FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE
Il existait alors, sur le boulevard des Italiens, un magasin de cannes , de fouets, de cravaches , etc, etc, etc, renommé parmi le monde élégant. Un beau jeune homme , qui par ses dehors semblait, appartenir à la /a5/«o« parisienne, venait d'acheter dans celte boutique une charmante petite canne de bambou, dont la pomme d'or, simplement gravée , était un ; hef d'œuvre d'art et de goût ; jamais bu-
rin plus pur, plus habile , n'avait rehaussé le métal (le plus gracieux méandres; l'acheteur, (il n'était autre qu*Ângelo Grimaldi,) après avoir quelque peu marchandé la canne , tira de son gilet un banknote anglais de vingt livres (500 francs) et le remit au commis chargé de la vente en lui disant :
— Veuillez me donner en or la monnaie de cebanknote. Je paierai le change.
Angelo continua de regarder curieusement la gravure de la pomme de sa canne, tandis que le commis, selon l'habitude des marchands , examinait avec soin le papier monnaie qu'il avait reçu.
— L'on rie peut vraiment voir quelque chose de mieux gravé que la pomme de cette canne. — reprit Angelo , ne paraissant pas remarquer l'examen attentif que
Je commis faisait subir au banknote. — Je suis assez connaisseur en objets d'art, et j'atfii me que vous avez parmi vos ouvriers l'un des plus habiles graveurs de Pans.
— En eflet, monsieur, il est aussi habile qu'il est ivrogne et paresseux — répondit le commis en ouvrant le tiroir du comptoir afin d'y placer le banknote , et de prendre les pièces d'or nécessaires à son change — cet ouvrier aurait pu devenir un artiste distingué , mais l'inconduite le perd...
— Ah ! — fit Angelo pensif, — cet ouvrier a une mauvaise conduite..?
— Malheureusement pour lui... monsieur.
— C'est dommage , — reprit le grec absorbé par une pensée qui lui venait su-
CO LA FAiMILLE JOUFFROY.
bilement a l'esprit. — Cet homme aurait pu , grâce à son talent , se créer une position honorable.
— Sans doute , — reprit le commis en alignant sur le comptoir les pièces 'd'or qu'il rendait à Angelo; — mais dès qu'un homme est ivrogne et paresseux... c'est fini de lui... Voici vingt et deux pièces de vingt francs... Plus sept francs , le change payé
— Monsieur, ~ dit Angelo après un moment de réflexion , et ne s'empressant pas d'embourser l'or que l'on venait de lui rendre en échange de son papier monnaie, — je SUIS tellement frappé du fini précieux de cette pomme de canne , que je désirerais, si cela était possible , employer votre ouvrier à graver des armoiries et des ornements sur plusieurs belles
pièces d'argenterie , se chargerait-il de ce travail ?
— Je n'en sais ma foi rien, Monsieur, ce garçon là est si capricieux, surtout si paresseux , que l'on ne peut jamais compter sitrlui. S'il voulait travailler assidûment , il recevrait de notre maison de nombreuses commandes , il n'aurait pas un moment inoccupé ; mais non , dès qu'il a gagné de quoi ivrogner pendant trois ou quatre jours, l'on ne peut rien tirer de lui.
— C'est singulier!... Est-il jeune?
— Très-jeune , Monsieur, s'il a vingt et un ans, c'est tout au plus.
— A cet âge, déjà dépravé... c'est déplorable... Et où demeure cet ouvrier.
Monsieur ?
— Dans un méchant garni delà rue de rOratoire-du-Louvre , n°3.
— Et son nom ? — demanda le grec en inscrivant l'adresse sur son carnet, — soq nom , je vous prie?
— Michel... *
— Je vous remercie , Monsieur... .
-- Oh! il n'y a pas de quoi... c'est le cas de le dire , Monsieur , car si vous donnez de l'ouvrage à cet ivrogne-là , il sera deux mois à faire ce qu'un autre ferait en quinze jours. Mais il faut être juste, le travail sera merveilleux.
— Un mot encore-, Monsieur , répondriez-vous de la probité de ce jeune homme ?
— Nous n'avons , sous ce rapport, rien
LA FAMILLE JOUFFROY. êâ
à lui reprocher jusqu'ici ; cependant, son inconduite nous inspire si peu de confiance... que nous ne lai donnons jamais à graver qu'un objet précieux à la fois.
— Je vous remercie du renseignement, Monsieur, en ce cas, j'exigerai de ce graveur qu'il vienne travailler chez moi, au lieu de lui confier mes pièces d'argenterie.
— Ce sera beaucoup plus prudent, [Monsieur, mais je ne sais s'il voudra quitter son bouge pour aller en journée chez vous, c'est une espèce d'ours fort mal léché... très-taciturne et très-sauvage.
— Il a peut-être quelque mauvaise action sur la conscience ?
— Dieu me garde d'accuser un innocent! mais il a une physionomie si som-
<i4 LA FAMILI.K JOI'FFKOY.
bre , qu'on Je croirait bourrelé par un remords.
— Ce que vous m'apprenez, Monsieur, me donne fort à réfléchir, je ne me déciderai pas légèrement à introduire cet homme là chez moi... pourtant il serait regrettable, au point de vue de l'art, de ne pas utiliser un pareil talent/
Angelo ramassa les pièces d'or , les mit dans la poche de son gilet , salua le commis, et remonta dans une élégante voiture de louage qui l'attendait à la porte du magasin. Il se fît conduire chez un joaiUier de la rue de Richelieu, où il acheta un bracelet d'or fort simple, moyennant un autre banknote de vingt-cinq louis, dont il se fît rendre la monnaie en or, puis il donna ordre au cocher de le mener rue de l'Oratoire ou demeurait l'habile graveur.
Biichel Laurencin occupait une petite chambre dans un misérable hôtel garni , depuis environ une année qu'avait eu lieu la révélation faite par Mauléon, déguisé en commissionnaire.
Michel n'en pouvait douter : Catherine, longtemps courtisanne sous le nom de madame de Moriac... Galherine était sa mère ! !
Si l'on songe à l'éducation austère de ce jeune homme, à son horreur du vice, à son aversion pour ces femmes qui trafiquent de leur beauté, l'on comprendra sa honte , son désespoir, lors de cette fatale révélation; dans la candeur de son âme, il se crut marqué au front d'un stigmate d'ignominie indélébile; il lui parut affreux, d'avoir non-seulement à rougir sans cesse à ses propres yeux de l'opprobre maternel, mais d'en rougir devant ses compagnons de travail, devant son patron et sa famille , enfin devant Camille sa fiancée !
Michel atteignait à peine sa vingt-etunième année. Pins expérimenté de la vie, et surtout instruit de Théroïque réhabilitation de Catherine, il n'eût pas ainsi désespéré de l'avenir; mais dans une généreuse exagération naturelle aux sentiments
de la première jeunesse , il se croyait solidaire de rinfamie de sa mère ; ignorant que la courageuse femme, riche , jeune, belle encore , se vouant à une vie pauvre et rude, avait fait un noble emploi de ses biens , afin d'expier le passé, s'était enfin régénérée par l'amour maternel ; aux yeux de Michel, ce brillant côté de la conduite de sa mère restait dans l'ombre; il ne voyait en elle qu'une courlisanne, ruinée sans doute par l'inconduite , recueillie , grâce à la pitié du père Laurencin,, et ressentant un attachement tardif pour un entant indignement délaissé pendant de longues années, après qu'elle avait eu abandonné son mari, mort de chagrin à la fleur de son âge.
Enfin, découverte horrible pour un fils, ces quelques lignes d'une lettre de Gathe-
rine, jadis écrite à Mauléon, révélaient à chaque mot le cynisme et la corruption ...
En présence de ces faits accablants, Michel perdit complètement la tête , ne songea qu'à fuir la maison de son patron, marcha devant lui sans savoir où il allait, lorsqu'il reprit ses esprits, il se trouva dans les environs de Montmartre. La nuit vint; à la première effervescence de douleur, succéda chez lui un profond accablement, puis plus calme, il se prit à réfléchir et à envisager sa destinée....
Continuer ses relations de travail avec Fortuné , malgré les avantages inespérés qu'il lui offrait, Michel n'y pouvait plus songer; si affectueux que se fût toujours montré son patron, si compatissant qu'il dût se montrer ensuite de cette révélation, les témoignages mômes de cette
l LA FAMILLE JOUFFROY. 69
pitié, seraient autant de blessures poignantes pour le fils de la courtisanne.
Pouvait-il épouser Camille et aller continuer son métier chez un autre orfèvre?..
Epouser Camille! candide et honnête enfant ! désormais instruite de l'opprobre de la mère de celui qu'elle aimait! quelle odieuse pensée pour lui de se dire incessamment :
« — Malgré son amour, malgré la « bonté de son cœur, ma femme, pure et < sans tache, rougit, au fond de l'âme, « d'avoir épousé le fils d'une de ces « créatures, la honte , le rebut de leur «.sexe! >
Hélas ! l'exagération même de ces sentiments, prouvait l'élévation du caractère de Michel, de même que souvent aussi, dans l'excellence de son cœur, il prenait'
«a mère en coinmiséralion profonde, il contemplait la ruine de ses 'plus chères espérances sans maudir cette malheureucréature; parfois même, sonj^jeant à tout ce qu'elle avait sans doute souffirt, depuis qu'elle s'était rapprochée de lui, aux anxiétés, aux remords, doni sa vie devait être bourrelée, il la plaignait, se disant :
« — Après un long et criminel abandon, telle m'a aimé... c'est ma mère! je ne « l'abandonnerai pas, nous irons ense- <velir, ailleurs qu'à Paris-, notre honte t commune, mais, hélas ! je ne pourrai «r m'empêcher de me dire : celte femme, « est ma mère, je dois, je veux la respecter, « pourtant elle a causé la mort prématurée « de mon père ! elle a vécu de longues « années dans l'ignominie, elle a écrit, « a lun de ses amants, ces lignes que
«j'ai lues, et qui onl soulevé mon cœur « de dégoût , d'indignatioiî... Ah! je le « sens, malgré moi je ne pourrais lui ca- « cher le chagrin que me cause sa vie pas - « sée, elle se croirait méprisée de moi, « ce serait pour elle une torture de « tous les instants. >
Enfin, après des heures d'hésitation, de perplexités, telle fut la résolution de Michel :
Renoncer à son reiariage avec Camille, ne plus revoir sa mère, ni son aïeul, ni Fortuné, gagner obscurément sa vie dans quelque branche de son métier, faire part de ses intentions à son aïeul, et lui donner de temps à autre de ses nouvelles, afin de le rassurer sur son sort, et vivre dans la solitude jusqu au jour où la persistance de
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sa douleur le délivrerait de sa triste vie...
Michel accomplit cette résolution dictée par l'irréflexion et parles généreuses susceptibilités de son jeune âge ; il déjoua toutes les recherches tentées pour retrouver ses traces. L'un de ses anciens compa- (jnons d'ateHer lui promit le secret et le mit en relations avec le fabricant de cannes qui, depuis longtemps, l'occupait.
Accablé, découragé, insoucieux de l'avenir, son art, qu'il avait tant aimé, ne lut plus, comme autrefois, le but constant de la vie de Michel, il se bornait à quelques travaux, presque manuels, qui lui procuraient le strict nécessaire , ne sortant presque jamais de sa chambre, sinon, parfois, à la nuit noire, pour errer dans les
rues , il passait chez lui la plus grande partie de son temps.
l H faut l'avouer , avec regret , Michel ainsi que l'on dit : buvait, cependant, il existait un abîme entre la crapuleuse ivrognerie, dont on l'accusait, et le fait, blâma- Lie d'ailleurs, qui autorisait ce reproche.
Le jeune orfèvre avait vécu jusqu'alors si sobrement, qu'il lui suffisait de deux ou trois verres de vin, non pour s'enivrer jusqu'à Tabrutissenient , et perdre toute conscience de soi-même , mais pour atteindre ce degré de surexcitation qui, sans obscurcir la pensée, change seulement sa couleur, si l'on peut s'exprimer de la sorte; les uns selon le terme consacré — ont le vin triste, gai,violent ou stupide, Michel «ya/^/^. vm sinon joyeux, du moins fécond en réveî lus heureuses, Taccablement , la morne
tristesse qui pesait sur son âme et sur son esprit, lorsqu'il se trouvait dans son état normal, se dissipaient peu à peu, comme par enchantement, lorsqu'il éprouvait uue sorte de légère ivresse... l'avenir, jusqu'alors sombre, désolé, s'éclaircissait devenait lumineux et rose d'espérance!
Alors Michel se demandait pourquoi , dans une fâcheuse exagération de solidarité filiale , il se regardait presque comme complice des désordres de sa mère ? n'avait-elle pas, depuis plusieurs années , vécu près de lui d'une manière irréprochable? mérité le pardon du père Laurencin 1 Ne devait-elle pas inspirer la commisération, et non l'éloignenient, le mépris? Camille naïve et charmante entant, adorait Michel, pourrait-elle lui faire un crime du passé de sa uiere , et en rougir elle-même?
— Non, non! — se disait Miche! dans ces moments, où, chose étrange, il entendait la voix de la saine raison. — Non , non! ma susceptibilité, ma houte , mes craintes , ma résolution de vivre - ^, ^ je vis dans l'isolement , dans Tinertie et le chagrin , loin de tout ce que j'aime , sont autant d'insignes folies ! de noires ingratitudes! Quoi! j'ai le bonheur, là, sous ma main , il dépend de moi de rentrer demain chez maître Fortuné , de voir tous les bras ouverts à ma venue , et j'hésite , malheureux fou que je suis... Ah ! si je ne sentais en ce moment mon esprit un peu troublé, j'irais à l'instant me jeter au cou de ma mère... de mon aïeul... Combien ils seraient heureux de mon retour!... Et Camille, quelle joie serait la sienne!... Triple fou que je suis ! oh! c est décidé , dès demain, je retourne
à eux, et alors quel riant avenir que le nôtre...
Michel s'exaltant de plus en plus à ces uue sof, entrait alors dans le monde sans iDorne des visions heureuses , dont le reflet dorait encore ses songes, lorsque peu à peu il cédait ausomm^eil... Maisde ce sommeil , le réveil était amer, ses résolutions de la veille , dont il conservait un vague souvenir, lui semblaient de nouveau mauvaises , dégradantes , impraticables , et il flottait ainsi sans cesse entre l'espérance de la veille et la désespérance du lendemain !
Tels étaient le secret et la cause , de ce que le commis du magasin appelait : —l'ivrognerie et la paresse de Michel ; — inconduite apparente qui, jointe à l'extrême
habileté du jeune graveur, motivait la prochaine visite d'Angelo Grimaldi.
La mansarde que Michel occupait dans son garni, était misérablement meublée d'un grabat , de deux chaises , d'une vieille commode^ et d'une table boiteuse. L'on voyait dans un coin de la chambre un assez grand nombre de bouteilles vides, Michel, vêtu d'une blouse de travail presqu'en lambeaux , la barbe , la chevelure incultes , était profondément triste, car depuis peu de temps éveillé , il venait de quitter le monde des riantes visions pour la réalité qui jamais ne lui avait paru plus désolante... Il entendit frapper au dehors, fit un geste de surprise et d'impatience, se leva, et alla ouvrir sa porte à Angelo Grimaldi.
Michel à la vue d'un étranger d'un extérieur distingué , vêtu avec une extrême élégance recula d'un pas, fort étonné de recevoir une pareille visite.
Angelo jeta un regard rapide , investigateur sur l'intérieur de la mansarde et sur Michel , remarqua son apparence misérable , son air sombre , abattu , les bouteilles vides rangées dans un coin de la chambre , et se dit :
80 LA FAMILLE JOUI I liOY.
— Paresse, ivrognerie et pauvreté ! il y a cent à parier contre un, que ce coquin est à moi ! je connais les hommes et leurs vices.
S'adressant alors au jeune artisan, d'un air cordial et familier :
— Mon brave, vous vous appelez Michel?
— Oui.
— C'est vous qui avez gravé la pomme de cette canne ?
Et il la lui montra.
— Oui.
— En ce cas, mon cher, vous êtes l'un des plus habiles graveurs de Paris.
Michel, après ses deux dernières répon-
ses, commença de regarder Angelo, avec une curiosité fixe, dont il fut surpris et inquiet, le jeune orfèvre ne l'avait vu qu*une seule fois, en Allemagne, lors de cette visite aux jardins de la villa Farnèse, où Fortuné, trompé par les dehors d'Angelo, l'avait courtoisement introduit. Mais telle était la beauté de ce misérable, qu'il devenait difficile de l'oublier, aussi Michel se rappela tout d'abord ses trai's. Cette remémorance ne causait pas seule la persistance du regard qu'il attachait sur le grec ; des bruts sinistres, avaient couru à son sujet après l'arrestation de ses complices, Gorbin et Mauléon, lors des vols projetés par eux en Allemagne; on le cherchait en vain dans les environs de Me ningen , tandis que par un coup d'audace heureusement réussi, il voyageait à la suite du duc de Manzanarès, mais à cette époque^ il demeura constant pour la police aile-
vu.
'^^ LA FAMll.I.F. JOUFFROY.
mande, ainsi que pour Fortuné Sauvai et les compagnons de ses travaux, que l'élégant et beau jeune homme, amateur des arts qui avait demandé à l'orfèvre de se joindre a sa compagnie pour visiter la villa Karnèse, n'était autre qu'un malfaiteur* complice tiigitif de >lauléon et de Corbin : Michel conclut, de ces souvenirs divers, qu'il avait devant les yeux un homme fort dangereux ; aussi, après l'avoir d'abord attentivement examiné afin de se bienconv;;increde son identité, il crutprudent de dissimuler Tinquiète curiosité que lui causait l'incompréhensible visite de cet homme, et il baissa les yeux d'un air assez em harassé.
Angtlo n'avait non plus rencontré qu'une fois à M(Miing< n le jeune oriévre, en <.e len.ps-là i.do.'escenl ; les années, les (*l;:i;;rins, l'incurie de soi-uiènie, l'épaisse barbe blonde qui cachait à demi son vi*
LA FAMILLE JOUFFRUY. 83
sage, rendaient Michel complètement méconnaissable, le repris de justice ne se rappelait nullement sa figure, n'ayant eu, d'ailleurs, aucun motif pour arrêter autrefois son attention sur lui; cependant trop rusé , trop défiant pour n'avoir pas été frappé de la tixité pénétrante du premier regard du jeune graveur, et voulant s'édifier sur ce point avant de continuer l'entretien, il reprit en souriant : '
— Mon brave garçon, l'on croirait que vous m'avez déjà rencontré quelque part?
— Moi, Monsieur?... Jamais.
— Allons... On ne regarde pas ainsi quelqu'un que l'on voit pour la première fois?
— Cet homme se défie de moi, il me devient doublement suspect, — pensa Michel. — Rassurons-le, afin de savoir où il en veut venir.
84 LA FAMILLE JOUFFhOY.
Et il ajouta tout haut :
— Monsieur, en ma qualité de graveur, jedessine non-seulement l'ornement, mais aussi la figure...
— Hé bien ?
— Hé bien, Monsieur, je vous dis cela en artiste..., sans vouloir vous complimenter..., votre figure m'a frappé comme type. Je vous ai examiné trop attentivement peut-être... voilà tout.
Cette réponse parut sincère à Angelo ; plus d'une fois, il s'était aperçu que des passants s'arrêtaient un instant pour le comtempler, surpris de la perfection de ses traits, se croyant donc inconnu de Michel, il reprit :
— Vous me flattez, mon cher ami, j'ignorais que ma figure méritât de fixer l'attention d'un artiste; mais, parlons d'autre chose. Je viens vous proposer du travail .
— Merci... J'ai suffisamment de travail.
— Voyons... Avouez qu'au travail vous préférez la paresse et la bouteille?... En cela vous avez, mort Dieu! furieusement raison î
— Vraiment?
— Ij'on a toujours raison de faire ce qui plaît. An diable la morale! .v •
— C'est commode.
— Et surtout agréiible ! Travailler peu ou point, jouir beaucoup, voilà ma philosophie; c'est la bonne.
— Où cet homme veut-il en venir, avec sa philosophie de malfaiteur? — se demandait Michel, de plus en plus surpris ; — ayons l'air de penser comme lui , il s'ouvrira sans doute tout à fait.
Et Michel dit à Angelo :
— Vivre au mieux sans travailler, rien de plus agréable sans doute, mais comment faire...?
— Dites- moi, vous êtes passé maître dans la gravure des ornements, les arabesques de cette pomme de canne prouvent votre talent. Savez-vous graver les lettres?
— Oui, Monsieur.
— A merveille. Voici d'abord un brace- 1er sur lequel je désire faire inscrire deux noms et une date; les noms sont : Angelo Ç'XAurélie, la date '2.0 juin \^i*, Meningen. Je vais écrire le tout, afin que vous ne l'oubliez pas.
Ce disant, le grec déchirant l'un des feuillets de son carnet y écrivit les noms et la date précités.
L'inquiétude et la curiosité de Michel augmentèrent; il savait le profond attachement de Fortuné Sauvai et de sa femme pour Aurélie de Villelaneuse malgré ses fautes , et combien ils regrettaient d'avoir perdu ses traces, espérant toujours la ramener au i)ien. Or, d'après les noms et la
LA FAMILLt: JOUFFUOY. 87
àiûe qii'An^jelo voulait faire graver sur le bracelet , date e^. désignation de lieux qui concordaient parfaiteount avec le séjour de la comtesse en Aileniagne ; Michel ne pouvait plus guère douter des tendres relations qui existaient entre ce malfaiteur et Aurélie. Effrayé de cette découverte, et conservant pour son ancien pa- . Iron autant d'affection que de reconnaissance, Michel pensa qu il pourrait peutêtre le mettre à même de retrouver madaujc de Villetaneuse et de la soustraire à la pernicieuse influence qu'Angelo devait exercer sur elle, s'il parvenait, lui Michel, en écoutant jusqu'au bout les offres de ce misérable, à connaître sa demeure, que la comtesse partageait sans doute; aussi, dit-il au grec:
— Le travail que vous me proposez , se bornera-t-il à la gravure de ce bracelet?
— Non, je désire seulement avoir un
8^ I.A FAMJLLt JOUFFROY.
spécimen de votre habileté à buriner les lettre, et si comme je n'en doute pas, vous répondez à mon attente, je vous chargerai d'un travail très-important, il vous occuperait au plus trois ou quatre jours . mais il vous serait si largement payé, que ce salaire vous pernieltrail de rester cinq ou six mois sans rien faire; ainsi, mon brave, non-seulenient vous gagneriez assez d'argent poi'.r vous livrer à votre clière paresse, mais au lieu de vivre dans ce bouge, vous pourriez vous loger confortablement, remplacer votre vieille blouse par des habits fins, voire {jros vin bleu, par le nectar de Màcon ou de Champagne et le savourer en cabinet particulier avec une jolie fille à vos côtés, si vous préfériez boire en joyeuse compagnie,
— Allons, monsieur, vous vous moquez d UD pauvre ouvrier...
LA KAMILI.i: JOUFFHOV. 80
—Je vous parle au contraire très sérieusement, raon brave garçon.
— Vous voulez me faire croire qu'il me suffirait de travailler quatre à cinq jours pour gagner...
— Six mille francs... est-ce assez?
— Six mille francs!
— Je vous les garantis.
-- Six mille francs de salaire pour un travail de trois ou quatre jours ?
— Oui , et dès que vous serez à l'œuvre, je vous remettrai trois mille francs d'avance...
— Je ne comprends rien, monsieur, à tout cela... Vous venez, dites-vous, me proposer un travail de gravure?...
— Pas autre chose.
— \U ce travail me rapporterait six mille francs?...
— Peut-être même davantage, si je suis Satisfait de vous.
90 LA FAMILLi: JOUFFROY. .
De quel genre est ce travail ?
— ('.'est ni! travail fort délicat... il a, je dois vous l'avouer, ses risques.
— Ah !. . il y a des risques à courir?
— Sans cela , vous ne seriez pas si chèrement payé.
— De quoi s'a^oii-il donc?
— 11 s'agit d une contrefaçon...
— Que faut-il contrefaire?
— Uiie charmante vignette anglaise représentant Id Fortune,., et qui fait fureur à Londres , et... en d autres pays.
— Ainsi la contrefaçon de cette gravure entraîne des risques ?
— Quelques niois de prison... au pis aller... mais j'ai pris mes précautions, je suis prudent... il y a cent à parier contre un que nous ne serions pas découverts.
— C'est que... la prison... diable !... la prison...
LA FAMlLLb; JOUFFROY. 01
— Préjugé. . mon lirave!! est-ce que vous vous croiriez déslioiioré par quelques mois de prison? On trouve là de [lais lurons, peu scrupuleux à l'enflroit de la morale, le temps passe vite, en leur compagnie, vous sortez de la geôle , la liberté vous semble mille fois plus chère , et grâce au divin argent, vous oubliez bientôt votre captivité...
•- Au fait... qui ne risque rien n'a rien..
~ Ainsi , mon garçon... vous acceptez ?
— Dam. . monsieur .. six mille francs... pour trois ou ({uatre jours de travail... Ah ça, celte vignette où est-elle?
—Dans un endroit où vous pourrez vous mettre à l'œuyre en toute sécurité.
— Ce n'est donc pas ici que je m'occuperai de cette gravure?
— Non.
— Où donc travaillerai-je?
— Chez moi. Vous ne serez nullement
92 LA FAMILLi: JOUFFhOY.
déran(^é , je vous donnerai une chambre, dont vous ne sortirez qu'après avoir terminé notre contrefaçon , plutôt vous l'aurez achevée , plutôt vous serez libre... Mais il faut commencer ce travail le plus tôt possible... aujourd'hui même...
— C'est bien prompt.
— Que vous importe...
— Où demeurez-voQS , monsieur?
— Je demeure...
Mais s'interrompant et cédant à ses habitudes de défiance , Angeio reprit après un moment de réflexion :
— Trouvez-vous à la tombée de la nuit à la barrière de Monceaux... vous savez où elle est située ?
— Oui.
— Je viendrai ou j'enverrai quelqu'un vous chercher, cette personne vous demandera : si vous êics le graveur,., vous pourrez la suivie en toule coniiançe.
— Très bien , monsieur... je serai au rendez- vous , à la tombée de la nuit.
— Vous êtes un brave garçon , vous serez content de moi... n'oubliez pas de me rapporter le bracelet, après y avoir gravé les mots convenus...
— Ce sera fait...
— N'y manquez pas , je veux, ce soir même, offrir ce bracelet...
— ... A votre maîtresse ?
— Vous êtes un gaillard pénétrant.
— Pénétration facile, monsieur, un nom de femme et un nom d'homme...
" — ...Plus, une date que vous croyez sans doute précieuse à mon souvenir, cela suffisait de reste , à vous mettre sur la voie de mon amoureux secret; donc, vous avez deviné ; le bracelet est destiné à ma maîtresse, aussi je compte sur votre promptitude.
— Ce soir, monsieur, je vous porterai le bracelet.
— Ainsi... à la nuit tombante , à la barrière de Monceaux?
— Oui monsieur, à la nuit tombante, à la barrière de Monceaux.
Le repris de justice sortit.
— Plus de doute , — se dit Micbel lors- > qu'il fui seul , — ce misérable est sans
doute l'amant de madame de Villetaneuse... Ne fait-il pas graver surce bracelet ces deux noms : Angelo, Jurélie, ainsi que le nom de la ville de Meningen , et une date qui se rapporte à ce voyage d'Allemagne où maître Fortuné a retrouvé sa cousine, maîtresse du prince... Elle connaissait donc Angelo à cette époque? Non, c*est impossible, puisqu'elle est partie avec un duc, selon ce que nous a raconté plus tard mon patron... il n'importe .. Mon Dieu î dans quel abîme de dégrada-
lion cette malheureuse jeune femme est tombée!!.. File.,, elle, courtisanne.. hélas! ma mère aussi a été courtisanne... Ce souvenir fait ma honte et mon malheur!...
Ah! ne songeons pas à cela maintenant!! Que faire? Cet homme m'otfre de me payer six mille francs la contrefaçon d'une .vignette anglaise?. . c'est un piège, un mensonge! il est permis sans risquer la . prison de reproduire les gravur^^s anglaises, il serait fou de rétribuer si énormément une pareille reproduciion. Il s'agit évidemment d'une œuvre suspecte Quelle esi-elle? Cet homme me croit ivrogne, paresseux avili... il a voulu me séduire par i'appàt de l'argent, j'ai feint d'accepter son oilre, il ne se défie plus de moi : ce soir je connaîtrai sa demeure. Bien souvent mon grand-père m'a dit:
« Mailre Fortiuié et : a femme auraient le « plus vif désir de retrouver les traces de
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« madame de Villetaneuse , afin de tâcher « de la ramener au bien... et d'ofirir un « asile à M. et madame .louffroy (I). Peutêtre le hasard de ma rencontre avec cet homme , me donnera-t-il le moyen de rendre à mon ancien patron un grand service en l'instruisant du lieu où se trouve maintenant madame de Villetaneuse; ne soupçonnant pas sans doute les antécédents criminels d'Angelo, elle habite probablement avec lui; je peux m'assurer du fait en me rendant ce soir dans la demeure de ce misérable, au sujet de l'œuvre suspecte qu'il me propose, si j'acquiers la certitude que je pressens , j'écris à maître Fortuné afin de lui apprendre entre quelles mains sa cousine est tombée , et
(1) Michel, lors de la révélation de Mauléon . avait quiué subitcraciit la maisoQ de Fortuné Sauvai , ignorant que celui-ci et le cousin Roussel avaient recuoilli M. et madame* JoufTrov.
t l'A^M.l,l: JOUFFUOY. y i
auxquelles il est peut-être temps encore de l'arracher, j'acquitterais ainsi en partie ma dette de reconnaissance envers mon bienfaiteur... quel avenir il m'avait réservé!... Quel boniieur eût étéie mien!., saiis cette horrible révélation... Ah! loin do moi ces pensées... elles me troublent... Réfléchissons froidement? Que risquerai-je à aller au rendez-vous que m'a donné cet homme? Si je ne peux rien découvrir touchant madame de Villetaneuseet sa famille, j'aurai du moins tenté de rendre service à maître Fortuné. Quant à Fceuvre suspecte qui m'est proposée , personne ne saurait m'imposer un travail que je me refuserais d'exécuter... C'est décidé, j'irai au rendez-vous ce soir et en attendant l'heure , afin d'éloigner tout soupçon, gravons sur ce bracelet ces mots et celte date : Jurélie, — Angelo ^ — Me-
ningcn, -juin fSi*.
vil. 7
A I extrémité dn qnsiHier des Batignolles et complètement isolée des dernières habitations, de ce faubourg par des terrains en friches, ou voyait une maison de triste apparence, bâtie légèrement, ainsi quelaplupart des habitations de ce quartier moderne; elle était grandement délabrée, l'herbe, les ronces envahissaient les allées du jardin, entouré de hautes murailles, et couvraient à demi les dalles disjointes d'un petit perron conduisant à la porte du logis, où
H>0 LA KAM!l,Li: .J01'FFIV)Y.
Ton arrivait après avoir traversé une assez longue allée aboutissant à une grille de clôture.
Quelques heures après l'entretien de Michel et d'Angelo, celui-ci, accompagné d'Aurélie de Villetaneuse, vêtue avec une extrême élégance, pénétra dans la maison isolée , ouvrit la grille au moyen d'une clef qu'il portait sur lui, et, suivi de !a jeune femme, monta les degrés du perron, puis ceux d'un escalier conduisant au premier étage, et entra dans une vaste pièce à peine meublée.
L'isolement, le morue silence de cette demeure, son aspect presque sinistre, le délabrement de la chambre où elle venait d'être introduite par Angelo , impressionnèrent vivement la comtesse.
— Mon ami, — dit-elle au repris de justice,—quelle vilaine et triste maison. Chez qui sommes-nous donc, ici?
LA FAMILLE J0UFF1\0Y. 101
^ — Nous sommes en Californie , mon
adorée !
— ^ Cette maison... une Californie? ïu '%, parles en énigmes.
— Dis-moi... m'aimes-tu ?...
— Angelo !...
— J'ai, en effet, mal posé la question... Te sens-tu capable de m'aimer, quana viéme?...
— Quand même?...
— Oui, quoi que je fasse? qui que je sois...? Je te parle ainsi, Aurélie, parce que le jour est venu pour moi de te faire une révélation grave... Cette révélation , je dois nécessairement te la faire ici. . dans cette demeure isolée... Tu sauras tout à l'heure pourquoi.
— Tu me demandes, Angelo, si je suis capable de t aimer... quand même?... quoi que tu fasses... ?
— Oui.
102 LA FAMILLK JOUFFKOY.
— Cette question me semble inutile depuis notre voyage de Bordeaux...
-- Ceci, chérie , est sans doute une allusion à la preuve de confiance que je t'ai donnée lors de ce voyage? en t'apprenant que Mauléon et moi, nous étions des grecs... et que lu serais la sirène qui attirerait nos dupes?...
— J'ai accepté ce rôle, Angelo. . . Je t'aime donc, quand même et quoi que tu tasses... '*y
— Deux mots encore sur ce voyage , afin de bien établir notre situation présente : nos atïaires allaient le mieux du monde, le lansquenet était pour nous la poule aux œufs d'or; mais nous fûmes avisés que l'on soupçonnait notre industrie. L'on attendait évidemment le moment de nous prendre en ll;igrant délit. Aussi, prévenant cel instant critique, nous nous sommes prudemment éclipsés. Nous
avons, Mauléon et moi, partagé nos bénéfices; il s'en est allé de son côté, nous du nôtre, et nous en sommes aujourd'hui à nos derniers mille francs.
, — Faut-il quitter notre charmant appartement? renoncer a notre luxe ? nous résigner à vivre pauvrement dans la maison où nous sommes? La résignation me sera facile auprès de toi. Angeio.
— Hélas!... Il faut nous résigner, mon adorée, à dépenser énormément d'argent!
à le jeter littéralement par les fenêtres! Il faut te résigner aux toilettes les plus éblouissantes! au faste le plus extravagant! car, j(3 te le répète , cette maison de triste apparence est une (Californie!... Mais pour jouir des trésors qu'elle renferme..., tu dois maimer quand ménje... Tu dois connaître mes projets, lu dois appre!)dre qui je suis...
— Que veux-tu dire ?
104 LA FAMILI.K J<iUFFttOY.
— Lorsque je t'ai rencontré en Allemagne pour la première fois,j*ai passé à tes yeux et à ceux du duc pour un proscrit italien.
— Sans doute.
— Je ne suis pas Italien...; je n'ai jamais été proscrit.
— Soit... Que m'importe, à présent !
—Attends... Lorsque nous nous sommes
levus chez Clara, et lors de notre voyage à Bordeaux, je l'ai laissée dans la même erreur au sujet de ma naissance et de ma vie passée , je t'ai seulement avoué que j'étais de venu ^r^r... Cette révélation a été pour moi la pierre de touche de ton amour, Auréiie... Dès ce jour tu as commencé de m'aimer... quand même! Cela m'a d'abord autant charmé que surpris.
— D'où pouvait naître ta surprise, An- {^e\o ?
— Tu me croyais seulement proscrit,
LA FAMILLF. JOUFFKOY. 1 Oo
malheureux...! et tu apprenais que... ■^ Que tu volais au jeu... n'est-ce pas?
— C'est le mot...
— Entre nous, ma susceptibilité aurait été étrange.
— Pourquoi étrange ?
— Une femme qui s'est vendue deux fois. . n'a pas le droit de mépriser un homme qui vole au jeu... lu m'aimes mal- .<jré ma honte, Angelo.;. je t'aime malgré ton opprobre ; c'est la fatalité de notre destinée...
— Ces fermes paroles sont d'un bon augure. Je peux maintenant te raconter ma vie... il y a quelques années, tu n'étais pas assez mûre pour un pareil récit.
— J'ai fait depuis un an de terribles progrès...
— Oui, tu es devenue la femme qu'il me faut... Si tu subis bravement une dernière
106 LA FAMILLE JOUKFROY.
épreuve, aucune puissance humaine ne pourra nous séparer.
— Songes-y bien Angelo: je n'ai plus que toi au monde... Songes-y bien ! !
— J'y songe; et là est mon espoir.
Apprends donc enfin qui je suis ; je m'appelle Jérôme C/iaussard, ignoble nom! combien il a influencé ma destinée ! ! je suis né à Paris; mon père était Intendant du marquis de Chaumonl, homme puissamment riche. Il me fit partager l'éducation de son fils , me destinant à être plus lard son secrétaire; pénétré de l'humilité de ma condition, laborieux, appliqué, je lis des progrès rapides dans les éludes sérieuses , elles ne m'empêchaient pas de me livrer aux arts d'agrément , j'avuis du goût pour le dessin, une jolie voix, à quinze ans, je passais pour un petit prodij{e; un jour, le manjuis ont la fantaisie de faire l'exhibition publique du tilsdeson
intendant; l'on jouait souvent l'été la comédie au château de Gliaumont, l'un des commensaux de la maison, homme d'esprit, excellent musicien, composa pour la circonstance une espèce de pelil opéra comique ; j'y remplissais le rôle d'un chérubin villageois, jeune berger tourmenté de ses quinze ans; j'obtins un succès fou , les belles dames après la représentation me traitèrent en enfant sans conséquence ; me caressèrent comme un épagneul , me bourrèrent de dragées comme un perroquet. Telle fut mon entrée dans le monde.' Elle m'enivra d'abord de vanité, puis vinrent les réflexions amères sur le néant même de cette vanité; malgré mes succès, mes talents naissants, ma jolie figure , je resîais comme devant : Jérôme Chaussard , fils d'un intendant de bonne maison , mes prétentions devaientse bornef àdevenirsecrétaired'un grand seigneur; cependant, je
108 LA CAMILLE JOUFFUOY.
preniiis des habitudes d'élégance et de luxe * qui charmaient et navraient mon orgueil;
je montais (en subalterne, il est vrai), dans la voiture du fils du marquis; je partageais ses plaisirs : le spectacle, la chasse, réquitation , mais je ne serais jamais que Jérôme Chaussard ! Celle perspective et l'ignoble nom que je portais révoltaient ma vanité; j'atteignis ainsi l'âge de dix-huit ans; de plus en plus rongé de fiel et d'envie, j'avais fait, sans le savoir, la conquête de la première femme de
* chambre de la marquise, une très jolie tille, rouée comme un vieux juge, confidente des amours de sa mailresse, et mettant au poids de l'or son secret et ses services ; Julie (c'était son nom) , amassa ainsi une trentaine de mille francs, le marquis fut nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg, je devais raccompagner, a(in d'aider dans ses travaux , son secrétaire [)articulicr :
Cette position, enviée par tant d'autres, me semblait misérable, servile et]digne d'un: Jérôme Ghaussard, fils d'un espèce de domestique; un jour Julie me dit à brûle-pourpoint: «Jérôme, je vous aime, « j'ai trente mille francs à dépenser , nos < maîtres doivent partir bientôt pour la « Russie... laissons-les partir, nous quit- M terons ensemble la maison , et nous mè- « nerons joyeuse vie à Paris. » Ce projet m'enchanta, j'étais très timide, les avances de Julie me mirent à l'aise, ainsi dit, ainsi fait. Mon père avait depuis quelque temps, devancé le marquis en Russie, utin d'y préparer la maison du futur ambassadeur , la marquise et son fils devaient l'accompagner ; la veille du départ , je disparus de Thôtel, écrivant au marquis que je ne voulais pas aller en Russie , et que je m'engagerais soldat; Julie chercha une mauvaise querelle à la marquise , en arra-
cha encore queJque somme , en la menaçant de divulguer le secret de ses amours, lui souhaita bon voyage, et vint me rejoindre dans un hôtel garni , où elle m'avait donné rendez-vous ; nous commençâmes à manger les trente mille francs que possédait Julie , elle se faisait appeler Madame de Saint-Simon; l'on m'avait dit souvent que j'avais une figure italiemie, je me souvins de mon histoire de Gênes, et je pris sans façon, le nom et le titre d'Angelo, marquis de 6'nmflM, abandonnant pour jamais rigiioble nom de Jéiôme Chaussard ; je devins la Coqueluche des tables d'hôte que nous hantions avec Julie ; au bout de six mois, nous vîmes la fin de son argent; alors, en fille de ressource, elle chercha un protecteur, en trouva un, mais très jaloux, très vigilant; forcé de rompre avec Julie, je me trouvais à peu près sans le sou sur le pavé de Paris ; et avide de plaisirs,
de luxe, incapable de travailler, habitué à une vie oisive , dépensière , déjà je portais des bottes éculées , des habits râpés ; la misère s'approchait, le diable me tenta. J'avise un jour le provoquant étalage d'une boutique de changeur, j'achète une once de tabac chez un épicier, pijis entrant chez Thomme aux écus, sous le prétexte de lui demander la monnaie d'un billet de cinq cents francs, que je feins" de chercher dans mon gousset , j'en tire une poignée de tabac, javeugle le changeur ; je fais main basse sur un^ sébiile , contenant des rouleaux d'or, plusieurs billets de mille francs ," j'ai la chance de fuir sans être arrêté. Le fruit de mon vol dissipé , je voulus tenter de nouveau le inême coup, moins heureux cette fois, je fus pris ; je n'avais pas vingt ans, grâce à ma jeunesse , a la protection du marquis auquel j'écrivis, et qui plus tard ne voulut ja-
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mais, non plus que mon père, entendre parler de moi; je ne tus condamné qu'à cinq ans de réclusion, je les passai dans la prison centrale de Melun; là, j'achevai mon éducation, j'appris entre autres industries, à tiier admirablement la carte : à Melun je connus Mauiéon ; plus tard le rencontrant après ma libération , nous avions entrepris de voler les pierreries de Fortuné Sauvai, ce projet nous conduisit à Meningen, où je t'ai rencontrée»
Aurélie. Depuis cette époque, tu sais ma vie, te voici édifiée sur le passé, tu sais maintenant qui je suis; m'aimes-tu toujours..., quand même?
— Ecoute-moi à ton tour, Angelo : l'on m'eût dit autrefois : « vous éprouverez « dans votre vie un amour profond , irré- « sislible... fatal... il prendra possession de
< vous-même, àme et corps, vous ne vous
< appartiendrez plus désormais... et d'un
« regard, l'homme que vous aimerez ainsi « vous imposera sa volonté absolue...
« mais, viendra le jour où vous apprendrez « que l'homme dont vous subissez l'em- < pire, n'est pas un proscrit intéressant « par ses malheurs... mais un repris de « justice... quelle impression vous causera € cette découverte ?... »
— Hé ! bien I qu'aurais-tu répondu ?
— Autrefois , j'aurais répondu : cet homme me fera horreur, lorsque son criminel passé me sera révélé...
— Et aujourd'hui, Aurélie?
— Aujourd'hui, Angelo?... aujourd'hui, que j'ai descendu un à un, pas à pas, tous les degrés du vice... aujourd'hui , que je porte là, au front, l'ignoble cicatrice d'un coup de bâton, dont m'a frappée une épouse outragée, en m'accusant de débaucher son mari, vieillard qui me payait!., aujourd'hui, que mes désordres