‹ La famille Jouffroy (volume 5)Chapitre 2 sur 3 · III · texte numérisé non relu

III

130 LA FAMILI^E JOUFFROY.

pondit la jeune femme en souriant et brisant le cachet , il y a longtemps que je l'aurais lue.

— A la bonne heure, — reprit madame Jouffroy ; — mais il esr touL simple de recevoir une leltre de son mari, tandis qu'une leltre d'Altesse! c'est aussi rare qu'un meiie blanc!

— Moi, — dit M. Jouffroy, en fixant Tétui de maroquin rouge d'un regard curieux, tandis qu'Aurélie lisait la lettre, — je voudrais lien savoir ce qu'il y a là-dedans? C'est sans doute un cadeau que le prince, en sa (jualité de témoin de mon gendre, envoie à Fifille. Est-ce que tu ne crois pas cela , Mimi?

— Voilà encore que vous me tutoyez!

que vous m'appelez Mimi! el Aurélie Fifille!

— Mais, mon Dieu, nous sommes seuls ;

et puis, je ne peux pas m'habituer à...

— Vous me ferez le plaisir de vous y habituer, au contraire. Comment! notre fille reçoit des lettres d'une Altesse! et cela ne vous donne pas honte de parler comme un... je ne sais qui? — Et, s'adressant à Aurélie qui, après avoir lu, souriait complaisamment :

— Hé bien ! que te dit Son Altesse?

— Ecoute, maman, — et elle lut :

Madame la Comtesse,

— Madame la comtesse ! — fit madame Joutfroy. — Quel beau titre ! Je ne peux pourtant pas encore me figurer que l'on t'appelle: Madame la Comtesse ! Continue.

Aurélie reprit :

Madame la comtesse, mon départ subit pour l'Allemagne, me prive, à mon grand regret, de l'honneur d^ aller prendre congé de vous.

— Son Altesse regrette... d'être privée ..

de riionneur d'aller prendre... congé de... ma fille, la comtesse ! — répéta madame Jouffroy, prête à suffoquer. — Entendezvous cela, monsieur?

— Oui, Mim... — Mais, se reprenant à un regard de sa femme, le digne homme ajouta: -J'entends... C'est très flatteur pour notre fille et pour notre gendre.

Aurélie continua.

Ai-je besoin^ madame la comtesse, de vous exprimer de nouveau les vœux que je fais pour vous et pour ce cher comte.

— Ce cher comte ! — s'écria madame Jouffroy. — Son Altesse daigne appeler notre gendre son cher comte ! Quelle charmante lettre!,.. Aurélie, tu me la laisseras copier, — ajouta cette étrange femme, les larmes aux yeux, — je la relirai souvent. — Puis, embrassant sa fille avec passion : — Ah ! tu me ronds îa plus

heureuse, la plus fière des mères!... Je disais bien, moi, que tu pouvais prétendre à tout !... Lis-nous vite la fin de la lettre de Son Altesse, car ton mari peut rentrer d'un moment à l'autre.

-— Où en étais-je donc, maman ?

— Tu en étais à l'endroit où Son Altesse appelle ton mari : Son cher comte !... Reprends la phrase; nous l'entendrons bien deux fois.

Ai-je besoin, madame la comtesse, — reprit Au relie, — de vous exprimer de nouveau les vœux que je fais pour vous et pour ce cher comte. Il a bien voulu me prier d'être témoin de son bonheur; daignerez-vous me permettre, madame la comtesse y en mémoire d'un jour si heureux pour vous et pour ce cher comte, de vous offrir un souvenir qui, peut-être, vous rap' pellera par fois mon amitié pour M. de faille" faneuse, et le respectueux dévouement dont fai

l'honneur, madame la comtesse^ de vous réitérer l'assurance.

Charles Maximilien.

— La fait est que Ton ne saurait écrire dune manière plus aimable et plus polie,

— dit M. Jouffroy, tandis que sa femme savourait silencieusement les délices de cette lettre princière , et qu'Aurélie se sentait aussi légèrement étourdie par les fumées enivrantes de la vanité.

— Ah! oui, je la copierai, la lettre de Son Altesse — ditentin madame Jouffroy !

— ce sera l'honneur de noire famille... Mais, a-t-il de l'esprit, ce prince,... en at-il ?... si spirituel et si beau, c'est rare !

— (^mment, maman,... tu le trouves beau?

— S'il est beau!... Ah çà! mais tu ne l'as donc pas regardé?...

LA iAMlLLi: JOUFIUOY. 135

— Non... pas beauconp .. Je ne regardais qu'Henri, et, lorsque le prince m'a parlé, j'étais si troublée que je n'ai pa&Qsé lever les yeux sur lui...

— lié bien ! si îu les avais levés les yeux, tu aurais vu le plus jqU cavalier que l'on puisse imaginer...

— Oh! oh! maman, à l'exception d'Utiiri cependant, — répondit la jeune femme, avec un charaiant sourire , et s'adressant à M. Jouffroy. — Je devine ta curiosité, bon père, ouvre donc cet écrin, que nous voyions le cadeau de Son Altesse.

M. Jouffroy ouvrit l'étui de maroquin, et en tira une grande coupe d'or d'un merveilieu.N. travail. Un gr'oupe de figurines soutenait la cype, extérieurement et intérieurement ornée de médaillons émaiilés, représenlant des enfants, jouant avec

136 LA FAMILLE JOUFFUOY,

des oiseaux et des fleurs ; les vives couleurs de Ténjail étaient si parfaitement fondues, et appliquées sur l'or de ces médailloos, qu'on les aurait crus exécutées par le pinceau le plus délicat. Cette coupe exécutée au repoussé (i), était si légère, malgré sa hauteur et son diamètre, de près d'un pied, qu'elle pesait à peine une livre : tout son prix résidait comparativement dans la main-d'œuvre; aussi , le prince avait-il pu, sans sortir des limites des convenances et du bon goût, offrir à la jeune comtesse un objet d'une valeur vénale, presque insignifiante, si on !a comparait à son immense valeur artistique.

— Ah: ma tille... que c'est beau, —

(1) Les objets d'orfèvrerie exécutés au repoussé sont creux, et d'une valeur décuple des objets fondus ou massifs.

'■ LA FAMILLi: JOUFFROY. 13l

s'écria madame Jouffroy, — mon Dieu, que c'est donc beau ! que c'est donc magnifique ! comme Son Altesse sait faire les choses ! C'est un présent vraiment royal !

— C'est merveilleux, — dit Aurélie, partageant l'admiration de sa mère, et joignant les mains dans une sorte de naïve extase. — Vois donc, maman, ces ravissants médaillons, et ces grandes figures d'or, comme elles sont élégantes, la richesse de ce cadeau me rend confuse; c'est trop beau pour moi, n'est-ce pas, mon père? — puis, remarquant seulement alors la ligure profondément attristée de M. Jouffroy, qui, pensif et le regard humide, contemplait la coupe, Aurélie ajouta. — mon Dieu! papa, qu'est-ce que lu as donc, te voilà tout triste...

— C'est vrai, - reprit madame Jouffroy, s'adressant impatiemment à son mari ; — -

comment, voila tout ce que vous trouvez à dire au sujet du superbe cadeau que Son Altesse fait à notre fille ?

— Hélas ! — répondit — l'excellent homme en secouant mélancoliquement la tête, — c'est que cette belle coupe...

— Hé bien ! mon père, celte belle coupe ?..

— C'est l'œuvre de Fortuné — répondit M. Jouffroyen soupirant, — Il y travaillait encore l'an passé, lorsque j'allais le voir dans son atelier, pauvregarçon... — Etse retournant de crainte d'être vu de sa tille et de sa femme, il essuya une larme furtiveet répéta : — pauvre garçon!

La vue de cette coupe en rappelant à Aurélie le souvenir de Fortuné, éveilla dans son âme, jusqu'alors radieuse de bonheur, un vague et secret remords ; bien que sa mère lui eùl cent fois répété que

LA FAiMILLl^ JOUFI-ROY. 139

l'orfèvre 8*était Ues faciieineut résigné à renoncer au mariage convenu, l'instinct d'Aurélie lui disait que cette résignation n'avait du être qu'apparente; aussi, profondément attendrie à la vue de cette coupe, et ressentant une vive compassion pour son cousin, si cruellement déçu de ses espérances, la jeune comtesse dit en soupirant :

— Cher Fortuné, grâce à son génie, ses œuvres deviennent des présents si merveilleux que l'on est embarrassé de les recevoir... ail î celte coupe m'est maintenant doaiilement précieuse !

-— l^auvre Fortuné, — pensait, à part lui, M. JouiFroy,— ah ! voilà le gendre qu'il îne fallait, un homme de notre sorte, et comme nous, simple et sans façon ; j'aurais été aussi à mon aise chez lui que chez moi! quel dommage que ce mariage n'ait pas

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convenu a Aurélie , j'aurais encore Marianne et ma sœur près de moi, je vei s presque tous les jours mon vieil ami Roussel... Allons, allons, je suis un égoïste... après tout, lilille est heureuse...

Madame Jouffroy , sous l'empire de l'exaltation de sa vanité surexcitée par la lettre et par le présent du prince, restait seule insensible aux souvenirs que la vue de cette coupe éveillait dans l'esprit de sa fille et de son mari, aussi dit-elle à celui-ci :

— Vous aviez bien besoin d'apprendre à Aurélie que celte coupe était fabriquée par Fortuné-, au lieu de la laisser jouir tranquillement du cadi au de Son Al esse, voilà que vous l'avez tout attristée, celte chère enfant.

— Oh non, maman, ne crois pas que je sois triste... je suis glorieuse, au conlraire,

LA FAMILLE JOUFFROY. Hi

en songeaut que c'est mon cousin, mon ami d'enfance qui est l'auteur de ce chefd'œuvre... Peut être Fortuné me regrettet-il encore... mais bientôt il m'oubliera, il épousera une femme digne de lui ; et il sera aussi heureux qu'il mérite de l'être...

— Dieu t'entende, — reprit M. Jouffroy, — Dieu t'entende, fifille!

— Allons ! voilà encore qne vous appelez Aurélie fifille...

— Comment, même entre nous, je ne peux pas lui donner le nom que je lui donne depuis son enfance? C'est par trop fort aussi !

— Silence, voilà notre gendre qui rentre avec M. le marquis.

Henri de Villetaneuse rentrait en effet danslesalon avec son oncle, qui s'empressa d'aller galamment baiser la ranin de la

H'^ LA FAMILLE JOÛFFROY.

jeune comtesse. Son oiari remarquant la coupe placée sur un guéridon :

— Ma foi, ma chère Aurélie, )e prince vous a donné là, une des choses auxquelles il tenait le plus au monde... Je l'ai souvent entendu vanter celle coupe, comme l'une des merveilles de ce temps-ci.

— Henri , vous me rendez encore plus contuse que je ne l'étais déjà. Recevoir de Son Altesse un cadeau si magnifique.

— Est-il quelque chose de trop magnifique pour vous , ma belle nièce, — dit le marquis ; — le prince agit en prince, voilà tout.

— De prince à laquais, la transition est brusque, ma chère Aurélie, — reprit le comte en riant. — Je dois cependant vous dire qu'il se présente un valet de chambre pour vous; j'ai causé avec lui tout à l'heure, après avoir reconduit le colonel

Walter. Ce domestique me paraît très au courant du service ; il a une excellente recommandation du duc de Manzanarès , mais il n'a jamais été en maison à Paris , il est resté pendant dix ans avec son ancien maître, soit en Angleterre, soit en Italie ; sauf cet inconvénient, et sauf votre avis, il me semble que nous ferions un bon choix en prenant ce serviteur. Désirez-vous le voir?

— C'est inutile, mon ami ; s'il vous convient, il me convient aussi.

— Touchant accord! — dit le marquis à madame Jouffroy; —combien je suis heureux de penser que nos chers enfants s'entendront toujours ainsi !

— Je l'espère bien , monsieur le marquis; ils s'aiment tant! —Puis, s'adressant à sa tille : — Ah ça l Aurélie , si tu veux sortira une heure pour aller voir ta

U4 LA FAMIÎ.LE JOUPFROY.

sœur, tu n'as que le temps d'aller t'iiabiller.

— Tu as raison, maman.

— Venez, ma chère amie, vous verrez en passant votre nouveau valet de chambre,— dit le comte à sa femme. Et tous deux sortirent du salon.

Le marquis de Villetaneuse, resté seul avec M. et madame Jouffroy, suivit des yeux les nouveaux mariés, puis, lorsqu'ils eurent disparu, il dit d'un air souriant et mystérieux :

— Les voilà partis ; c'est à merveille.

Écoutez-moi , belle dame ! mais il faut

me promettre , ainsi que M. Jouffroy ,

de me garder un secret absolu ?

1ji6 LA FAMILLE JOlIFFRUY.

— Vous pouvez y compter, monsieur le marquis.

— Oii ! moi et Mim... — mais M. Joufi'roy se reprenant à un regard de sa femme,

— Oh ! nous ne sommes point bavards.

— li ne faul souffler motdececi, ni àAurélie, ni à mon neveu. - Elle marquis ajouta finement : — Il s'agit d une conspiration...

— Vraiment, monsieur le marquis, — reprit madame Joutfroy en souriant aussi,

— une coiispiralion ?

— Teinbie 1... et qui doit éclater dans quelque temps, au grand étonnement de nos chers enfants. J'étais venu ici ce matin dans l'intention de vous mettre tous deux au nombre des conjurés. Or, comme l'argent est le nerf de ia guerre et des conspirations, vous allez d'abord , mon cher nionsieurJouifroy, me compter, pour voire cotisation, deux cents louis ; moi, de

mon côté, en ma qualité d'oncle, je pousse, ma foi, jusqu'à trois cents louis.

— Hum! — fit le bonhomme, tout ébahi,

— hum ! monsieur le marquis, je...

— Non, mieux que cela, — reprit le vieillard, en riant de tout son cœur et s'adressant à madame Jouftroy, — ce sera beaucoup plus plaisant ainsi : Vous allez, mon cher monsieur, me prêter, vous entendez bien? me prêter, deux cents louis... absolument comme si je vous les empruntais, et que je dusse vous les rendre..., en un mot, comme si je venais tout bonnement vous dire : « Mon .cher monsieur , faites-moi » l'amitié de me prêter deux cents louis; »

— et se tournant vers madame Jouffroy, fort interloquée : — Vous verrez, ce sera ravissant. Pauvre chers enfants !

— Vraiment? — reprit -elle en riant aussi, et tâchant, mais en vain , de com-

prendre la chose , tandis que son mari comprenant seulement qu'il s'agissait de débourser deux cents louis , restait penaud, et disait :

— Hum! hum !.. monsieur le marquis, c'est que...

— Encore une fois, figurez-vous que je ne vous ai point parlé de notre fameuse conspiration, et que, de but en blanc, je viens vous demander un prêt de deux cents louis..., là, est-ce clair?

— C'est clair comme le jour, — dit madame Jouffroy à son mari, — comment, vous ne comprenez pas cela ?

— Si, ma femme ; je comprends bien:

deux cents louis...

— Et vous allez avoir Tair de les prêter à M. le marquis en les lui remettant.

— Oh! quelle idée!— ajouta le vieiljard, en allant près de la cheminée tirer le

cordon d'une sonnette. -- Je vais vous donner un reçu de la somme, mon cher monsieur ! un beJ et bon reçu, valable et en forme , de sorte que , lorsque notre conspiration éclatera, nos chers enfants... Ah! ah! ah! ma chère madame, si vous saviez quelle sera leur surprise ? Ah ! ah ! ah ! vous le voyez, j'en ris aux larmes... ce reçu de deux cents louis... Ah ! ah ! ah !

— Ah! ah! ah! — fit aussi madame Jouflroy, cédant à la contagion de l'hilarité du marquis, — ah ! ah ! ah ! ce sera très plaisant ! — Puis , voyant son mari , loin de rire, demeurer soucieux et piteux, elle lui dit tout bas : — Mais , riez donc aussi; vous avez l'air d'un enterrement! mais riez donc !

— A la bonne heure ma femme... ah...

ah... ah. .. — fit-il en s'efforçant de rire,— ah , ah, ah... deux cent louis... ah... ah...

150 LA FAMILLt: JOUFl ROY.

ah... — puis redevenant soudain 1res sérieux, — deux cents louis... c'esi que c'est une somme !!

— Mais puisque c'est une plaisanterie , une conspiration... sans doute une surprise pour nos enfants... --reprit madame Jouffroy, pendant que le vieillard disait au valet de chambre venu à l'appel de la sonnette:

— Donnez-moi à l'instant ce qu'il faut pour écrire.

Le domestique revenant bientôt avec un buvard et une écriloire , le marquis se mit à écrire.

— Ma femme , — reprit à voix basse M. Jouffroy, — deux cents louis... c'est quatre mille francs... et tu sais que maintenant, nous devons économiser beaucoup.

LA FAMILLK JOUFFI^OY 43'

— On VOUS répète que c'est une plaisanterie., une conspiration...

~ Conspiration , tant que tu voudras , il n'en faut pas moins que je donne l'argent !

— Allez-vous rester en affront devant M le marquis! vous avez justenient six mille francs sur vous,., que vous deviez porter à la banque ..

— Mais ma femme...

— Mon cher monsieur, - reprit le marquis en revenant du fond du salon et tenant à la main , le reçu qu'il venait d'écrire , — écoutez bien ceci , — et il lut :

— Je reconnais. . avoir reçu de M. Jouffroy.. . la somme... de quatre mille francs. . que je m'engagea lui remetlre à sa première invitation... — et se retournant vers madanîe Jouffroy , " c'est charmant , c'est un emprunt . eji for ne... rie:i n'y manque...—

-loS LA FAMILLE JOUFFROY.

puis donnant le reçu à son créancier improvisé , ~ la chose est je crois ainsi parfaitement en règle... mon cher prêteur... et maintenant pour compléter la chose...

— Mon mari va vous remettre les quatre mille francs , monsieur le marquis, justement , il a de l'argent sur lui...

M. Jouffroy, soupirant, prit dans son portefeuille quatre billets de mille francs, et sa femme dit au marquis en souriant :

— Cette fameuse conspiration , quand éclatera-t-elle?...

— Elle éclatera avant qu'il soit peu , — répondit le marquis en empochant les billets de banque, — mais silence... voilà nos chers enfants.

Aurélie portant une charmante toilette du matin , entrait en effet dans le salon , avec Henri de Yilletaneuse.

— Adieu mon père , adieu maman , -—

dit la jeune comtesse , — je recommanderai à Marianne de ne pas oublier qu'il est convenu qu elle doit venir passer tous ses dimanches avec nous...

— Oh ! certainement , — reprit M. Jouffroy, — et qu'elle arrive chaque dimanche de bien bonne heure , celte chère entant.

— Encore adieu , maman.

— Nous allons t'acconipagner jusqu'à ta voilure , madame la comtesse , — répondit madame Jouffroy en embrassant sa fille.

Le marquis offrant galamment son bras à Aurélie :

— Vous me permettez, ma chère nièce, d'être votre cavalier?...

— Adieu, Henri , — dit la jeune femme à son mari au moment de quitter le salon. — Ainsi... décidément vous ne venez pas avec moi?...

'Ibi LA FAMILLE JOl'lFROY.

— VoUvS saviz pourquoi, ma chère Auréiie, il me faut renoncera ce plaisir, — répondit le comte en baisant la main de sa femme, — n'oubliez pas que nous dînons à sept heures.

— Oh! je serai de retour ici bien avant cette heure là, mon ami.

— Moi aussi, je l'espère, mais je veux vous conduire jusqu'à voire voiture.

Aurélie sortit du salon, donnant le bras au marquis, Henri et madame Jouffroy les suivaient.

Le valet de chambre el son nouveau camarade Miiller , l'honnête serviteur du prince Charles Maximiiien , se ti'ouvaienfc dans une pièce d'attente, ils s'inclinèrent au passage de leurs maîtres, après avoir ouvert tes deux battants de ia porte qui communiquait au vestibule.

Un élégant coupe, atielé de 1res beaux

LA FAMILLE JOUFFKOY. 155

chevaux, slalionnait devant le perron de riiôlel, un valel de pied en grande livrée, comme le cocher, tenait ouverte la portière armoriée.

— A la bonne heure, voilà un équipage digne de toi, ma belle comtesse, — dit madame Jouffroy, radieuse, en embrassant sa fille une dernière fois.

— Quelle jolie voiture, n'est-ce pas, maman ? Henri a si bon goût, — répondit la jeune femme, iiOn moins glorieuse que sa mère. — Puis, se tournant vers M. Jouffroy : - Adieu, bon père.

— Adieu, mon enfant, embrasse bien pour moi Marianne et ma sœur, dis leur que j'irai les voir demain.

— Oui, papa.

Et lajeune femme descendit légèrement les matches du perron , accompagnée d'yenri etdu marquis, monta toute joyeuse

4ans la voilure blason née, dont le valet de pied referma la portière, en disant, son chapeau demi-levé :

— Quels sont les ordres de madame la comtesse?

— Je vais chez ma tante, hôtel de Beauvais, rue du faubourg Saint-Honoré.

— Hôtel de Beauvais ! faubourg Saint- Honoré ! — dit le valet de pied au cocher, pendant qu'Auréiie faisait un signe d'adieu à son mari, resté, ainsi que le marquis, sur le dernier degré du perron .

Le fringant attelage partit au grand trot. Le marquis prit le bras de son neveu, el tous deux, saluant du geste M. et madame Jouffroy, quittèrent bras dessus, bras dessous, la cour de l'hôiel.

— Quel bel équipage! et comme ma fille a bien l'air là dedans d'une vraie com-

LA FAMILLE .lOUFFROY. 157

tesse, — dit madame Jouffroy à son mari, ■— avez-vous entendu le domestique dire à Aurélie : < — quels sont les ordres de madame la comtesse I » •— comme c'est bon genre! quelle différence avec notre imbécille de Pierre, qui, de son siège, nous criait de sa gTOSse voix : — ous'que nous allons 1

— Oui, oui, la voiture de notre fille a très-bon genre, — répondit M. Jouffroy, étouffant un soupir, et regrettant, à part soi, sa modeste calèche à vasistas, attelée du pacifique Coco, et dans laquelle toute la famille trouvait place en se serrant un peu.

— Enfin... que fifille soit heureuse... je ne demande que cela.

Et il rentra dans l'intérieur de la maison sur les pas de sa femme.

LU

Henri de Villetaneuse, après avnir quitté son oncle sur le pont de la Concorde, se dirigea vers la demeure de Catherine , se disant :

— C'est par Dieu, un heureux sort que le mien ! je suis remis à flot... J'ai une maison excellente, une femme ravissante, qui m'aime à la folie, et la maîtresse la plus piquante, la plus amusante du monde! ma femme n'a pas, il est vrai, plus de conver-

•IGO LA FAMILLE JOIfFRoY.

sation qu'une pensionnaire... Elle est douce, timide, candide, et, conséquemnient, sera toujours de la dernière insignifiance ; mais, qu'importe ! n'ayant jamais d'autre volonté que la mienne, cette chère enfant vivra le plus heureusement du monde -, elle est comtesse, elle aura tout ce qui pourra flatter sa vanité, cinquante ou soixante louis par mois pour sa toilette, elle recevra chez elle la meilleure^compagnie de Paris, elle sera libre comme 'air, car je n'ai pas l'étoffe d'un mari jaloux, que peut-elle désirer de mieux? J'ai voulu dès aujourd'hui l'habituer à sortir seule, afin de conserver, de mon côté, une liberté entière; j'irai tous les jours de deux àsixheures chez Catherine... J'ai consenti de tout mon cœur à prendre chez moi la mère Jouffroy et son bonhomme de mari, ils tiendront compagnie à leur fille, et

comme je l'habituerai à aller seule dans le

monde, je pourrai, saufnos jours d'opéra,

ou de réception, consacrer presque toutes

mes soirées à Catherine! Etrange femme!

combien elle m'aime! je n'oublierai jamais

ses larmes, son désespoir, lorsqu'ayant

appris par ce Bayeul, m'a-t-elle dit, mes

projets de mariage (découverte qui avait

causé son évanouissement, et l'espèce de

fureur avec laquelle elle m'avait repoussé

sans explication), elle est venue m'atten-

dre à la porte de M. Jouffroy, le soir du

jour où j'avais été présenté à Auréîie. «Je

« vendrai le peu que je possède, je cou-

« drai, s'il le faut, afin de gagner de quoi

« vivre, je logerai dans une mansarde : je

« ne vous serai pas à charge,» — me disait

Catherine, en fondant en larmes, — « mais

« vous ne vous marierez pas! vous ne m'a-

* bandonnerez pas! » — En vain je lui dini. 11

4fjÈ • LA FAMILLE JOUFFROY.

sais que ce mariage ne changerait presque rien à nos relations. — « Un partage m'est « impossible !» — me répondait-elle, — t si vous vous mariez, vous ne me rever- « rez jamais ! > Rompre avec Catherine était au-dessus de mes forces : j'ai préféré rompre mon mariage, et cette pauvre Aurélie a voulu sempoisonner. C'est en cette occasion surtout que j'ai pu apprécier le cœur de Catherine et son amour pour moi. € — aHenri, — me dit-elie, en arrivant chez moi à l'improvisle, — c Depuis deux jours « j'ai profondément réfléchi, l'égoïsme de « mon amour m'égarait ; j'ai exigé la rup- « lure d'une union où vous trouviez de « grands avantages; celte malheureuse € jeune fille a voulu s'empoisonner. Le «moment viendra, hélas! où vous ne m'ai- « nierez plus, et ce serait mon éternel re- « mords de vous avoir imposé un sacrifice

LA FAMILLE JOUFFnOY. 163

« que vous re[;retteriez un jour ! d'avoir « aussi été cause du désespoir peut-être € mortel de cette jeune personne ! épou- « sez-la donc, je saurai me résigner à cette € nécessité à la condition que vous m'accor- « derez tous les moments dont vous pour- « rez disposer; seulement..., et ne vous « récriez pas sur ce que vous regarderez « peut-être comme un caprice..., -je veux « que d'ici au jour de voire mariage, nous « nous voyions comme amis, et non plus « comme amants ; j'épouverais une répu- « gnance invincible à me dire qu'en sor- « tant de chez moi, vous allez parler à cette « chaste jeune fdie de l'amour qu'elle vous « inspire. Il y aurait là quelque chose de « lâche, de perfide, dont la seule pensée € me révolte. Cette susceptibilité de la « part d'une femme comme moi, a droit de « vous surprendre, mais, vous le savez, on

164 LA FAMILLE JOUFFKOY.

« Ta dit souvent : notre cœur est un abîme € de contradictions, » — - Et en effet, il m'a été impossible de vaincre les scrupules de Catherine, cette délicatesse si rare m'irritait , me charmait à la lois, surexcitait mon goût pour cette femme étrange !

Grâce à ces six semaines, durant lesquelles nous avons en effet toujours vécus en amis, je suis, quoique notre liaison dure depuis plus de deux ans, je suis autant que par le passé amoureux de Catherine ! Ces scrupules de sa part ont-ils été sincères?.. . ne sontils point un adroit manège de coquetterie, afin de se rendre plus désirable, et de lutter ainsi contre l'influence d'Aurélie? je l'ignore... mais vive Dieu! je ne peux, sans battement de cœur , songer que tout à l'heure , je vais revoir Catherine. Voilà d'ailleurs deux grands jours que je ne suis

allé chez elle, retenu par les mille obligations de mon mariage !

En songeant ainsi, Henri de Villetaneuse arrive rue Tronchet, et sans s'inquiéter autrement du fait, il remarque d'abord à la porte de la demeure de madame de Morlac une énorme voiture de déménagement que des commissonnaires achevaient de charger, mais en s'approchant de la voiture, il reconnaît parmi les meubles qu'on y transportait certaine causeuse de damas blanc, semé de bouquets de roses, '^sur laquelle il s'était souvent assis à côté de Catherine. Saisi d'un vague pressentiment, il monte en hâte à l'entresol, trouve toutes les portes de l'appartement ouvertes, les tapis, les rideaux déposés , en un mot, l'appartement complètement vide et démeublé.

M. de Villetaneuse stupéfait, court à la chambre à coucher de Catherine, il aper-

i<»6 LA FAMILLE JOUFFUOY.

çoit un garçon tapissier occupé d'enlever les rideaux d'une fenêtre, seuls objets d'ameublement qui restassentdanscette pièce.

— Que signifie cela? — s'écria le comte pâle et à demi suffoqué par une angoisse croissante, — madame de Morlac a donc déménagé?

Le garçon tapissier, fort surpris de l'interrogation et surtout de l'émotion de M. de Villetaneuse lui répondit du haut de son échelle :

— Monsieur, j'ignore si cet appartement était occupé par cette dame.

— Gomment... et vous enlevez ses meubles?

— Certainement , puisque mon patron les a achetés.

— De qui... de qui les a-t-il achetés?

— D'un monsieur.

— D'un monsieur?

— Oui , il est venu hier soir proposer à mon patron d'acheter ce mobilier en bloc, tapis, rideaux, etc., etc.; mon patron est venu estimer les objets, a conclu le marché l'a payé comptant, et il nous a envoyés ce matin faire le déménagement... voilà.

Et le garçon tapissier continua de décrocher les rideaux des croisées.

Henri de Villetaneuse resta pendant un moment immobile de stupeur , puis il descendit en hâte chez le portier de la maison qui lui diten le voyant :

— Monsieur le comte , madame m'a laissé cette lettre pour vous.

Henri prit la lettre et lut ces mots :

« Ne cherchez pas à retrouver mes traces^ ce f.1 serait inutile , vous ne me rev errez jamais. »

Catherine.

— Mon Dieu!., mon Dieu! . —murmura

-iCS LA FAMILLE JOUFFROY.

Henri de Villetaneuse , atterré , presque saisi de vertige, — est-ce que je rêve? est-ce que je'^suis fou?

— Monsieur le comte , vous pâlissez...

donnez-vous la peine de vous asseoir, — dit le portier.

M. de Villetaneuse dominant enfin son émotion, reprit:

— Quand madame de Morlac a-t-elle quitté cette maison '/

— Hier, à trois heures, monsieur le comte : elle a monté en fiacre avec sa femme de chambre, emportant plusieurs malles. Sans doute elle est allée s'entendre avec le propriétaire pour la résiliation du bail de l'appartement; car hier soir le propriétaire est venu me dire que je pouvais laisser enlever tous les meubles de mada-

me, vu qu'elle les avait vendus à un tapissier.

— Et dans la journée, il n'est venu personne d'inconnu chez madame de Morlac?

— Madame n'a reçu, hier, absolument personne.

— Pas de lettres non plus ?

— Non , monsieur le comte ; il n'est venu, hier, aucune lettre pour madame.

— Et sa femme de chambre Justine, qui souvent cahsaitavec vous et votre femme, ne vous avait rien dit qui pût vous faire soupçonner ce brusque départ ?

— Non, monsieur le comte, elle croyait que madame ne faisait qu'une absence de quelques jours ; car hier, mademoiselle Justine est venue dans la loge, pour me prier de descendre plusieurs malles du grenier et elle m'a dit : « Vous me voyez

no LA FAMILLE JOUFFROY.

toute surprise, il paraît que madame va s'absenter pendant quelques jours... »

Moi je l'ai cru aussi. C'est le propriétaire qui m'a détrompé, en venant hier m'apprendre que les meubles étaient vendus et que je pouvais mettre écriteau pour l'appartement.

Le comte de Villetaneuse désespéré quitta la maison, se disant :

— Ah ! maintenant, je sens plus que jamais combien Catherine était indispensable à ma vie ! quelle peut être la cause de cette brusque rupture ? Mon mariage ?

non, non. J'y avais d'abord renoncé, c'est elle-même qui, ensuite, a exigé que je me marie... Ah ! maudit soit ce mariage, s'il m'a fait perdre Catherine. Oh I je la retrouverai! Ni temps, ni démarches, ni argent, rien ne me coûtera pourla retrouver. . Je

ne peux pas, je ne veux pus vivre sans Catherine ! Mort et furie ! Sans elle que devenir!! Que me resterait-il?... le jeu î rien que le jeu 1 !

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