VIL
258 LA FAMILLE JOUFFKOY.
songe a cela maintenant... Il nie semble que je n'ai plus la tète à moi... c'est sans doute l'effet du froid... de la fatif>ne. Tiens... Ângelo... laisse-moi mourir ici, — dit madame de Viiletaneuse en touibant sur la neiye et s'adossant a l'un des arbres de la route. — Prends tout l'argent. . rentre seul à Paris...
— Ah triple lâche! —s'écria le^ forçat, menaçant du poinp, la comtesse. — Je devine la cause de tes simagrées... tu as peurlll
— De quoi... ai-je peur ?
— De rentrer à l^aris avec moi après Je coup de cette nuiL.. prends garde, si tu ne marche pas. je le crosse à coup de pieds jusqu'à la barrière.
— Tu m'as si souvent battue, que ta menace ne m'effraye pas, je suis faite à tes mauvais traitements... c'est mon sort...
— Il est encore trop beau pour toi, ton sort... triple lâche!
— Je ne suis pas lâche... Je me suis déclarée ta complice dans l'affaire des banknotes : je pouvais tout nier...
— Il s'agissait d'un faux, et aujourd'hui il s'agit pour toi de complicité dans un assassinat... tu as peur...
— Écoute, Angelo... cet endroit est désert, nous sommes seuls .. j'ai le secret de ce meurtre... tue moi d'un coup de couteau... je ne pousserai pas un cri... Est-ce de la lâcheté, cela?
— Je ne te tuerai pas, et mon secret sera gardé. . . Je te connais, tu es lâche, mais incapable de me trahir : ce n'est pas ta mort qu'il me faut, c'est ta vie... Oui, il me faut une />m/w^ à moi!! entends tu... comtesse! une femme obéissante et dévouée, comme le chien fidèle à son maître, une femme qui
260 LA FAMILLK JOUFFP.OY.
m'aide dans mes vols, et veille au guet si je trouve prudent de me débarrasser d'un témoin dangereux ; tu es ou tu seras cette femme-là... je te garde... Tes derniers scrupules s'évanouiront comme se sont évanouis les autres...
— Angelo... écoute-moi...
— Réponds ? Ne me disais- tu pas : « Ja- « mais je ne tromperai le duc... ce serait « infâme... k L'as-tu trompé?
— Oui.
— Ne m'as -tu pas dit à Bordeaux :
a Jamais je ne t'aiderai dans tes escroque- « ries au jeu... ce serait iniàme... » M'as-tù aidé ?
— Oui... mais...
— Enfin, ne m'as-tu pas dit avec épouvante : « i^ïoi émettre de fausses bank- € notes... jamais... » Et lorsque l'on en a saisi un paquet sur toi, dans la maison des
LA FAMILLE JOUFFUOY. 261
Bati^j;nolies, n'as-tu pas avoué crânement ta complicité ?
— C'est vrai... mais ce n'est pas ma faute à moi, si le meurtre... m'épouvante...
— Tu t'habitueras au meurtre, comme à autre chose, il n'y a que le premier pas qui coûte... Je te connais, voilà pourquoi je tiens à te p^arder... Et puis, enfin, veuxtu que je te le dise? ~ ajouta le forçat avec une expression de passion sauvage, — je te trouve encore belle, moi!., toujours belle...
— ïais-toi, ne me dis pas cela!., en ce moment... tu me ferais perdre le peu de raison qui me reste, pour résister à tes paroles de sang... '
-- Non, ni tes trente ans, ni la prison ne font pas changée à mes yeux ! — poursuivit le forçat d'une voix vibrante en couvant de son regard magnétique et ardent cette
262 LA FAMILLr: JOUFFR'ïY.
malheureuse qu'il fascinait comme le serpent fascine Toiseau. — Je te le répète, tu ea toujours la même à mes yeux, c'est bizarre, mais la puissance de mes souvenirs est si vivace, que je vois toujours en toi l'adorable et éblouissante comlesse d'Arcueil de la villa Farnèse, celte vision me poursuivait au bagne durant mes nuits d'insomnie, ta présence me rappelle, me rappellera toujours, le seul amour et le plus beau temps de ma vie...
— Quand je t'entends parler ainsi, Angelo... je ne me connais plus, je ne m'appartiens plus...
— C'est à moi que tu appartiens, et si tu n'étais pas désormais ce que tu dois être, l'esclave aveugle de ma volonté... tiens... je ne le battrais pas... je ne te tuerais pas... je t'abandonnerais.
— Tu ne ferais pas celn...
LA FAMFLLE JOUFFROY. 263
— Cela me coulera... niais je le ferai si tu m'y obliges.
— Angelo... tu n'abandonneras pas une femme qui pour toi, s'est perdue... à tout jamais perdue !.. Je pouvais compter sur l'indulgence et l'affection de ma famille... J'ai renoncé à cette dernière espérance pour te suivre à Bordeaux... Plus (ard, ma sœur m'a offert de faciliter ma fuite de la prison... J'ai repoussé la chance d'échapper à un jugement infamant, et j'ai voulu partager ton sort... Enfin, à ma sortie de prison, mes parents m'ont encore offert leur appui,... j'ai refusé,... et j'ai été t'attendre... tu sais où .. Angelo? tu ne m'abandonneras pas... Je n'ai que toi au monde, dans la fange où je vis...
— Alors, sois la femme qu'il me faut!
et je te yarde... cest mon plus vif désir...
264 I A FAMILU: JOUFFROY.
Je te l'ai dit; sinon, je l'abandonne, et en ce cas, mon choix est fait.
~ Quel choix...?
— Celui d'une autre femme.
— De qui veux-tu parler ? — murmure madame de Villetaneuse d'une voix sourde ; et, de demi-couchée qu'elle était au pied de l'arbre , elle se redresse lentement sur son séant, lance au^ forçat' un regard dejalousie féroce, et répète d'un ton menaçant: - De qui veux-tu parler?
— D'une de tes anciennes connaissances...
— Qui cela?...
— Une petite femme pour qui tu avais autant de haine qu'elle enjavait pour toi.
— Son nom... son nom ?...
-— La Bayeul.
— Tu dis?.. — s'écrie la comtesse, frap-
LA FA-MILLE JOUFRilOY. '265
pée de stupeur et pouvant à peine croire à ce qu'elle entendait. — Tu dis... que celte femme...
— ... Est la Bayeul. 11 y a deux jours, je Tai rencontrée.
— Elle ?... Mon Dieu !... encore elle !
— Je l'ai trouvée dans l'un des cabarets souterrains de la Petite-Pologne, où elle est nouvelle venue. On l'appelle la Rousse, elle est de chute en chute tombée là... comme tant d'autres... mais elle n'est pas lâche... Elle ne reculerait pas devant le couteau! C'est une forcenée, toujours entre deux eaux-de-vie. Elle est ma foi bien conservée, du reste ! son minois est toujours agaçant, elle porte des bonnets à la folle; hardie comme une lionne, elle est la terreur des autres femmes du cabaret. Il fallait voir ses yeux éiinceler, quand je lui ai dit que nous nous aimions toujours; elle a
grincé des depuis, elle voulait aller te trouver chez la iiièie Bancal pour le dévisaf>er. Elle le liait à la mort; elle n'a pas oublié cette soirée où, après lui avoir promis de l'emmener à Bordeaux , je l'ai plantée là, pour t'enlever à ton Badinier, qui t'amenait chez Clara... Réfléchis donc, c'est oui ou non ! si tu ne veux pas être la femme crâne qu'il me faut... je prends la Bayeul.
La comtesse avait laissé parler le forçat sans l'interrompre.
— Est*ce un rêve ? — se disait-elle, frappée d'une terreur involontaire. — Par quelle fatalité cette intérnale créature se renconlre-t-elle donc toujours sur mon chemin ?... depuis le jour où, jeune fille» j'ai vu Henri de Villetaneuse pour la première fois, et où cette femme se déclarait déjà ma rivale... miséricorde ! elle me
poursuit jusque dans iiioii amour .poui Ângelo qui sort du ba^jne... Oh ! cela m'épouvante.
- Tu m'as entendu, — reprit brusquement le forçat. — Décide-toi. Deux heures du matin sonnent à l'église de Neuilly, veux-tu me suivre, encore une l'ois c'esc oui ou non?... Si c'est non, reste là... la Bayeul sera ma femme.
— Viens,... marchons ! — répondit madame de Yilletaneuse se levant; en proie à une effrayante exaltation, elle serra le bras d'Angelo avec une force convulsive , et ajouta ; — Viens... viens... la Bayeul ne me portera pas ce dernier coup... non !... quand je devrais monter avec toi sur Técbafaud... Entends-tu, Angelo?...
Le forçat et sa complice arrivèrent bientôt à Paris, et se dirigèrent vers ces lieux sinistres appelés la Petite-Pologne.
Le lendemain du jour où Angelo Grimaldi avait assassiné une femme, afin de la voler, Fortuné Sauvai était de garde au poste du palais de l'Elysée-Bourbon ; le célèbre artiste, peu ambitieux des honneurs civiques, avait plusieurs fois refusé d'être nommé capitaine de la compagnie de garde nationale à laquelle il appartenait , acceptant seulement le modeste grade de caporal, afin de s'épargner les ennuis de la faction.
11 était environ dix heures du soir.
L'orfèvre étendu sur lun des matelas du lit de camp, et à demi enveloppé dane. son manteau, cherchait le sommeil, regrettant quelque peu, malgré son exactitude à remplir ses devoirs de citoyen sa soirée passée selon son habitude, dans la douce intimité de sa famille avec Marianne et sa fille, M. et madame Roussel, Catherine, son fils et sa femme, car depuis cinq ans, Michel était l'heureux époux de Camille, et le père Laurencin, selon ses prévisions se voyait bisaïeul.
Fortuné Sauvai cherchait donc le som»
meil, afin d'échapper à de tristes souve* nirs, éveillés dans son esprit par le commencement de l'entretien suivant que plusieurs gardes nationaux rassemblés autour du poêle continuaient ainsi ;
— Il est encore, ma foi, fort bel homme!
— Il doit avoir dépassé la cinquantaine, je l'ai vu ce soir monter dans Tune des voitures du roi, afin de se rendre, sans doute, au bai de la cour, il était en grand uniforme, et bardé de décorations et de cordons.
— Sa femme est beaucoup plus jeune que l'ii, mais elle n'est fichtre pas jolie !
— Peste! tant s'en faut! une longue figure maigre avec des cheveux de filasse.
- Et l'air très rechigné, mais elle était étincelante de diamants.
•— On dit que c'est une princesse de la maison d'Autriche?
— Je n'en fais parbleu pas mon compliment à la maison d'Autriche I
— Pardon, messieurs, j'arrive de faction, de qui parlez-vous donc?
— Du prince Charles Maximilien, qui habite temporairement l'Elysée.
272 LA FAMILLE .lOUFFROV.
— Oh ! oh ! ii paraît qu'il a été un gaillard dans son' temps.
— Charles Maximilien ?
— Certes, et un gaillard des plus gaillards... Je sais de lui un trait qui ferait honneur à don Juan.
— Ah bah !
— Contez-nous cela.
— Très volontiers, messieurs. Je dois, en manière de précaution oratoire, vous avouer d'abord qu'à la fleur de mon âge, j'adorais les tables-d hôtes.
— Hé!., hé !.. l'on y rencontre parfois de très jolies femmes.
— Ce sont toujours plus ou moins des coupe-gorges.
— J'en conviens, messieurs, mais les femmes qui les hantent, ont des principes généralement très décolletés, or, quand on est tout jeune homme... vous comprenez?
— Sans doute... on n'aime pas les bégueules.
— Ah çà, et le prince Charles Maximiiien ? Voyons son aventure de don Juan.
— J'y arrive, messieurs, or donc, il y a quelques années de cela, je fréquentais une table d'hôte de la rue de la Michodière, tenue par une certaine madame de Sablonville.
— Oh ! oh ! madame de Sablonville, ça devait être du huppé?
— t'était un faux nom, cette honnête matrone, appelée Clara, avait été autrefois femme de chambre de grande maison; or, savez-vous, messieurs, qui lui avait fourni les fonds nécessaires à l'établissement de sa table d'hôte ?
— Qui donc?
— l.e prince Charles Maximilien,
274 LA FvMII.LE 'juUFFHOV.
— Allons donc, un prince souverain, commanditer un tripot?
— Vous vous méprenez, messieurs, le prince récompensait, par cette libéralité, les services que ladile Clara lui avait rendus , lors de l'aventure en question.
— Ah ! fort bien !
•— Mais Clara était étrangère, alfirmaiteile, à ce qu'il y avait de plus hardi dans Tavenlure susdite car c'est de cette femme , messieurs , que je tiens les détails que je vais vous raconter; Charles Maximilien, en ce temps-là, était amoureux fou de la maîtresse de Clara, alors femme de chambre d'une jeune cojntesse, belle, disait-on, à éblouir ; forcé de repartir pour l'Allemagne, mon scélérat de pri:'ce trouve moyen de faire accepter comme domestique, dans la maison de la comtesse, un homme a lui dévoué, qui, au bout de quel'
que temps lui apprend que le mari de la belle dame est infidèle.
— Hé!., hé !.. ça c'est vu, un mari infidèle.
— Ça se voit !
— Ça se verra toujours !
~ Vos remarques matrimoniales sont, messieurs, des plus judicieuses, Charles- Maximilien apprenant que le man de la comtesse est infidèle, accourt en France, croyant l'occasion excellente pour offrir les douceurs de la vengeance à l'épouse délaissée, il apprend qu'elle donne un bal, alors, qu'imagine mon Don Juan?
Afin de se donner un rôle de sauveur, capable de tourner la tète de la comtesse ! H fait mettre tout simplement par l'homme qui lui était dévoué, le feu à une galerie de charpente, construite pour le bal, de sorte qu'au milieu du tumulte de l'inceu-
(lie, le prince se procure l'agrément d'arracher sa belle aux flammes dévorantes, et de mériter ainsi l'amoureuse reconnaissance de cette charmante femme...
— Diable ! c'est un peu vif.
— Le tour est, parbleu! piquant.
— Je trouve, moi, le tour infâme! — s'écria le docteur Pascal, l'un des plus célèbres chirurgiens de Paris, et capitaitie de la compagnie, alors de garde à l'Elysée : — Quoi! risquer d'incendier un quartier, pour satisfaire un caprice! Encore une fois, c'est infâme ! c'est horrible !
— Ce sont là jeux de prince...
— Et pourtant, l'on envoie aux galères comme incendiaire, un pauvre diable qui, ayant fait assurer sa hutte, y mit le feu afin de toucher le prix de l'nssurance ! — reprit le docteur Pascal; — je maintiens que Charles-Maxmiilien, loul prince souve-
LA 1 AMILLK JOUl'FUOY. 277
rain qu'il est, mérite le bagne, pour ce beau trait à la Don Juan!
— Vous sentez bien, mon cher capitaine, que je raconte le fait sans l'approuver, mais ce n'est pas tout...
— Comment! ce prince a fait pis encore?
— Il ne s'agit plus de lui, mais de la comtesse. Vous souvenez-vous, messieurs, d'un procès relaûrà de fausses banknotes, quia eu lieu il y a cinq ou six ans, je crois?
— Attendez-donc... Il me semble que je me rappelle le fait. Il y avait une femme dans la bande... et même, autant qu'il m'en souvient, une femme d'un certain monde...
—Oui, oui... Etlun des accusés s'est pendu dans sa prison, si j'ai bonne mémoire?
— C'est cela même, messieurs ; hé bien! savez-vous quelle était cette femme, complice des faussaires ?
278 LA FAMILLE JOUFi ROY.
— Non.
— Qui donc était-ce?
— La comtesse...
— Est-il possible... celte jeune femme qui avait été la maîtresse du prince?
— Elle-même, messieurs... et par surcroît, le pendu était son mari, le comte de... de Villetaneuse, je crois.
— Etrange et lugubre histoire!
— Mais, êtes-vous sur, monsieur, que vos souvenirs ne voustrompent pas? que vous ne laites point une confusion de personnes ?
— Nullement, messieurs, car, ainsi que je vous le disais, je fréquentais alors la table d'hôte de Clara ; et, curieux revirement des choses d'ici-bas, peu de jours avant l'arrestation de la comtesse et des faussaires ses complices, elle avait assisté à une soirée chez Clara.
— Quoi! cfiez son ancienne femme de chambre ?..
— Oui, messieurs ; mais la comtesse ignorait que madame de Sa blon ville fut cette même Clara. Il s'est passé ce soir-là, m*a-t-on dit, (je n'assistais pas à cette réunion) une scène à la fois violente et comique, entre un épicier retiré qui entretenait alors la comtesse, et nngrecson amant, qui faisant plus tard partie de la bande des faussaires, a été condamné comme eux.
— Quel abîme d'ignominie! Une femme bien née, titrée! tomber dans une pareille dégradation.
— r/est ignoble.
— Elle ne mérite aucune pitié.
— Complice de faux monnayeurs !
— Se faire entretenir par un épicier, et avoir un escroc pour amant !
— Ah ! — s'écria le docteur Pascal avec
280 LA FAMll.L!-: JOUFFROY.
dégoût; cette malheureuse était déjà pervertie dans le ventre de sa mère !...
— Non ... à dix-huit ans, elle était la plus pure, la plus noble des créatures !
Dit soudain une voix si profondément émue, qu'un grand silence se fit.
Tous les regards se tournèrent vers un coin obscur du corps de garde , où s'était jusqu'alors tenu couché sur le lit de camp, et enveloppé dans son manteau , Fortuné Sauvai. 11 voulait, du moins, défendre les innocentes années de la chaste et charmante jeune fille qu'il avait tant ai'viée; son émotion, l'altération de ses traits, lorsqu'il se leva debout , à demi drapé dans son manteau ; l'estime , l'aBection dont on l'entourait généralement, l'admiration qu'inspirait son génie , augmentaient l'intérêt et la curiosité éveillées par ses paroles; cet intérêt redoubla lorsque faisant
On me guillotinera, je m*en **** la vie que je menais n'est pas si regrettable... je n*ai pas peur de la mort, moi !
Le funèbre cortège sortait de la Petite- Pologne, suivi d'un grand concours de curieux, lorsqu'il rencontra un piquet de gendarmerie, accompagné d'agents de police et d'un magistrat , ils allaient explorer la nouvelle Cour des Miracles, — dit le magistrat à l'un des gardes nationaux, — afin de rechercher un forçat libéré accusé d'assassinat.
Une partie de la foule des curieux qui, sans avoir pu s'en approcher, suivaient de loin le brancard où était étendue la comtesse , s'empressèrent de le devancer, en se dirigeant en hâte vers le poste de l'Elysée , espérant ainsi être convenablement placés pour entrevoir* la victime.
Il était au plus onze heures du soir ; les passants, encore assez nôiiibreux, s'arrè-
tèrent, se mêlèrent à ces premiers groupes , apprirent que Ton transportait au poste une femme assassinée, et que l'on amenait aussi l'auteur de l'attentat ; des attroupements se formèrent, se grossirent à chaque instant ; bientôt les abords du corps-de-garde, et du palais de l'Élysée- Bourbon, furent encombrés d'une multitude compacte, devant laquelle plusieurs voitures durent ralentir leur marche et s'arrêter.
Un piqueur en livrée rouge , galonnée d'argent sur toutes les tailles, et portant, selon le cérémonial ordinaire, une torche allumée à la main , arriva au grand trot de son cheval parmi ces voitures stationnaires, mit sa monture au pas , s'informa de l'un des cochers de la cause du rassemblement, et s'écria :
— Place, s'il vous plaît, messieurs ; pla-
LA FAMILLE JOUFFKOY. 305
ce! A la voiture de son Altesse , monseigneur le prince Charles Maximilien... qui rentre au palais de l'Elysée.
Presque au même instant, arrivait sur les pas du piqueur, une magnifique berline bleue , au chiffre et à la livrée du Roi des Français, le cocher, vêtu d'un vitzchoura rouge , galonné d'argent et garni d'épaisses fourrures ; les deux valets de pied en grande livrée , montés derrière la voiture, tenaient chacun d'une main, comme le piqueur, une torche allumée, dont la clarté jetait des reflets embrasés , autour de la berline, où se trouvait Charles Maximilien et sa femme Wilhelmine d'Autriche, le prince, en uniforme blanc brodé d'or, rehaussé de cordons et constellé de plaques de différents ordres, la princesse en grand habit de cour, étincelante de diamants.
Cette femme, osseuse et sèche, aux cils
vu. 20
306 LA FAMfLLK JOUFFROV.
d'un blond-jâunàtre comme ses cheveux, aVûit l'uir hautain, et semblait de fort méchante humeur. M. de Walter, devenu général et premier aide de camp du prince, était assis en face de lui, sur le devant de la berline.
— Hé bien!., qu'est ce? - dit aigrement la princesse! — Pourquoi la voilare.s*arrête t-elle ?
Le général mit la tête à la portière, regarda dans la rue, et répondit à la princesse :
— Madame... il y a une grande foule aux abords de l'Elysée.
— Pourquoi le piqueur ne fait-il pas écarter cette foule? — reprit brusquetoent la princesse, - il est inconcevable que Ton entrave ainsi la circulation d'une voiture du Roi.
— Ma chère au)ie, — reprit Charles
Maximilien, — cette foule est très compacte, il serait imprudent de tenter de la traverser en ce moment, attendons, nous rentrerons au palais quelques minutes plus tard, voilà tout...
— M. de Walter, descendez, et donnez des ordres pour que la voiture avance, — dit la princesse, avec un redoublement de mauvaise humeur, — il est insupportable d'être ainsi arrêté par ce mauvais peuple.
Le général, en courtisan bien appris, s'inclina, ouvrit la portière en dehors, et faute du déploiement du marche-pied, s'élança lestement de l'intérieur delà berline sur le pavé.
— En vérité, ma chère amie, -- dit le prince, — vous abusez de la complaisance du général, ce n'est pas à lui de remplir l'office du piqueur...
308 LA FAMILLK JOUFFHOY.
— Si j'abuse de la complaisance du général, — répliqua la princesse avec amertume, — vous avez, monsieur, cruellement abusé ce soir de ma patience, à moi !..
— Que voulez-vous dire ?
— Ce soir, à celte réception, aux yeux de toute la cour, vous vous è(es, monsieur, indécemment compromis auprès decetle petite lady Fitz-Clarence... j'élais outrée...
— Allons ! - reprit le prince, en haussant les épaules, — encore vos soupçons jaloux !
— Vous prenez à tâche de les justifier, monsieur, j'espérais que l'âge calmerait vos passions, et que les scandales dont la villa Farnèse avait été le honteux théâtre, avant notre mariage, ne se renouvelleraient plus... je crains de m'êlre trompée.
Ces reproches de la princesse, rappelé-
LA FASÎILLE JOUFFROY. 309
rent inopinénienlà la pensée de Charles Maximilien, le souvenir de la belle comtesse de Villetaneuse, il se souril à luimême, avec une satisfaction secrète, en songeant à eette brillante conquête de son âge mûr ; il allait, cependant, essayer d'apaiser les ressentiments de sa femme , lorsqu'il entendit des rumeurs croissantes, s'élever du milieu du rassemblement, et à la clarté rougeàtre des flambeaux que tenaient les valets de pieds montés derrière sa voiture, le prince vit, à quelques pas de distance, la fouie massée aux abords du corps-de-garde, refluer devant une sorte de brancard, porté par deux femmes, et recouvert d'un drap ensanglanté, dessinant une forme humaine... près de ce brancard, Fortuné, en habit de garde-national, marchait lentement.
Charles-Maxi milieu ne reconnut pas
310 LA FAMILLE JOUFFIIOY.
l'orfèvre, et fui pénibieiuenl impressionné à l'aspect de cette scène, qui passa devant ses yeux comme une vision funèl)re, éclairée par la lueur des torches.
Ces lueurs, et l'éclat des livrées, attirèrent l'attention de Fortuné Sauvai sur la berline où se trouvait le prince. Il le reconnaît, s'élance, pâle, terrible... et ouvrant brusquement la portière , il 'saisit convulsivement CharlesMaximilien par le bras , en s' écriant d'une voix menaçante :
— A genoux! monsieur... à genoux!
L'on s'agenouille devant les agonisants.... C'est une de vos victimes qui passe !...
— Insolent! — reprit Charles-lMaximilien troublé, abasourdi, ne reconnaissant pas encore l'orfèvre sous son uniforme, et se rejetant dans le fond de la voilure» au près de la princesse muette de stupeur et
d'indignation. — Que voulez-vous? qui êles-vous?...
— je suis Fortuné Sauvai, monsieur, et la femme que i'on emporte là, sous le drap ensanglanté, mourante d'un coup de couteau... est Âurélie de Villetaneuse... la femme que vous avez séduite !...
— Grand Dieu ! — murmura le prince éperdu , épouvanté : — Elle... assassinée... oh!... c'est horrible!
— Venez, monsieur! — répéta l'orfèvre d'une voixfrémissante... Et, ne se possédant plus, il attirait violemment le prince, en lui disant : — Venez voir l'agonie de la femme que vous avez perdue!... Venez demander pardon à Dieu et aux hommes, du mal que vous avez fait !
Charles-Maximilien, frappé d'une sorte de vertige, et sous le coup de l'horreur et des remords, s'élança de la voiture, mai-
312 LA FAMILLE .lOUFFKOY.
gré les cris effrayés de la princesse, suivit machinalement Fortuné, traversa en quelques pas, la foule ébahie de cette scène aussi rapide que véhémente, et se précipita dans le corps de garde où le docteur Pascal s'empressait déjà de donner les premiers soins à madame de Villetaneuse, déposée depuis quelques instants sur le lit de camp.
L'action de sels puissants, et une cuillerée d'éther, ranimèrent pour un moment les esprits d'Aurélie expirante , elle ouvrait à demi les yeux , lorsque Charles-Maximiiien et Fortuné entraient dans le poste, dont la porte lut fermée à l'invasion de la foule.
Le prince se crut le jouet d'un rêve affreux, lorsque, sur ce matelas sordide, au milieu de ce corps de garde, il vit, deminue, mourante, la poit-rine trouée d'un
coup de couteau. Cette femme autrefois ravissante de beauté , de jeunesse et de grâce, il restait pétrifié, le regard fixe.
Fortuné s'agenouilla près d'Aurélie ; les gardes nationaux, çà et là groupés , restaient dans un morne silence; les trois femmes'qui avaient transporté la comtesse pleuraient, et le docteur Pascal, secouant tristement la tête en consultant une dernière fois le pouls de la victime, semblait renoncer à tout espoir de la sauver.
Madame de Villetaneuse reconnut d'abord Fortuné, puis Charles-Maximilien ; elle porta ses mains défaillantes à son front, comme si elle se fût éveillée d*un songe, ses yeux creusés, ternis par les approches de la mort, s'ouvrirent de toute leur grandeur... ses lèvres, déjà violacées, s'agitèrent faiblement sans articuler aucun
314 LA FAMILLE JOUFPROY.
son, puis, grâce a un suprême effort, elle murmura ces mois entrecoupés des fréquentes suffocations de la dernière heure :
— Fortuné... je n'espérais pas mourir auprès de toi... mon ami d'enfance... Pardonne-moi... Prie Marianne... matante...
et mon père... s'il a retrouvé sa raison... de me... pardonner aussi .. je...
La comtesse fut obligée de s'interrompre une minute, elle fit alors un mouvement pour tourner sa tête allanguie vers le prince, qui, debout, le visage caché dans ses mains, sanglotait, mais elle ne put tourner vers lui qu'un regard mourant, et ajouta d'une voix de plus en plus affaiblie, oppressée :
— Maximilien... vous m'avez... cruellement abandonnée... cet abandon... a
peut-être... causé ma ptric... je... vous .. pardonne...
Et sentant sa vue se troubler, le froitl tlu trépas la gagner, elle balbutia :
— Fortuné... ta main... oh !... je...
Ce furent les dernières paroles intelligibles de la comtesse, son cou se raidit, sa tête se renversa en arrière, ses doigts se crispèrent, elle prononça cependant une fois distinctement le nom iïJngelo. Puis, suffoquant, elle exhala son âme entre les bras de Fortuné Sauvai, qui poussant des plaintes déchirantes, ne pouvait se détacher de ce cadavre.
Le prince, abîmé dans son épouvante, les genoux tremblants, se soutenait à peine, et semblait cloué près <iu lit funèbre...
Le docteur Pascal s'avança lentement, appuya sa main sur le bras de l'altesse se-
316 LA FAMILLE JOUFFBOY.
rénissime, et lui dit d'une voix basse et grave en lui désignant du geste les trois femmes, compagnes de la comtesse :
— Monsieur... vous voyez ces trois malheureuses, l'abandon, la misère, la faim peut-être, les ont plongées dans la fange la plus hideuse où puisse se traîner une créature de Dieu... Madame de Villetaneuse... était de chute en chute vtombée dans cette fange... elle était la compagne de ces femmes... c'est dans le bouge où elles vivaient... que madame de Villetaneuse a été assassinée...
— Oh! assez, monsieur! — murmura Charles-Maximilien éperdu. — Assez...
par pitié... assez...
— Non ! vous entendrez une fois dans votre vie la vérité. Monsieur!., vous avez employé des moyens infâmes pour séduire madame de Villetaneneç... vous l'avez en-
LA FAMILLE JOUFFROY. Z\*î
suite lâchement abandonnée... vous êtes Tune des causes les plus fatales de sa perte... vous méritez l'aversion et le mépris des hommes de bien... Sortez, monsieur... sortez... vous nous faites horreur !
L'Altesse sérénissime, écrasée par ces justes et redoutables paroles, prononcées au milieu d'un profond silence, n'osa, ne put d'abord répondre, malgré la fierté de sa race souveraine, cependant il allait balbutier quelques mots de justification, lorsque la porte du corps-de-garde s'ouvrit, et le général Walter entra précipitamment en disant :
— Messieurs, son Altesse n'est pas ici?.. — Et apercevant le prince il s'avança vivement vers lui en ajoutant : — Monseigneur, madame la princesse m'envoie près devons...
— Oh! venez... Walter... venez? — s'écria Charles Maximilien en sortant effaré, suivi du générai, -- il y a une justice au ciel ! . .
Le corps d'Aurélie de Villelaneuse fut transporté dans la maison de Fortuné Sauvai, Marianne ferma pieusement les paupières de sa sœur, et de ses mains l'ensevelit dans son linceul.
An^^elo Grimaldi expia sur Téchafaud son dernier crime, miidame Bayeul fut condamnée à une prison perpétuelle.
Monsieur Jouflroy s'éteignit doucement sans avoir recouvré sa raison.
Michel, associé de Fortuné Sauvai, devint un grand artiste, comme son patron, et continua de passer d'heureux jours auprès de sa femme et de Catherine, dont il admira de plus en plus Théroï.jue réhabilitation ; le père Laurencin vécut très
LA FAMILLE JOUrFROY. 319
vieux, la tante Prudence ne cessa pas de faire endiabler le cousin Roussel, et de l'entourer des soins les plus dévoués, Marianne et Fortuné partagèrent Tineflable télicité de leurs amis, et le tenîps , cet inexorable consolateur, apaisa, eflaça peu à peu, les douloureuses impressions qui, après la mort d'Aurélie de Villetataneuse, attristèrent le bonheur de ceux qui lui survivaient.