La famille Jouffroy
L'épithète de Rabat-Joie, donnée par madame Jouffroy à la tante Prudence, lorsque celle-ci entra dans le salon, était justifiée en cela que sa physionomie n'avait jamais paru plus âpre, plus soucieuse , plus sévère.
— Mon enfant, laisse-nous, j'ai à causer avec ton père et ta mère, — dit la tante Prudence à sa nièce. Aurélie éprouvait un si vif désir d'être seule avec sa pensée, pour se remémorer délicieusement les événements de cette journée, qu'elle obéit
avec empressement à l'invitation de la vieille fille, lui donna son front à baiser, embrassa son père, sa mère et sortit.
La tante Prudence, symptôme grave, n'apportait pas avec elle son tricot ; elle prit silencieusement place dans un fauteuil au coin de la cheminée.
— Ma chère, — lui dit sa belle-sœur, non sans impatience, — il paraît que nous en aurons pour longtemps ?
-^*LU C'est probable, — répondit sèchement la vieille fille. .
Et faute de son tricot, sa contenance habituelle, elle croisa ses mains sur ses ger noux, commença de faire tourner ses pouces, puis après quelques moments de silence, elle dit gravement à son frère :
— Est-il vrai qu'Auréiie épouse M. de Villetaneuse?
— Oui, tante Prudence, — répondit vive-
ment madame Jouffroy , — le mariage est convenu, conclu, décidé, la chose est faite.
— J'aurais dû, ce me semble, mon frère, être sinon consultée sur un acte si grave, du moins prévenue de la résolution.
— Ma sœur, c'est que... c'est que...
— Tante Prudence: — reprit madame Jouffroy, venant en aide à l'embarras de son mari, — les choses ont marché si vite que nous n'avons pas eu le temps de vous prévenir.
— Fort vite, en effet, ont marché les choses , et m'est avis que lorsque l'on marche si vite... L'on risque fort de ne point savoir où l'on va, et de prendre le mauvais chemin pour le bon.
— Ainsi, mademoiselle, — reprit impérieusement madame Jouffroy , — vous prétendez vous mettre à la traverse de ce mariage ?
La vieille iiiie secoua tristement la tèle, et sans répondre à sa belle-sœur :
— Ce mariage, mon frère, l'a déjà coûté Je sacrifice de ton niCilleur, de ton plus ancien ami.
— Quoi ! tu sais que Roussel ?
— Il est venu me faire ses adieux, m'apprendre qu'on le chassait de cette maison.
— Hélas! ma sœur, ce n'est pas moi qui...
— Oh ! je le sais... Mais, dis-moi, est-ce vrai que tu donnes à Aurélie huit cent mille francs de dot?
— Hum... hum, je vais t'expliquer cela, je...
— Donnes-Ui, oui ou non, huit cent mille francs de dot à Aurélie ?
— Oui, mademoiselle , — répondit madame Jouffroy, — nous donnons huit cent
LA FAMILLE JOUFFllOV. 5
mille francs de dot à Aurélie, c'est clair, je crois ?
— C'est fort clair, madame, très clair , trop clair...
— Ecoute-moi , Prudence , — reprit M. Jouffroy, — tu me connais, je serais , tu le sais, incapable de déshériter l'une de mes filles, au profit de l'autre, voici ce qui arrive : Marianne, préfère au monde la retraite; tantôt, sa mère a longuement causé avec cette chère enfant, et à mon grand regret, je l'avoue, elle est décidée à entrer au couvent; n'ayant plus ainsi que sa sœur à doter, il nous est possible, sans injustice, tu le vois, mais en nous gênant beaucoup, de donner huit cent mille francs à Aurélie.
~ Il y a , mon frère, à ceci une obser-vation... Marianne ne veut point enlrerau couvent... elle s'y refuse absolument.
6 LA FAMILLE JOUFFKOY.
— Que dis-tu ?
— Tantôt, elle est venue tout en larmes me confier, sans avoir fait cette triste révélation à Aurélie, que sa mère voulait lui imposer l'obligation d'entrer au couvent, mais qu'elle n'y consentirait jamais !
— L'effronlée ! — s'écria madame Joufroy. — Elle ose...
— Ma femme, — reprit l'ancien commerçant avec anxiété, — lu m'avais pourtant assuré tantôt que Marianne désirait se retirer dans une maison religieuse?.. Je n'ai point songé à interroger notre fdle à ce sujet, ahuri que j'étais par les préparatifs de la soirée, je t'ai cru sur parole, et ce soir j'ai formellement promis cette dot à M. le marquis. Mais, si par malheur tu m'avais menti, — ajouta-t il, avec une angoisse croissante,— si tu m'avais menti...
— Ah ! je vous reconnais la • vipèi-e
LA FAMILLE JOUFFUOY. 7
que vous êtes! — s'écria madame Jouffroy, furieuse, en interrompant son mari, et, s'adressant à la vieille fille. — Il faut que vous apportiez le trouble partout !
— Il ne s'agit pas, d'injurier ma sœur, mais de dire oui , ou non , s'il est vrai que Marianne demande à entrer au couvent, sinon...
— Sinon quoi ? — reprit impérieusement madame Jouffroy. — Voyons , monsieur, articulez donc^... sinon quoi?
— Aussi vrai que Dieu m'entend ! ce mariage sera rompu.
— Vous osez...
— Oui, ce mariage sera rompu, s'il ne doit se conclure qu'au prix de cette dot ! Moi 1 dépouiller une de mes filles pour enrichir l'autre ! Est-ce que vous êtes folle ! Ma fortune m'appartient peut-être? J'ai ep assez de peine à la gagner ! J'en dispo-
serai en bon père de famille ! Entendezvous cela, ma femme!
— Ah! votre fortune vous appartient à vous seul ? Ainsi, moi je n'ai été pour rien dans le gain de cette fortune ? Je n'étais donc pas au comptoir depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures du soir? Je ne m'occupais donc pas de la vente? Je ne tenais donc pas vos livres et la caisse ? Je ne réglais donc pas voire maison ! Ce n'était donc pas moi qui me chargeais des placements de nos bénéfices? Parce que, bonnasse comme vous l'êtes, vous auriez eu confiance dans le premier venu, et compromis vos capitaux ! Je ne vous ai donc pas apporté, en mariage , le double de ce que vous possédiez? Et aujourd'hui, vous avez l'ingratitude et l'audace de dire que, seul, vous avez gagné notre fortune? Vous osez parler de rompre
LA FA5ULLK JOUFFP.OY. 9
un maringe qui assure le bonheur de notre fille... Ah ! tenez, prenez garde ! monsieur, prenez garde ! Ne me poussez pas à bout ; votre vie depuis vingt-cinq ans n'a été qu'un paradis, vous me l'avez souvent répété ; mais, jour de Dieu! si vous renouveliez souvent les scènes d'aujourd'hui, votre vie deviendrait un enfer I
— Oh! je vous crois, allez..., je vous crois î — répondit le digne homme en pleurant, — je sais quelles secousses j'ai eues depuis ce matin, il y aurait de quoi en perdre la tète, et si ça recommence, vous me la ferez perdre tout-à-fait... Je sens déjà mes tempes battre comme tantôt; lorsque vous m'avez disputé, à propos de cette malheureuse dot!
— Allons, du courage, mon pauvre frère, ou plutôt de la résignation, — reprit tristement la tante Prudence. — Je lerecon-
iO LA FAMILLE JOLFFROY.
nais, tu n'es pas de force à lutter contre une domination, qui, pendant vingt-cinq ans a été excellente ; mais, qui maintenant, égarée par de déplorables vanités, menace de devenir pour toi aussi funeste qu'elle a été jadis salutaire... Non, je ne t'engage pas à la résistance... si je la croyais possible de ta part, je te tiendrais un autre langage. |Je sais la bonté, la sensibilité , mais aussi la faiblesse de ton caractère ; si tu tentais de faire dominer ici la voix de la raison, ta femme te l'a dit : ta vie serait un enfer... cède donc, aiia d'échapper à l'enfer...
— Ah! tu m'aimes, toi ! — murmura douloureusement l'ancien négociant, —tu comprends les angoisses d'un père qu'une malheureuse folle veut forcer à Tinjustice!
Madame Joufiroy, exaspérée par les dernières paroles de son marj, snisit ia
tante Prudence par le bras, et lui dil avec emportement.
— Mademoiselle , ne continuez pas d'exciter ainsi votre frère contre moi , sinon vous me forcerez à...
— Rassurez-vous , madame , — reprit la vieille fille en interrompant sa belle-sœur et se dégageant de son étreinte avec dignité, — ma présence icine vous sera plus à charge.
— Prudence ! que dis-tu?
— Mon frère , je quitte cette maison , il faut nous séparer.
~ Nous séparer? mais c'est impossible!
mais tu n'y penses pas '. mais depuis quarante ans nous vivons ensemble ! mon Dieu ! mon Dieu! oh ! je crois que ma tête va éclater, le sang m'étouffe, — murmura ce maliieureux, qui, d'un tempérament sanguin , presque apoplectique , sentait le
sang aftluer violemment à son cœur et à son cerveau, puis, après un moment de douloureux silence , il reprit d'une voix suppliante, entrecoupée :
— Non , non , tu ne m'abandonneras pas! miséricorde! Voir dans le même jour s'éloigner de moi mon plus vieil ami et ma sœur, c'est trop ! c'est trop! non tu ne peux pasm'abandonnerau moment où jamais je n'ai eu plus besoin de toi , — et il ajouta bouleversé , presque égaré : — Je ne veux pas rester seul ici avec ma femme. J'en ai peur maintenant... Hé bien ! oui, là! j'en ai peur depuis qu elle m'a menacé de rendre ma vie un enfer !
A ces mois, madame Jouftroy , malgré l'eniporlement de son caractère , se sentit péniblement émue.
La tante Prudence aussi, fut péniblement émue. Elle hésita nendant un moment à
se séparer de son frère en de telles circonstances. Mais elle connaissait tellement le caractère de M. Jouffroy à la fois si faible, si bon, et depuis si longtern[)s façonné au joug de sa femme , que cette hésitation cessa et la vieille fille reprit :
— Mon pauvre ami, tu n'as aucun motif de redouter ma belle-sœur, dès que selon la coutume tu te soumettras à ses volontés. J'ai maintenant à te faire, ainsi qu'à elle, une proposition au sujet de Marianne.
— Quelle proposition? — reprit madame Jouffroy assez surprise , — que voulezvous dire , mademoiselle?
— Mon frère, je connais la générosité de ton cœur, ton équité, mais tu seras, malgré tes scrupules, obligé de doter Aurélie au détriment de Marianne, puisque ta femme l'exige; je désire l'épargner, en partie, le remords d'une injustice que tu
commettras forcément, bien qu'elle te révolte. Je te propose donc de me charger de Marianne.
— Que veux tu dire? — reprit l'ancien négociant, dont l'entendement commençait de faiblir, par suite de si cruelles secousses. — J'ai comme des éiourdissements , c'est à peine si je te comprends.
— Ecoute-moi , mon pauvre ami , mon patrimoine s'est plus que triplé par mes économies , ma fortune sera la dot de Marianne , si elle se marie , et, en ce cas , je demeurerai avec elle et son mari. Si, au contraire , elle reste tille , nous continuerons de vivre ensemble , et un jour elle sera mon unique héritière ; elle consent à venir habiter avec moi , ne croyant vous blesser en rien , madame , — ajouta la tante Prudence, s'adressant à sa bellesœur , — puisqu'il doit vous être indiffé-
rent que votre fille soit au couvent ou près de moi.
— Certainement, mademoiselle, dès que Marianne vous préfère à nous , elle est libre de nous quitter.
- Ah ! c'est notre faute î — s'écria en gémissant M. Jouffroy, — c'est notre faute ! toutes nos préférences ont été pour Aurélie... et sa sœur ne nous aime plus... elle se sépare de nous ! mon Dieu ! ~ et il cacha son visage éploré entre ses mains. — Je ne m'attendais pas à ce dernier coup... ah! je n'y résisterai pas...
— Mon frère î de grâce ! ne te méprends pas sur la cause du désir de Marianne, sa tendresse envers toi, envers sa mère, n'a été en rien altérée par vos préférences pour Aurélie, qu'elle chérit autant que par le passé ; mais, cette pauvre enfant sait combien elle serait déplacée dans la so-
46 LA FAMIM-R JOUFFIJOY.
ciété qui va «écessaireiiient devenir ia vôtre, par suite du mariage en question.
— Entendez-vous, ma femme ? voilà les conséquences de votre sotte gloriole ! — s'écria M. Jouffroy avec amertume, — au lieu de vivre heureusement, paisiblement, en famille, parmi les personnes de sa sorte, on veut être du grand monde, ia vanité vous tourne ia tète, et alors, sœur, fille, ami, vous abandonnent !
— Mon frère, nous ne t'abandonnons pas, nous nous verrons souvent, très souvent, je l'espère ; ainsi tu consens à ce que j'emmène Marianne?
— Hé î mon Dieu ! nous reparlerons de cela plus tard ; j'ai ce soir la tête perdue... je viens d'avoir encore un éblouissement... ça finira par un coup de sang... je suis accablé... c'est pourtant assez de chagrin en un jour!
LA FAMILLE JOUFFROV. t1
— Mon ami, crois-moi, il m'en coûte beaucoup d'insister pour connaître ta décision au sujet de Marianne; car j'ai l'intention de m'en aller d'ici... dès demain. .
— Vous prévenez mon plus vif désir, mrdemoiselle , — • dit madame Jouffroy avec une irritation contenue, — après ce qui s'est passé entre nous, il fallait que vous ou moi, sortions d'ici...
— Ainsi, ferai-je, madame, et dès demain, je vous le repète...
— Demain? — reprit M. Jouffroy avec stupeur, — Prudence ! est -il possible!
écoute-moi ! par pitié, écoute-moi !
— J'étais résolue de quitter demain cette maison , je la quitterai demain : après les paroles de ta femme, que tu viens d'entendre, il ne m'est plus possible de demeurer ici ; j'avais, d'ailleurs, prié tantôt
notre cousin Roussel de me retenir prom. 2
visoirement un petit appartement garni dans le voisinage de la Cour-des-Coches, où demeure Fortuné.
— Demain , mon Dieu ! demain , te quitter. Est-ce que je rêve ! est-ce que tout cela est vrai ! — s'écria M. Jouflroy, dont la faible intelligence s'oblitérait de plus en plus, — pourquoi partir... d'ici plutôt demain qu'un autre jour?
— Parce que cette séparation devant s'accomplir, mon ami, il faut qu elle ait lieu le plus tôt possible, je ne saurais désormais rester un jour de plus dans cette maison, après avoir été traitée comme je l'ai été par ma belle-sœur, il me faut donc prendre courageusement mon parti, et si tu consens à ce que Marianne...
— Hé bien ! qu'elle parte ! fille, sœur, ami, abandonnez-moi tous! allez au diable! et moi aussi! — s'écria ce malheu-
LA FAMILLE JOUFFHOY. 19
reux en proie à un égarement croissant, qui devint bientôt le délire d'un violent accès de fièvre ciiaude. — J'ai mérité ce qui m'arrive ! c'est bien fait ! c'est bien fait î — ajoula-t-il en marchant çà et ià d'un pas précipité et d'un air hagard. — Je SUIS un imbécille, une poule mouillée, un crétin sans volonté, sans cœur, sans courage! Et toi, vois-tu? — et il montra ie poing à sa femme, qui commençait à s'alarmer de ce dérangement d'esprit. — Toi et ta fille, avec votre vanité, vous ferez notre malheur à tous, et le vôtre ! — Puis poussant un éclat de rire sardonique. — Ah ! ah ! ah! il commence bien ce mariage ! en un seul jour, ma sœur, une de mes filles et mon meilleur ami s'éloignent de moi... me méprisent comme un niais, que sa femme mène par le bout du nez. Ah ! comme ils ont raison... comme ils ont rai-
20 LA FAMILLE JOUFPROY.
gon ! ! ah ! ah ! ah ! quel sot bonhomme je suis... mais aussi, madame Joutfroy... ta fille sera comtesse! tu seras la mère d'une comtesse! je serai le père d'une comtesse ! Ah le beau mariage ! le beau mariage ! superbe... et pas cher! î huit cent mille francs! Ah! ah! ah! c'est pour rien... pour rien. Travaillez donc comme un nègre pendant vingt -cinq ans de votre vie , à seule fin d'enrichir M. le comte... Serviteur de tout mon cœur, mon noble gendre., huit cent mille francs!
comme vous allez, sans doute, les fricasser... Oh ! le beau mariage ! les heureuses noces que voilà ! ! Ah ! ah ! ah ! nous y danserons, n'est-ce pas, duchesse Mimi, aux noces de la comtesse Aurélie... En avant deux, la, la... traderi, tradera, la, la...
Puis, poussant un gémissement (''(ouffc,
LA FAMILLI-: JOUFFROY. 21
M. .louffroy trébucha et s'affaissa sur luimême, ses traits, d'abord d'un rouge cramoisi, devinrent d*un pourpre violacé. Il tomI)ait frappé d'un coup de sang.
— Vous le tuerez, malheureuse folle!
— s'écria la tante Prudence , en s'adressant à sa belle-sœur qui, épouvantée, fondant en larmes, s'était jetée à genoux sur le tapis auprès de son mari.
La vieille tille, après avoir sonné à tout rompre, dit au domestique qui accourut.
~ Allez vite chercher le médecin qui demeure dans la maison en face de celleci, et surtout, pas un mot à mes nièces de l'indisposition de leur père !
— Elles sont couchées, mademoiselle.
— Allez vite et ramenez le médecin tout de suite.
Le domestique sortit en hâte , tandis que madame Joutfroy, éperdue, éplorée,
22 LA FAMILLE JOUFFHOY.
sanglotait aux côtés de son mari en murmurant :
— Mon pauvre ami ! mon pauvre Baptiste !
La tante Prudence, conservant sa présence d'esprit, se hâta de dénouer la cravate de son frère, et au lieu de le laisser étendu sur le tapis, elle l'adossa à un fauteuil en ordonnant à sa belle-sœur, qui obéit, d'ouvrir toutes les croisées, et de l'aider à approcher M. Jouffroy de ce courant d'air.
Le médecin arriva bientôt , et après avoir examiné le malade :
— Rassurez-vous, mesdames, c'est une simple congestion cérébrale , une légère saignée, du repos, la diète , des bains de pieds, et bientôt M. Jouffroy sera debout.
Le cousin Roussel occupait un appartement de garçon, dans la rue du faubourg Saint-Honoré , non loin de la Cour-des Coches, où se trouvait l'atelier de Fortuné Sauvai. Cet appartement se composait d'une entrée, d'une salle à manger et d'un salon communiquant d'un côté à une chambre à coucher, de l'autre à un cabinet de travail, formant bibliothèque , l'épicier en retraite partageait le goût de la
24 LA Fi^MILLU; JUUFFilUY.
tante Prudence , pour les vieux et bons livres.
Vers les sept heures du soir, le surlendemain du jour où Henri de Villetaneuse avait été accepté par Aurélie, comme liancé, triste journée terminée par l'indisposition de M. Jouffroy, frappé d'une congestion cérébrale, le cousin Roussel debout dans son salon éclairé par une lampe, donnait les instructions suivantes au portier de la maison :
— Vers les sept heures et demie ou huit heures, une dame viendra me demander.
~ Bien, monsieur Roussel.
— Vous ferez monter cette dame , vous l'accompagnerez dans la salle à manger , vous la prierez d'attendre là, pendant un moment, et vous m'avertirez de son arrivée.
— Oui monsieur, et si d'autres person-
LA TAMlLLi: JOl'UROY T6
nés VOUS demandaient, je ne les laisserai pas monter? C'est entendu.
— Ce n'est point entendu du tout, monsieur Jérôme ! Est-ce que par hasard vous me croiriez en bonne fortune ?
— Monsieur!
— Vous laisserez , au contraire entrer les personnes qui auraient à me parler.
— Alors, monsieur, c'est différent. Tenez, justement on a sonné.
~ Allez ouvrir.
Le portier sortit et presque aussitôt le père Laurencin parut dans le salon.
— Et Michel? — dit le cousin Roussel au vieillard, — est-ce qu'il ne vous accompagne pas?
— Si, monsieur; mais il est resté dans la salle à manger, nous pourrons ainsi causer un instant.
— Grâces vous soient rendues, père
Laurencin , celte courtisanne usant , d'après votre ordre, de son empire absolu sur M. de Villetaneuse, s'est opposée à ce qu'il épousât Aurélie. Elle échappe ainsi aux malheurs que je prévoyais , et maintenant Fortuné peut tout espérer.
— Ah! monsieur Roussel, il est comme un fou , il va , il vient , il ne peut rester un moment en place, il a quitté l'atelier depuis tantôt, et nous ne l'avons pas revu.
— Pauvre garçon , c'est la fièvre de la joie qui Tagite.
— Et ce bon M. Jouffroy se ressent-il encore de son indisposition ?
— Non. selon ce que m'a écrit hier la tante Prudence, qui m avait instruit de cet accident ; elle devait quitter la maison de son frère , mais son indisposition et la
rupture du mariage , ont suspendu le départ de ma vieille amie.
— Et mademoiselle Aurélie ?
— Sa tante me dit dans sa lettre que cette chère enfant, en apprenant qu'elle devait renoncera M. de Villetaneuse, s'est montrée courageusement résignée. Cela ne m'étonne pas, elle a d'excellentes qualités, mais elle s'était laissée égarer par la déplorable vanité de sa mère, capable de tout sacrifier au sot orgueil de voir sa fille comtesse; aussi j'espère qu'Aurélie, plus sagement inspirée, reviendra maintenant à Fortuné. Noble et bon cœur ! Il offre à sa cousine tant de garanties de bonheur! Cette madame de Morlac aura du moins une fois dans sa vie, concouru à une action louable en usant de son influence dans un but honorable. Cette femme ne peut tarder à
58 l-A FAMILLE JOUFFROY.
venir; vous iiù avez donné exactenient mon adresse ?
— Oui, monsieur Roussel, puisque vous voulez bien permettre que cette entrevue ait lieu chez vous...
— 11 n'était pas convenable que Michel allât chez cette créature. Mais , grand Dieu ! quel abîme que le cœur humain ! Cette courtisanne égoïste, cupide, artiticieuse, corrompue jusqu'à la moelle des os, délaisse son enfant pendant quinze ans, t'ait ainsi preuve d'une horrible insensibilité ! elle le retrouve,... et voilà qu'à cette heure, elle ressent toutes les angoisses de Tainour maternel!
— Que vous dirai-je, monsieur Roussel î Lorsque avant-hier, je suis sur son invitalion allé chez elle, pour y chercher la lettre dans laquelle le comte de Villetaneuse annonçait a M. et à madame Jouffroy, que
pour des raisons survenues depuis la veille , son mariage avec mademoiselle Aurélie devenait impossible...
— Autre contradiction étranj^e! — reprit Joseph en interrompant le vieil artisan. — Ce M. de Villetaneuse, surle point d'épouser une honnête jeune fille merveilleusementbeile, et qui lui apportait une fortune considérable î Ce M. de Villetaneuse, quoique ruiné, bien qu'en ait dit son oncle, sacrifie Aurélie el sa dot, à l'empire de cette madame de Morlac ! courtisanne plus âyée que lui !
— Et ce sacrifice, il l'a fait presque sans hésitation, m'a dit cette femme, en mcngageant à lire la lettre de rupture diclée par elle : lettre convenable et très-polie d'ailleurs. Ah ! monsieur Roussel, lorsque je l'ai eu montrée à M. Fortuné, avant de la cacheter et de la porter moi-môme chez
30 LA FAMILLE .lOUFFROY.
le concierge de M. Joufïroy, j'ai cru d'abord que mon jeune patron allait devenir fou de joie... « Aurélie esta moi ! s'écriait- « il , elle tiendra maintenant la p;irole rt qu'elle m'avaitdonnée librement.» Aussi, témoin de la joie de M. Fortuné, je n'ai pas eu le courage de refuser à cette malheureuse créature le bonheur de se rencontrer aujourd'hui avec son lils, puisqu'elle avait tenu ses promesses. Je suis retourné la prévenir que Michel serait ici ce soir. Ah ! si vous l'aviez vue , si vous l'aviez entendue... Elle baisait mes mains, elle fondait en larmes , elle se livrait à des élans de joie incroyables, et puis elle recommençait de pleurer...
— Oh! l'àme humaine... l'àme humaine ! Qui pourrait en sonder les profondeurs! — dit Joseph d'un air pensif. Puis, entendant la sonnerie de sa pendule :
LA FAMILLi: JOUFPROY. 31
— Sept heures et deiuie, — reprit-il. — Cette iemme peut maintenant arriver d'un moment à l'autre. J'ai dit au portier de la l'aire attendre dans la salle à manger, où se trouve maintenant votre petit-fds. Ne serait- il pas temps de le préparer à cette entrevue ?
— Certainement,— répondit le vieillard, tandis que Joseph ouvrant la porte qui communiquait à la pièce voisine, appelait Michel, celui-ci entra dans le salon.
— Mon enfant, — luidit son aïeul, —souvent tu m'as parlé de ton vif désir d'avoir sur ta mère des détails que je ne pouvais te donner, puisque, ainsi que je te l'ai dit, ton père s'est marié en pays étranger où il a perdu sa femme... mais j'ai appris hier que cette personne chez qui jfious étions allés dimanche porter un bracelet, avait connu ta mère...
LA FAJULLE JOUFFilOY. ..ri
— Cette pauvre dame qui s'est trouvée mal?
-Oui,
— Elle a connu ai a mère î elle pourrait me parler d'elle, mon Dieu ! quel malheur de n'avoir pas su cela quand nous étions chez cette dame !
— Rassure-toi , elle voit quelquefois M. Roussel.
— Elle viendra ici ce soir, — ajouta Joseph, — et tu pourras causer avec elle.
L'apprenti, les yeux humides de douces larmes, se jeta au cou du père Laurencin. Le cousin Roussel les contemplait tous deux avec attendrissement, lorsque le portier entra, et dit :
— Monsieur, cette dame est arrivée.
— Priez-la d'entrer.
Et bientôt madame de Morlac parut à la porte du salon.
LA FAMILLl. JOUFFROY. 33
Catherine cédant à un sentiment de délicatesse exquise, puisé dans l'amour maternel qui la régénérait, avait renoncé à son élégance habituelle ; elle portait une robe de laine de couleur sombre, un châle d'un prix minime et un chapeau d'une extrême simplicité . ces modestes vêtements étaient neufs; elle se souvenait des terribles paroles du père l^aurencin, au sujet des richesses impures dont elle voulait d'abord faire profiter son fils, et elle aurait cru profaner sa pï^emière entrevue avec lui, en s'y rendant couverte de somptueux vêtements, témoins, pour ainsi dire, de ses désordres.
Cette secrète pensée de la courtisanne fut comprise et appréciée du père Laurencin ; il lui dit tout bas, en indiquant l'une des portes communiquant au salon :
— Je vais entrer avec M. Roussel dans
34 LA FAMILLE JOUFFaOY.
cette chambre dont la porte restera ouverte , j'entendrai votre entretien avec mon petit-fils ; ainsi , pas un mot qui puisse lui faire soupçonner que vous êtes sa mère, sinon, cette entrevue sera la dernière que vous aurez avec lui.
— Ne craignez rien, monsieur, — répondit Catherine, d'une voix basse et résignée , — je ne risquerai pas de compromettre la seule espérance qui me reste.
Le cousin Roussel n'avait jamais vu madame de Morlac, il l'observait avec un redoublement de pénible curiosité, tandis que le père Laurencin, s'approchant de Michel :
— Mon enfant, pendant que M. Roussel et moi nous allons, dans ce cabinet, nous occuper d'une affaire qui nous intéresse,
tu pourras parler de ta mère, avec cette dame.
— Oh ! merci, merci, grand-père ! quel bonheur pour moi !
Joseph et le vieillard, après que celui-ci eut de nouveau, par un geste sig^nificatif, recommandé à Catherine de ne pas se trahir , la laissa dans le salon , avec Michel.
Madame de Morlac, pour la première fois, se trouvait près de Michel, et pouvait le contempler à loisir; enfin, elle l'avait là... près d'elle...
Comment exprimer ce qu'éprouvait, ce que souffrait cette malheureuse, obligée de contenir son geste, sa voix, son accent, ses regards, en ce moment où son cœur s'élançait au-devant de son enfant, en ce moment où elle se mourait d'envie de sauter à son cou, de le couvrir de larmes, de baisers, et de lui dire, du plus profond de ses entrailles de mère :
38 LA FAMILLK JOUFFROY.
— Mon fils! mon fils !..
Mais, dominée par une nécessité redoutable, la courlisanne se contint, se rapprocha de Michel qui, rougissant et baissant les yeux, hésitait à prendre la parole.
— Mon enfant, — lui dit Catherine, s'efforçant de dissimuler l'altération de sa voix, — votre grand-père vous a dit que j'avais connu, beaucoup connu votre mère...
— Oui, madame, et de cela, je suis bien heureux...
— Vous l'auriez tendrement aimée, n'est-ce pas , votre mère ?
— Oh ! madame ! puisque, sans l'avoir jamais vue , je l'aime tant !..
— Elle vons manque bien, n'est-ce pas ?
— Mon grand-père est pour moi , bon !
mais bon! comme vous ne pouvez pas vous l'imaginer, madame ; maîire Fortuné me
traite comme son fils ; et pourtant, il ne se passe pas de jour sans que mon cœur se serre, en pensant à elle... — Puis, s'enhardissant peu à peu, il leva ses grands yeux, humides de larmes, vers la courtisanne, et lui dit avec un ravissement ingénu, qui donnait à ses traits un charme inexprimable : — Ainsi, madame, vous avez connu ma mère ! vous l'avez vue î vous lui avez parlé ?
— Oui,... —répondit Catherine, de qui le cœur se brisait; cette femme, toujours si fourbe , si fausse , si maîtresse d'elle-même , si dangereusement habile à paraître ce qu'elle n'était point, lorsque cette dissimulation servait sa cupidité, ne pouvait feindre Tiridifférence auprès de ison enfant que grâce à des efforts inouis, surhumains, — oui, — ajouta-t-elle, — j'ai souvent vu votre mère, et...
Catherine n'acheva pas , un sanglot étoufifa sa voix.
— Mon Dieu ! madame , vous pleurez , — s'écria Michel , — qu'avez- vous?
Presque aussitôt, îacourtisanne entendant le père Laurencin tousser assez haut dans le cabinet voisin , comprit l'avertissement que lui donnait ainsi le vieil artisan , surmonta son émotion, essuya ses yeux, et dit à .^Hchel d'une voix encore tremblante.
— Pardon... Je n'ai pu retenir mes larmes... en vous parlant... de celle... de celle qui a été... ma meilleure amie.
— Madame... je regrette...
— Oh ! ne regrettez rien , mon cher enfant , pour moi , ces larmes sont douces , bien douces...
— Je vous crois , madame , car lorsque
LA FAMiLLE JOUFFUOY. 41
je pense à ma mère ; quoique cette pensée m*atlriste, elle m*est aussi bien douce, pauvre chère maman , elle devait m'aimer , autant qu'elle aimait mon père, car elle l'aimait bien, n'est-ce , pas madame?
— Oui , — murmura Catherine baissant les yeux devant le candide regard de son fils.
— Oui,... elle l'aimait... beaucoup.
— Combien ils devaient être heureux ensemble ! mon père , par le cœur, valait mon grand-père , j'en suis certain , mais j'y songe, madame, vous avez dû aussi le connaître , mon père?
— Je... je.. . le voyais rarement, ses travaux l'occupaient tout le jour.
— Oh ! d'ailleurs de lui , je peux parler avec mon aïeul , il n'en est pas ainsi de ma mère , qu'il n'a jamais vue. Il me semble que la bonté devait se lire sur sa fi-
gure. Est-ce que ses yeux étaient bleus ou noirs?
— Ils étaient bleus.
— Et ses cheveux ?
— Blonds.
— Est-ce que... — puis, s'interrompant timidement, —madame, je crains que mes questions...
— Non, non, continuez, cher enfant.
— Hélas! madame , je le disais encore dimanche à mon grand-père , ce serait pour moi une consolation de pouvoir me figurer le visage de ma mère , il me semble qu'ainsi... je la verrais dans ma pensée.
— Ce désir est si touchant, qu'il ne faut pas craindre de m'adresser des questions.
— Oh ! merci, madame, je sais déjà que maman était blonde, qu'elle avait les yeux bleus , et sa taille , était-elle grande ?
LA FAMILLE JOUÎTROY. 43
— Non moyenne.
— Et quelle était sa coiffure habituelle ? Catherine craignait en continuant de
donner un signalement trop conforme au sien, d'éveiller les soupçons de Michel, aussi, afin de le dérouter complètement, (elle portait de longues anglaises) elle lui répondit au sujet de la coiffure dont il s'informait.
— Votre mère se coiffait ordinairement en bandeaux, et singularité assez rare, ses sourcils étaient très noirs , quoique sa chevelure fut blonde, — ajouta la courtisanne, atîn d'éloigner toute idée de ressemblance avec elle.
— Des sourcils noirs , des cheveux blonds et des yeux bleus ! En effet, madame , cela est très-rare, oh ! encore merci de ce détail , il complète à peu près le portrait de ma mère , — reprit Michel , -
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maintenant , il me semble que je la vois , avec ses beaux yeux bleus , sous ses sourcils noirs contrastant avec ses cheveux blonds qu'elle portait en bandeaux. Qu'estce que je pourrais donc vous demander encore , madame , ah !... son front était-il haut?
— Non , il était assez bas.
— Corn me celui de ces belles statues grecques que maître Fortuné me fait admirer au Musée , — reprit Michel avec un naïf orgueil fihal , et réfléchissant de nouveau. — Est-ce que maman avait le nez droit ou aquilin?
— Aquiiin, — répondit Catherine» dont le nez était droit, très tin et légèrement rt'ievé.
— Mon Dieu, que maman devait donc être belle ! oh ! je veux , grâce à ce que vous venez de m apprendre, madame.
faire une esquisse de son portrait. Je vous le montrerai , vous me direz si il est quelque peu ressemblant , car... je vous rêver* rai encore , n'est-ce pas , madame.
— Je le crois, je l'espère, du moins, — répondit Catherine d'une voix tremblante, — et ce vœu, cette espérance s'adressaient au père Laurencin , qui , placé dans la chambre voisine , écoutait cet entretien.
— Hélas ! — pensait la courtisanne , — cette image d'une mère si regrettée que mon fils évoquera dans son esprit , ne sera pas même mon image!
Et elle reprit tout haut :
— Mon enfant, j'ai répondu à vos questions, je répondrai à toutes celles que vous pourrez encore m'adresser, permettez-moi à mon tour, au nom d'une personne qui fut ma meilleure am/ic , de vous parler de votre enfance , de vos travaux , enfin... de
4(> LA FAMILLE JOUtFP.OY.
tout ce qui eût tant intéressé votre mère? — Oli ! avec plaisir, madame, — dit Michel, — j'aurai ainsi l'occasion de vous apprendre ce que je dois à mon grandpère et à maître Fortuné.
La courtisanne ne savait, des premières années de Michel que ce qu'elle avait appris par quelques mots du père Laurencin, cela ne suffisait pas à satisfaire l'avidité de sa curiosité maternelle ; d'ailleurs, elle ignorait encore si on lui permettrait prochainement d'avoir une autre entrevue avec son fils.
— Dites-moi, — reprit-elle, — à quelle époque remontent les souvenirs que vous
48 LA lAMlLLE JOUFf HOY.
avez conservés de votre première enfance?
— Tout ce dont je me rappelle, madame, c'est de l'école des frères ou mon grandpère me menait le matin en allant à son atelier, et d'où il me ramenait le soir, après sa journée... Je me souviens encore de la boutique d'orievrerie du père de maître Fortuné, rien ne me plaisait davantage que la vue des bijoux, de l'argenterie. Je disais toujours à mon grand-père, que je désirais être apprenti bijoutier, aussi, à l'âge de dix ou onze ans, je ne suis plus allé à l'école, maître Fortuné m'a pris pour apprenti , et depuis ce temps-là, je travaille chez lui, avec mon grand-père...
— Vous trouvez-vous heureux de voire condition, cher enfant ?
— Oh! oui madame, maître Fortuné me donne des leçons de dessin , il est
pour moi rempli de bonté; enfin, mon grand-père est, voyez-vous, ce'qu'il y a de meilleur ail monde...
— Ainsi, votre état vous plaît?
— Beaucoup, maître Fortuné, me dit souvent que je deviendrai un artiste, et je travaille de mon mieux pour le contenter.
— Avez-vous de temps en temps quelques plaisirs, quelques distractions ?
— Certainement, madame, tous les dimanches je vais me promener avec mon grand-père, et nous dînons dehors en partie fine, comme il dit. Parfois, maître Fortuné nous accompagne, et, ces jours-là, nous allons au Musée voir les tableaux, les slatues, les belles orfèvreries de la Renaissance.
— Ft lorsque vous rencontrez des jeunes garçons de votre âge, vêtus avec élégance, se promenant en voiture, cela ne
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VOUS attriste pas, cela n'éveille pas votre envie...
— Oh ! mon Dieu ! non ! Je n'y prends seulement pas garde à leurs beaux habits, et à leurs voitures, mon grand-père ne me laisse manquer de rien , il est même très coquet pour moi, mon bon vieux grandpère, — ajouta Michel en souriant ; — car le dimanche, c'est lui qui fait la raie de mes cheveux, et qui noue ma cravate dans le bon genre... Je n'ai donc rien à envier, et puis d'ailleurs...
— Achevez mon enfant...
— Le soir, quand mon grand-père est couché, je lui fais la lecture dans des livres qu'il choisit ; ces lectures, ainsi que les enseignements , les exemples qu'il me donne, me font penser que celui qui gagne honnêtement sa vie, n'a rien à envier à personne, et comme dit mon grand-père :
« î! y a tant de gens que l'on mépriserait » conîme la boue, au lieu de les envier, si > l'on savait comment ils ont gagné cet 3> argent qui les rend si fiers... » Il a grandement raison, mon grand-père, n'est-ce pas, madame ? Rien de plus honteux que des richesses mal acquises...
— Sans doute,-- répondit la courtisanne, d'une voix tremblante, en songeant à l'abîme que cette horreur précoce du mal devait creuser entre son fils et elle, -- votre aïeul se mon tre d'une rigoureuse se vérité. . . Du reste, ces sentiments, font l'éloge de votre éducation. Ainsi , votre état vous plaît, et vous n'avez pour l'avenir aucune ambition?
— Oh ! si madame!
— Voyons... dites-moi tout.
— Hé bien ! madame , — reprit Michel avec un accent confidentiel, d'une naïveté
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charmante, — mon ambition serait, mais non... c'est espérer trop...
— Enfin, dites...
— D'abord, je voudrais..., car je n'ai pas qu'une seule ambition ; d'abord, je voudrais devenir assez babiie dans lart de ciseler, d'émailler, de nieller, de graver, pour que maître Fortuné me garde toujours près de lui, comme son père a gardé mon grand-père, et puis..., oh ! mais voilà qui est par trop ambitieux !
• — Achevez.
— Je voudrais... — ajouta Michel , en baissant un peu la voix, tandis que sa ravissante tigure exprimait une joie touchante, à la seule pensée de ce vœu, — je voudrais en devenant excellent ouvrier... enfin:
artiste, comme le dit maître Fortuné, gagner assez d'argent pour pouvoir dire un
LA FAMILLE JOUFFKOY. 53
jour à mon jjrand-père : — « Vous avez de- « puis mon enfance travaillé pour nous « deux, maintenant à mon tour, votre vue « se iatigue, votre main tremble, reposez- « vous, grand-père; reposez-vous c'est à a iiioi, maintenant, de travailler pourdeux, « et nos parties fines du dimanche, c'est u moi qui les paierai,,.
Michel accentua ces derniers mots avec une expression de triomphe si ingénue, la suprême ambition de cet aimable enfant prouvai ttellementl'excellencede son cœur, que Catherine, de plus en plus émue, au récit de cette vie simple, digne, laborieuse, honnête, ne put résister davantage à l'iiietlable bonheur d'embrasser son fils pour la première fois.
— Au nom de votre mère, — murmura la courtisanne, fondant en larmes déli-
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cieuses, — permettez-moi de vous embrasser... cher... cher enfant.
Et, sans attendre la permission de Michel, elle saisit sa tête entre ses deux mains, et couvrit son front et ses cheveux de baisers passionnés.
Un violent et significatif accès de toux du père Laurencin, dont madame de Morlac comprit l'intention, vint la rappeler à ellemême, et presque au même instant, il rentra dans le salon, ainsi que le cousin Roussel...
Tous deux avaient pleuré, en écoutant l'entretien du fils et de la mère. Celle-ci, à l'aspect du vieillard, reprit son sang-froid et s'éloigna de Michel, non moins surpris que touché des caresses de l'étrangère.
Le retour du vieil artisan annonçait à CiUherine la fin de son entrevue avec son
fils, son cœur se déchira ; mais elle devait se résigner.
Tout-à-coup, la porte du salon s'ouvrit, et Fortuné Sauvai entra précipitamment, pâle, les traits bouleversés. Puis, avisant le cousin Roussel et le père Laurencin, il s'écria :
— Oh! mes amis... Aurélie ! si vous saviez... c'est affreux... affreux !
Et Fortuné cacha son visage entre ses deux mains, et tomba sur un siège.
A ces mois sans suite, prononcés d'une voix entrecoupée par l'orfèvre : — mes amis... Aurélie... Oh! c'est affreux... affreux! — le cousin Roussel et le père Laurencin, pressentirent quelque sinistre événement. Le vieillard , profitant de la surprise générale, causée par les paroles et la brusque apparition de l'orfèvre , dit tout bas à Michel, afin de mettre terme à son entrevue avec Catherine.
— Va m'attendre à la maison , je ne tarderai pas à rentrer.
— Oui, grand-père; — et se ravisant, Michel ajouta : — Est-ce que je ne dois pas dire adieu à cette bonne dame, et la remercier encore ?
— Je la remercierai pour toi, va mon enfant , je te rejoins bientôt.
— Bien , grand-père , à tout à l'heure. Et il sortit.
La courtisanne , malgré Tétonnement causé par la soudaine arrivée de Fortuné Sauvai, n'avait pas quitté ^Michel du regard , lorsqu'elle le vit quitter le salon, elle ne put contenir un gémissement étouffé , elle fit même involontairement un pas pour le suivre , mais un regard menaçant du vieillard la retint clouée à sa place.
— Hélas ! —pensait Catherine, — p€ut-
être ne me sera- 1- il plus permis de revoir mon fils ! Oh ! à cette idée, tout se désespère , tout se révolte en moi ! Je ne sais qui me tient de courir sur ses traces... de lui dire :jesuistamère... viens, fuyons... mais que répondre... Lorsqu'il me demandera pourquoi je l'enlève à Taffeclion de son grand-père qu'il aime , qu'il doit aimer si tendrement? Que répondre... lorsqu'il me demandera pourquoi je passais pour morte ?.. Que répondre, lorsqu'il me demandera pourquoi je l'ai abandonné depuis son enfance ? Mentir ! toujours mentir! devant mon fils?
Impossible ! sa candeur etla honte feraient expirer le mensonge sur mes lèvres... Et puis... je suis mère... vraiment mère... Je l'aime plus encore pour lui que pour moi, et je le sens, ce serait un crime de le séparer de ces gens éprouvés qui l'ont élevé
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dans l'amour du juste, du bien et du travail. Je voudrais leur disputer mon iils ! Que suis-je donc, moi ? Hélas ! je suis une malheureuse courtisanne repentie, dont la conversion date de trois jours à peine î et si Michel savait jamais mon opprobre... Oh! je frissonne, en me rappelant ses paroles de mépris pour ce qui est coupable et indigne. ..Non, non, je subirai jusqu'à la lin l'expiation du passé !
-Madame de Morlac, absorbée dans ces pénibles réflexions, restait étrangère à ce qui se passait autour d'elle.
Le cousin Roussel, voyant Fortuné tomber pâle , défait, accablé sur un siège , b'ùiait approché de lui avec inquiétude, ainsi que le père Laurencin, aussitôt après le départ de son petit-fils.
— Fortuné... mon ami... Qu'est-il arrivé? — disait Joseph au jeune artiste qui
LA FAMILLE .lOUFFROY. Gl
semblait en proie à une sorte d'égarement; — de grâce... réponds moi... Tu parles d'Aurélie... ta pâleur, ton agitation m'effrayent...
Mais Fortuné, apercevant madame de Morlac, que dans son trouble il n'avait pas encore remarq^iiée, s'écria, en allant à elle d'un air presque menaçant :
— Madame , votre empire sur M. de Villetaneuse a rompu ses projets de mariage avec mademoiselle Jouffroy... îl faut que ce mariage se renoue, il faut qu'il se fasse !
— Que dites-vous? — s'écria la courtisanne stupéfaite de ce revirement, et effrayée de l'expression menaçante des traits et de l'accent de l'orfèvre. — Monsieur... je... ne...
— Il faut que le comte de Villetaneuse épouse mademoiselle Jouffroy, — reprit
Fortuné en frappant du pied, — sinon, j'apprends à votre fils... quelle méprisable créature vous êtes !
— Oh ! monsieur, grâce ! — murmura la courtisanne avec épouvante, en levant ses mains jointes et suppliantes vers Fortuné.
— Grâce...
— Non, pas de grâce, — reprit Fortuné,
— pas de grâce... si M. de Villetaneuse n'épouse pas Aurélie.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! — dit Catherine pleurant et s'appuyant chancelante à l'angle d'un meuble; car, à la seule pensée de la révélation dont on la menaçait, elle se sentait défaillir.
Le cousin Roussel et le père Laurencin contemplaient Fortuné avec un redoublement de stupeur, croyant à la complète aberration de son esprit.
— Mon ami, — dit Joseph en prenant
les deux mains de Fortuné dans les siennes, — reviens à toi... écoute-moi... je...
L'orfèvre, mterrompant le cousin Roussel, le regarda fixement et lui dit avec un sanglot étouffé.
— Savez-vous ce qui est arrivé ?
— Tu m'effrayes.
— Aurélie s'est empoisonnée.
— Oh ! c'est horrible, — s'écria Joseph non moins terrifié que le père Laurencin, — malheureuse enfant! mais quand...
mais pourquoi s'est-elleempoisonnée! Mon Dieu! lui a-t-on porté des secours? Estelle sauvée ! elle est donc sauvée, puisque tu parles de ce mariage.
— Laissez-moi... je n'en sais rien... ma tète se perd... j'en deviendrai fou... Oh 1 c'est trop souffrir ! c'est trop !..
Devant la violence d'un pareil désespoir, le cousin Roussel et -le vieil artisan
Ci LA FAX1I1,LE J ilTmOY.
se lurent; la courtisanne, malgré ses angoisses malernelles, se sentit aussi appitoyée sur le sort de Fortuné Sauvai, et pendant quelques instants , un oîorne silence régna parmi ces divers personnages.
Ce silence, et l'appaisement de la première effervescence de sa douleur, rappelèrent peu à peu le jeune artiste à luimême. Il passa ses deux mains sur son front brûlant, et reprit bientôt d'une voix affaiblie, en s'adressant au vieillard et an cousin Roussel qui le regardaient avec compassion.
— Excusez-moi, mes amis... Tout à à l'heure je n'avais plus la tête à moi, je ne pouvais répondre à vos questions.
Voici ce qui s'est passé : l'on a du moins, grâce à Dieu, l'espoir de sauver Aurélie; elle a été secourue à temps.
— Ah ! je respire, — dit Joseph, — pauvre enfant ! mais cette sinistre résolution, à quoi l'attribuer^
— A quoi? — reprit Fortuné avec une sombre amertume, — à l'amour d'Aurélie pour M. de Villetaneuse, atix lamentations de ma tante, répétant sans cesse que la rupture de ce mariage annoncé à toutes les connaissances de la famille, la couvrirait de ridicule!
— Ah! — dit tristement le cousin Roussel, — je comprends tout maintenant!
— La rupture de ce mariage m'avait d'abord comblé de joie, — reprit Fortuné, — j'aimais tant! j'aime tant Aurélie!!
j'espérais la voir revenir à moi ; mais , jugez de ma douleur, de mon effroi, lorsque ce soir...
Et Fortuné , suffoqué par l'émotion , s'interrompit un moment, puis il reprit :
— Lorsque ce soir j'ai appris qu'elle nimait si passionnément cet homme ; qu'elle a voulu se tuer parce que ce mariage était rompu...
— Mon Dieu ! mais comment as-tu été instruit de ce triste événement?
— Malgré le bontieur que me causait cette pensée : Aurélie est libre. . . de vagues pressentiments me tourmentaient ; je songeais au chagrin que devait lui causer la rupture de ce mariage ; enfin, mon inquiétude s'accroissant, je me rends tantôt chez mon oncle, afin de demander à Marianne des nouvelles de sa sœur... Je me croise dans Tateher avec le domestique qui descendait effaré : t — Ah! monsieur Fortuné ! me dit-il : — « Quel malheur ! mademoi- « selle Aurélie s'est empoisonnée avec du « vert-de-gris ; elle se l'est procuré en « mettant depuis hier des gros sous trem-
LA ( AMILLE JOUFFROV. G7
« per dans du vinaigre. Je cours chercher « le médecin. »
— Pauvre mademoiselle Aurélie ! — dit le père Laurenein, tandis que Catherine prêtait une oreille attentive à ce récit.
— Je monte en hâte, — reprit Fortuné ; — je sonne : une servante en larmes -Viêbt m'ouvrir. Je la prie de dire à Marianne que je suis là, que je la supplie de venir un instant. Bientôt elle accourt, et m'apprend que la surveille, Aurélie, instruite de la rupture de son mariage, avait éprouvé une faiblesse ; on l'avait mise au lit. Elle avait absolument voulu rester seule dans sa chambre, les volets fermés quoiqu'il fît jour. Marianne dut aller passer ta nuit près de sa tante Prudence, Aurélie s'opposant à ce que personne la veillât. Mais au moment où sa sœur la quittait, elle lui demanda une iiole de vinaigre,
68 LA FAMILLE JOUFFhOY.
afin , disait-elle , d'en respirer quelques gouttes si elle retombait en faiblesse ; l'eau de Cologne lui semblait trop fade.
— Malheureuse enfant, sa résolution était déjà prise, — dit le cousin Roussel, tandis que madame de Morlac redoublait d'attention.
— Marianne , l'excellente créature ! — poursuivit Fortuné ; — Marianne resta la nuit tout entière sur une chaise, dans le corridor où s'ouvre la porte de la chambre de sa sœur, prêtant l'oreille au moindre bruit : elle n'entendit rien. Le jour venu, elle supplia Aurélie de lui permettre d'entrer chez elle, et la trouva calme en apparence, mais très pâle. Elle avait passé une assez bonne nuit, disait-elle, mais se trouvait encore faible, et désirait ne pas quitter son lit ni voir le jour, prétextant une grande envie de dormir. En effet,
toute la journée, elle parut sommeiller ; ses parents entr'ouvrirent plusieurs fois sa porte, ils crurent qu'elle reposait. Ce* pendant, vers le soir, la tante Prudence insista pour qu'on allât chercher le médecin. Lorsque madame Jouffroy annonça celte visite à Aurélie, elle refusa de la recevoir, demandant en grâce qu'on la laissât tranquille : elle se trouvait bien ; et, afin de le prouver, prétendit avoir faim, se lit servir un potage , en prit quelques cuillerées, pour détourner les soupçons.
Celte nuit s'écoula comme l'autre, calme en apparence. Ce matin, Marianne entra chez Aurélie, qui Tembrassa tendrement, et lui dit presque gaîment : « Petite sœur, « j'ai passé une très bonne nuit; je veux « dormir encore, mais viens me réveiller « tantôt, sur les quatre heures, n'y man- « que pas. > Enfin, — ajouta Fortuné avec
un accent déchirant, —à quatre heures Marianne va trouver Aurélie. Celle-ci la fait approcher de son lit, puis, l'attirant à elle et l'embrassant avec une foroe convulsive : — « Petite sœur, ouvre les volets, et < va vite appeler mon père, ma mère, ma « tante. Je désire vous voir tous avant de « mourir ; je n'ai pas voulu survivre à la « rupture de mon mariage avec M. de Vil- « letaneuse. »
— Quel amour ! — dit le cousin Roussel.
— Marianne, épouvantée, court aux volets, les ouvre ; elle voit Aurélie livide, et bientôt en proie à d'horribles convulsions, -^ poursuivit Fortuné d'une voix altérée. rrr- MaHânne appela la famille à ^{rands eris. L<e médecin arrive , et , malgré la violence du mal, par cela même que les doses de poison étaient énormes, il espère, il est presque certain de sauver Aurélie.
LA FAMILLE JOUFFUOY 71
Maintenanî, nies amis, écoutez-moi, — reprit Forluné d'un ton plus ferme, - instruit parle père Laurencin que la mère de Michel serait chez vous ce soir, je suis accouru en hâte pour la forcer d'user de son empire sur M. de Vii'etaneuse, afin qu'il épouse Aurélie ; sinon, mon Dieu! à peine arrachée à la mort, elle attenterait encore à ses jours. Ah! malheur à moi, malheur à moi !... mon égoïste amour a causé son désespoir! a failli déjà la tuer!... Oh! si elle était morte! si elle mourait!... ce suerait le remords de toute ma vie. — Et s'adressantà luadame de Morlacd'un ton menaçant:—Vous m'entendezîll faut que cette nuit, ce soir même, M. de Villelaneuse, sur qui vous avez une influence sans bornes , écrive à la famille Jouffroy, qu'instruit du Hialheur qui vient d'arriver, il la supplie de renouer ce maria|jte. Cc^tte a^Burance
peut rappeler Aurélie touî-à-faii à ia vie î sinon, je vous le répète, je révèle à votre fils quelle femme vous êtes.
—Monsieur, — repritla courtisanne avec résignation , — vous avez mon secret, ma vie.., entre les mains ! J'obéirai! Oui, mon empire sur M. de Villetaneuse est sans bornes. Oui, j'en suis presque certaine, il renouera ces projets de njariage qui le sauvaient d'une ruine prochaine et inévitable. Oui, en me rendant chez lui à cette heure, je pourrai, je le crois, le décider à écrire a la famille Jouffroy, qu'instruit du malheur affreux dont elle est frappée, et dont il est involontairement cause, il la supplie de lui accorder la main de mademoisehe Jouffroy. Oui, je crois réussir à cela... Votre menace, monsieur, me ferait tenter l'impossible ! Je vous obéiraf donc. Mais-réfléchipsez... Je connais M. de Ville-
LA FAMILLE JUUFFROY. 73
trsneuso ! Ce mariage fera le malheur de votre cousine...
— Cette femme a raison, — reprit le cousin Roussel, — songe que le comte n'a pas hésité à renoncera cette union, et si maintenant il la contracte, quelle garantie de
, bonheur apporte-t-il à Aurélie ! Prends garde ! ïu vas en ce moment décider de son avenir! Prends garde !
La gravité, la justesse de ces paroles, frappèrent le jeune orfèvre. Livré à des hésitations remplies d'angoisses, il garda pendant un moment le silence, et reprit.
— Mais, mon Dieu ! Aurélie l'aime avec passion , cet homme ! Elle a voulu se tuer... Elle est capable de tenter un nouveau suicide... et cet horrible événement serait Oîon désespoir éternel ! Non, non, qu'elle vive! qu'elle épouse cet homme!
Que leurs destinées s'accomplissent !
. - Et si cette destinée doit être funeste, — s'écria Joseph avec anxiété. — Quelle terrible responsabilité pèsera sur toi !
— Et si Aurélie se tue 1 ne sera-t-elle pas plus terrible encore, la responsabilité qui pèsera sur moi?
Puis, voulant mettre fin à ce débat dont il était navré, il dit à la courtisanne :
— Partez sur l'heure. Il faut que ce mariage se fasse !
— J'obéis , — répondit Catherine ; — mais, si votre désir est satisfait, ne me sera-t-il pas permis de voir encore mon fils ?
~ Le grand-pere de Michel vous répondra. Mais partez, partez ! Ne perdez pas un moment.
La courtisanne se tourna du côté du vieillard d'un air suppliant.
— Fait« ce que dt^sire M. Fortuné, re-
prit le père Laurencin, et vous revèrrez encore votre fils.
Madame de Morlac quitta en hâte le salon et se rendit chez le comte de Villetaneuse.
Environ six semaines après la tentative de suicide d'Aurélie Jouffroy, S, A. S. Monseigneur le prince Cliarles-Maximilien, rentrait dans l'une des voitures de la cour, au palais de l'Élysée-Bourbon, mis ordinairement, par le roi des Français, à la disposition des membres des maisons souveraines qui venaient passagèrement habiter Paris.
Le prince laissa dans leur salonjde ser-
vice, les aides de camp qui l'accompagnaient, et entra seul dans sa chambre à coucher, où l'atiendait M. Militer, son premier valet de chambre , serviteur éprouvé, digne à tous égards de la confiance illimitée de son maître.
Il était environ dix heures du soir. Charles-Maximilien, vêtu de noir, portait au cou le collier d'or et d'émail de la Toison-d'Or, et sur son gilet blanc, le grand cordon rouge de la Légion-d'Honneur, dont la plaque.enrichie de diamants, étincelait au côté gauche de son habit. L'Altesse sérénissime trouvait de bon goût de se parer des insignes d'un ordre français (parmi tous ceux qu'il possédait) lorsqu'il assistait en France à quelque cérémonie.
Charles -Maximilien , âgé d'environ Crente-six ans, d'une figure régulière, gracieuse et martiale, d'une taille élevée,
LA FAMILLE JOUFBROY. 70
d'une tournure élégante, était, nous l'avons dit, un homme fort séduisarit.
Lorsque la porte de sa chambre à coucher fut fermée, le prince marcha de long en large avec agitation. Après avoir remis ses gants et son chapeau a M. Miiller, qui suivait d'un regard respectueux, mais attentif, les évolutions de son maître, celui-ci au bout de cinq minutes de silence, s'écria :
— C'est décidé ! nous partirons demain pour l'Allemagne.
— Votre Altesse voudra bien, en ce cas, me donner ses ordres ?
— Oui, car plus j'y réfléchis, plus ce départ me semble sage, prudent et habile. D'ailleurs, je ne saurais me contraindre, et ce serait compromettre l'avenir... Je partirai donc, que veux-tu? Je bats en retraite devant l'ennemi ! mon pauvre
80 LA FAMILLE JOUl-FIlOY.
Mûller, mais dans i'espoir de prendre plus tard l'offensive. J'imite en celal'liabitueiie et savante tactique de feu mon glorieux cousin l'archiduc Charles.
Et après un moment de silence le prince ajouta en soupirant :
— Quelle adorable créature que cette jeune comtesse ! Ah ! Mùller, je suis véritablement amoureux cette fois !
— Votre Altesse me ])ermettra de le lui dire, cette fois-là, s'est déjà rencontrée plusieurs fois.
— Non, car jamais , je le le répète, mes yeux n'ont admiré beauté plus idéale ! dixhuit ans î une perle ! un trésor de jeunesse, de grâce et de candeur! Oh! Mûller, qu'elle était belle sous sa virginale parure de tiancée! Oui, ce soir je l'ai trouvée plus adorable encore qu'avant-hier, jour de la signature de son contrat Quelle
heureuse inspiration le comte de Villetaneuse a eue de me choisir pour témoin de son mariage; Mûller, crois-moi, ceci est grave, très grave, je ressens ce que je n'ai jamais éprouvé. Cet amour est aussi soudain que profond,., j'en suis effrayé!
Et après un nouveau silence, l'altesse s'adressant à son honnête serviteur ;
— Ta m'as souvent rendu de grands services en pareille circonstance, je compte sur ton dévouement, sur ta discrétioi], sur ton intelligence accoutumés; Résumons-nous : as-tu bien réfléchi à mon projet? Tas-tu mûri? l'as-tu étudié sous toutes les faces? le irouves-tu réalisable? Eclos, improvisé, dans la nuit d'hier, après ma première rencontre avec cette ravissante jeune femme, il peut offrir des objections,
de grandes difficultés; s^il en est^, ainsi, . lu. 6
parle-moi sincèrement, nous le modifierons !
— La seule objection, Monseigneur, objection capitale, est celle-ci: Malgré mon dévouement aux ordres de votre Altesse.
et ma résolution de mener la chose à bonne fin, il se pourrait que M. le comte de Villelaneuse ne m'agréât point parmi ses domestiques.
— C'est juste... et si ta crainte se justifie, nous tâcherons d'aviser. Mais, j'ai tout lieu de croire, grâce à la puissante recommandation de mon ami, le duc de Manzana.rès (car le comte doit surtout ignorer que tu sors de chez moi, puisque heureusement tu étais absent lors de son voyage en Allemagne,) j ai tout lieu de croire, dis-je, que grâce à la recommandation du duc, tu feras partie de la maison du comte qu'il veut, m'a-t il dit, monter sur un grand
pied, or, une fois introduit chez lui...
— Le reste, Monseigneur, va de soi...
. — Ainsi, mon projet te paraît praticable?
— Oui Monseigneur, la mission est difficile; délicate, épineuse, mais, avec de la persévérance, de l'adresse et du temps...
— Quant à cela, tu seras seul juge de l'opportunité de... mais à quoi songestu?
— Votre Altesse n'a plus à se préocuper de cette hypothèse ; que je pourrais ne pas être reçu au service du comte, en ce cas-là, j'ai un moyen assuré de toujours arrivera mon but.
— Je te crois, je ne t'interroge même pas sur le moyen dont tu parles. Je connais ton prodigieux esprit de ressources.
— Il est entendu qu'à un moment donné Monseigneur, j'aurai carte blanche ?
— Oui, sans cependant ouire-passer certaines limites, souviens-toi que nous sommes en France et non dans les Etats de mon frère.
— Que votre Altesse se rassure.
— C'est que parfois tu vas... un peu loin.
— Monseigneur fait alhisioo à l'aventure de la fille de ce bourguemestre?
— Justement?...
— Mais, ainsi que votre Altesse me l'a fait remarquer très judicieusement ' nous sommes ici en France, et c est autre chose.
— Tout autre chose... encore une fois , ne l'oublie pas.
— Non, Monseigneur, je serai prudent, tout réussira, ayez confiance en votre étoile d'abord... et ensuite dans mon vif désir de bien servir votre Altesse i
LA 1 AMILI E JOUrFPxOY. 85
— Ah! Mûller... puisse cette confiance ne pas t'abuser! si tu savais combien la comtesse est belle ! quel éclat ! quelle fraîcheur ! quelle fleur de jeunesse et d'innocence ! Et puis, un son de voix si doux, un regard si ingénu, si timide! la timidité, charme divin auquel les femmes de cour ne mont guère habitué! Je n'ai adressé que deux fois la parole à cette ravissante ciifani. car c'est vraiment une enfant... il ùûhlt voir son trouble enchanteur, tandis que sa irière, une grosse et grande diablesse de femme, de la taille d'un de mes grenadiers disait, buffoquée d'orgueil à un bonhomme placé derrière elle, son niari sans doute: « Son Altesse parle à notre fille! » — 11 y avait dans ces seuls mots, dans leur accent, une joie si triomphante, si burlesque, que, Dieu me damne! j'aurais embrassé cette belle en-
fant, que la mère se tut écriée plus triomphante encore : son Altesse embrasse ma fille !
— Monseigneur, je noterai cette mèrelà sur mes tablettes. Elle peut être une auxiliaire sans le savoir ; ce sont les meilleurs.
— Quant au comte, si je ne savais pas quel homme c'est, je n'aurais conçu aucune espérance , je t'ai d'ailleurs suftisamment édifié sur lui...
— D'après les renseignements de votre Altesse, je le connais .. comme s'il m'avait emprunté de l'argent !
~ Je t'ai dit aussi ce que c'était que son oncle, le marquis...
— Il vendrait son âme à Belzébuth , si Belzébuth savait quoi faire d'une pareille âme. Je serai sur mes gardes.
— Tu agiras sagement, ce vieux drôle
est-très-fin. très péîiétr^int, très roiié. Âh ! MûJlerîlui, son neveu! quel détestable ento.urage pour cette jeune femme !
— Au contraire. Monseigneur, ils feront la moitié de ma besogne !
— Ton observation est juste, elle m'encourage ! Ah! je le sens aux battements de mon cœur, à mon impatiente ardeur, à la mélancolie que me cause ce départ, mélancolie non sans charme, parce que l'espérance l'adoucit ! oui, je le sens, je n'ai que vingt ans ! ou plutôt, je suis amoureux comme à vingt ans ! l'amour me rajeunit. Combien les jours,' les mois vont me durer, loin de cette adorable comtesse ! quel supplice ! et pourtant, il me faut partir, il 3e faut... Je ne serais pas maître de moi , mon secret viendrait de mon cœur à mes lèvres, si je revoyais à présent la com-
tesse. Je ne me reconnais plus, te dis-je, je suis fou !
— Au jour de son triomphe , votre. Altesse retrouvera sa raison.
— Le dieu des amours t'entende ! mon pauvre Mûller.
— Ce dieu n'a jamais été sourd aux prières de votre Altesse. Cette fois encore, il lui sera favorable. Mais, avant de quitter Paris , Monseigneur ne iaissera-t-il pas une preuve de souvenir à madame la comtesse, en manière de pierre d'attente? Ceci me semblerait indispensable. Jai mes motifs pour insister là-dessus auprès de Monseigneur.
— Rien de plus simple, il m'est permis, en ma qualité de témoin du mariage de la comtesse, de lui offrir une marque de souvenir. Mais, d'ici à dem.ain, que choisir? La déhcatesse, le bon goût, exigent
LA rAMlLLlî JOUFFP.OY. 89
que ce présent soit plus précieux par le travail que par la matière, et je ne sais...
— Monseigneur, pourquoi ne pas offrir à madame la comtesse , cette magnifique coupe d'orémaillée, un des chefsd'œuvre de l'orfèvre Fortuné Sauvai ? La valeur vénale de cet objet d'art, m'a dit votre Altesse, est au plus de deux ou trois mille francs, et il en a coûté douze mille en raison de son admirable travail.
— Ma coupe d'or ! mon bijou de prédilection ! cette merveille que Benvenuto Cellini eût enviée...
Et , après un moment de réflexion :
— Justement le prix que j'attache à ce chef-d'œuvre, me fait un devoir de l'offrir à la comtesse.
— Ah ! Monseigneur , si la comtesse pouvait vous entendre... que dis-je, elle vous entendra !
— Comment?
— Je sèmerai, votre Altesse récoltera.
— Mùller , tu es impayable ! demain j'enverrai la coupe à la comtesse , par mon premier aide-de-camp, avec un billet d'adieu,
— Ah ! — dit Charles Maximilien à son honnête iMercure, lorsque celui-ci l'eût aidé à se mettre au lit : — Si je pouvais rêver d'elle !
XLvni
Henri de Villetaneuse, avait loué et fait somptueusement décorer et meubler, un hôtel situé au faubourg Saint-Germain , rue Vanneau; le rez-de-chaussée se composait des salons de réception et de la stalle à manger ; le premier étage était destiné aux deux nouveaux mariés. M. et madame Jouffroy devaient occuper un entresol fort bas de plafond, et qui, selon le mode de construction adopté pour , beaucoup d'anciens hôtels , séparait le
rez-de-chaussée do premier étage, audessus duquel se trouvaient les combles et les chambres des domestiques.
Après la bénédiction du mariage qui eut lieu à l'aristocratique chapelle du Luxembourg, toute la famille était venue habiter pour la première fois, l'hôtel de la rue Vanneau.
Le lendemain matin , M. et madame Jouffroy, déjà levés et habillés, s'entretenaient ainsi dans leur chambre à coucher, où ils avaient fait transporter les meubles de leur ancien appartement.
- El toi? — disait madame Jouffroy à son ojari, — as-tu bien dormi ?
— Comme ça, Mimi... comme ça... Tu cjmprends... lémotion d'un si grand jour... et puis... cet entresol est très bas, et tu sais que j'aime beaucoup l'air... je crois bien qu'ici j'éloufferfii un peu, mais,
bail ! nous sommes avec Fifille. c'est i'esscntiel.
— Ne vas-tu pas regretter ta rue du Montbianc, à présent que nous voici dans le faubourg Saint- Germain... Le noble quartier , comme dit ce cher M. le marquis.
— Je ne regrette pas notre ancien logement; je suis même content de n'y plus demeurer, car, après le départ de ma sœur, je ne pouvais passer devant la porte de sa chambre sans serrement de cœur, et c'était pis, cent fois pis, quand en passant.devant la chambre de nos filies, je me rappelais cet horrible jour, où Aurélie, quasi mourante... — et tressaillant à ce lugubre souvenir : — Ah ! c'^st affreux quand on pense a cela.
— A qui le dis-tu? — reprit madame Jouffroy , dont les yeux devinrent non
moins humides que ceux de son mari.
— Ah ! ça été un événement bien déplorable, sans parler de ses conséquences, — reprit en soupirant l'ancien commerçant... — car enfin , voyant à quel point Aurélie aimait M. de Villetaneuse, regardant dèslors le mariage comme certain, tu n'as pas voulu me permettre d'aller aux informations sur la fortune de notre gendre, et..«.
— Allons! encore cette idée-là! Est-ce que Richardet ne t'avait pas dit que le marquis et son neveu pouvaient , s'ils l'avaient voulu , évaluer leur fortune à plus d'un million.
— C'est vrai, Richardet connaît leurs affaires, je devais l'en croire, mais enfin...
— Mais enfin... quoi? Il fallait, n'estce pas , aller aux informations de tous côtés? risquer que cela vînt aux oreilles du marquis ou de notre gendre ; blesser
ainsi leur délicatesse , leur faire rompre le mariage encore une fois, désespérer Âurélie... et la pousserune seconde fois... à...
— Oh ! tais-toi , ma femme , tais-toi , c'est à faire frémir...
— Je le crois bien, car enfin, admettons ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être... Oui, supposons que M, de Villetaneuse, comme le disait cette mauvaise langue de JVÎ. Roussel, eût été ruiné, que nous en ayons eu la preuve, est-ce que, malgré cela, nous ne lui aurions pas donné notre fille? plutôt que de la voir mourir de chagrin.
— Grand Dieu ! je le crois bien...
— Il valait donc mieux nous en tenir aux renseignements de Richardet, qui méritaient toute confiance, et ne pas nous exposer à provoquer une nouvelle rupture par des démarches choquantes pour l'amour - propre de MM. de Villetaneuse.
OG LA FAMILLE JOUriROY.
— Tu as peut-être raison, cependant...
— Que tu es donc insupportable avec tes si et tes mais! est-ce quele jour de la signature du contrat, M. le marquis n'a pas remis à son neveu, quatre cent mille francs en beaux et bons billets de banque, dans un portefeuille à ses armes, en lui di- « sant : Mon neveu, je te ferai attendre le « restant de mon béritage le plus longtemps « possible ? » Tu l'as vu? tu l'as entendu?
~ Distinguons, Mimi, distinguons, j'ai entendu M. le marquis dire cela, c'est vrai, j'ai vu le gros portefeuille qu'il a remisa notre gendre, c'est encore vi-ai ; mais je n'ai point vu dutout ce qu'il y avait dedans le portefeuille.
— Quoi! Vous n'avez pas honte d'une pareille défiance !
— Dam... non...
— Taisez-=vous, c'est indigne.
LA FAMlLLt: JOUFFROY. 97
— Mais, Mi mi...
— C'est comme pour la terre de Montfalcon, en Daiiphiné, estimée quatre cent mille francs, vous n'avez pas eu de cesse que vous ayez écrit au régisseur* : qu'estce qu'il vous a répondu ?
— Que la terre était évaluée environ quatre cent mille francs, et appartenait à M. le comte Henri de Viiletaneuse.
— Hé bien ! c'est clair, je crois ?
— Oui, mais il pouvait y avoir des hypothèques, et tu m'as défendu de... *^'
— Laissez-moi tranquille, vous rabâchez toujours la même chose ; ce qui est fait est fait, notre fille est mariée, elle est aux anges... que voulez-vous de plus?
— A la bonne heure, Mimi, à la bonne heure, je ne me plains pas, ce n'est pas l'intérêt qui me guide ! Bon Dieu du ciel ! lorsque j'ai vu Aurélie rnouranle, j'r.ui'ais
^» LA FAMILLE JOUFKROY.
donné jusqu'à mon dernier sou pour la sauver. Mais enHn, il nous reste» tout compte iait, cent quatre vingt mille francs...
— Ne nous voilà-t-il pas, bien è^ plaindre? Notre pension et notre logement che? notre gendre nous coùterontsix mille francs par an ! .
— Je ne dis pas ça pour moi, mais il me serait pénible de te voir te priver de quelque chose, ma pauvre Mimi... car enfin, quoique S^rudence^^it assuré tout ce qu'elle possède a Marianne, noii^ ne pouvons sans injustice criante, donner uioins de]cent mille francs à Marianne si elle se marie.
— Ne t'occupe pas de cela... Il y a par fois de bons coups à faire à la Bourse.
~ Jouer a la Bourse ! ali ! mon Dieu qu'est-ce que tu dis là... j'en ai la chair de
y)oule. Jouer à la Bourse ! Est-ce que tu aurais la pensée de...
— Allons, te voilà tout ahuri.
— Il y a bien de quoi ! bonté divine ! Jouer à la Bourse ! c'est un jeu comme un autre, on peut s'y ruiner en un tour de main ! Gomment ! toi toujours si prudente en atfaires, toi qui autrefois épluchais si rigoureusement nos placements, préférant un intérêt modique, mais certain, tu voudrais...
— Je veux que tu ne te mettes pas martel entête, à propos d'une parole en l'air, me prends-tu pour une écervelée capable de compromettre'les capitaux qui nous restent?
— Dieu m'en garde ! Mimi, j'ai trop de confiance en toi pour cela, tes paroles me rassurent.
— C'est fort heureux.
— Tiens, à cette seule pensée de jouer à la Bourse, la sueur m'en était montée au front!
— - En vérité, tu ne sais qu'inventer pour te tourmenter ; tu n'es jamais content ûe rien.
— Moi ! ah ! par exemple...
— Certainement ! Nous sommes au lendemain du mariage de notre fille, son bonheur est assuré, mais tn ne sais qu'imaginer pour attrister ce beau jour! Tu vas chercher nndi à quatorze heures : tu étoufferas dans cet entresol, tu regretteras ceci, cela...
- Dam ! je peux bien dire que ne vivant plus chez nous, mais chez notre gendre» il y a quelques petites choses que je regrette.
— Quoi donc? je voudrais bien le savoir i" voilà qui est un peufoitî
LA FAMILLK JOUFFilOY. 10?
— Non, non... quandjedisqueje regrette ces choses-là, c'est une façon de parler.
— - Voyons, que regrettez -vous? ayez donc le courage de le dire ?
— Allons, Mimi, ne le tâche pas, nous causons : Hé, bien, par exemple, j'étais habitué à la cuisine de Jeannette, il y avait des petits plats dont j'allais surveiller la confection, cela m'amusait; or, tu penses bien que je ne me permettrais pas d'aller fourrer mon nez dans la cuisine de notre gendre.
— Pardi ! ni moi non plus, tandis qu'il me fallait toujours être sur les talons de Jeannette. Elle avait des qualités , mais c'était un bourreau pour le beurre!
— Je ne dis pas non, mais elle cuisinait fièrement à mon goùl, et elle n'avait pas sa pareille pour les pieds de mouton à la poulette, mon régal.
!02 LA FANilLLi: JULFFIIOY.
— N'allez-voLis pas niainlenant vous plaindre de la table de notre gendre, qui a un chef et deux aides de cuisine.
— Ce qui, par parenthèse , doit lui coûter gros, et le reste de la maison est à l'avenant.
— Ce sont ses affaires, et non les nôtres.
— A la bonne heure, Mimi, tu ne peux pas me faire un crime de préférer la cuisine bourgeoise à la cuisine du grand genre. Et puis, il y a encore une chose...
— Allons, quoi encore?
— J'aimais à mettre moi-même mon vin en bouteilles, ça passait le temps, et de la sorte mon vin n'était jamais baptisé. Je sais bien qu'après cela, je pourrai proposer à notre gendre , si toutefois ça lui est égal, de me charger de...
' —De mettre son vin en hoateilles, peutêlre ?
— Pourquoi pas?
— Ma parole d'honneur, je ne sais pas à quoi vous rêvez... faire une pareille proposition à notre gendre ! vous êtes donc fou?
— Tu crois que...
— .le crois que c'est tout bonnement absurde!
— Très bien, Mimi,très bien, c'est entendu, je n'en soufflerai pas mot à notre gendre. — Et souriant avec bonhomie : — Voyons, que je vide mon sac aux regrets, afin que ce soit fini, et que je ne t'impatiente plus.
— Achevez, achevez...
^- Il y avait encore ce pauvre Coco...
— Quel Coco?
— Coco, notre cheval. Il paraît qu'il n'é-
104 LA FAiMlLLE JOUIFROY.
tait pas beau, quoiqu'il nous ait coûté sept cent francs ; car, lorsque je l'ai montré à M. le comte, quand il venait nous voir, rue du Mont-Blanc, il s'est rais à rire.
— Je crois bien, l'attelage de la voilure de noces d' Aurélie a coulé huit mille francs, m'a dit notre gendre, et il a acheté pour lui deux chevaux de selle du même prix.
~ Seize mille francs ! rien que pour les chevaux ! sans compter les voitures et les harnais, c'est iièrement salé! Mais, pour en revenir à Coco, il me connaissait, je descendais tous les matins à l'écurie pour lui porter des croûtes de pain, dès que j'entrais, il dressait les oreilles, il hennissait, il ti'ijppait du pied, ^ et la pauvre bête me léchait les mains. Pourvu que dans la maison où il est, il soit aussi heureux que chez nous... ! Enfin, je passais encore une petite douii-heure à l'écurie avec
LA FAMlLLi: J OU FI' KO Y. 105
Coco, ça m'amusait... or, tu dois penser, que pour rien au monde, je ne m'aviserais d'entrer dans l'écurie de notre gendre, et de m'approcher de ses grands scélérats de chevaux anglais, qui sont si fougueux, qu'hier, je mourais de peur en te voyant monter, avec fifille, dans sa belle voiture neuve.
— Heim ! le fringant équipage , avec des armes et une couronne sur la portière. Dieu ! les belles armes ! 11 y a comme trois espèces de petits crapauds d'or sur un fond rouge.
— Je n'ai point remarqué , Mimi , quelles bêles c'étaient; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que lorsque ce pauvre Coco était attelé à notre calèche, je vous y voyais monter sans crainte , toi et mes deux filles.
I*uis la iigure de cet excellent homme
lOÔ LA FAMILLE JOUFFROY.
s'attrista de nouveau si visiblement, que sa femme s'en aperçut, et lui dit impatiemment :
— Allons, à quoi encore est-ce que vous pensez ?
— A Marianne. Cette chère enfant...
— Hé bien ! Marianne ?
— Elle n'a pas assisté au inariage de sa sœiir. Je sais que , boiteuse comme elle est, elle aurait mal figuré avec sa canne, au milieu de tout ce beau monde. Cepennant, ça me serrait le cœur de ne pas la voir là, non plus que ma sœur, et mon vieux Roussel...
— Comment! M. Roussel, qui s*est montré si insoleut envers M. le marquis , vous auriez voulu le voir assister à ce mariage !
— Passe encore pour Roussel ; mais ma sœur, mais Marianne ?
~ Voire sœur ua-l-eile pas déclaré for-
LA FAMILLE JOUFFlïOY. 107
mellemenl, avec sa <ji'acicuseté ordinaire, qu'elle n'assisterait pas à la noce? Et, quant à Marianne, ne lui ai-je pas dit : « Mon enfant, si tu veux venir au mariage « de ta sœur, je te ferai faire une jolie toi- « letté; mais, moi, à ta place, vu ton infîr- « mité, j'aimerais mieux ne pas paraître à « la cérémonie. Tu feras d'ailleurs, à cet « égard-là, ce qui te conviendra. »
— Elle aura craint de nous humilier, à cause de son infirmité.
— Ça n'empêche pas qu'elle pouvait assister au mariage, si cela lui eût convenu. Orles, je ne rougirai jamais de Marianne; mais, après tout, pour elle-même, elle a tout aussi bien fait de ne pas venir, elle aurait été trop honteuse de se trouver en si belle société! Hum! quand on songe que l'un des témoins de notre gendre était un duc, etTautreun prince, une altesse ! î !
108 LA rASllLLE JOUriUOY.
— Quant a cela, le prince avait aussi proposé à Fortuné d'être sou témoin...
pauvre garçon !
— Mon Dieu ! que vous êtes donc impatientant ce matin, avec vos jérémiades !
— Quelles jérémiades?
— Ce pauvre Coco, cette pauvre Jeannette , ce pauvre Rousse! , cette pauvre Prudence, celte pauvre Marianne, ce pauvre Fortuné ! Ah ! quel pauvre homme vous êtes vous-même !
~ Pour l'amour de Dieu ! Mimi, ne te fâches pas ! nous causons. Certes, je suis aussi flatté que toi que l'un des témoins du ma.riage do noire tille ail été une allesse.
— Sans compter que le prince a parlé deux fois à Aurélie.
— Je n'y ai pas fait allenlion.
— Je ne sais pas alors où vous aviez les yeux et ce à quoi vous songiez! Un prince
LA FAMILLE .lOUFFROY. 109
parle deux fois à votre fille, et vous ne vous en apercevez seulement pas! Son Altesse est pourtant assez remarquable, pour qu'on fasse attention à lui.
— Remarqua l)le ?... En quoi donc ?
— Comment, en quoi? Mais, d'abord, c'est un très bel homme ; trente-six ans, lout au plus, et puis un air... enfin, un air d'altesse ;... puisque son frère est souverain en Allemagne. Je pourrai toujours dire que le frère d'un souverain en Allemagne a parlé deux fois à la comtesse, ma fille!
— C'est déjà bien joli comme ça ! Fifiile comtesse.
— Vôilà-l-ii pas ! Il y en a ma foi qui sont duchesses et princesses , qui sont loin de la valoir.
— Allons! notre tiile est comtesse, et cela nesatist'ait point encore ton amour-
propre? Que diable veux-tu donc qu'elle devienne, maintenant?
— Tenez , je ne sais pas sur quelle herbe vous avez marché ce matin, vous ne dites que des bêtises.
— A la bonne heure, — répondit avec sa douceur et sa résignation accoutuQiée, M. Jouffroy, au moment où le maître d'hôtel de M. de Villetaneuse , après avoir frappé à la porte dit en s'inclinant :
— Je viens avertir monsieur et madame, que le déjeuner de madame la comtesse est servi.
— Comme ça vous a bon gepre ! — dit madame Jouffroy à son mari, après le départ du maître d'hôtel. ~ « Le déjeuner » de madame la comtesse est servi ! » Tandis que cet imbécille de Pierre, nous criait de sa grosse voix : — c'est servi ! — ou J)ien : — la soupe est sur la table ! ~ Al-
Ions, vile, vile , — ajouta madame Jouffroy, — descendons déjeuner, ne faisons pas attendre notre gendre !
— C'est étonnant, — se disait monsieur Jouffroy, en suivant sa femme. — J'ai toujours si bon appétit le malin... Je n'ai pas faim du tout... Bail! l'appétit vient en mangeant... mais c'est égal. Je n'ai pas osé avouer cela à Mimi, qui m'a fait m'habiller de pied en cap. Je regrette de ne pouvoir plus déjeuner en robe de chambre, comme autrefois chez nqus, en famille , sans façon , en dégustant une vieille bouteille de sauterne avec mon pauvre Roussel. — Et M. Jouffroy, étouffant un soupir, ajouta: — Enfin, Fifille est heureuse...
M. et madame Jouffroy, en sortant de leur entresol, rencontrèrent Henri de Villetaneuse, descendant du premier étap,e.
Il baisa courtoisement la main de madame Jouffroy, et lui dit:
— Ma chère belle-mère, Aurélie désire vous voir, elle est chez elle , nous vous attendrons pour nous mettre à table.
Madame Jouffroy, se hâta d'aller rejoindre sa fille dans la chambre nuptiale, et
Mï LA FAMILLE JOUFFROY.
au bout de quelques instants toutes deux se rendirent dans la salle à manger.
L'éclatante beauté d'Aurélie n'avait été en rien altérée par sa tentative de suicide; les joies de l'amour partagé , donnaient une expression nouvelle et charmante au traits de la jeune fenjme. Un joli bonnet de dentelles, cachait à demi ses magnifiques cheveux bruns, à reflets dorés ; elle portait un irais et élégant peignoir de la meilleure faiseuse. Elle embrassa tendrement son père, et prit place à table, entre lui et Henri de Villelaneuse. L'on commença de déjeuner. M. Jouffroy, se sentit très-embarrassé, cette réfection
» dn matin, servie à la mode anglaise, selon la coutume d'un certain monde, se com-
, posait de viandes froides , d'œufs , de légumes, mais (toujours selon la coutume anglaise) on ne f oyait point de vin
LA lAMILLE JpUFFROY. '| 1 5
sur la. table. Il était remplacé par d'excellent thé , contenu dans une théière d'argent, accostée d'un pot au lait et d'un sucrier, placés à portée des convives, de sorte, que chacun pouvait à volonté remplir sa tasse. M. Jouffroy, considérant le thé comme une espèce de breuvage pharmaceutique, destiné au soulagement des indigestions, frémissait, à la seule pensée d'arroser d'une tasse de thé au lait une tranche de bœuf froid ; mais , n'osant souffler mot, il se résigna et déjeuna sans boire, quoiqu'il étranglât de soif, déjeuner fort léger d'ailleurs, composé d'un œuf à la coque , d'une tranche de bœuf et de jambon , émincées comme des feuilles de papier (toujours, selon la coutume anglaise ) et de quelques cardons à la moelle. — Heureusement, je n'avais pas grand
faim, — se disait M. Jouffroy, — mais, j'aurais de la peine à m'habilucr à ce régimeci...; le déjeuner était mon meilleur repas, et je m en acquittais solidement... Enfin, du moins, nous déjeunons avec titille.
Cette pensée était la consolation suprême et universelle de ce digne homme, lorsqu'il songeait à ses déconvenues.
Madame Jouffroy, douée d'un appétit non moins robuste que celui de son mari, trouvait aussi cette réfection peu substantielle; mais elle pensait qu'il était sans doute du bel air, de ne presque point manger le matin ; or, la belle-mère d'une comtesse, doit nécessairement vivre en femme
du bel air. Puis i'élégance raffinée du service, la splendeur de l'argenterie, les élégantes porcelaines, le luxe de la salle à manger, aux tentures cramoisies et aux
LA FAMILLE JOUFFUCY. 1 1 7
boiseries de chêne rehaussées de mouhires dorées, les soins prévenants du maître-d'hôtel et du valet de chambre du comte, faisaient oublier à madame Jouffroyson appétit.
Quant à Auréiie, elle mangeait comme une amoureuse heureuse, c'est-à-dire, environ comme un oiseau ; le comte accoutumé à ce régime, trouvait le déjeuner très suffisant.
Le valet de chambre et le maître d'hôtel étant par hasard sortis ensemble, pour les besoins de leur service , Henri se leva galamment, afin de changer l'assiette et le couvert de sa femme, puis se rasseyant, il luidit gaîment:
— Je profite de mon reste, ma chère Auréiie..., car lorsque nous aurons un second valet de chambre, spécialement attaché à votre personne, il restera toujours
118 LA FAMlLLi: JOUFFKOY.
de rWère votre chaise, et je n'aurai plus le piaisii' de vous offrir uiie assiette, ainsi qu'en ce moment.
— En ce cas, iiion ami, — repritlajeune comtesse ; — je ne suis pas très impatiente de voir arriver ce nouveau domestique.
— Vous êtes un ange, mais notre maître d'hôtel et mon valet de chambre, ne sauraient nous suffire... J'en cherche un second, qui sera, je vous îe dis, particulièrement à vos ordres, — et s'adressant à madame Joutïroy ; — vous m'excusez de parler ainsi ménage, ma chère belle-mère?
— Je crois bien , le ménage, c'est mon fort.
— Alors mon gendre, — se hasarda de dire M. Joiiffroy; — puisque nous parions ménage, est-ce que vous ne trouvez pas
LA FAM!LI,E JOt'FFP.OY. 1 \ 0
que deux domestiques pour vous servir à table, c'est...
Un hum.., hum î sonore, et un formidable regard de sa femme, interrompit M. Jouffroy, qui resta court.
— Vous me faisiez observer, mon cher beau-père, — reprit le comte, — que deux domestiques?..
— Rien, rien, mon gendre, —se hâta de répondre M Jouffroy, — c'était une idée en l'air, mettons que je n'ai rien dit...
— Ah çà! ma chère Auréiie, — reprit le comte, — que ferez-vous de votre Journée?
— Mais, mon ami, disposez-en...
— Prenons, tout d'abord, de bonnes habitudes, je suis heureux de vous dire ceci en présence de vos excellents parents, vos lYioindres désirs seront toujours ma loi suprême N ous êtes la maîtresse ,
ordonnez, agissez en complète liberté...
— Henri..., combien vous êtes bon.
. — Ah! fifjlle, comme M. le comte te gâte ! — dit M . Jouffroy , — ma foi, il a joliment raison...
— Mon ami, —répondit Aurélie à son mari. — Je désirerais aller voir ma sœur, qui n'a pu assister à noire mariage.
— A merveille! A quelle heure désirezvous votre voiture ? atin que je donne vos ordres avant de sortir?
— Vous ne m'accompagnerez donc pas, Henri? — dit Aurélie avec un léger accès de surprise et de regret, — Marianne serait, j'en suis certaine, très-heureuse de vous voir... je me promettais le plaisir de vous présenter à ma tante Prudence?
— Je craindrais d'être indiscret,— reprit le comte en souriant. — Vous aurez à raconter à madeuioiselle votre sœur, la ce-
LA FAMILLK JOUIFROY. 121
rémonie d'hier, les jolies toilettes que vous avez remarquées, que sais-je encore... et je serais désolé de gêner vos confidences. Ainsi, chère Aurélie, dites-moi Theure à laquelle vous désirez votre voiture?
— Vers une heure, si vous le voulez bien — répondit Aurélie en étouffant un soupir, tandis que M. Jouffroy se disait à part lui :
— Mon gendre me semble bien peu désireux d'être avec fifdle... un lendemain de noces ! Quand je pense que pendant plus d*une année, je ne quittais pas Mimi. J'étais comme son ombre. Allons, il parait que ce n'est pas l'usage dans le grand monde.
Le valet de chambre rentrant en ce moment, dit à Henri :
— Le premier aide de camp de S. A. le
prince Maximilien demande à parler à monsieur le comte.
— Priez-le d'attendre dans le salon, j'y vais à l'instant, — répondit M. de Villetaneuse. Puis, il ajouta : — Chère bellemère , et vous, Aurélie, vous permettez?
— Comment donc, mon gendre! — fit madame Jouffroy. — x\llez-donc vite, dépêchez-vous donc, courez donc !
Et se retournant vers sa fille, pendant que le comte sortait de la salle à manger, suivi du domestique :
— As-tu entendu, Aurélie ? Le premier aide de camp de Son Altesse, demande à parler à ton mari !
— Fifille, — se hâta de dire M. Jouffroy à demi-voix : — Pendant que ton mari et les domestiques ne sont pas là, je dois t'avouer que j'étrangle de soif, et que je n'ai
LA FAMILLE JOUFrROY. 123
pouir ainsi dire rien mangé 11 n'y avait pas de vin sur la table, et je ne me gêne pas pour flûter ma bouteille le matin, enfin ces petites lichettes de bœuf et de jambon, accompagnées d'un œuf à la coque pour tout potage, ne font que creuser l'estomac. Est-ce que tu ne pourrais pas glisser à l'oreille de mon gendre, que...
— En vérité, vous ne pensez qu'à votre ventre ! — reprit madame Jouffroy en haussant les épaules, — vous êtes d'une indiscrétion !
— Pauvre bon père ! — reprit Aurélia, — pardon, mille fois pardon ! Je n'avais pas songé à tes habitudes. Désormais, tu seras servi comme tu l'étais chez nous. Je me charge de ce soin.
— C'est ça! vous allez tout bouleverser chez notre gendre, —reprit madame Jouffroy, en haussant les épaules et s'adtes-
I2i LA FAMILLE JOUFFROY.
sant à son niari, — vous vous ferez passer pour un gros glouton !
~ Maman, ou[>lies-tu que mon père est ici chez lui.
— Ah ! ah ! Mimi, — reprit M. Jouffroy, en se frottant les mains. — Tu entends Fifille, elle ne me gronde pas ! elle ne me reproche pas d'être un gros glouton.
— D'abord , je vous prie de ne plus m'appeier Mimi, et ensuite de ne jamais me tutoyer !
— En voilà bien d'une autre ! nous devons donc toujours nous parler comme si nous étions fâchés?
— l! ne s'.igit pas de fâcherie, mais j*ai remarqué que notre gendre disait toujours vous à Au relie, ça doit être de bon ton!
— Que veux tu, maman , — reprit Aurélie , — quand j'ai vu qu'îlenri ne me tu-
toyait pas devant vous , j'ai fait comme lui.
— • Et tu as eu raison, mon enfant. C'est sans doute de bien meilleur genre. Aussi M. Jouffroy vous me ferez le plaisir de ne plus me tutoyer devant le monde , et surtout de ne plus m'appeler Mimi.
— Mais sac, à papier ! je ne peux pas renoncer comme ça de but en blanc à une habitude de vingt-cinq ans , voilà vingtcinq ans que jeté tutoie, que je t'appelle Mimi, et...
Le valet de chambre rentra, et dit à Aurélie :
— Monsieur ie comte prie madame la comtesse de vouloir bien venir dans le salon.
— Aurélie , -- dit tout bas madame Jouffroy à sa iiile. — Est-ce que nous pouvons aller avec toi?
— Mais certainement ! peux tu me faire une pareille question , chère maman , — répondit la jeune femme. Et elle se dirigea vers le salon , accompagnée de sa mère et de M. Jouffroy.
Un homme d'un âge mûr, vêtu d'un uniforme étranger fond blanc à parements rouges, et portant les insignes de colonel, se trouvait dans le salon avec Henri de Villetaneuse. Celui-ci dit à sa femme , en lui présentant l'officier.
— Ma chère amie , monsieur le colonel Walter est chargé par son altesse, le prince Maximilien , d'une mission auprès de vous.
Aurélie rougit , regarda son mari avec une extrême surprise ; le colonel s'inelinant profondément, lui diten lui remettant une lettre :
— - Son Altesse m'a chargé , madame ia comtesse, de vous présenter ses respectueux hommages , et de vous remettre cette lettre ainsi que cet écrin , — ajoutat-il en désignant un étui circulaire en maroquin rouge déposé sur un guéridon placé près d'Aurélie , — Son Altesse m*a de plus cliargé, madame la comtesse , de vous exprimer ses profonds regrets de n'avoir pu avoir l'honneur de venir vous faire ses adieux avant son départ pour l'AHemagne.
Aurélie, confuse et troublée , avait machinalement pris la lettre que lui présentait Taide-de-camp, mais dans son embar-
ras , ne trouvait pas 'un mot' à'répondre , son mari vint à son secours , et dit :
— Mon cher colonel , madame de Villetaneuse est très sensible au bon souvenir de Son Altesse, nous osons espérer que le prince ne nous oubliera pas, lors de son premier voyage en France.
Le colonel s'inclina de nouveau et par courtoisie, M. de Villetaneuse voulut le reconduire jusqu'au perron de l'hôtel.
A peine le comte eût-il quitté le salon , que madame Jouffroy s'écria :
— Son Altesse écrit à ma fille! — Et s'adressant à Auréhe , qui tenait encore à la main la lettre du prince : — mais lis donc vite ce que Son Altesse t'écrit ! es-tu peu curieuse , va !
— Si c'était une lettre d'Iïenri, — ré-