‹ La famille Jouffroy (volume 4)Chapitre 8 sur 9 · VII · texte numérisé non relu

VII

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duita Paris éloijjfué environ d'une lieue de celle espèce de carrefour.

Une femme postée en vedette, au point de jonction des deux chemins, de temps à autre prête l'oreille du côté de la maison.

Un morne silence règne autour de cette demeure, l'on n'entend que les sifflements de la bise chargée de neige , qui fouette la figure de la femme aux aguets , et couvre à demi ses vêlements ; son mouchoir à carreaux noué en marmotte, laisse * apercevoir deux bandeaux de chevçnx bruns, son châle de tartan croisé sur sa poitrine, se noue derrière son dos ; elle cache dans les poches d'une jupe grossière ses mains glacées par le Iroid ; de temps à autre elle frissonne en continuant de iaire le guet aux alentours delà maison isolée ;

Cette femme dont l'âge dépasse à peine trente ans , est d'une taille élevée , dont la perfection et la grâce percent encore sous ses grossiers vêtements ; ses traits fatigués, flétris, plombés, ont été d'une beauté enchanteresse.

Cette femme est : Aurélie Jouffroy , comtesse de Villetaneuse , emprisonnée pendant cinq ans avec des voleuses , avec des créatures d'une ignoble ou redoutable dépravation ;

Le cynisme du vice, la haine de la vertu, la révolte contre le bien, l'orgueil du mal, toutes les passions exécrables ou ardentes que la prison couve et développe , ont envahi l'àme d'Aarélie, déjà corrompue avant son entrée dans cet enfer ; sa jeunesse, son éclatante beauté, son éducation distinguée , la position qu'elle occu-

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pait dans le monde , et dont elle se raillait la première avec une sombre ironie ; enfin une insolente affectation de perversité, lui avaient donné parmi ses compagnes, une détestable autorité, elles l'appelaient : la comtesse, avec un respect dérisoire , elle trônait au milieu de ces créatures avilies, gangrenées, hideuses, ainsi que jadis, chasie ,et belle jeune ilile , elle trônait dans la maison paternelle , entourée des adulations de sa i'aniilie... Ainsi que jadis, quoique déjà déchue , mais intéressante encore, elle trônait à la cour souveraine de Meningen dont elle était l'idole... Ses compagnes de prison l'avaient appelée la comtesse., et comtesse l'appelaient encore ses compagnes d'infamie , dans le repaire où l'avait entraînée une libérée comme elle , el où elle était allée attendre Angelo à son retour du

hagne ; leur abominable amour avait survécu à leur séparation , s'était enraciné dans leurs âmes, la vie de la prison et du bagne redoublant les ardeurs de cette passion impure, l'ancien forgat et la libérée correspondant ensemble, se promirent de ne plus se quitter, lorsqu'ils se retrouveraient à Paris, dans le bouge où Aurélia partageait l'opprobre de celles qui l'appelaient/« comtesse...

Et pourtant Marianne et Fortuné , poursuivant jusqu'à la îin leur œuvre de commisération, avaient écrit lettres sur lettres à Aurélie , durant son séjour en prison , sans recevoir de réoonse : leur pitié ne se lassa pas , ils s'étaient enquis du jour où expirait la captivité d'Aurélie , et en sortant de prison , elle trouva une personne de confiance envoyée par [Marianne et Fortuné , (tous

deux revenus à l'aris , auprès de leur fille gravement malade) ils envoyaient de l'argent à madame de Vilietaneuse , la conjurant de leur faire connaître sa demeure future. Elle refusa fièrement ce qu'elle appelait une aumône^ ses parents n'entendirent plus parler d'elle.. La malheureuse créature, cédant aux suggestions d'une autre libérée, était allée attendre Angelo dans un bouge infâme , où il la rejoignit à sa sortie du bagne.

Le temps de l'escroquerie élégante , en gants jaunes, en bottes vernies, la rose à la boutonnière, était passé pour le ^r^c, et aussi passé pour la conrtisanne , le temps de la prostitution de haut titre , parée de soie et de dentelles.

L*heure du vice abject , fangeux , l'heure du crime en haillons, avait sonné pour les deux complices.

L'âge , la vie du bagne et de la prison, ayant dévasté non moins i'àrne que la beauté d'Aurélie et d'Angelo, ils devaient emporter de cespandœmoniums, des habitudes, un langage, une physionomie indélébiles , stygmates ineffaçables dont les gens voués à la recherche des malfaiteurs , sont frappés au premier coup d'œil. Sur cent repris ou reprises de justice, d n'en est pas dix qui ne conservent l'empreinte irrécusable de leur indignité.

Âurélie et Angelo , moralement et physiquement , ne pouvaient donc plus exercer leur ancienne industrie , se produire , Tun, comme escroc de bonne compagnie, l'autre comme courtisanne du grand monde , il leur fallait descendre les derniers degrés du vice et du crime.

Ils les avaient descendus.

Voi!à pourquoi la Comtesse , ainsi qu'on l'appelait dans un horrible repaire de la Petite Pologne (espèce de cour des Miracles située en ce temps là , non loin du palais de TElysée-Bourbon) , voilà pourquoi la comtesse pendant cette nuit d'hyveret de frimais, faisait le guet aux alentours d'une maison isolée , située sur la route . de Neuilly.

— Angelo tarde bien à sortir, — disait Aurélie d'une voix enrouée par l'abus des liqueurs fortes, qui avaient aussi couperosé son teint hâve et plombé, jadis si pur et si délicat, — Angelo m'a dit qu'il était certain que la servante était seule dan^ la maison en l'absence de ses maîtres...

pourtant il m'a envoyé acheter et faire repasser un grand couteau de cuisine, afin de pouvoir se défendre si on l'attaquait... Cette femme est seule,., elle n'aura pas es-

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sayé de résister... il ne lui aura pas fait de mal... Non! — ajouta-t-elle, ne pouvant vaincre un frémissement sinistre, — non!

il ne lui aura pas fait de mal à cette femme... Mais comme il tarde à revenir... il doit être plus d'une heure du matin...

Les réflexions de la comtesse sont interrompues par Angelo, il sort précipitamment de la maison isolée, dont il referme soigneusement la porle derrière lui.

Le repris de justice, autrefois d'une beauté remarquable, est à peine reconnaissable, le soleil de Toulon, l'àcreté de r'air marin, ont empreint ses traits de cette nuance d'un bronze fauve particulière aux forçats ; ses cheveux coupés ras, selon les prescriptions du bagne, ont quelque peu crû, et grisonnent sur les tempes ; son visage s'est décharné; sa taille, légère-

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ment voûtée, certaine taçr>n de tirer la jambe gauclie, léiiioigiient de son habitude de porter la chaîne, et de traîner de pesants fardeaux ; son misérable accoutrement se compose d'une casquette graisseuse , d'un vieux paletot de velours éraillé. boutonné jusqu'au menion, de bottes éculées, et d'un pantalon fran^>éde boue ; il tient d'une main un bâton noueux, et de l'autre un mouchoir noué par les quatre angles, renfermant des objets assez lourds ; son premier mouvement en arrivant près d'Aurélie, est de jeter à ses pieds le hàion et le paquet, qui rend un bruit argentin , puis Angelo se baisse afin de ramasser de la neige dont il se frotte les mains et le visage.

Le disque de la lune brillante, apparaissant en ce moment à travers une déchirure des grandes nuées sombres, deve-

nues moins opaques, jeUo sa vive lumicic sur le forçat... La comtesse s'aperçoit que la neige dont il frotte ses mains et son visage devient rouge....

— Du sang ! — s'écrie madame de Villetaneuse en frissonnant, — tu es blessé?..

— Moi?., non, — répond Angelo.

Et après avoir ainsi lavé dans la neige ses mains et son visage ensanglantés, il tire de sa poche un brûle-gueule culotté par l'usage, le bourre de tabac, et l'allume en battant le briquet, sans dire un mot à sa compagne , frémissante à la vue du sang dont le forçat était couvert , et dont il effaçait les traces.

— D'abord, mettons le butin dans nos poches; - dit Angelo, et tenant sa pipe entre ses dents , il se baisse afin de dénouer le mouchoir d'où il tire plusieurs

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couverts d'argent , une timbale de pareil métal , et une vingtaine de rouleaux de pièces de cinq francs , soigneusement enveloppées de papier; puis après avoir placé une partie de cette somme et de l'argenterie dans les poches de son pantalon et de son paletot, il dit à la comtesse :

— Prends le reste... et en route !.. dépéchons-nous.

Madame de Villetaneuse hésite à se charger de ces dépouilles, elle n'a pas reculé devant la pensée d'un vol... la pensée d*un assassinat l'épouvante.

— Ah çà!.. dis donc? — reprend le forçat en examinant de plus près la comtesse, — on croirait que tu trembles?

— Cette femme... — répond Aurélieen balbutiant,— cette femme?...

— Quelle femme?

— La servante qui gardait cette maison?.. Angelo... et puis... ce couteau... que lu m'as envoyé acheter...

— Hé bien, quoi? avec le couteau j'ai tué la femme... Elle pouvait jaser.

— Mon Dieu... un meurtre !

— Est-ce que tu vas me faire de Ja morale... par hasard? — s'écrie le forçat d'un ton farouche et menaçant, — mets vite cet argent dans tes poches , et filons ! il est tard!

La comtesse sent ses genoux vaciller, incapable de faire un pas , elle reste immobile, muette, atterrée.

— Voilà comme tu me reçois? — reprend le forçat avec un sourire sinistre, — j'apporte de quoi nous habiller à neuf, et passer la vie douce pendant un mois ou

deux, et pas seulement un mot de remerciment?

— C'est... c'est... que tu ne m'avais pas dit...

— Quoi?..

— Que... que... la... femme serait...

Elle n'achève pas et dans sa terreur,

ses dents s'entreclioquent malgré elle.

— En route !.. tiens !.. lu me fais suer !.. — dit Angelo en ha i.ssant les épaules; puis il ramasse son lourd bâton, prend la comtesse par le bras, et l'entraînant ou la soutenant tour à tour, il l'oblige de marcher à ses côtés, gardant comme elle un sombre silence.

La neige ne tombe plus, mais en s*amoncelant sur le sol, elle la rendu inégal et glissant. Anrélie, presque dv't'aillante de terreur, trébuche à chaque pas ; quoique

soutenue par le bras robuste d'Angelo.

Au bout d'un quart d'heure, remarquant la direction du chemin , elle s'écrie avec effroi :

— Mais nous reprenons la route de Paris...

— Parbleu !..

— El... si... l'on découvre que... la femme...

— On est mieux caché à Paris que partout ailleurs. Nous allons retourner à la petite Pologne" chez la mère Bancal, ta matronne ; nous y ferons les morts pendant quelques jours atii) de ne pas éveiller les soupçons... et ensuite... en avant les pièces de cent sous... Quand tu seras requinquée d'une robe de soie et d'un joli chapeau, achetés au Temple, tu seras belle et

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pimpante comme autrefois... Allons...

viens... mort Dieu! ne tremble pas ainsi...

— J'ai froid !..

— Tache donc de te soutenir...

— La neige est si glissante !..

— Hein !.. comtesse? il est loin de nous ce temps où nous voyagions avec le duc, en voiture à six chevaux de poste, avec un courrier en avant ! Nous descendions aux meilleurs hôtels ; le duc nous introduisait dans les salons les plus aristocratiques... tu y brillais par tes délicieuses toilettes... Ah! le beau voyage d'Italie!.. Promenades en gondole à Venise, par le clair de lune... courses en bateaux dans la baie de Naples, au soleil couchant... Et Florence, la fleurie... et les merveilles de Rome... Au diable ces souvenirs! — ajouta le forçat, après un moment de silence, — pour-

quoi me viennent-ils à cette heure?...

— Angelo... mes forces sont à bout... Je ne peux... faire un pas de plus.

— Femmelette !

— Je suis épuisée...

— Encore un effort... quand tu] ne pourras plus marcher, je te porterai sur mon dos, comme on porte les enfants...

Nous voici bientôt arrivés à Neuilly..,

— A Neuilly ?

— Oui... qu'y a-t-il d'étonnant à cela ?

— Rien... seulement, je me rappelle que lorsque j'étais en pension, j'allais avec ma famille passer les vacances à Neuilly, chez un ami de mon père...

— En ta qualité de pensionnaire actuelle de la mère Bancal, tu choisis drôlement le moment pour songer aux jours de ton innocence, ma chère !..

— C'est vrai... je ne sais comment je

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