

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qu'e.'lessauraient.., carje le répète, tout se sait à Paris... que sous ton toit de mère de famille, habitent ta sœur connue par son inconduite , et sa mère , coupable d'une indigne tolérance... Tout cela est cruel , est odieux... , mais qu'y faire? le vice a forcément de déplorables conséquences , et l'une des plus douloureuses est de souiller ce qui rapproche...

— Ma tante ! Est-ce bien vous que j'entends...? quoi ! votre avis serait de repousser ma sœur et ma mère de notre maison! — s'écria Marianne, avec autant d'aflliction que de découragement. — Les repousser, grand Dieu ! alors que leur dernier espoir est sans doute en nous !!

— Tu te méprends sur ma pensée, mon enfant... loin de te conseiller de les repousser, je crois au contraire que nous

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devons aller à elles, leur ouvrir nos bras... faire tous nos etforls pour les arracher de l'abîme, assurer leur avenir, leur indépendance, leur aisance, dans les limites du possible... mais je dis, mais je répète , que les établir tout d'abord céans, me semble une très-grave imprudence...

— Hélas ! ma tante, elles croiront que nous rougissons d'elles!

— Si elles doivent avoir cette croyance, et par ma toi, elle n'est que trop fondée, elles Tauront, qu'elles vivent ici ou ailleurs, mais du moins leur présence n'apportera pas dans ta maison le trouble, les chagrins que je prévois... Si au contraire, elles ont îissez conscience de leur position pour sentir ce qu'il y auiuit de peu convenable dans leur séjour chez toi , elles seront les

premières à prévenir ton offre en la refusant.

— Tan le Prudence , — reprit Fortuné , — je ne vous le cache pas , Marianne s'est tellement hat)ituée à cette pensée: qu'un jour viendrait où elle recueillerait nos parents près d'elle , que je n'aurais pas le courage de m'opposer a ce qu'elle regarde comme un bonheur, comme un devoir... Si ce vœu si cher à son cœur ne s'accomplissait pas, je la verrais toujours triste et soucieuse... or, je vous l'avoue, si graves, si justes que soienf vos appréhensions, je risquerai de les voir se réaliser... plutôt que de causai à Marianne un sensible chagrin.

— Savez-vous , mes amis , — reprit le cousin Roussel , — ce que moi je proposerais, comme moyen terme? Le voici:

20 I.A FAMII.LK JOUFFHOY.

VOUS oiïririez àAuréiie et à sa mère, le choix entre ce qui leur conviendrait le mieux : soit d'habiter avec vous , soit de prendre dans votre voisinage, un appartement qu'il nous sera facile de trouver... La proposition de celte alternative s'expliquerait naturellement par votre désir de leur laisser toute latitude ; si elles préfèrent demeurer ailleurs qu'ici, tu n'auras, petite Marianne , rien à te reprocher ; si au contraire elles préfèrent vivre près de toi, tu courras les chances de ta générosité ; car, mes amis... je vous l'avoue, je partagerais en celle oi^currence, les appréhensions de ma vieille amie ;.. mais en tin ;ious parviendrions , je l'espère , à conjurer en parlie les inconvénients qu'elle redoute... Que pensez-vous de mon projet, Prudence?

— C'est un moyen-terme, mon ami, ces

LA FA.M1LLE JOUFFllOY- 21

moyens-là, vous le savez, s'accordent peu avec la décision de mon caractère ; cependant, je ne le désapprouve point absolument.

— Mon mari et moi, nous l'approuvons, n'est-ce pas, Fortuné? — dit vivement la jeune femme à son mari, quijui répondit tendrement :

— Comment pourrais-je songer à contrarier la générosité de tes sentiments, chère Marianne ?

— Et maintenant, ma tante, je vais me rendre sur-le-champ chez ma sœur.

— Peut-être conviendrait-il d'aller chez elle, tous ensemble? — ajouta le cousin Roussel, — cette démarche des membres de la famille aurait, ce me semble, quel-

îî LA FAMILLE JOUFFROY.

que chose de solennel, de toiicliant à la fois, et exercerait peut-être, une salutaire et décisive impression.

— Je suis aussi d'avis que nous devons tous nous rendre auprès de ma mère et de ma sœur, — reprit Marianne, — mais peut-être vaudrait-il mieux que d'abord, je me présente seule à Aurélie, la solennité même de cette démarche de famille pourrait, dans le premier moment, l'impressionner trop vivement. J'emmènerai Lilie avec moi, - ajouta la jeune femme, les larmes aux yeux, et mettant notre enfant dans les bras d'Aurélie, je lui dirai: € Sœur, en souvenir de toi, nous avons « donné ton nom à ma tille, qu'elle soit le € gage de notre réunion ; que maintenant € rien... ne... pourra... >

Marianne s'interrompit, dominée par

^l'émotion, et fondit en pleurs. Son mari, profondément ému, la serra dans ses bras en disant :

— Oh! la plus noble des femmes, la plus chérie des épouses ! ! Toutes tes pensées partent du cœur, et ne sauraient manquer d'aller au cœur, ma bien-aimée Marianne ! Oui , oui , te voyant ton enfant dans tes bras, venir à elles, invoquant au nom de cette innocente créature, ce rapprochement si désiré, ta mère et ta sœur nous reviendront pour toujours , et ta douce influence, achèvera leur conversion !

— Ta dis vrai, Fortuné, toutes les pensées de notre chère Marianne, partent du cœur, et doivent aller au cœur, — reprit le cousin Roussel attendri. — Je parta^^e Ta vis de ta ièmme, notre présence à tous,

24 LA tAMlLLt JiJUmiOY.

et surtout la mienne, puisque j'ai été téliioin de celle horrible scène , eflaroucherait tout d'abord , Aurélie el sa mère.

— En ce cas, partons à l'instant, elles doivent être encore sous le coup des terribles événements de ce matin, — dit la vieille tille, — le moment est opportun, profitons-en.

— Marianne, sa fille, et Fortuné, monteront dans un fiacre, — dil Joseph , — et vous et moi dans un autre, ma chère Prudence, — puis il ajouta en souriant doucement, — vous pouvez m'accorder cette faveur sans vous compromettre, car enfin, dans quinze jours, vous serez madame Roussel.

— Ah! mon pauvre ami ! — répondit ia vieille fille, en secouant mélancoliquement

LA FAMILLK JOUFFROY. 25

la tête, notre mariage aura lieu sous de tristes auspices! — et ses yeux devenant humides, — Hélas! mon pauvre frère !

mon pauvre frère l nous avons son corps, et non son âme!...

— Ne désespérons pas, — reprit Joseph,

— qui sait si l'émotion dont il a été saisi en vous revoyant, vous, Marianne et Fortuné, n'aura pas une réaction salutaire?

— Je vais m'informer des nouvelles de mon père, chercher ma fille, et je reviens.

— dit Marianne en sortant.

— L'espoir de notre cousin Roussel n*arien d*exagéré, l'émotion de M. Jouifroy , peut avoir d'heureux résultats , — poursuivit Fortuné, en s'adressant à la vieille fille. — Enfin, notre démarche auprès de ces deux pauvres égarées, réussira licut-être à notre satisfaction à tous, et

alors, ma tante, votre mariage qui nous comble de joie, loin d'être contracté sous de funestes augures, s'accomplira au moment où notre famille sera pour jamais réunie après tant de mauvais jours !

— Que le ciel t'entende. Fortuné! — répondit la vieille fille en soupirant ; — mais du moins dans le douloureux devoir que j'aurai à accomplir, si mon frère ne recouvre pas sa raison... son meilleur, son plus ancien ami, sera mon soutien.

Un domestique survint et dit à Fortuné:

— Le père Laurencin désirerait parler à l'instant à monsieur, il s'agit d'une chose très importante.

— Qu'il vienne, — répondit l'orfèvre, et il ajouta :— allez clierclier deux fiacres, vous les ferez attendre devant la grille.

Le domestique sortit, presque aussitôt le père Laurencin entra précipitamment.

Fortuné fut aussi surpris qu'alarmé de l'expression de douleur et de désespoir empreinte sur les traits du vieil artisan, il s'écria d'une voix entrecoupée :

— Ah ! monsieur Fortuné... je... je n'y survivrai pas !

— Mon Dieu, qu'avez-vous ? — dit l'orfèvre avec uiie inquiétude croissante, tan-

28 LA : AMILLG JOUFFROY.

disque Joseph et. la lante Prudence, non moins inquiets, se rapprochaient du vieil artisan.

— Qu'y a-t-il?

— Quelque malheur vous est donc arrivé?

— Michel a disparu, il s'est sauvé de la maison éperdu comme un insensé, — s'écria le vieillard, et il ajouta en sanglottant : — misère de moi ! s'il n'est pas devenu fou... il est allé se jeler à la rivière î

— Que dites-vous! — reprit l'orfèvre stupéfait, — hier encore. . ivre de joie.., il m'amenait sa fiancée, me remerciant avec transport de l'avenir que je lui assurais, ainsi qu'à vous et à Catherine!

Malheur à nous! il sait qu'elle est

sa mère !

— Grand Dieu !

— Malheur à nous ! — répéta lerieillard d'un ton déchirant, — Michel sait quelle a été la déplorable vie de cette malheureuse femme pendant quinze ans!... Camille aussi... le sait... chère et innocente <îniant!..

— Mais cette révélation, qui l'a faite ?..

— Elle était écrite dans une lettre remise à Michel... par un commissionnaire, envoyé sans doute par cet inferiial Mauléon qui a juré de se venger de Catherine! il a remis en outre à mon petit-fils, un portrait de sa mère et des lettres d'elle autrefois écrites à ce Mauléon, avec un cynisme effrayant! toutes preuves accablantes enfin ! Ce n'était pas assez , cet

30 LA FAMILLE JOUFFHOY.

homme a donné à Camille un billet contenant ces mots : « Catherine est la mère de € Michel, elle a été pendant quinze ans « courtisan ne à Paris. »

— Ah! c'est alïreux ! — se dirent les témoins de la douleur du vieillard, — mais Michel?..

— Après avoir lu ce biFlet, regardé le portrait, déchiré l'enveloppe renfermant les lettres de sa mère, reconnu son écriture en parcourant l'une d'elles, il n'a pu conserver de doute sur la vérité, il a jeté loin de lui les lettres et le portrait que nous avons ramassés... puis éperdu il a quitté la maison, s'écriantque nous ne le reverrions jamais !

— Ah ! le malheureux ! et sa mère?

— Elle a été d'abord en proie à une vio-

lente attaque de nerfs, nous l'avons transportée dans sa chambre, maintenant elle est effrayante, elle ne dit pas un mot, elle ne parle pas de son fils, elle a l'œil fixe et sinistre; celte pauvre Camille fond en larmes à côté de son lit, elle ne paraît ni lavoir, ni l'entendre. Ah! monsieur Forluné, je n'y survivrai pas... Ce malheureux enfant, dans son désespoir, aura couru se jeter à 1 eau... Misère de moi! Catherine avait raison, son fatal passé devait tôt ou lard s'appesantir sur elle et sur son fils! C'étaittrop de bonheur pour nous! :

— Bon père, — reprit Fortuné de plus en plus appitoyé, — rien n'est désespéré ! cette soudaine révélation a dû porter à Michel un coup affreux... mais la violence de ce ressentiment s'apaisera, la réflexion le ramènera près de vous , près de sa

32 LA FAMli.l.r JiïlTFi.OV,

fiancée, près de sa mère, et quand il saura avec quel courage, avec quelle héroïque vertu Catherine a expié ses égarements... comment enûn elle s'est régénérée par l'amour maternel... il ne ressentira pour elle que commisération et estime !

— Ah ! vous ne le connaissez pas, monsieur Fortuné ; vous n'imaginez pas combien il a horreur du vice ; et puis il se dit que Camille sait qu'il est le fils d'une courtisanne; il y a de quoi, voyez-vous, lui faire perdre la tête !

Le domestique vint à ce moment dire à l'orfèvre :

— Les deux voitures sont à la grille, madame attend monsieur.

— Il me faut vous quitter, bon père, mais nous serons bientôt de retour , —

dit Fortuné au vieillard, — hélas! c'est pour nous tous un jour funeste que celui-ci.

— Dès notre arrivée, nous irons voir Catherine, — ajouta la tante Prudence, — nous essaierons de la calmer, de la consoler, de lui faire comprendre qu'en effet rien n*est désespéré.

— Non, certes ! — dit le cousin Roussel, ~ reprenez courage, père Laurencin, si profonde que soit la répulsion de Michel pour le vice, lorsqu'il saura le dévouement de sa mère pour lui, et avec quelle vaillance elle s'est réhabilitée, il ne rougira plusjd'elle.

— Mon Dieu! mais. cette réhabilitation il l'ignore ! et voilà ,ce qui m'épouvante! — reprit le vieillard avec angoisse, — s'il était instruit de l'admirable conduite de

vu 3

34 LA FA^IILLl: JOUFFROY.

Catherine, je pourrais espérer de le voir revenir à elle ; mais encore une fois, il ignore tout ce qu'elle a fait afin d'expier le passé ; il ne connaît d'elle que son opprobre dont il se croit solidaire. Nous ne reverrons plus mon pauvre Micliel ! tout est perdu!... tout est fini pour moi!..

Fortuné Sauvai après avoir en vain tâché de consoler la douleur du vieillard, se hâta de se rendre chez Aurélie avec Marianne et sa fille, la tante Prudence et le cousin Roussel.

Fortuné Sauvai en se rendant ainsi que sa femme et sa fille, rue Notre-Dame de- Lorette, où demeurait madame de Villetaneuse, et songeant à l'ignoble scène dont le cousin Roussel avait été témoin dans * la matinée, scène qui pouvait se renouveler sous une autre forme, pensa qu'il serait inconvenant et imprudent à^ lui, de conduire Marianne cb«z sa sû^ur, ssns

être'certain que celle-ci se trouvait seule avec madame Joufïroy.

Les deux voitures s'étant arrêtées, l'orfèvre laissa dans Tune, le cousin Roussel et la tante Prudence, dans l'autre, sa femme' et sa fille, puis il monta au second étage, où demeurait la comtesse. Quoiqu'il eût sonné deux fois, l'on tarda pendant assez longtemps à lui ouvrir, enfin la servante encore effarée des événements du matin, parut et entrebâilla la porte.

— Je désire parler sur-le-champ à madame de Villetaneuse... ou plutôt, — ajouta Fortuné se souvenant du faux nom que prenait sa cousine; — ou plutôt à madame d'Arcueil.

— Madame est sortie, répondit d'un ton bourru la servante, et elle allait fermer la porte, lorsque Fortuné espérant

adoucir ce cerbère, tira de sa poche un louis, le mit dans !a main de la servante, et lui dit vivement :

— Là ne se borneront pas mes libéralités, si vous m'écoutez, surtout, si vous me répondez sincèrement.

— Alors, monsieur, entrez vite, — reprit la servante, prenant soudain une physionomie engageante; et fermant la porte du pallier, elle introduisit Fortuné dans la cuisine.

— Je suis parent de votre maîtresse, — reprit l'orfèvre. — Je désire savoir si elle est ici en ce moment, ainsi que madame Jouffroy, et si ces dames sont seules... Je suis instruit de ce qui s'est passé ce matin, vous pouvez donc me parler en toute sécurité.

— Vous savez donc que la femme du

3è LA FAMILLE JOUKFROY.

monsieur de madame a fendu la tête à madame d'un coup de canne?...

— Oui, oui... — répondit l'orfèvre frissonnant de dégoût et de pitié ; - mais, quelles ont été les suites de celte blessure 1 Comment se trouve votre maîtresse à cette heure?...

— Je n'en sais rien, monsieur, elle est sortie.

— Sortie?., malgré sa blessure, c'est impossible!...

— Je vous jure mes grands dieux, monsieur, que madame n'est plus ici, vous pouvez la chercher partout dans Tapparlement, vous ne la trouverez pas.

— Qu'est-il donc arrivé depuis tantôt'<•

— Après que la garde a eu emmené la femme de M. Badinier... (M. Badinier est ie nom du monsieur de madame...) nous avons couché sa mère, elle s'était trouvée mal, elle a eu ensuite un accès de fièvre chaude, j'ai mis de mon mieux un bandeau sur la blessure de madame, j'achevais de la panser, lorsque voilà bien une autre histoire!

— Quoi donc, encore?...

— M. Badinier dans un accès de colère blanche, arrive comme un forcené, et sans égards pour madame qui souffrait de sa blessure comme une damnée, sans égards pour madame Joutfroy qui battait la campagne''dans son délire, voilà que M. Badinier, se met à agoniser madame de sottises, à l'appeler canaille, et autres gros mots dégoûtants, en tin a lui reprocher qu elle avait un jeune homme h..

40 LA FAMILLE JOUFFRUY.

— Mon Dieu ! mon Dieu î — pensait Forluné. — Dans quelle abjection cette malheureuse est tonibée ! Elle est à jamais perdue... Je ne puis plus songer à lui offrir un asile^ chez moi, non, je ne le peux pas , par respect pour ma femme et pour ma tiile...

— Enfin — poursuivit la servante — lorsque M. Badinier a euditàmadameles cent horreurs de la vie sur sa conduite avec son jeune homme, il lui a signitié, que si elle et sa mère ne filaient pas d'ici avant quatre heures du soir, il reviendrait avec un huissier les flanquer toutes deux à la porte, vu que l'appartement était loué en son nom , et que les meubles lui appartenaient; enfin, il a eu la bassesse de défendre au portier de rien laisser sortir dici, sinon les effets de madame et de sa

LA FAMILLE JOUFFBOY. 41

mère, qu'il leur laissait, disait-il, par charité, vu qu'elles n'avaient pas seulement une bonne chemise à se mettre sur le corps, quand il a commencé d'entretenir madame...

Fortuné ne put retenir ses larmes au récit de tant d'humiliation, de tant d'opprobre, et, par un retour involontaire au passé, il se souvenait d'Aurélie, belle, chaste , heureuse jeune fille, se préparant à partir pour le bal, lors de cette soirée où il était venu faire ses propositions de mariage à la famille Jouffroy...

La servante, ne remarquant pas l'émotion de l'orfèvre, continua:

— Vous jugez, monsieur, la position de madame : la voilà sur le pavé ; elle a beaucoup de dettes, elle me doit trois mois de

iî LA FAMILLE JOUFFROY.

gajyes ; je ne dis pas ça par intérêt, car madame est très bonne ; il n'y a que sa mère qui bougonne toujours, parce qu'il ne se passe pas de jour sans que les créanciers viennent faire des scènes terribles, et cependant ils savaient que ^1. Badinier avait de quoi, et...

— Mais comment, blessée si gravement, votre maîtresse a-t-elle eu le courage, la force de sortir ?

— C'est encore une autre histoire. M. Badinier venait de s'en aller furieux, lorsque l'on sonne, je vas ouvrir, je vois un jeune homme, mais beau... mais beau...

et avec ça, si bien mis...

— Achevez... achevez...

— 11 me dit qu'il veut parler tout de suite a madame; pensant bien qutlle ne

voulait recevoir personne dans l'état où elle était, je réponds qu'elle n'y est p. .s. i — C'est impossible; elle m'a donné ren- « dez-vous ici, ce matin, - me dit le beau « jeune homme ; — portez-lui cela. » Et il me remet un petit billet qu'il écrit au crayon. Moi, je me dis: Bien sûr, c'est le jeune homme que M. Badinier reprochait à madame...! Je cours lui porter le billet auprès du chevet du lit de sa mère qu'elle ne quittait pas, et qui, dans sa fièvre chaude, battait toujours la campagne. Madame m'ordonne de faire tout de suite entrer le jeune homme... (c'était le sien pour sûr)... ils sont restées cinq minutes ensemble, et puis madame a mis un grand chàle, un chapeau avec un voile noir, qui cachait le bandeau quej'avais placé sur sa blessure, et ils sont sortis tous deux. Madame m'a bien recommandé de veiller

sur madame Jouffroy , et m'a donné une lettre que je...

Puis, réfléchissant:

— Ah ! mon Dieu... Monsieur est parent de madame ?...

-- Oui.

« ■— Vous remettrez cette lettre à un « commissionnaire , — m'a dit madame

< en me donnant un billet cacheté, —y la

< portera chez le premier bijoutier venu,

< celui-ci donnera l'adresse de la per- « sonne à qui cette lettre est destinée... « le commissionnaire la portera, et... »

— Cette lettre, où est-elle ?

— Elle est encore sur la commode de la chambre de madame. Je n'ai pas osé quitter sa mère , de peur qu'elle ne se jette à bas de son lit pendant sa fièvre

LA FAMJLLE JOUFFROY. 45

chaude. Je me rappelle qu'il y a sur l'adresse de la lettre : A Monsieur Fortuné Sauvai, orfèvre..,

— C'est pour moi.

— Alors, Monsieur, je vais aller la chercher...

— Je vous suis.,. Ce que vous m'apprenez de l'état de madame Jouffroy m'alarme ; je veux la voir. N'avez- vous pas été chercher un médecin ?

— Non, Monsieur. Madame allait m'envoyer en chercher un, lorsque son jeune homme est arrivé.

— Conduisez-moi vite dans la chambre de madame Jouffroy.

— Venez, Monsieur.

Fortuné suivant la servante, traversa le

46 LA FAMILLE JOUKFRÛM,

salon jonché des débris de glaces et de porcelaines, les meubles en désordre ou renversés étaient disséminés çà et là; une large tache de sang caillé rougissait le parquet, Fortuné détourna les yeux avec horreur, et entra dans la chambre où était couchée madame Jouffroy. Au délire de sa fièvre succédait alors chez elle une torpeur profonde , les joues "empourprées , l'œil ardent, le front baigné de sueur, la respiration sifflante , saccadée, les lèvres déjà noirâtres , desséchées, cette malheureuse femme haletait, offrant tous les symptômes de Tune de ces maladies foudroyantes qui frappent de préférence les constitulions robustes, telle que celle de madame Jouffroy. Elle se trouvait en outre à cet âge critique des femmes sur le retour, qui rend les maladies inflam-

matoires doublement dangereuses et rapides.

Fortuné, malgré son ignorance de Tart médical, fut épouvanté de la décomposition des traits de madame Jouftroy, ce fut près de ce lit de misère, où gisait cette femme abandonnée de tous, et menacée d'être bientôt jetée sur le pavé, que Fortuné lut la lettre suivante que venait de lui remettre la servante et qu'Âurélie lui adressait :

€ Mon cher Fortuné, déjà sans doute, € notre cousin Roussel, qui a emmené € mon père, vous a instruit de ce qui s'est € passé ce matin chez moi.

€ Ma mère, accablée par de douloureuses « émotions , vient d'être atteinte d'une c fièvre cérébrale.

< S'il s'agissait de moi, je ne voudrais, « ni n'oserais à aucun prixinvoquernos « liens et les souvenirs de notre ancienne « amitié ; mais je les invoque sans hésiter, « dès qu'il s'agit de ma mère. Pardonnez- » lui, mon cher Fortuné, ayez pour elle « indulgence et compassion, son aveugle M tendresse pour moi l'a perdue; qu'elle « trouve, ainsi que mon pauvre père, au- « près de vous, de Marianne, de matante, « la consolation de ses chagrins et l'oubli « du passé; c'est l'unique... c'est la der- € nière prière qu'il me soit permis de < vous adresser, à vous et à ma sœur.

« Adieu, mon cher Fortuné... pour tou- « jours, adieu...

< Notre famille n entendra jamais par- « 1er de moi.

< AURÉLIE

LA FAMILLE JOUFFKOY. 49

« P. S. J'ignore votre demeure, mais € grâce à la célébrité de votre nom, mon « messager trouvera facilement votre « adresse ; aussitôt cette lettre reçue , je « vous en conjure, venez chercher ma € mère, elle n' est plus en sûreté, là où je « la laisse... Adieu... encore adieu... »

Fortuné pleura en lisant cette lettre , son cœur se brisa, tout un monde de souvenirs navrants s'éveillaient en lui-, l'enfance , l'innocente et radieuse jeunesse d'Aurélie , sa tentative de suicide , son mariage, son existence quasi royale à la cour de Meningen, leur entrevue déchirante à la villa Farnèse, alors qu'Aurélie luttaitencore entre le bien et le mal, enfin le mal l'emportant, le départ de sa cousine avec M. de Manzanarès, funeste départ qui, ne laissant plus de doute à Fortuné sur

vil. 4

la complète perdition de la jeune femme, 1 épouvanta et lui inspira ces paroles prophétiques adressées à l'aide-de-camp de Charles iMaximilieu ;

— Voire prince répondra un jour devant Dieu, d'une âme qu'il a perdue !

La prophétie se réalisait.

Elle devait se réaliser d'une manière plus eflrayante encore

Fortuné sentit l'inutilité de nouvelles tiLLaLivcs, pour soustraii.e Aurélie à la fatalité qui l'entraînait; elle venait de quitter son logis en compagnie d'un amant, sans doute, et elle avait tellement conscience de sa dégradation présente et a venir, qu'elle terminait sa lettre cii disant que^a famille n' entendrait plus parler d'elle...

Les moments pressaient.

Fortuné craignait que bientôt madame Jouffroy ne fat plus transportable, il donna une nouvelle gratification à la servatite, en lui recommandant de ne pas quitter le lit de îa mère d'Aurélie, et dans lecasoii M.Badinier reviendrait accomplir ses menaces, de lui promettre qu'avant une heure au plus, un parent de madame Jouffroy, reviendrait la chercher ; à Tappui de cette assurance. Fortuné écrivit quelques mots sur l'une de ses cartes de visite, la remit à la servante, puis il descendit en hâte rejoindre sa femme qui l'attendait dans le fiacre avec une impatience croissante.

— Mon Dieu ! — s'écria Marianne, frappée de l'altération des traits de Fortuné. — Il est donc arrivé quelque nouveau malheur.?... Ma sœur... ma mère... où sontelles?..

o2 LA FAMILLE JOUFFHOY.

— Retourne en hâte à la maison, faire préparer une chambre pour ta mère ; elle est très souffrante, je la conduirai bientôt chez nous.

— Son état est donc inquiétant ! 1 — s'écria Marianne. — Je vois des larmes dans tes yeux... et Aurélie, où est-elle?...

— Marianne, je t'en supplie, ne perdons pas un temps précieux, retourne à la maison, je t'y rejoindrai bientôt, je te dirai tout.

— Mais si ma mère est souffrante dans cette maison, je veux aller près d'elle.

— C'est inutile, dans une heure au plus, tu la verrras, ma chère Marianne, en attendant, vas vite, je t'en conjure, faire préparer la chambre que ta mère doit occuper.

Puis Fortuné, afin de couper court aux nouvelles questions et objections de sa femme, s'approcha de l'autre voiture, pria la tante Prudence d'aller prendre place à côté de Marianne, et de retourner tout de * suite avecelle au quartier Tivoli, tandis que ie cousin Roussel et lui, iraient chercher en hâte un médecin.

Les deux voitures se mirent en marche, l'une emmenant Marianne , sa fille et la tante Prudence, l'autre conduisant Torfèvre et le cousin Roussel, à la demeure d'un médecin ; il fut ramené rapidement rue Notre-Dame-de-Lorette, constata l'extrême gravité de l'état de madame Jouffroy, hésita d'abord à permettre qu'elle fut transportée chez sa fille ; mais cédant aux considérations pressantes que fit valoir Fortuné, il autorisa, quoique avec une vive appréhension, le transport de la malade.

54 LA FA.MILLt JOUFFROY.

Fortuné courut au bureau du commissaire de police, où se trouvent ordinairement des civières destinées aux blessés, il en obtint une de robligeance du ma^strat , madanie Jouffroy fut placée avec toutes les précautions possibles sur le brancard, on ferma les rideaux et deux porte* faix le chargèrent sur leurs épaules:,^ ce triste cortège , accompagné par Fortuné, traversait la rue de Notre Dame-de-Lorette au moment où M. Badinier, plus furieux que jamais, croyant qu' Au relie et sa mère n'avaient pas quitté la maison, revenait atin de les chasser de leur logis.

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