‹ La famille Jouffroy (volume 5)Chapitre 3 sur 3 · FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

La Cour des Coches , localité retirée, où se trouvait l'atelierde Fortuné Sauvai, était entourée de plusieurs corps de bâtiments, à travers desquels s'ouvrait un dédale de ruelles et de passages. La majorité des locataires de ces demeures, et surtout de leurs derniers étages , se composait de pauvres artisans : grand nombre de misères ignorées se cachaient dans les mansardes et dans les greniers de ces sombres

et vieilles maisons; beaucoup de familles vivant du labeur de leur chef, se voyaient souvent réduites à une détresse extrême, par la maladie ou par le chômage de l'industrie de leur unique soutien, aussi, parfois, le dernier jour du terme expiré , la famille hors d'état de payer le loyer de son triste logis, le quittait forcément, emportant son grabat, quelques nippes et s'en allant à l'aventure ! Malheureux émigrants d'un quartier dans un autre quartier de la ville immense !

La tante Prudence , après son départ de la maison de M. Jouffroy , avait provisoirement occupé , en compagnie de Marianne, un appartement garni du faubourg Saint-Honoré, puis elles s'étaient toutes deux définitivement établies au second étage de l'une des maisons de la cour

LA FAMILLE JOUFFROY. il?

des Coches , maison conligûe à celle où demeurait Fortuné Sauvai.

Le logement de la vieille fille et de sa nièce, se composait d'une entrée assez obscure, d'une cuisine, d'une petite salle à manger, d'un salon et de deux chambres à coucher, communiquant l'une avec l'autre.

La tante Prudence, fidèle à ses habitudes et à ses souvenirs de famille, conservait son ancien ameublement , qui avait, en partie, appartenu à sa mère ; une propreté recherchée était le seul luxe de cette modeste retraite où se passait la scène suivante, environ une année après le mariage d'Aurélie.

Marianne, étendue sur un canapé, à demi recouverte d'une courte-pointe, ainsi qu'une personne convalescente, s'occupait d'un travail de couture. Au lieu d'être

applatis, comme autrefois, en bandeaux sur ses tempes, sans la moindre recherche, ses beaux cheveux blonds cendrés encadraient son visage de leurs longues boucles soyeuses, et dissimulaient la saillie trop prononcée de ses pommettes, une jolie cravatle de satin bleu d'azur se nouait sous son large col brodé, qui, rabattu , laissait voir son cou d'ivoire ; le corsage de sa robe, non plus disgracieusement taillé en blouse, mais élégamment ajusté à sa taille , la dégageait et faisait valoir sa finesse ; enfin, ainsi coiffée, ainsi vêtue, Marianne, grâce aux ressources de cette innocente coquetterie exigée par sa tante, était presque méconnaissable, l'ensemble de sa personne ne manquait pas d'un certain charme. Assise auprès du canapé où se tenait sa nièce, la vieille fille, ses besicles d'argent sur le nez, s'occupait

(est il besoin de le dire) de son éternel tricot.

— Avouez, ma tante, — disait Marianne, — que c'est une chose extraordinaire ?

— Très-extraordinaire, mon enfant.

— Incompréhensible?

— Ma foi, oui... incompréhensible... vu que c'est inexplicable.

— Car enfin, quel est donc le mystérieux bienfaiteur de tant de pauvres gens?

— Voilà ce que je me demande comme toi?

— Avant-hier encore, ce pauvre et honnête ménage, composé du père malade, de la mère et de trois enfants, allait être mis dehors de cette maison, faute du paiement d'un terme... lorsque soudain, arrive un commissionnaire, apportant non-seulement l'argent du loyer, mais encore de bons vêtements pour les enfants, et une

petite somme suffisante à subvenir aux besoins de la famille, jusqu'à ce que son chef fût en état de reprendre ses travaux. Les braves gens demandent en pleurant de joie, le nom de leur bienfaiteur: impossible de le savoir ; le commissionnaire, étranger à notre quartier, a été envoyé dans la maison par une personne inconnue.

— Ce qu'il y a surtout de très singulier dans tout cela, mon enfant, c'est que ce bon génie de la Gour-des-Coches, comme on l'appelle, doithabiter quelqu'une de ces maisons-ci, car il est incroyablement et journellement renseigné sur toutes les misères qui, hélas ! abondent autour de nous.

— Evidemment, ma tante, il est instruit de tout ce qui se passe. Tenez, hier encore, notre femme de ménage me disait qu'un très bon et très honnête ouvrier de nos

voisins, se trouvant sans ouvrage, avait été obligé, pour subvenir à ses besoins eÉ à ceux de sa femme, de mettre en gage ses outils, son gagne pain... le bonheur veut qu'il trouve du travail ; mais sans ses outils, comment travailler?.. Jugez de son chagrin... mais le jour même, il reçoit, dans une lettre, un mandat de quarante francs sur la poste.

— Pour connaître ainsi les misères cachées des pauvres habitants de la Courdes-Coches, il faut certainement vivre au milieu d'eux, car les bienfaits de ce mystérieux bon génie se renouvellent presque chaque jour...

— Moi , — reprit Marianne souriant et rougissant, — j'avais d'abord cru deviner... quelle était cette personne secourable.

— De qui veux-tu parler?

— De Fortuné.

— Si l'on en juge d'après son bon cœur, il serait fort capable d'être ce bon géniela, mais...

— Mais le bon génie de la Gour-des-Coches s'est manifesté par ses bienfaits, peu de temps après le départ de Fortuné pour l'Angleterre.

— C'est ce que j'allais justement te faire observer. Enfin, quoique ton cousin soit dans l'aisance, il ne pourrait suffire à ces dons si multipliés, depuis environ trois mois qu'il est parti.

— Hélas! oui, chère tante!... Trois mois, trois grands mois ! et son absence, disaitil, ne devait durer qu'un mois au plus ; le temps de monter, à Londres, ce grand ouvrage d'orfèvrerie , commandé pour la reine d'Angleterre. Je croyais d'autant plus au prompt retour de Fortuné, qu'il avait emmené avec lui, pour l'aider dans

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ses travaux, le père Laurencin et son pelit-fils.

— De sorte qu'il n'est resté personne pour garder la maison, aussi des voleurs, espérant faire un bon coup, sont entrés dans l'atelier en sciant les barreaux de la fenêtre.

— Grâce à Dieu ! ma tante , Fortuné avait eu la précaution de déposer à la Banque tous ses objets précieux , les voleurs en ont été pour leur tentative.

— Il n'en est pas moins vrai que c'est un précédent fâcheux. Ces misérables peuvent, au retour de ton cousin, et supposant alors que l'atelier renfermera de grandes valeurs, tenter encore un mauvais coup.

— C'est eflrayant. Maudit voyage ! Vraiment, Fortuné n'est pas raisonnable...

prolonger ainsi son absence.

— A qui la faute? A ce vilain cousin Roussel ; il a voulu être du voyage ! — reprit la tante Prudence d'un ton de récrimination courroucée, en tricotant avec fureur. — M. Roussel s'est mis en tête de faire le touriste! ce jeune et bel Anacharsis, dans l'espoir de former apparemment sa tendre adolescence par d'instructives pérégrinations, aura débauché ton cousin et prolongé son séjour dans ce pays. M. Roussel ne connaissait ni l'Angleterre ni l'Ecosse ; M. Roussel a voulu les connaître : voyez-vous ça ! Voilà-t-il pas une belle connaissance pour l'Angleterre et pour l'Ecosse !

— Ah ! tante Prudence, tante Prudence!

— dit Marianne, en riant de la furibonde sortie de la vieille fille, — l'absence du cousin Roussel... vous pèse autant que me pèse, à moi... l'absence de Fortuné.

— Laisse-moi donc tranquille ! Joli rau^ seau pour qu'on le regrette, cet affreux Roussel !

— Ma bonne tante, je vous dirai, ainsi que vous me disiez autrefois : soyez sincère... soyez sincère...

— Allons, tu es folle...

— Oh ! que non !

— Soit. Je ne penee qu'au cousin Roussel, je rêve du cousin Roussel, je le vois partout, et toujours cet Adonis, le chef orné de cette irrésistible casquette de loutre , dont il était si galamment coiffé jusqu'aux oreilles, le jour de son départ ! Ah! qu'il était beau, mon Dieu! qu'il était donc beau, le cousin Roussel ! J'en maigris, j'en sèche , j'en meurs ; voilà des aveux je l'espère? tu les arraches à ma pudeur gémissante , rougissante et expirante I Es-tu satisfaite , méchante enfant ?

— Ma bonne tante , malgré vos plaisan • teries, j'ai bien vu votre chagrin le jour du départ de notre vieil ami.

— Moi, chagrine?

— Sans doute, et malgré votre contrainte, vous aviez le cœur bien gros.

— Voyez-vous ; ces petites filles, comme elles sont pénétrantes.

— Il ne m'a pas fallu une grande pénétration pour remarquer votre tristesse, ma bonne tante.

— Au fait, pourquoi dissimuler avec loi? — reprit la vieille fille en changeant soudain d'acceni. —Hé bien , oui! ce vilain Roussel me manque ; c'est la première fois depuis trente ans que je reste si longtemps sans le voir, et à mon âge , mon enfant, c'est une si douce chose que l'habitude ! Enfin , depuis sa rupture avec mon frère, le cousin Roussel venait nous voir plus

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souvent encore. Que te dirai-je?... mais ne vas pas te moquer de la tante Prudence, — reprit la vieille fille, cédant à l'un de ces retours d'attendrissement où la bonté de son âme s'épanchait sans contrainte. — Que te dirai-je, Joseph n'est plus jeune, je ^•edoute pour lui les fatigues d'un voyage dans les montagnes d'Ecosse. C'est un vrai Parisien, il n'a jamais quitté sa grand'ville..., mon Dieu..., un accident est si vite arrivé , ou bien une maladie vous atteint... ah ! quand on pense que loin des siens, loin de son pays, et peut-être abandonné sans secours dans une chambre d'auberge... notre pauvre cousin peut...

Tiens, je frémis de pensera cela...

— Mon Dieu, ma tante, vous pleurez, calmez-vous.

— Que veux-tu... Voilà plus d'un mois que nous n'avons reçu de leurs nouvelles.

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Ces craintes sont, de ma part, une faiblesse ridicule, maisje suis cruellement inquiète! Ah ! mon enfant , il n'est pas au monde un meilleur, un plus loyal cœur que celui de notre vieil ami , et... tu ne saurais l'imaginer mes regrets si... par malheur...

La vieille fille n'acheva pas. Elle ôta ses besicles et porta son mouchoir à ses yeux noyés de larmes.

— De grâce , ma bonne tante , rassurezvous : Fortuné veillera sur notre cousin Roussel, comme sur un père; ils sont trùis dans ce voyage, ils s'entr'aideront... et cependant , ainsi que vous le dites , un accident est si vite arrivé, ~ reprit Marianne d'une voix tremblante, le regard humide, et commençant aussi à s'alarmer — Hélas ! si, en effet, le silence de nos amis avait une cause fâcheuse ?

— Allons, mon enfant, calme-toi, —

dtt la vieille fille en essuyant ses yeux et remettant ses lunettes , — tu me fais doublement regretter ma faiblesse. Je suis une folle... Après tout, les montagnes d'Ecosse ne sont point un pays sauvage, notre ami ne voyage pas seul , ses compagnons ne l'abandonneront pas ; mais , nous autres badauds de Parisiens , dont les colonnes d'Hercule sont : la foire à Saint-Gloud, nous nous effarouchons d'un rien ; encore une fois, rassure-toi mon enfant, si nos amis ne nous ont pas écrit depuis un mois, c'est que , sans doute, leur retour est proche, ils veulent nous surprendre. Qui sait? Peut-être les verrons-nous arriver demain ou même aujourd'hui, — puis la vieille fille reprenant son accent caustique et railleur afin de calmer les inquiétudes de sa nièce. — Ah ! par ma foi , vous me les paierez cher ces sottes angoisses

que vous nous aurez causées, M. Roussel! vous pouvez vous attendre à être joliment reçu, beau montagnard écossais..., vous serez rudement traité! quand bien même vous me joueriez cent airs de pibrok pour m'attendrir... Oui , oui, venez-y, vous serez fièrement accueilli, vous et votre pibrok ! Car tu verras , ma chère , qu'il aura appris à instrumenter de la cornemuse, ce jeune Anacharsis , et quil va nous arriver en jupon court, ni plus ni moins qu'un montagnard de VValter-Scott !

A cette saillie de la vieille fille, Marianne ne put s'empêcher de sourire et répondit en soupirant :

— Fasse le ciel, ma tante, que nos amis reviennent bientôt, el que nos espérances ne soient pas trompées.

— Non, non, elles ne seront pas plus trompées que celles que je te donnais au-

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Irefois au sujet de ton cousin, te rappelles-tu ?

— Héias! bonne tante...

— Comment, hélas ! Ah ! çà voyons, raisonnons un peu ? Que t'avais-je dit?... « Je € ne crois pas que ta sœur consente à épou- « ser Fortuné..., cela s'est-il réalisé?

— Oui ma tante.

' — Ne t'avais-je pas dit encore : c Aimant t ta sœur comme il l'aime, le désespoir de « Fortuné sera d'abord cruel, puis il se « calmera, le temps aidant. »

— Etcependant, matante, Fortunénous parlait toujours d'Aurélie les larmes aux yeux.

— Oui, mais il s'épanchait avec nous, il nous confiait ses chagrins ; enfin, où passait-il toutes ses soirées?

— Chez nous.

192 LA FAMILLE J jUFFllOY.

— A qui parle-t-il de ses travaux, de ses projets ?

— A nous, ma tante, c'est vrai, toujours à nous.

— Lorsque je Tai eu peu à peu amené à chercher quelques distractions à son chagrin, avec qui est-il allé, l'été passé, faire quelques parties de campagne aux environs de Paris ?

— Avec nous, et le cousin Roussel.

— Dans ces promenades, à qui Fortuné donnait-il le bras?

— A moi, ma tante.

— Durant ces promenades, tandis que je faisais endiabler le cousin Roussel, que te disait Fortuné?

— Qu'il ne trouvait de consolation à ses peines que dans le travail et les réunions de famille.

— Et lorsque tu as eu l'excellente idée,

LA FAMILLK JOUFFROY. 193

de demander à ton cousin, de nous adjoindre souvent dans nos parties de campagne le père Laurencin et son petit fils, que t'a dit Fortuné?

— Matante...

— Allons, pas de fausse honte, nous sommes seules.

— Il m'a dit : « Ma chère Marianne, tu « es si gentille, si bonne, si prévenante ; « tu t'ingénies si délicatement à aller au « devant de ce qui peut m'être agréable, « que, grâce à toi, j'oublie souvent mes « chagrins. »

-- N'est-ce donc rien que cela , mon enfant ?

— Oh ! sans doute , ma tante ! je ne

devais pas espérer d'entendre Fortuné

m'adresser des paroles si affectueuses ;

Enfin, quand il est ici, je le vois chaque

jour, il se plaît auprès de nous. Je serais in. 43

insensée d*oser espérer davantage.

— Hé bien! moi, je suis plus osée que toi, oui ! j'en ai la c^îrtilude, un jour... attaché à toi par les liens de l'habitude que ton aimable naturel, tes excellentes' qualités rendront de plus en plus précieux. Fortuné t'épousera... Voilà mon pronostic !

— Oh ! ma tante , ma tante.

— Oh ! ma tante ! ma tante ! — reprit la vieille fille avec un accent d'affectueuse moquerie , en contrefaisant sa nièce. — Est-ce qu'avant son départ, je ne lui ai pas dit un jour : « Certes , Marianne n'est « pas jolie , mais toi qui es artiste et qui < sais mieux que personne que le charme « du visage ne consiste pas uniquement « dans la régularité des traits, avoue qu'en « observant attentivement Marianne, Ton « finit par trouver sa physionomie très-in- « téressante? » — « C'est>rai, m'at-il ré-

•T pondu , — hier , elle ne me voyait pas , « elle regardait le ciel à travers la fenêtre , < j'ai été frappé de l'expression ingénue et « touchante de sa figure. »

— Fortuné sait combien vous m'aimez, honne tante , il voulait vous plaire , en vous parlant ainsi...

-— Certainement , certainement. Il veut me plaire , me séduire , m'épouser. Je ne suis point déjà un si mauvais parti, n'est-ce pas ? c'est donc toujours avec cette arrière pensée séductrice qu'il me disait une autre fois , l'adroit scélérat : « Savez-vous , tante « Prudence, que Marianne , coiffée à l'an- « glaise avec ses beaux cheveux blonds qui € s'harmonisent si bien avec la blancheur « de son teint , et vêtue presque coquette- € ment, maintenant, au lieu de porter tQu- « jours comme autrefois une robe de cou- « leur sombre faite en manière de blouse.

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€ savez-vous que Marianne n'est plus re- « connaissable? sa taille est élégante et « fine , quel dommage que cette pauvre « petite Marianne soit boiteuse. » Ah ! ah ! c'est là où je l'attends à son retour , avec son quel dommage , ce beau cousin. Il t'a laissée boiteuse , il te retrouvera ingambe.

— Encore cette espérance? — dit Marianne en secouant mélancoliquement la tète , — jamais je ne l'ai partagée.

— Voyons, le docteur n'a-t-il pas répété cent fois et hier encore : que ton infirmité avait pour cause une fracture mal réduite autrefois , ce que nous savions de reste ?

— Oui ma tante , mais...

— Je ne t'écoute pas ; or par un bonheur providentiel, ajoutait le docteur, l'accident dont tu as été victime il y a deux mois, chère enfant, et il eût peut être, hé-

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las! été mortel sans la présence d'esprit, sans le courage de cette excellente créature , qui d'abord ta garde malade , est de venue notre femme de ménage..,

— Oh je n'oublierai jamais ses soins , son dévouement , — reprit Marianne ea interrompant la vieille (ille , — pauvre femme, encore jeune et belle, on la croirait au-dessus de sa condition , n'est-ce pas, ma tante, et...

— 11 ne s'agit point de cela du tout, tu veux changer l'entretien.

— Si vous saviez combien je redoute de me laisser entraîner malgré moi aux espérances que vous donne aia gnérison.

— Libre à loi de ne pas espérer, mais moi , je ne démords point de ceci , à quoi jejeviens : le docteur affirme que lors de ce dernier accident, tu as eu la jambe cassée, justement au même endroit où elle

avait été fracturée jadis, eî que celte fois-ci, la fracture ayant été parfaitement réduite, comme dit cet Esculape, que Dieu bénisse, il est certain que tu ne boiteras plus; ce dont nous serons assurés avant peu de jours , puisque c'est seulement par un excès de précaution que le docteur ne te permet point encore d'essayer de marcher.

Le bruit de la sonnette d'une porte extérieure, interrompit l'entretien de la tante Prudence et de sa nièce, le tintement ayant redoublé, la vieille fille se leva en disant :

— Sans doute notre femme de ménage n'est pas encore arrivée.

— Cela est étonnant, elle est toujours si exacte.

— Il n'importe! je vais aller ouvrir.

— Pardon, matante...

— Oh ! sois tranquille, lorsque tu seras

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sur tes jambes, je ne t'empêcherai point d'aller ouvrir la porte, d'y courir même si cela te plaît, chère enfant, et ce jour-là, je ferai de ta canne un fameux feu de joie ! Ce disant, la tante Prudence sortit, et rentra bientôt accompagnée de son frère.

Monsieur Jouffroy n'avait plus, comme autrefois, une figure épanouie, souriante, ouverte, où se lisait la quiétude de son âme et Je bonheur domestique dont il jouissait alors ; son visage amaigri, son front soucieux, une sorte de contrainte, perçai. t presque à chacune deses paroles, annonçaient de graves changements, survenus dans son existence. Cependant, à la vue de sa sœur et de sa fille, son front

s'éclaircit, il les embrassa toutes deux, et déposa près de lui, sur une table, un petit paquet enveloppé de papier qiiMl avait sous le bras.

— Hé bien! mon enfant, — dit -il à Marianne, — as-tu passé une bonne nuit?

— Excellente, mon père.

— Et ta jambe?

— Justement, mon frère, je disais à Marianne lorsque tu es entré, que j'étais certaine, moi, qu'elle ne boiterait plus...

— C'est ce que le médecin veut nous faire espérer... Que Dieu l'entende, mais une pareille cure tiendrait du miracle, ma chère Prudence.

— Va pour le miracle ! Pourvu que notre Marianne ne soit plus infirme...

— Et maman... et Aurélie? — - dit la jeune fille à M. Jouffroy, — comment vontelles?

— Tout ie inonde va bien à hi maison, mon enfant, l'on y lait les préparatifs d'un grand bal pour ce soir... Encore une fière corvée!!! toute la société de mon gendre sera là ; depuis que ces beaux messieurs et ces belles dames , hantent la maison : je ne suis pas plus avancé qu'auparavant ; je ne connais pas un chat de tout ce beau monde; d'ailleurs, je suis très timide avecles étrangers; je n'ose pas ouvrirlabouche, Mimi... ; — mais, se reprenant vite : — ma femme, au contraire , se trouve maintenant chez notre gendre aussi à son aise que chez elle ; ce n'est pas étonnant : elle est si crâne !.. elle parle à ces grandes dames sans se gêner ; madame la baronne par ici , madame la duchesse par là! Enfin, elle devient forcenée pour la toilette., c'est cher, très cher., la toilette., à preuve que le mois passé , elle a...

M, Jouffroy s'interrompit, étouffa un soupir, et reprit :

— Enfin, Fifille est contente... elle est devenue ce que l'on appelle : une femme à la mode ; les autres dames de sa société la jalousent à en crever; les jolis messieurs n'ont des yeux que pour elle : en un mot, elle et sa mère : nagent en pleine aristocratie, comme elles disent. Quanta moi, dès que j'aurai ce soir fait acte d'apparition dans les salons, comme d'habitude, je regrimperai dans notre entresol , où, je tâcherai de m'endormir.

— Ainsi, mon ami, — reprit la tante Prudence, en aitachani sur son frère un regard pénétrant. — Tout le monde continue à être heureux chez toi?

— Certainement, certainement, — se hâta de répondre le digne homme en bais-

sant les yeux. — Ce n*est pas moi qui me plaindrais !

— Tu es toujours satisfait de ton gendre?

— Oui , oui , c'est un charmant garçon ; seulement, il...

-- Achève, mon frère...

— Rien ! rien. Je voulais dire que : c'était un très charmant garçon.

— Aurélie se loue-t-elle toujours de lui?

— Sans doute , est-ce qu'elle ne vous le dit pas, lorsqu'elle vient vous voir ?

— Si fait.

— Tout va donc à la maison pour le mieux, — reprit M. Jouffroy , en évitant toujours les regards de sa sœur. Puis, voulant changer un entretien qui semblait l'embarrasser. ~ Et Fortuné? avez-vous de ses nouvelles ?

— Nous n'en avons pas reçu depuis un mois.

— Ni de ce brave Pioussel ! non plus?

— Non.

— Ah ! Prudence ! Si tu savais combien il me manque notre vieil ami! J'allais déjeuner chez lui deux fois chaque semaine, comme au bon temps; — et M. Jout'froy étouffa de nouveau un soupir; — c'étaient mes meilleurs moments, y compris ceux que je viens passer ici avec vous deux; c'est si bon, si doux, de se retrouver en famille, ou avec de vieux amis; ce n'est pas que je ne sois point en famille chez notre gendre. Je m'y trouve très bien ? on ne peut mieux, — se hâta d'ajouter M. Jouffroy ; — mais , enfin , vous comprenez ; c'est toute autre chose? je suis ici sans gène.

~ Bon père, dit tendrement Marianne, — tu nous rends bien heureuses aussi lorsque tu viens nous voir...

— Je VOUS crois, si j'en juge d'après ce que je ressens moi-même... Il y a maintenant , voyez-vous, tant de moments dans ma vie... où je... où je...

' — Achève donc, mon frère.

M. Jouiïroy retint de nouveau une confidence prête à lui échapper. La vieille fille, l'observant attentivement, remarquait ses fréquentes réticences. Elle ne voulut pas augmenter son embarras et reprit afin de donner un autre tour à la conversation:

— Qu'est-ce donc que ce paquet que tu as apporté?

— C'est une robe en pièce, que j'ai achetée pour cette brave femme qui t'a si bien soignée, ma petite Marianne... J'ai pensé qu'elle serait plus sensible à ce petit cadeau qu'à de l'argent...

— Cher père... combien tu es bon d'a^-

voir songé à elle ! Combien je te remercie de ton souvenir ! Elle en sera d'autant plus touchée, qu'elle est, je crois, au-dessus de sa condition...

— C'est ce qui m'a paru. Elle a dû être très-jolie, et n'a pas du tout l'air d'une domestique. Il faut qu'elle ait éprouvé de grands malheurs...

— C'est ce que Marianne et moi nous pensons — reprit la tante Prudence; —mais cette digne femme est si réservée, si discrète, que, de crainte de l'affliger ou de la blesser, nous n'avons jamais osé Tinterroger sur son passé.

— Et vous êtes contentes d'elle, depuis que vous l'avez prise comme femme de ménage ?

— Parfaitement contentes, mon frère ; elle est si prévenante, si douce, si laborieuse... Elle fait, en outre du nôtre, deux

autres ménages dans la maison ; garde les malades, quand elle trouve à en garder : cela lui suffit pour vivre... Elle occupe une petite mansarde au cinquième étage, dans le même escalier que nous, et ne bouge jamais de chez elle, où elle passe son temps à coudre, lorsqu'elle n*estpas occupée ailleurs.

— Pauvre créature ! — dit Marianne, — elle n'était pas née sans doute pour la condition qu'elle accepte avec tant de résignation. Elle a des mains charmantes... elle s'habille toujours en vieille femme, elle porte une vilaine cornette qui cache entièrement ses cheveux, mais je suis sûre qu'elle a, au plus, trente -quatre à trente-cinq ans.

— A cet âge, et encore belle, être réduite à faire des ménages ou à garder des

malades I — reprit tristement iM. Joufin. 14

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froy, — ah ! dam, l'on a vu tant de gens d'abord riches, heureux, tomhés dans la gêne, dans la ruine, dans la misère...

n'avoir plus queieurs yeux pour pleurer! Ah! dam oui, ça s est vu... il ne faut souvent qu'un njtiuvais coup de Bourse à la hausse ou à la baisse, pour vous enlever le peu qui vous reste Ah ! tout ce qui reluit n'est pas or... les apparences... — ajouta-l-il le regard tixe et sombre en secouant la tète, — les apparences...

Mais tressaillant et s'interrompant encore, il reprit en lâchant de sourire, et changeant soudain l'entretien ;

— Ah ça 1 la botme fée de la cour des floches, fait-elle toujours des siennes?

— Justement nous parlions encore tout à l'heure, avec Marianne, d'un nouveau Jiienfait de ce bon génie mystérieux; — reprit la tante Prudence , continuant à

dessein, de ne pas sembler remarquer les nombreuses distractions, les fréquentes réticences de son frère ; — en vain nous cherchons à deviner qui peut-être le protecteur inconnu de tant de braves gens.

— En effet, Prudence, c'est fièrement extraordinaire, mais, j'y pense, si c'était...

— Qui cela, mon frère?

— Tu sais que notre gendre a eu pour témoin de son mariage un prince Allemand ?

— Oui, Aurélie nous a dit cela.

— lié bien! figure-toi, qu'il n'existe pas au monde de seigneur plus généreux que celui-là. Clara, la femme de chambre de Fifille, est parente de l'un des domesti» ques du prince, elle sait de lui des traits de bonté, de charité admirable ; enfin elle dit, toujours d'après son cousin, que le

prince est un vrai saint Vincent- de- Paul.

— Oui, — reprit Marianne, — souvent Aurélie m'a raconté des actions touchantes ou chevaleresques, qui font le plus grand honneur au prince Charles Maximilien, elle les a apprises par sa femme de chambre.

— Soit, — reprit la tante Prudence, — mais quel rapport vois-tu, mon frère, entre ce prince Allemand et le bon génie de la cour des Coches ?

— Qui sait si le prince ne serait pas ce bienfaiteur mystérieux que vous ne pouvez découvrir.

— Tu n'y songes pas, mon frère, le prince est, je crois, en Allemagne ?

— Sans doute.

— Comment veux-tu donc, que de ce pays lointain, il connaisse foutes les misé-

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de ce quartier -ci et leur vienne en aide ?

— C'est juste, ma sœur, le prince ne peut pas être ce bon génie. Enfin, pourvu que le bien se fasse, peu importe qui le ,fait. Mais j'en reviens-là , c est toujours iièrement extraordinaire, Fortuné sera bien surpris, à son retour, d'apprendre qu'il y a une Fée dans la cour des Coches. . . Ah çà, petite Marianne, tu te charges de remettre cette robe à votre femme de ménage?

— Elle eût été beaucoup plus contente de recevoir ce cadeau de ta main , mon bon père, mais contre sa coutume, elle n'est pas encore venue ici ce matin. Combien je te remercie pour elle.

— Allons donc, chère enfant, c'est une misère, j'aurais voulu mieux récompenser les soins de cette brave femme; mais»

21 i LA FAMILLE JOUfFROY.

comme on dit : les jours se suivent et ne se ressemblent point. Si j'avais seulement pu rattraper les quatre mille francs que j*ai déboursés pour la conspiration de ce maudit marquis...

— Quelle conspiration, mon frère?..

Comment, tu conspires?

— Non, non, c'est une manière de par- 1er, une plaisanterie, c'était seulement pour te dire ma petite Marianne, que si, ce cadeau est bien mince, c'est que... c'est que... Ah dam, vois-tu... autrefois...

M. Jouflroy n'acheva pas, il resta silencieux et absorbé.

Cette fois, la tante Prudence se reprocha d'avoir paru jusqu alors indifférente aux diverses réticences de son frère. Peutêtre, pensait-elle, ne demandait-il 'qu'à être pressé pour coniier certiiins chagrins dont il était oppressé, aussi lui dit-elle :

LA FAMILLE JOUFFKOY. 215

.^'. *— Mon ami... tu n'as rien à me dire en particulier ?

— Moi ?

— Oui...

— Pas du tout, Prudence, je te parle à cœur ouvert comme toujours, je n'ai rien à vous cacher à toi et à Marianne.

— Tu pourrais désirer me confier quelque chose à moi... à moi seule?

— Je t*assure que non.

— Veux-tu que nous allions dans le salon?

— En vérité, ma sœur, je n'ai rien de particulier à te dire, qui peut te faire pen* serque...

— Soit, ne parlons plus de cela. Tu n'as pas de meilleure amie que moi, tu le sais; en toute circonstance tu trouveras mon affection aussi sincère qu'autiefois.

216 LA FAMILLE JUUFFROY.

— Oh I j'y compte bien, Prudence, et si jamais j'avais quelque peine... mais quelque peine sérieuse... ce ne serait pas à d'autre que toi que je m'ouvrirais.

Puis prenant son chapeau pour sortir et s'adressant à Marianne avec une sorte d'inquiétude.

— Je t'en conjure, mon enfant, lorsque Aurélie viendra vous voir, ne va pas lui dire... que ta tante m'a demandé si je n'avais pas quelque chagrin à lui confier, cela pourrait arriver aux oreilles de ta mère, et... bon Dieu du ciel ! je serais... hum... hum. . je serais désolé, parce que ta mère pourrait croire que... que... Enfin tu me promets d'être discrète, et toi aussi, Prudence ?

— Certainement, mon frère; le secret nous sera d'autant plus facile à garder, que tu ne nous a rien dit du tout.

— Je le sais bien , mais cette pauvre Mimi pourrait croire que j'aurais voulu vous dire quelque chose ; elle se mettrait martel en tête, et se tourmenterait... Adieu, Prudence... adieu , ma petite Marianne.

— Quoi, mon père, vous nous quittez déjà?

— Oui, mon enfant, il le faut, ta mère m'a chargé de quelques commissions pour la fête de ce soir... Allons, embrasse-moi... adieu et à bientôt.

— Adieu, bon père, et surtout à bientôt.

— Oui, à après-demain au plus tard.

— Adieu, mon frère... mais je vais te reconduire.

— Je t'en supplie, Prudence, ne te dérange pas, je connais les êtres; reste auprès de Marianne.

— Mais laisse -moi du moins te conduire

jusques à la porte du salon, car lorsqu'elle n'esl pas ouverte , l'antichambre est si obscure, que l'on n'y voit point, c'est un vrai casse-cou.

— Sois tranquille, ce n'est pas d'aujourd'hui que je viens ici, encore une fois, je connais les êtres ; si tu te déranges, tu me désobligeras.

Evidemment, monsieur Jouffroy craignait de se trouver, même pendant un instant, seul avec sa sœur, et d'être de nouveau pressé par elle de lui faire ses confidences. La vieille tille devinant la secrète pensée de son frère, lui dit tristement :

— Soit, je ne t'accompagnerai pas, mon frère... Adieu et à bientôt.

—Oui, oui, à bientôt,— répondit M. Jouffroy en se hâtant dd sortir de la chambre.

La lante Prudence, restée seule avec sa nièce après le départ de M. Jouffroy, demeura pendant quelques nQoments pensive.

— Ma tante, — dit la jeune fille avec inquiétude, — est-ce qu'il ne vous semble pas que mon père était co matin très distrait, très préoccupé?

— Ce n'est pas seuleuient d'aujourd'liui que j'ai remarqué ses distractions, ses ré-

2^20 LA FAMILLE JOUFFilOY.

licences; il a depuis quelque temps, du moins je le crains, des chagrins secrets ; mais par fausse honte, il n'ose m'en faire l'aveu, redoutant mes reproches et surtout cet insupportable : Ali! ah! je vous l'avais bien dit... simpiternelie redite de ceux-là dont les sages conseils n'ont point été suivis. Ton père se trompe, je ne lui reprocherai jamais ce qui s'est fait contre son gré... il est, je le sais, aussi faible qu'il est bon ; ta mère est parfois une terrible femme... j'ai grand peur que depuis qu'elle est complètement affolée par le mariage d'Aurélie, elle ne rende la vie d^ure à mon pauvre frère...

— Ne croyez pas cela, non, maman est vive, emportée, mais elle s'apaise aussi vite qu'elle se fâche; puis, elle aime tant mon père et ma sœur. Ah ! de ma vie, je n'oublierai cet horrible jour où Aurélie

s'était empoisonnée... que de larmes a versées maman... elle était comme folle... et pendant la convalescence de ma sœur, que de soins, que de tendresses ! Elle l'a, ainsi que moi, veillée pendant plusieurs nuits. Tenez, ma tante, sans doute toutes les préférences de ma mère sont pour Aurélie, mais ces préférences ont leur source dans une affection si profonde, si vraiment passionnée, qu'on les excuse.

— Tu es, tu seras toujours la meilleure créature que je connaisse, ma petite Marianne... Tant d'autres, à ta place, ne montreraient pas cette résignation.

— Résignation bien facile, bien douce, ma bonne tante, ne suis-je pas auprès de vous? Ne me traitez-vous pas comme votre enfant... Et puis enfin, avouez-le : si d'autres que moi se seraient senties blessées des préférences dont nous parlons, com-

bien en est-il qui, à la place d*Aurélie, auraient été gâtées par elle ?

— Hum ! hum ! — fit la vieille fille en grattant sa tempe droite du bout de son aiguille à tricoter. — Enfin, c'est ta sœur, et tu es généreuse...

— Soyez juste. Est-ce qu Aurélie manque jamais de venir nous voir au moins une lois uu deux par semaine? Malgré le tourbillon de fêtes où elle vit, nous a t-elle jamais oubliées?

— Oubliées... je ne dis pas cela.

— Lorsque, avant cet accident qui me retient au lit depuis deux mois , j'allais chaque dimanche passer ma matinée avec Aurélie... si vous saviez comme elle était prévenante, gentille, empressée de deviner ce qui pouvait me plaire... Je ne revenais presque jamais de chez elle, sans rapporter un petit présent... des riens, sans

doute, mais ils prouvaient quelle pensait toujours à moi...

— Elle a été assez richement dotée à ton préjudice pour te faire des cadeaux.

— Ma tante, je vous dirai toute ma pensée : Aurélie a voulu se tuer, lorsqu'elle a cru à la rupture de son mariage avec M. de Villetaneuse, hé bien! moi je jurerais que si elle avait su que nos parents me déshéritaient, pour ainsi dire, afin de la doter magnifiquement, elle eût renoncé à ce mariage...

— Crois cela, mon enfant, après tout, il vaut toujours mieux entre parents croire le bien que le mal.

— - Ma tante, je suis sûre de ce que j'avance, et même encore aujouidhui, si elle savait l'histoire de sa dot... (elle l'ignore, maman ayant prié M. de Villetaneuse de

224 LA FAMILI-F, JOUFFROY.

garder le secret à ce sujet) , Aurélie serait désolée de cette injustice.

— Peut-être bien , car il y a encore en elle un fond de bons sentiments.

— Et il en sera toujours ainsi , ma tante.

— Espérons-le.., mon entant.

— Voulez-vous une preuve de ce que j'affirme ?

— Voyons la preuve ?

— Vous ai-je raconté ce que ma sœur m'a dit au sujet de sa belle coupe ?

— Quelle belle coupe?

— Celle que le prince Maximilien lui a donnée... Ce prince dont on fait tant d'éloges?

— Non, tu ne m'as jamais parlé de cette coupe...

— Elle est magnifique... or, savez-vous quel est l'auteur de ce chef-d'œuvre, c'est

Fortuné ! Aussi, Aurélie me disait un matin , en me montrant cette coupe qu'elle garde précieusement dans sa chambre à coucher. — « Voilà, petite sœur, parmi « les objets de luxe que je possède , «mon trésor le plus précieux, ce pré- « sent m'a été fait par un prince dont « mon mari a mérité l'estime, et de cette «estime l'on doit être fier, car chaque «jour j'entends vanter l'adorable bonté, «la délicatesse exquise et le carac- « tère chevaleresque de ce prince ; puis « cette coupe est l'œuvre de notre cousin

< Fortuné... — Aurélie hésitait à conti- « nuer, sa charmante figure semblait s'at-

< trister, — achève donc, chère sœur, lui

« ai-je dit. — Enfin , a-t-elle ajouté , — si

« un jour je devais être malheureuse,... je

« trouverais dans les souvenirs qui pour

f moi se rattachent à cette coupe, sinon m. 45

« laconsoîation de mes chagrins, du moins « le courage de m'y résigner, en me disant: • il n'a tenu qu'à moi d'épouser le célèbre t artiste dont cet objet d'art est le chef- « d'œnvre. J'ai refusé la niaindumeillenr « des honmies, je n'ai pas le droit de me f plaindre de mon sort. » — En parlant ainsi, Aurélie avail.ies larmes aux yeux... avouez, ma tante, que de telles paroles prouvent qu'elle n'a perdu aucune de ses qualités? que son cœur est toujours le même?

— Mon enfant, —reprit la lante Prudence après avoir très attentivement écouté sa nièce, ~ quand Aurélie t'a-t-elle dit cela?

— Je me le rappelle maintenant, c'est le jour où ce fâcheux accident m'est arrivé, et où j'étais peut-èlre tuée, sans le coura-

geux dévouement de notre femme de ménage... Oui, je me le rappelle, c'était un dimanche , je revenais en fiacre de chez Aurélie;je m'explique maintenant comment, dans la première émotion de notre accident, j'ai oublié de vous raconter notre entretien.

— Ainsi, ta sœur t'a dit : si je devais un jour être malheureuse, et elle avait les larmes aux yeux en te parlant ainsi?

— Oui ma tante...

— Oh ! mes pressentiments... je devrais dire mes certitudes !

— Vous m'inquiétez, expliquez -vous de grâce.

:t- Tel sœur ne t'a rien cpîi fié qui pût te faire supposer qu'elle eût a se plaindre de son mari? ^

j , -- Au contraire , uia liante, elle se louait toujours de lui.

— Oh ! sans doute... l'orgueil! la mauvaise et fausse honte d'avouer une cruelle déception retiennent toute confidence !

Ton dévore ses chagrins en secret, Ton a la mort dans l'àme et le sourire aux lèvres !

— Gomment, ma tante, vous craignez que...

~ Quand tu allais chez ta sœur, voyaistu souvent son mari chez elle ?

— Non matante, il savait qu'Âurélie et moi nous désirions être seules. Je Tai vu très rarement.

— Comment la traitait-il ?

— Avec beaucoup d'égards. Il était aussi très poli, très prévenant pour moi. Il s'excusait de n'être jamais venu vous voir , parce qu'il savait , disait-il , que vous étiez brouillée avec ma mère , et que...

U FAMILLE JOlFFHOy. 229

— Oui, oui... Ce beau monsieur craignait que la tante Prudence n'y vît trop clair à travers ses lunettes.

— Mon Dieu ! Vous croyez qu'Aurélie n'est pas heureuse?

Elle t'a dit, il y a deux mois, les

larmes aux yeux : — « Si je devais être « malheureuse un jour... »

— Oui ma tante, si je devais,,, c'était une simple supposition.

— Ah I mon enfant... Les gens heureux ne font guère de ces suppositions-là...

— Mais chaque fois qu'Aurélie vient nous voir, n'est-elle pas la première à nous dire que son mari est charmant pour elle ?

— Certainement, elle est la première a le dire... et peut-être la dernière à le penser, d'autant plus que depuis environ deux mois qu'elle t'a parlé du triste sort

230 LA FAMILLE JOUFFftOY.

qui pourrait élre un jour le sien, ta sœur ne tarit point sur son bonheur... Elle jouit à l'entendre d'une félicité parfaite, complète et céleste ! A l'appui de la chose, ce sont des narrations, des amphhcations à n'en pas finir sur les fêtes où elle brille ! sur le grand monde qu'elle fréquente...

Car, il va de soi que les Huguet, les Chamousset et autres Richarde ts , anciens amis de sa famille, sont des croquants indignes de la société de madame la comtesse! qui me paraît, surtout depuis quelque temps , chercher a s'étourdir sur la sottise qu'elle s'est entêtée a faire.

— Hélas ! ma tante, si le malheur voulait qu'il en fût ainsi, combien cette pauvre Au ré lie serait à plaindre !

— A plaindre... ma foi non ! Les bons avis ne lui ont pas maiiqué: «lie n'en a

LA FAMILLE JOUFFKOY. 231

tenu compte, tant pis pour elle. Sais-lu qui je plains véritablement ? C'est ton pauvre père, dont ia bonté est excessive ; ta mère et ta sœur sont des folles ; et j'irais m'intéresser à ces ahuries de Chaillot?... allons donc!

— Chère tante, vous faites comme cela la méchante, puis le moment venu d'être indulgente et compatissante, vous l'êtes plus que toute autre.

— Ah bien oui, compte là-dessus!

— Ma tante, on a sonné, on a ouvert, entendez-vous les pas de plusieurs personnes dans le salon. Oh! mon Dieu! si c'était...

Marianne n'acheva pas, la porte s'ouvrit et le cousin Roussel accompagné de Fortuné, entra dans la chambre de la vieille fille.

Joseph Roussel, selon la coutume des voyageurs parisiens, etsubissantaussi l'exigence delà saison, étaitemmitoufié d'épais vêtements ; des bottes fourrées montaient jusqu'au milieu de ses cuisses. Il portait un foulard noué en marmotte, recouvert de sa casquette de loutre à oreillères; enfin, autour de son cou, s'enroulait l'un de ces cache-nei: que : par modestie, di-

sait-elle, poiii' le nez de l'épicier en retraite , la tante Prudence tricotait avec tant de soin. Voulant s'informer de la santé de !a vieille fille, et de sa nièce, Joseph au lieu de retourner directement chez lui, en descendant de la diligence, avait suivi jusqu'à la cour des Coches ses compagnons de voyage. Fortuné rentrant un moment chez lui, venait de quitter son surtout de voyage.

Lâvieille fille et la^Vwn^ tille tressaillirent de surprise et de joie à la vue de leurs amis. Une larme d'attendrissement roula dans les yeux de la tante Prudence, mais grâce au miroitement du verre de ses besicles et à son empire sur elle-même, elle cacha celte larme, se promettant par manière de compensation de rabrouer vertement l'épicier en retraité, et de se venger ainsi des" inquiétudes qu elle avait ressenties.

LA FAMILLE JOUFFilOY. 235

Marianne, loin de dissimuler sa joie, soiJ attendrissemeiil à la vue du jeune orfèvre, non-seulement ne contraignit pas ses douces larmes, mais cédant à un élan irrésistible, elle se leva brusquement du sopha où elle était étendue , oublia les prescriptions du docteur, et courut à Fortuné en lui tendant les deux mains.

— Marianne, prends garde! — dit la tante Prudence , d'abord avec angoisse * craignant pour sa nièce quelque rechute ; puis, presque aussitôt, la vieille fille s écria rayonnante :

— J'en étais sûre ; le miracle est accompli ; elle ne boite plus !

En eflét, Marianne s'avança vers son , cousin, sans la moindre claudication. Celui-ci profondément surpris, quoique averti du fait par l'exclamation de la tante Prudence, se recula machinalement, ù me-

236 LA FAMILLE 30UFFR0Y.

sure que Marianne s'avançait vers lui, comme s'il eut voulu s'assurer du prodige, en obligeant sa cousine à faire vers lui quelques pas de plus 1

— Que vois-je? Est-ce un rêve... tu ne boites plus, ma petite Marianne! — dit Fortuné ébahi , en serrant dans ses mains celles de la jeune fille qui l'avait rejoint à l'autre bout de la chambre. — Quel est ce prodige?

— C'est à ue pas en croire ses yeux, — reprit à son tour le cousin Roussel, sortant de son ébahissement, — Chère petite Marianne, viens donc m'embrasser; que...

je...

-— Ta, ta, ta... vous l'embrasserez lorsqu'elle sera replacée sur son canapé, Cousin Roussel ! Vertu-Dieu ! vous me paraissez bien empressé d'embrasser les jeunes filles ; c'est l'air d'Albion , probablement ,

qui VOUS a rendu si galant, — dit la tante Prudence, en interrompant Joseph, et venant soutenir Marianne ; — aidez-moi d'abord à la reporter sur son lit de repos... elle a commis une grande imprudence, en se levant sitôt; mais elle n'a pu résister au désir d'aller au-devant de Fortuné.

Ce disant, la vieille fille avait, à l'aide de Joseph, replacé Marianne suivie canapé.

Toute heureuse de sa guérison et du retour de son cousin , la pauvre enfant presque miraculeusement délivrée de son infirmité, voyait un obstacle de moins à ce mariage, qu'elle osait à peine espérer.

— Et maintenant, chère tante, — reprit Fortuné ; — dites-nous donc ce qui est arrivé à Marianne?

— Il y a environ deux mois , elle revenait de chez sa sœur , en fiacre ; il s'arrête à la porte. Marianne descend, perd Téqui-

libre au milieu du marche-pied , tombe sous les roues de la voiture ; les chevaux effrayés se mettent en marche...

— Grand Dieu! — tirent à la fois lecousin Roussel et Fortuné, en regardant la jeune fille avec un redoublement d'intérêt.

— Une digne femme qui demeurait depuis peu d^ns la maison et qui se trouvait heureusement au seuil de la porte — reprit la tante Prudence, — voit le danger que court Marianne, s'élance à la tête des chevaux, tandis que l'imbécille de cocher descendu de son siège, pour ouvrir la portière, restait là comme une huître; et au moment où la voiture allait passer sur le corps de Marianne, cette brave femme les arrête!..

— Courageuse créature, — reprit Fortuné, — elle demeure dans la maison?

LA FAMILLK JOUFFP.OY. 239

— Oui, nous l'avons prise pour femme, de ménage. C'est-elle qui tout à l'heure a dû vous ouvrir la porte.

— Matante, l'entrée est, vous le savez, si obscure, que je n'ai pas distingué les traits de la personne qui nous a ouvert la porte ; mais en sortant, j'exprimerai à cette digne femme toute ma reconnaissance.

— Chère petite Marianne, — ajouta le cousin Roussel, — quel danger tu as €Ouru.. .

— Et pourtant, à quelque chose malheur est bon, — reprit la vieille fdle; —car ce cruel accident l'a guérie de son infirmité. Cette pauvre enfant s'était, en tombant, cassé la jambe au même endroit où elle l'avait eu cassée dans son enfance, et... ■■ — Je comprends, ~ dit vivement Joseph, — un médecin, de mes amis, m'a

souvent conté, qu'après des fractures mal réduites, l'on était souvent obligé, ( si le sujet avait ce courage de se résignera cette douloureuse opération, ) de briser l'os de nouveau, et alors, il s'en suivait souvent une cure complette.

— Vous parlez comme Esculape, cousin Roussel, —reprit la tante Prudence avec ironie ;— il ne vous manque qu'une grande canne entortillée de serpents, et une toge antique pour compléter la ressemblance.

— Allons, allons, tante Prudence; je m'aperçois que votre bienveillant naturel ne s'est point altéré durant notre absence, — répondit le cousin Roussel, assez dépité du sardonique accueil de la vieille fille, tandis que Fortuné reprenait :

— Ma tante , comment nous avez-vous laissé ignorer ce triste accident arrivé à Marianne ?

— Ma foi, mon garçon, nous n'avons point été tout d'abord certains de la complète guérison de ta cousine, et j'ai craint de l'inquiéter ; l'on apprend toujours assez tôt les mauvaises nouvelles ; c'est pour cela que je ne t'ai pas non plus instruit de la tentative de ce vol..

— Quel vol, ma tante ?

— Le portier de la cour ne t'a pas dit cela en arrivant?

— Je ne l'ai pas vu...

— Hé bien, mon garçon ! il y a quelque jours, l'on a scié les barreaux de la fenêtre de ton atelier !

— Grâce à Dieu , il ne restait chez moi aucun objet précieux , mais l'audace est grande; a-t-on quelque soupçon sur les auteurs de cette tentative ?

— Il paraît que l'on soupçonne nu moins

dexonnivence, ce vieux monsieur qui déni 1S

meure au quatrième étage, la porte à gauche , au-dessus des mansardes où loge notre femme de méuage.

— (.'est impossible, M, Corbin est un vieux rentier.

— Il s appelle M. Corbin ?

— Oui ma tante. Il est fort à Taise , et ne saurait être complice d'un vol.

— On dit qu'il reçoit chez lui des hommes de mauvaise mine. Voilà tout ce que j'en sais.

— Enfin , les voleurs en auront été pour leur effraction ; il n'y a que demi-mal , et j'aurais été nioins inquiet de cette tentative de vol , que de l'accident de celte pauvre Marianne.

— C'est ce que nous avons pensé, — reprit la jeune fille, — et j'ai dit à ma tante ; n écrivez pasà Fortuné ce qui m'est arrivé,

LA FAMILLE JOUFFHOY. 243

celte mauvaise nouvelle lui causera peutêtre quelque inquiétude , et...

— Peut-être , Marianne , tu dis peut-être! Ah î je croyais que tu appréciais mieux mon attachement pour toi, —reprit Fortuné avec un accent de tendre reproche. — Penses-tu donc que je sois ingrat? que j'oublie jamais les douces consolations que j'ai trouvées près de toi , et près de vous , ma tante . lors du plus cruel chagrin de ma.vie... — puis , il ajouta avec un accent d'intérêt profond , mais contenu , cependant deviné par Marianne, qui étouffa un soupir. — Et Aurélie , la voyez-vous souvent? Comment va-t-elle? Est- elle toujours heureuse ?

— Et mon vieux Jouffroy ? — reprit le cousin Roussel. — Comment se porte-* t-il ?

— Aurélie est toujours charmante , élé

gante , pimpante , ébourrifante , et pins que jamais comtesse , tout ce qu'il y a de plus comtesse , mon pauvre garçon , — répondit la tante Prudence. — Elie danse, valse , se divertit, jaboite, roucoule et fait la belle.

— Enfin , ma tante , — dit Fortuné. -— Elle se trouve toujours heureuse?

— Elle ! mon bon Dieu ! Comment peuxtu me faire une pareille question ? Elle reçoit dans son hôtel des barons et des baronnes? Des marquis et des marquises?

Des ducs et des duchesses ?

— Mais son mari , ma tante , ^son mari? est-il pour elle ce qu'il doit être? sait-il apprécier son trésor?

-- Lui ! peste , je crois bien qu'il l'apprécie , son cher trésor, et il en use rondement. Ce ne sont dans la maison , à ce que me dit mon frère, que fêtes et galas, loges

LA r.\?KÎLLi: JOLTJT.iJY. 245

au spectacle ! gros jeu , grande chère ! Le tout grâce à ce cher, à cet adoré, à cet amoureux trésor de beaux écus comptants que monsieur le comte a palpés en dot, et tu viens me demander , mon pauvre garçon , s'il l'apprécie , son trésor ?

— Mon Dieu! ma tanle, je parlais au figuré... je parlais d'Aurélie... je vous demandais si elle était appréciée par son mari ce qu'elle vaut?

— Je ne pourrais point au juste te répondre là-dessus.

— Et moi, je te dirai, Fortuné, —reprit Marianne, — que ma sœur n'a qu'à se louer de son mari... Tu sais combien elle a confiance en moi, et soit que j'aille la voir, soit qu'elle vienne ici, elle m'a toujours assuré que M. de Villateneuse était parfait pour elle...

— Tant mieux! oh! tant mieux! — repri

§46 LA FAMILl.F, JOUriROY.

j'orfèvre avec une satisfacUon mélancolique, — du moins qu'elle soit heureuse ! 1

— Tante Prudence, — reprit le cousin Roussel, — je vous ai demandé des nouvelles de votre frère, mon vieil ami "/

— Nous l'avons vu ce matin, — répondit la vieille tille, — il est en assez bonne santé ; seulement, il ne me paraît point considérablement réjoui des festoiements de monsieur son gendre; mais en revanche , mon frère a l'agrément de voir sa femme se livrer à des toilettes forcenées ; néann".-.ins, malgré tant de bonheurs domestiques , ne s'est-il pas imaginé que votre absence lui pesait horriblement, cousin Roussel? Est-ce imaginable ? est-ce croyable? Il vous regrettait! s'il vous plaît!

— En voilà bien d'une autre! C'est ainsi, tante Prudence, que voiis m'accuoiiloz

après trois grands mois de séparation?

— Laissez-moi trai-quille... je suis furieuse contre vous?

— Contre moi?

— Pardi !

— Et à propos de quoi, je vous prie?

— Vous avez le front de me le demander?... Tenez, il y a là une glace... regardez-vous donc? pour l'amour de Dieu..* regardez-vous donc! !

— Gomment? — reprit Joseph abasourdi, — pourquoi voulez-vous que je me regarde ?..

— Afin de rougir de vous-même ; car enfin, ce matin encore, je disais à Marianne : le cousin Rousse! va nous surprendre... nous allons le revoir à son retour des mon!agnes d'Ecosse, cet intrépide voyageur, galamment troussé comme un chef de clan des romans de Wolter

248 LA raMlLi-E J 'iUîTROY.

Scott, bonnet sur i'oreiile, clavmor au côté, plaid sur l'épaule, court jupon, jamhes nues, cothurnes, et nous saluant gentiment d'un petit air de pibrock... Ah!

bien oui, va-t-en voir s'ils viennent! Vous nous arrivez avec des bottes fourrées, une affreuse houpelande, un foulard en marmotte, surmonté de cette abominable casquette de loutre ! vous la portez en vertu d'un vœu d'amour! me répondrez- vous peut-être? je n'y contredis point, mais elle n'est pas du tout d'un amoureux aspect, cette casquette... je vous en avertis.

— Comment, tante Prudence, vous me...

— Allons donc, cousin Roussel, est-ce qn'on débarque des montagnes d'Ecosse dans cet équipage là? Encore une fois , regardez-vous donc ?.. voyez un peu la belle dégaine ! Oh ! cher montagnard de mes rêves... où es-tu... où es-tu...

LA îAMJLLi: JlîLTîT.OY. 5^1 9

— C'est par It op iort aussi ! — s'écria le cousin Roussel, en regardant Fortuné.

— Voilà pourtant ce qu'elle trouve de plus aimable à me dire à mon retour de voyage ! à moi , un ami de trente ans! Ah! quelle femme! quelle femme !

— Cousin Roussel , — reprit Marianne en souriant. — Ne voyez- vous pas que ma tante plaisante...

— Parbleu ! c'est clair qu'elle plaisante ! voilà ce dont je suis outré! Et j'avais été assez benêt pour dire à Fortuné : « nous « aurions dû prévenir la tante Prudence de « notre arrivée , au lieu de la surprendre « brusquement , parce que , tu conçois , la « surprise, l'émotion... » Ah ! combien j'étais sot ! lu la vois, tu l'entends , cette tante Prudence !

— Vous ne savez pas ce que vous dites , cousin Koussel, j'avais justement prié notre femme de ménage de tirer à l'avance un grand seau d'eau de puits à seule fin de me le verser dare dare sur la tête, pour me rappeler a moi-même , dans le cas où votre triomphant aspect montagnard m'aurait fait défaillir; mais je vous revois outrageusement fagotté, je ne peux pas défaillir. Soyez donc raisonnable!

— Allez! vous serez toujours la même, vous avez un cœur de pierre !

— Calmez -vous, jeune Anacharsis...

Voyons, racontez-nous vos aventures , vos dangers. Il n'y a pas de voyages sans dangers ; c'est le sel , c'est le piquant de la chose.

— Ma tante , vous croyez rire , — reprit Fortuné, — cependant il nous est arrivé , non loin d'Edimbourg, un accident (|ui...

LA FAMTLLR JOUFFROY. 551

— Mais tnis-toi (!onc Fortuné, — reprit le cousin Uoussel en interrompant l'orfèvre , — on va se moquer de nous !

— Mon Dieu! Fortuné, — reprit Mariannne avec intérêt, — que vous est-il donc arrivé?

— Tu ne le sauras que trop tôt, mon enfant , en écoutant ces intrépides et surtout véridiques voyageurs, — reprit la vieille fille. — Quant à moi je frémis, je frissonne de leur récit à l'avance... parce qu'après ça sera peut-être fièrement difficile de frissonner...

— Que te disais-je Fortuné, — s'écria le cousin Roussel avec un dépit comique. — Ne prononce pas un mot de plus !...

— Laissez donc parler ce garçon... la modestie vous étouffe, cousin Roussel, voyons vos prouesses, combien étaient-ils ces ln'igands la... q.ui vous ont attaqués?

252 LA rA?,!iLi.i: journioY.

Combien en avez- vous exterminé, pourfendu à vous tout seul?

— Allez au diable! tante Prudence... à quoi bon notre récit? Vous n'avez pas plus de sensibilité que cette bûche!

— Il ne s'agit pas d'une aventure de brigands, ma tante, — reprit Fortuné, — mais d'une action si courageuse, si honorable pour notre cher cousin, que...

— Ah! mon Dieu! Je gage que c'est quelque princesse persécutée que ce Galaor de cousin Roussel aura arrachée à de terribles ravisseurs ou à de redoutables enchanteurs! Hé! bien, ça ne m'étonne point du tout , de sa part :

c'est un Amadis, un Roland! Mais pour i'amoui du ciel , pourquoi donc après de tels exploits chevaleresques, nous

revient-ilavecun foulard en marmotte, surmonté d'une casquette de loutre? Où est donc son casque empanaché? son écu et sa lance? Il les a donc laissés au bureau de la diligence avec son carton à chapeau, sa canne et son parapluie ?

— Morbleu ! tante Prudence, puisque vous parlez d'enchanteurs^ il faut sur ma foi, que la plus âpre, la plus aigre, la plus revêche, la plus sardonique, la plus grognon des fées grognons ait jadis présidé à votre naissance, — s'écria Joseph. — Allons-nous-en, Fortuné... viens...

— Je vais vous venger, mon cousin ; ma tante regrettera ses plaisanteries en apprenant ce qui s'est passé.

— Allons donc ! tu es fou... elle s'attendrir ! Est-ce que nous ne la connaissons pas?

— Pauvre cousin Roussel, — se dit en souriant Marianne, — s'il savait... s'il savait!...

— Voici, ma tante, noire histoire en (jux mots, — reprit Fortuné. — Nous

approchions d'Edimbourg, suivant la diligence et gravissant une côte très-rapide ; le petit Michel courait de çà de là tout joyeux, au bord du chemin, taillé en cat endroit presque à pic, et au bas duquel se trouvait un petit lac... le pied manque à Tentant, il tombe et roule sur cette pente escarpée où l'on voyait seulement quelques broussailles, et qui aboutissait à l'étang...

— Ah ! mon Dieu ! — - dit Marianne avec inquiétude, — pauvre enfant !

— Je donnais le bras au père Laurencin, pour l'aider à monter la côte, croyant Michel et notre cousin Roussel derrière nous j

LA FAMILLE JOUFFRUY. 2Ô5

soudain, j'entends un grand cri ; je me retourne, je n'aperçois personne sur la roule. Je cours à son débord, et à vingt-cinq ou trente pieds au-dessous de moi. j'aperçois notre cousii] s'accrochantde broussailles en broussailles, se laissant glisser vers le lac, où était tombé Michel. Je m'élance aussi... mais avant que je l'eusse rejoint, notre cousin se jette intrépidement à l'eau, saisit le pauvre enfant qui se débattait, et le ramène sur la berge, si escarpée en cet endroit, que, sans mon aide, notre cousin et jiichel auraient pu ditticilement sortir du lac... Vous le voyez, ma chère tante, il ne s'agit pas d'une aventure de brigands ou d'enchanteurs, mais d'un acte de cœur et de courage, dont vous, serez touchée comme nous.

Un moment de silence succéda au récit de Fortuné.

Marianne, connaissant la tendre et secrète affection que Joseph inspirait à la vieille fille, était impatiente de savoir si celle-ci jouerait jusqu'au bout son rôle d'insensibilité apparente.

La tante Prudence, grâce aux verres de ses besicles et à sa grande cornette dont la garniture cachait à demi son visage baissé vers son tricot qui semblait absorber toute son attention, avait pu dissimuler son émotion et ses larmes d'attendrissement provoquées par le récit de Fortuné ; mais voulant se venger des inquiétudes, dont elle avait souffert, durant l'absence de Joseph, la tante Prudence rompit la première le silence, et la tête toujours inclinée sur son tricot, elle dit en se grattant la tempe droite du bout de l'une de ses aiguilles :

— Par ainsi, n^.on pauvre cousin Rous-

LA FAMILLE JOUFFROY. 25*ï

sel, VOUS avez eu le désagrément de vous administrer, malgré vous, un bain froid dans une mare en Ecosse? C'est probablement par suite du rhume de cerveau dont vous aurez été incommodé, que vous portez un foulard en marmotte...

Dites-moi donc , est-ce qu'en ces lointains parages d'outremer, on trouve du jus de réglisse?

— Ah ! ma tante, — dit Fortuné avec un accent de reproche, — la plaisanterie est cruelle !

— Ecoutez, Prudence, — reprit Joseph d'un ton péniblement ému, — je vous connais depuis trente ans , je ne me suis jamais tâché de vos railleries, si mordantes qu'elles aient été, j'en riais et je les provoquais moi-même ; tout à l'heure encore, je vous l'avoue, quoique assez dépité

de votre accueil sardonique après une longue absence, je vous accusais, non de sécheresse d'âme , mais d'une invincible causticité d'esprit ; maintenant il n'en va plus ainsi, et, je vous le dis sincèrement, tristement... voire dernière plaisanterie me blesse au cœur... oui... — ajouta-t-il d'une voix altérée, — oui, cette plaisanterie me blesse au cœur, parce qu'elle me fait douter du vôtre... 11 ne s'agit ni de moi, ni du plus ou du moins de danger que j'ai pu courir... il s'agit d'un pauvre enfant qui a failli périr d'une mort affreuse... et devant cette pensée de mort, vous avez le courage de railler? Tenez, Prudence, pour la première fois depuis trente ans que je vous connais, je suis tenté de croire décidément que...

Mais trop douloureusement affecté pour

continuer, Joseph se tourna brusquement en disant :

— Adieu...

— Cousin Pioussel ! — s'écria Mariane prête à livrer le secret de la vieille fille en voyant le chagrin profond de cet excellent homme, — mais vous ne savez donc pas que matante vous...

— Ah ! mon enfant ! — dit vivement la vieille fille interrompant sa nièce d'un re-

/ gard et d'un geste qui semblaient lui dire : — « j'ai confié un secret à ta parole et tu « vas le trahir ! »

Marianne resta muette et baissa les yeux.

Fortuné, au moment ou Joseph avait fait un pas vers la porte, s'était opposé à son départ en lui disant tout bas ;

— Mon Dieu! ne connaissez-vous pas

260 LA FAMILLE JOUFFKOY.

l'intempérance de langue de la tante Prudence ?

La vieille fille, de son côté, se reprochant ses sarcasmes, et craignant surtout de voir compromises, par le juste ressentiment de Joseph, des relations si chères à son cœur, reprit bientôt, non plus de sa voix âpre etsarcaslique, mais d'un ton affectueux , néanmoins encore empreint d'une certaine brusquerie calculée.

— Allons, allons Joseph , ne vous courroucez pas, ne vous sauvez pas! J'ai eu tort ; pardonnez - moi ? Voyons ! suis - je assez humble? Oui, je regrette de vous avoir blessé; n'allez point, mon Dieu, me prendre tout à fait pour une méchante femme ! il n'en est rien : vous le savez bien ? vous nous avez laissées longtemps sans nous donner de vos nouvelles ; cela me fâchait ; je m'étais promis de vous

LA FAMILLIC JOUm\OY. 264

taquiner un peu à votre retour ; de là, mes criminelles plaisanteries, sur votre innocente casquette 5 jusqueslà, je restais dans mon antique droit de me moquer de vous; mais ensuite , j'ai été trop loin ; 'j'ai raillé votre généreuse et courageuse action. C'était mal, c'était mentir, parce qu'au fond et malgré mon cœur de Roc, j'étais touchée; oui, très touchée de cette noble action ; mais , ma diablesse de langue m'a encore joué l'un de ses mauvais tours ; prenez-vous-en à elle , et non point à moi; allons, Joseph! — ajouta la tante Prudence, avec une nuance d'attendrissement.— Allons, mon vieil ami, soyez aussi indulgent que vous êtes bon; donnez-moi votre main...

— Ah! Prudence; quel bien vous me faites, en me parlant ainsi! — -s'écria Joseph avec expansion, en prenant et bai-

26'2 LA FAxMILLE JOUFFROY.

sant pour la première fois de sa vie, la main osseuse de la vieille fille...

La tante Prudence à ce baiser ne put vaincre son trouble et une légère rougeur, seulement aperçue de Marianne qui disait, à part soi : — Pauvre tante !

— Non ! — reprit Joseph ému aux larmes, en conservant dans les siennes les mains tremblantes de sa vieille amie , — non, vous ne sauriez croire combien il m'était douloureux de vous croire insensible à ce point... Je ne serais peut-être pas parvenu à mêle persuader tout à fait... mais le doute seul m'était odieux.

L'arrivée du père Laurencin et de Michel, permit à la tante Prudence de reprendre son calme habituel, si profondément troublé par le baiser cordial déposé par le cousin Pioussel, sur la main amaigrie de

LA fa:.:ille jouffuoy. 203

la vieille fille.,. Oael ridicule atroce, pour elle, si son émotion eût été pénétrée par tout autre que par Marianne !

Lepère Laureiicin, en entrant dans la chambre avec î\îichel, s'était arrêté au seuil en disant :

—Mademoiselle Prudence, nous sommes peut-être indiscrets, mon petit-fils et moi, mais nous avons trouvé la porte de l'escalier entr'ouverte, et comme votre servante est sans doute sortie, pour un moment, nous avons cru pouvoir nous présenter

sans èlre annoncés, afin de vous offrir nos respects en arrivant de voyage.

— Et vous avez très bien fait, père Laurencin, — reprit la vieille fille, — Bonjour, mon petit Michel, tu as donc couru un grand danger, mon pauvre enfant?

— Comment! mademoiselle, reprit le vieillard, — vous savez déjà que...

— ... Que mon cousin Roussel, au péril de ses jours, a sauvé la vie de votre petitfils ? Oui , Fortuné m'a raconté ce beau trait là...

— Ah ! mademoiselle , c€st une dette que Michel et moi nous ne pourrons jamais acquitter envers M. Roussel.

Au moment où le vieil artisan prononçait ces mots, la porte s'ouvrit de nouveau et la femme de ménage de la tante Prudence parut en disant :

—Mademoiselle, j avais par mégarde, en

LA FAMILLi: JOUFFROY. 507

emportaiU la clef, laissé pour un "mstaut la porte enlrebàillée ; à mou retour je l'ai trouvée fermée... Est-ce qu'il est venu quelqu'un ?...

— Oui madame Catherine, — répondit la tante Prudence, — Mais tenez, voilà que l'on sonne, allez voir ce que c'est. .

Catherine obéit aux ordres de la vieille jQlle, et sortit en jetant sur Michel un regard triomphant. Ce regard semblait dire : Désormais, je vivrai dans la même maison que mon enfant !

La femme de ménage de la tante Prudence n'était autre que Catherine de Morlac, Catherine la courtisanne, si méconnaissable sous ses grossiers vêtements et son bonnet blanc sans garnitures, cachant complètement ses cheveux , que le père Laurencii}, le cousin Roussel, Michel et FortuiK' lie la reconnurent pas loul d'à-

268 LA I AMILLE JUl'lFROY.

bord. Son identité ne leur lut complètement démontrée, qu'alors qu'ils l'entendirent nommer Madame Catherine par la tante Prudence.

— Cette femme ! — s'écria le père Laurencin, sortant de sa stupeur et s'adressant à la vieille tiiie, — cette femme I qui est-elle ?

— C'est notre femme de ménage, ~ répondit la tanle Prudence, très surprise de Taccent du vieillard. — Elle est devenue la garde-malade de Marianne, après i"avoir empêchée d*ètre tuée. Madame Catherine est la meilleure créature que je connaisse.

— Quoi! ma tante, — dit à son tour Fortuné , — c'est cette femme dont tout à l'heure vous nous faisiez un si grand éloge?

— Oui, — reprit Marianne, — et de ma vie* je n'oubherai le service qu'elle m'a

rendu, les soins qu'elle m'a donnés...

— Voilà qui est étrange, — reprit ie cousin Roussel, en jetant à l'orfèvre un regard significatif, tandis que Michel, s'adressant tout bas au vieil artisan :

— Coniment , grand-père, ceite jolie dame qui avait connu maman , et que je voyais de temps à autre chez M. Roussel, demeure ici ? Quel bonheur ! je la verrai souvent, et elle me parlera de ma mère.

— Ah ! — se dit le vieillard courroucé, — je comprends. Elle a profité de notre absence pour s'introduire dans cette maison et capter la bienveillance de mademoiselle Prudence, afin de se rapprocher de Michel. Quelle astuce ! Oh ! je déjouerai ses desseins ; je prévois où ils tendent.

Soudain la norte de la chambre s'ou vrit, et Aui'élie de Villetaneuse entra chez sa tante.

Madame de Villetaneuse revoyait , pour la première t'ois depuis son mariage, Fortuné Sauvai et le cousin Roussel.

Ceux-ci passaient habituellement leurs soirées chez la tante Prudence , tandis qu'Aurélie, au contraire, venait toujours la voir dans la matinée. Il leur eût été d'ailleurs pénible, par des raisons faciles à de-

viner, de se rencontrer avec la jeune comtesse, et cette rencontre, ils l'avaient constamment évitée jusqu'alors.

Fortuné, douloureusement ému à l'aspect d'Aurélie, sentit tous ses regrets se raviver; il l'avaitquittée jeune fille, ingénue, timide, peu façonnée au monde ; il la retrouvait, sinon plus belle, du moins plus séduisante encore que par le passé; l'aisance de son maintien, la gracieuse liberté de ses manières , quelque chose de coquettement provocant dans son regard, dans sa démarche, dans ses moindres attitudes , lui donnait ce charme particulier aux belles jeunes femmes toujours recherchées, toujours entourées d'une cour nombreuse, et qui, si honnêtes qu'elles soient demeurées, ou par cela même qu'elles sont demeurées honnêtes, éprouvent incessamment l'irrésistible besoin de plaire, d'iu-

LA FAMÎLLR JOUFFROY. 2l3

nocemnieiil j*alantiser, atiii de retenir auprès d'elles un essaim d'adorateurs, gens d'ordinaire fort peu désintéressés, mais qui cependant, à défaut de la proie, se laissent assez longtemps amuser de son ombre. Cette attrayante coquetterie s'était tellement incarnée dans Aurélie, que Fortuné subissant son empire avant qu'elle eût prononcé un mot, la contemplait avec une admiration mélangée d'amertume.

Madame de Villetaneuse tressaillit, rougit, baissa les yeux ; son sein palpita fortement, et pendant un moment elle garda le silence ainsi que Fortuné.

Le père Laurencin et Michel se retirèrent discrètement; la tante Prudence, le cousin Roussel, Marianne et le jeune orfèvre restèrent seuls avec Aurélie.

— Fortuné, — dit-elle à son cousin, —

je ne m'attendais pas à te voir... je l'avoue, m. 18

Mon émotion te prouve du moins, que si j'ai eu de grands torts envers toi, ils me sont toujours présents..., ainsi que les bons et chers souvenirs de notre enfance...

— Je t'en prie, ne parions plus du passé, -^répondit tristement Fortuné à Aurélie ; -- tu n'as pas eu de torts envers moi, tu m'as fait redemander ta parole par ma tante, tu as suivi ton penchant... tu es heureuse... je n'ai rien à regretter...

— Soit, ne parlons plus du passé, — reprit la jeune femme , et s^'adressant à Joseph : — Bonjour, cousin Roussel, il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, vous m'avez tenu rigueur... Que de fois pourtant j'ai prié ma tante, ma sœur ou mon père, de vous dire combien je serais heureuse de vous recevoir chez moi...

\ous m'auriez indiqué une heure à votre

LA FAMILLE JOUFfROY. 2T5

convenance, ina porte eut été fermée à tout le monde... et nous aurions longuement causé sans redouter les fâcheux...

— Mon enfant , — dit Joseph d'un ton grave et pénétré, — je t'ai vue naître» j'ai pour toi une affection sincère; si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise! tu avais sérieusement besoin de moi, tu pourrais compter sûrement sur ma vieille amitié ; mais, je te l'avoue, avec ma franchise habituelle, en raison de plusieurs motifs faciles à deviner, il me serait pénible d'aller chez toi... sans y être appelé par des intérêts sérieux.

— Enfin, puisque la glace est rompue... et que nous nous sommes revus, je compte maintenant sur mon heureuse étoile pour vous rencontrer, vous et Fortuné, quelqueiois chez ma tante, — répondit affectueusement la comtesse. Puis, s'udressant à la

276 LA FAMILLE .KHIFFllOY.

vieille fille et à Marianne, — chère tante , et toi, petite sœur, vous m'excusez de ne pas vous avoir encore embrassées?

La jeune femme embrassa tendrement sa tante et Marianne. Celle-ci, trop éprise pour n'être pas clairvoyante, ne répondit pas aux caresses de sa sœur avec son effusion accoutumée, remarquant, non sans une chagrine appréhension, le trouble que causait à Fortuné la rencontre imprévue d'Aurélie, trouble si évident que l'orfèvre, craignant de se trahir, dit à la ^ vieille fille :

— Adieu, tante Prudence...

— Hélas!., il n'ajoute \)asàcesoir, — pensait tristement Marianne, — le voilà plus que jamais amoureux de ma sœur...

en un seulmoment je perds toutce que j'avais gagné dans l'affeclion de Fortuné !...

— Gomment ! tu t'en vas déjà, mon gar-

LA FAMILLE JOUFFROV. 2T7

çon?— avait répondu la vieille fille à l'orfèvre, — qu'est-ce donc qui te presse autant?

— Voilà trois mois que je suis absent, ma tante, je désire lire les lettres qui m'auront été adressées pendant mon voyage.

— Et de ce voyage, tu as été satisfait, sans doute? —dit Aurélie à Fortuné, — grâce à ta célébrité , tu dois être aussi connu en Angieierre qu'en France...

— La reine l'a reçu avec une distinction toute particulière , — reprit le consin Roussel, — elle a voulu assister elle-même à la mise en place du bel ouvrage d'orfèvrerie qui avait été commandé à Fortuné ; en un mot, la reine l'a reçu en grand artiste, elle lui a écrit, de sa main, une lettre charmante, en lui envovant une vue de Windsor, dessinée par elle; disant daas sa lettre , avec beaucoup de grâce, que ce

souvenir d'art était la seule chose qu'elle osât offrir à l'illustre artiste, en mémoire de son séjour en Angleterre.

— Fortuné , — reprit Aurélie , — combien tu dois être justement fier de ces hommages rendus à ton génie ?

— Oh ! sans doute , — reprit l'orfèvre , avec une secrète amertume , en songeant que, malgré son génie ^ Aurélie lui avait préféré M. de Villetaneuse. — Il n'est rien au-dessus des jouissances de l'amour-propre ; le bonheur est là... pour ceux qui le cherchent là...

— Moi , tout ce que je crains , — ajouta Joseph , — c'est que d'autres têtes couronnées, s'autorisant du précédent de la reine d'Angleterre , prétextent de grandes commandes d'orfèvrerie pour attirer aussi Fortuné à leur cour pendant quelque temps.

— Je ne partage pas vos craintes à ce su-

jet, cousin Roussel, — répondit le jeune artiste. Et se hâtant de sortir, afin de cacher ses pénibles ressentiments , il reprit :

— Adieu ma tante... adieu Marianne...

Il se dirigeait vers la porte lorsque la comtesse lui dit, avec un accent de doux reproche :

— Et à moi..., tu ne me dis pas adieu?

— Adieu..., ma cousine, — ajouta-t-il

sans lever les yeux , et il sortit suivi de Joseph qui, avant de quitter la chambre, s'adressant à Aurélie :

— Mon enfant , tu préviendras ton père de mon retour, s'il veut venir déjeuner demain matin avec moi , il me fera grand plaisir. Adieu. Je vais me débarrasser de cet accoutrement de voyage , qui m'a valu Dieu sait quels brocards de ta diable de tante, — et se tournant vers la vieille fille :

— La diable de tante, c'est vous, Prudence!

— Cela va de soi, cousin Roussel, vu que vous êtes un saint probablement ; et sur ce, saint Roussel, bon saint Roussel priez pour nous, s'il vous plaît!

— Tu le vois , — dit Joseph à Aurélie , — ta tante n'a pas changé , elle a toujours le dernier mot. Encore adieu... N'oublie pas de dire à ton père combien j'ai hâte de le revoir.

Ce disant, le cousin Roussel laissa la tante Prudence en compagnie de ses deux nièces.

Les impressions de Fortuné à la vue d'Âurélie n'avaient point échappé à la vieille fille, aussi remarquant la tristesse de Marianne après le départ de son cousin, la physionomie de la tante Prudence devint-elle singulièrement âpre et sardonique à l'endroit de la comtesse, qui lui dit :

— Ma tante, j'aurais à causer avec vous...

— Hé hien ' causons, ma chère..., lu as, sans doute , à nous raconter comme quoi tu ne saurais suffire aux invitations de bals , de fêtes . de spectacles . dont on t'assomme? Heureusement, à cet égard là, tu as la vie dure ; tu ne mourras point encore d'un excès de divertissement.

— iMa tante, — reprit Aurélie avec un sourire contraint, — l'entretien que je désire avoir avec vous. . . a une cause sérieuse, — et se tournant vers Marianne. — petite sœur, tu permets... que je me retire dans le salon avec notre tante?

— Oh ! oh ! — fit celle-ci . — il s'agit donc (i'une grosse conlideuce, madame la comtesse?

— Oui, ma tante, — répondit Aurélie sans paraître remarqiier l'accent ironique de la vieille fille, et voyant Marianne se disiïoser à quitter sou iU de repos; —je

t'en conj;]i'e, petiu^ sœur, ne te clérnîi(;"(\s pas, nous irons dans la chambre voisine... ou du moins , laisse moi t'aider à marcher, appuie-toi sur moi... prends bien garde de faire un faux pas.

— Merci, Aurélie... je marche toute seule maintenant...

Marianne prononça ces mots avec une sorte de coquetterie amère, si l'on peut s'exprimer ainsi, se sentant presque fière de se montrer délivrée de son infirmité aux yeux de sa sœur, à qui elle reprochait la froideur des adieux de Fortuné.

I.,a comtesse voyant Marianne se lever, descendre lestement de son lit de repos, se diriger vers la porte d'un pas égal et ferme, jeta un cri de joie si profond, si .'Sincère, en courant vers sa sœur et l'; mbrassant tendrement, que malgré ses jaloux ressentiments, , Marianne fut

284 LA Î'AMILLE JOUIl'ROY.

touchée aux larmes ie celle nouvelle preuve de l'attachement d'Aurélie qui, la serrant dans ses bras, lui disait :

— Il est donc vrai, petite sœur, l'espoir du médecin n'a pas élé trompé ; lu n'es plus boiteuse !

Puis se reculant de quelques pas, elle ajouta avec une expression de curiosité affectueuse et touchante :

— Je t'en prie, chère Marianne, si cela ne te fatigue pas, marche encore un peu... Si tu savais quel bonheur c'est pour moi de te voira jamais débarrassée de cette vilaine disgrâce...

Marianne, à la fois souriante, aiteiidrie, se prêta au désir de sa sœur, et ht (|uelques pas de plus.

— Ma tante, voyez donc? — s'écria Aurélie, — voyez donc ! la taille de 31arianne qui autrefois semblait dévier du côté où

LA FAMILLE JOUFFROY. 'Z^b

elle boitait, est maintenant souple, droite, élégante... l'on n'en saurait voir de plus jolie...

— Ah ! ma sœur, ma sœur ! — reprit Marianne doucement émue de la joie cordiale (i'Aurélie, — tu me gâtes, tu me flattes...

— Je te flatte ! ma tante, est-ce que je flatte ma sœur?

— Non non, tu dis vrai, — et la vieille fille ajouta tout bas, - allons, il y a toujours du bon dans le cœur d'Aurélie... J'étais cependant fort en humeur de faire payer à madame la comtesse, le chagrin jaloux dont a souffert ma pauvre Marianne ; mais après tout, est-ce la faute à Aurélie, si Fortuné la trouve toujours belle et séduisante ?

Pendant les réflexions de la vieille fille.

286 LA FAMILLE JOUtFROY.

les deux sœurs échaugèreiit encore quelques tendresses, Marianne sortit et laissa Aurélie avec salante. Celie-ci fut frappée de l'expression douloureuse que prirent soudain les traits d'Âurélie. Hélas! cette jeune femme de dix-neuf ans, déjà ployée,rompue au monde et à ses exigences, avait vitement acquis l'habitude de dissimuler ses émotions et de prendre au besoin le masque voulu par les circonstances.

— Ma tante, vous l'avez deviné, j'ai à vous faire une confidence, — dit Aurélie d'une voix altérée, — une grave confidence.

— Parle , je l'écoute , nous avons le temps de causer. ,

— Le temps... — reprit amèrement la comtesse en tirant sa montre, et y jelant les yeux, — puis elle ajouta : — Ma

LA PAiMlLLE JOUFFROY. 287

tante, il est midi et demi, il faut qu'avant que deux heures aient sonné, j'aie pris une résolution , d'où peut dépendre mon avenir.

La vieille fille entendant Aurélie lui dire avec un accent navrant, qu'avant deux heures elle devait avoir pris une résolution d'où pouvait dépendre son avenir, la vieille fille interrompit soudain son tricot, manifestant ainsi son profond étonnement, regarda fixement sa nièce pardessus les verres de ses besicles et lui dit :

— Cette confidence est donc encore plus

grave que je ne pensais, de quoi s'agit-il ?

il. . 19

— Ma tante, vous et notre cousin Roussel, vous êtes les seules personnes de notre famille, qui ayez un jugement ferme et un sens droit.

— Cette découverte est un peu bien tardive, Aurélie.

— Je vous comprends, laissez-moi achever. Vous savez si j'aime ma mère et mon père ; mais aveuglés par leur tendresse pour moi, ils seraient incapables de me donner uii sage conseil dans la situation où je me trouve : je ne veux pas d'ailleurs les atlliger, c'est donc a vous, ma tante, ou à notre cousin Koussel, que je devais m'adresser. je vous ai choisie, parce que, il est des conlidences moins pénitiles à faire a une femme qu'a un homme.

— Je te sais gré de ta confiance, j'y répondrai par une sincérité absolue. Mon

défaut n'est point de ménager les vérités.

— D'abord , ma tante , veuillez lire cette lettre... je l'ai reçue ce matin par la poste.

Et la comtesse enlr'ouvrant son corsage agité par les soulèvements précipités de son sein, prit une enveloppe qu'elle remit à la tante Prudence. Celle-ci lut à haute voix ce qui suit :

Madame,

« Votre mari vous trompe d'une ma- < nière indigiie , il dépend de vous de « vous en assurer ; voici le moyen : Prenez « un fiacre, baissez les stores, faites-vous « conduire aujourd'hui vers les deux heu- « res, Passage Cendrier, dites au cocner de « s'arrêter dans un renfoncement qui se a trouve à peu de dislance de ia maison

« portant le n<^ 7. Attendez là quelques ins- « tants, et vous verrez arriver et entrer « successivement dans cette maison, où « ils se donnent habituellement rendez- « vous, M. de Vilietaneuse et la femme à « laquelle il vous sacrifie; puis, au bout « d'une heure ou plus, vous les verrez res- « sortir tous deux séparément.

Un ami inconnu.

€ P. S, La personne dont il s'agit ne « vient jamais chez vous, quoiqu'elle ne « vous soit pas inconnue. M. de Yilletaa neuse et elle, ont dîné avant-hier tête à' « tète au Cadran bleu, et sont allés ensuite « à \ Ambigu-Comique, dans une loge d*a- « vant-scène, soigneusement grillée. »

Un assez long silence suivit la lecture de cette lettre anonyme, lecture pendant laquelle des larmes d'humiiialicn vinrent

LA FAMIILK JOUIFROY. 293

souvent noyer les beaux yeux d'Aurélie, tandis que du bout de son petit pied, elie frappait fébrilement et par intermittence le parquet.

— Ma chère nièce, — dit enfin la vieille fille en remettant la lettre à Âurélie, qui froissa convulsivement dans sa main l'écrit anonyme . — Je ne t'accablerai point de ce stérile et désespérant : Je vous l'avais bien dit... mais je...

— Et j'ai voulu me tuer pour lui !— s'écria la jeune femme, en bondissant sur son siège et se levant d'un air presque égaré. — A son abandon , j'ai préféré la mort ! Mon Dieu ! mon Dieu !... — Et elle retomba assise en cachant entre ses mains son visage légèrement pâli et contracté par un sourire d'une amertume navrante.

— Ma pauvre Aurélie,— dit la tante Prudence en secouant tristement la tête, — le

'29 i LA FAMILLE JOU. i ROY.

passé est nialheureusement ie passé... ne récrimine point contre toi, le mal est irréparable, songeons au présent.

— Le passé est regrettable, le présent' odieux... jugez de l'avenir, ma tante. Âh ! quelle vie !

— Calme-toi... je conçois ton chagrin... ton indignation... mais l'indignation ne raisonne point et il nous faut raisonner...

— Pardon..., ma tante, pardon! - murmura la jeune femme en se jetant au cou de la vieille tille, — je suis bien malheureuse...

El ses larmes longtemps contenues coulèrent avec abondance.

La vieille fille, en répondant à Tétreinte de sa nièce, se disait;

— Hélas ! elle n'est qu'au commencement de ses peines. .. Ah ! que de malheurs

LA FAMIl.LK JOUFFROY. 205

j'entrevois... — Et elle ajouta en soutenant Aurélie éplorée :

— Allons! courage... ne suis-jepas là?..

un peu quinteuse et grondeuse... mais au fond affectionnée à la famille ?

— Ah ! ma tante, sans vous que deviendrais-je ?.. à qui me confier? Vous connaissez maman... la lecture de cette lettre l'aurait bouleversée, mise en fureur... et mon pauvre bon père n'aurait pu que pleurer...

— J'approuve complètement ta réserve envers ton père et ta mère, dans cette pénible circonstance ; mais afin que je puisse voir un peu clair à tout ceci, il faut que tu répondes franchement à quelques-unes de mes questions.

— Vous le savez, je n'ai jamais menti... ~ Non .. tu es la sincérité même. Réfléchissons d'abord... Cette lettre est ano-

nyme : ces ignobles dénonciations doivent inspirer peu de créance...

— Mais les détails qu'elle donne, ma tante... ces détails si positifs...

- Admettons au pis aller la vérité de cette lettre... soit. Ton mari est infidèle... c'est un malheur, un grand malheur... mais, dis-moi, et ce n'est pas là un reproche de dissimulation que je t'adresse..., lorsque tu venais nous voir... lorsque ta sœur allait chez toi, tu nous parlais toujours de ton bonheur?...

— l\ia tante...

— Mon Dieu... Je comprends ton embarras : les peines de l'àme ont leur pudeur. Souvent une femme préfère souflrir en silence, par dignité pour elle et pour l'homme qui cause son chagrin... Ah ! ma pauvre enfant... je ne sais qui a dit; Les crimes dévoilés ne sont rien cmprès des crimes

- demeurés dans l'ombre.. . Crois-moi, l'on peut dire aussi : Les cliagrins révélés ne sont rien auprès de ceux qui demeurent ensevelis au plus profond de bien des cfieurs !

La vieille fille, accentua ces mots avec une si touchante mélancolie , ses traits exprimèrent une si tendre bienveillance que la comtesse, non moins surprise que l'avait été autrefois sa sœur, lors de la confidence xle son amour pour Fortuné, regardait, écoutait la tante Prudence, dans une sorte de stupeur et lui dit enfin, subissant un charme tout nouveau pour elle:

— Combien je regrette mon hésitation à m'ouvrir à vous, ma tante î

— Tu craignais mes railleries, mes gronderies... Es-tu un peu rassurée?

— Ah ! je le suis tout à fait !

— Hé bien donc, mon enfant, parle en

toute confiance... Voyons, dis-ynoi ^ est-ce d'aujourd'hui seulement que tu as à te plaindre de ton mari ?

— Je n'en sais rien... ma tante?

— Comment... tu n'en sais rien ?

— Ma réponse doit vous paraître étrange... stupide... insensée... cependant elle est sincère.

— Tu ne sais pas si tu as eu, jusqu'à aujourd'hui, quelque grief à reprochera ton mari?

— Non... en cela que jamais, depuis notre mariage, il n'a manqué de soins, d'égards, de prévenances pour moi. J'aime la toilette , il me donne pour cette dépense douze cents francs par mois, et me dit souvent : « si cette somme ne vous suf- « fit pas. ma chère amie, vous aurez da- € vantage. » Il veille à ce que ma voiture soit toujours très élégamment attelée ;

LA FA'ILLE J «UFFUoY. 290

il m'a loué une lo(;e à l'Opéra et aux Italiens ; enfin, que vous dirai-je? Il se montre empressé, attentif, lorsqu'il est près de moi, moments bien rares, il est vrai.

— Bien rares ?

— Oui, ma tante...

— Ton mari sort donc souvent de chez lui?

— Il sort le matin après déjeuner... il ne rentre qu'à l'heure du dîner, puis sauf nos jours d'Opéra et d'Italiens où il vient quelquefois, il passe toutes ses soirées dehors... et de ma chambre, voisine de la sienne, je l'entends souvent rentrer fort tard chez lui.

— Et... depuis combien de temps a-t-il adopté cette manière de vivre ?

— Depuis le lendemain du jour de notre maria^;('. Il m'a présenté aux femmes de sa connaissance, lors de nos visites de

300 LA FAMILLE jouffuoy.

noces; et m'a accompagnée une ou deux fois chez les personnes qui recevaient le soir, puis il m'a dit : « Maintenant, ma « chère amie , vous pourrez aller seule «dans le monde... » Et depuis lors, en effet... j'y vais toujours seule.

— Est-ce que tu n'as pas été d'abord surprise, chagrine , de l'espèce d'isolement ou te laissait ton mari ?

— Oh ! si, ma tante... J'avais cru passer mes journées entières auprès de lui, vivre enfin avec lui ainsi que j'avais vu toujours mon père vivre avec ma mère.

— Tu oubliais que ton père et ta mère vivaient... à la bourgeoise... en bonnes gens... chaque classe a ses coutumes.

— C'est ce que j'ai pensé; aussi de crainte de paraître ridicule aux yeux de mon mari, j'ai accepté, sans oser me plain-

dre, celte vie, si différente de celle que j'avais rêvée.

— - Ah ! oui, les rêves... c'est charmant, c'est ravissant... malheureusement ils ont l'inconvénient d'être suivis du réveil... Ah çà, et ta mère, ton père, ne s'étonnaient point des fréquentes absences de ton mari?

— Ma mère... me disait : « Il parait « que c'est le grand genre de vivre ainsi.»

— C'est juste, et mon pauvre frère répétait sans doute en soupirant : « Allons, « Mimi, puisque c'est le grand genre... va « pour le grand genre ! Pourvu que Fifille (i soit heureuse! > Enfin tu usais de la liberté absolue que te laissait M. de Villetaneuse ?

— D'abord, atïligée de ma première déception, j'ai passé bien des soirées seule, triste, découragée; puis cédant aux iu-

Stances de maman et à celles de mon mari, qui me reprochait de laisser se faner mes jolies toilettes, je suis allée dans le monde tantôt avec ma mère, tantôt seule; ma première timidité surmontée, et elle était extrême, le monde m'a plu chaque jour davantage; c'était, je l'avoue, un étourdissement, mais...

— Cela valait mieux que tes soirées écoulées dans de tristes réflexions, et puis... tu dois être très entourée, très recherchée... ta beauté attire autour de toi un brillant essaim d'admirateurs ?

— Matante...

— Ma pauvre enfant, tu me connais, ce n'est pas, Dieu m'en garde, à dessein de flatter ta vanité que je te parle de la sorte. Je stiis environ comme un médecin que l'on consulte... je précise des faits , et quant à ta beauté... s'il m'était possible de

te rendre à l'instant aussi laide que moi. ..je n'y manquerais point, et jamais je ne t'aurais donné meilleure preuve de tendresse... je m'entends... continuons... Le monde te plaisait chaque jour davantage , tu t'y voyais naturellement très entourée, ainsi que doit l'être une jeune et charmante femme isolée de son mari; les plus élégants se disputaient tes regards , tes sourires ; enfin, avoue-le moi, ces adorations te plaisaient...

— Oui, ma tante.

— Et tu devenais peu à peu coquette , mais coquette en honnête femme... qui cherche ou s'amuse à plaire... rien de plus, rien de moins... c'est ma conviction, je suis certaine qu'elle n'est pas trompeuse...

Ce disant, la tante Prudence attacha ses yeux tins et pénétrants sur Auréiie. Celle-

30 i LA FAMILLE JCUFFROY.

ci soutint ce regard avec le calme d'une conscience pure et reprit amèrement :

— Ah ! ma tante ! si j'avais la moindre chose à me reprocher... serais-je aussi indignée, aussi blessée de la conduite de mon mari? Non, non, ces hommages, ces coquetteries, je vous l'ai dit, m'amusent, m'étourdissent et surtout...

— Allons achève... Pourquoi cette réticence... ne me cache rien..,

— Ah ! ma tante, vous me le disiez autrefois : « ïu ne seras jamais qu'une étran- «gère, qu'une intruse dans la société de « ton mari... »

— Cela devait être... ces grandes dames, jalouses de ta beauté, te font sentir... ton manque de naissance...

— Et je me venge, en étant coqueite avec les hommes qui s'occupent d'elles; triste vengeance, ma tante, car lorsque

LA FAMILLK JOUFFROY. 305

rentrée chez moi après ces fêtes brillantes, je me retrouve seule ; Tenivrement cesse, souvent je redeviens d'une tristesse mortelle... Que sera-ce donc maintenant?

maintenant que cette odieuse lettre m'a ouvert les yeux ! me prouve que mon mari ne m'ajamais aimée I Non non, l'isolement où il me laisse... la liberté qu'il m'accorde... sont autant de preuves de son indifférence ! il me dédaigne ! — Et la comtesse redressant la tête , fière et courroucée, ajouta : — Être dédaignée... Ah ! pour la première fois, j'endure cet outrage ! !

— Aurélie, prends garde ! Cette colère hautaine est mauvaise ; elle peut suggérer des Idées de vengeance, et une femme trompée, qui se venge de son mari par la loi du talion, se déshonore.

-— Rassurez-vous, ma tante : je ne suis

ni. '>{)

pas, je ne serai jamais de ces femmes-là.

— Je le crois, et tout me dit que lu es sincère. Je t'ai attentivement écoutée, tu m*as demandé mes conseils, les voici : Tu vas jeter cette lettre anonyme au feu, regarder la délation qu'elle renferme comme une calomnie, et, surtout, tu te garderas bien d aller l'assurer, à l'tieure dite, de la réalité du rendez- vous dont il est question. Résigne-toi , ferme les yeux ; continue de jouir en lionnète femme de celte vie frivole et brillante, où tu trouveras, bientôt du moms, l'oubli de ton chagrin.

— Me résigner à un outrage si humiliant ! — reprit la comtesse avec stupeur, après avoir écouté la vieille fille. — Quoi! ma tante, c est vous,... vous, qui me conseillez cette lâche résign<ition ?

— 11 n'est pas d'autre parti à pr8ndre. Que veux-tu faire V... Que peux-tu faire?

— Que sais-je !...

— Hé ! sans doute, tu ne le sais pas ; c'est lûut simple : ta dignité, ta droiture s'opposent à ce que tu rendes à ton mari outrage pour outrage. Encore une fois, résigne-toi noblement, dignement.

— Me résigner à voir chaque jour l'homme qui me trompe, me dédaigne, rit de moi , sans doute , avec sa maîtresse!... Elle est donc bien belle, sa maîtresse !

— Ma pauvre entant, parlons raison :

ïu ne veux pas te venger, tu ne peux pas te résigner ; que fexas-tu ?

— Je me séparerai de mon mari.

— S'il y consent.

— Il le faudra bien !

— Il n'y consentira pas.

— Ma tante !...

— Il n'y consentira pas, tant que...

308 LA FAMILLE JOUFFfiOY.

Et s'interrompant , la tante Prudence ajouta nnentalement :

— Révéler à Aurélie que cet homme l'a épousée pour sa dot, qu'il dissipe sans doute, c'est porter un dernier coup à cette malheureuse jeune femme ; c'est l'exaspérer ; c'est la pousser à des extrémités dont les conséquences m'épouvantent.. Elle est si belle !

— Achevez , ma tante ; — avait dit Aurélie , lorsque la vieille tille s'était interrompue.

— Je te le répète , ton mari ne consentirait pas une séparation tant qu'il lui conviendra de vivre avec toi, pour une raison ou pour une autre ; enfin, tu aimes ta mère, ton père?

— C'est la crainte de les désespérer qui m'a conduite à vous confier mon pénible secret.

LA FAMILLE JOUFFKUY. 309

— Songe donc alors à la douleur de ta mère, de ton père, à cette idée de séparation au bout d'une année de mariage... Et dans le cas même où cette séparation serait possible , songe donc aux railleries sanglantes , au triomphe insolent de ces femmes qui te jalousent! « Voyez donc « cette petite bourgeoise qui a voulu ve- « nir s'asseoir parmi nous, » — diront les grandes dames de ta société, — « son mari « l'a trouvée si sotte, si gauche, malgré sa « beauté, qu'au bout d'un an de mariage, c elle lui est devenue insupportable ; il lui « a fait des infidélités, et il la renvoie chez « ses parents ; qu'elle y reste ! nous ne la « recevrons certainement plus dans nos « salons., cette comtesse de hasard!»

— Oh! oui.. — reprit Aurélie avec un dépit amer. — Elles sont assez envieuses , assez méchantes pour dire cela!

310 LA FAMILLE J0UFF1\0Y.

— Aussi juges de leur joie à la nouvelle de celle séparation! Elles te fermeront leur porte au nez, ravies d'être débarrassées d'une rivale qui les écrasait... Ce sera bien une autre chanson, ma foi, dans l'ancienne société de tes parents ; chez lesHuguet, les Richardet, lesChamousset ! « Ah ! « ah ! mademoiselle Jouffroy a fait la su- « perbe ! la glorieuse ! Elle a voulu deve- « nir madame la comtesse... la voilà joli- « ment lottie , son mari Ta plantée là ; le « grand monde où elle s'était faufilée , « glace au nom qu'elle portait, lui tourne « le dos, à cette fière comtesse! Ah, ah, ah,

< comme c'est bien fait.. Que nous soni-

< mes donc contents! qu'elle s'avise « maintenant de venir dans notre société ! • nous la recevrons d'une drôle de façon, « madame la comtesse ! »

— Oh ! c'est indigne ! c'est atTreux ! —

reprit Aurélie avec des larmes de colère, — méprisée par les uns, moquée par les autres... Mon lîieu !.. mon Dieu !..

— Oui , méprisée par les uns , raillée par les autres, voilà ma. pauvre enfant ce qui t'attend si tu donnes un irréparable et scandaleux éclat à une triste découverte qui doit rester cachée ; crois-moi donc, continue de vivre comme par le passé, estimée des honnêtes gens, si tu te conduis toujours en femme de bien : allons mon enfant, courage... Certes, j'aurais préféré pour toi un autre mariage, mais enfin, ce qui est fait est fait, tâche donc de tirer le meilleur parti possible de ta position , ferme les yeux sur l'infidélité de ton mari, ce sera sagesse et dignité, votre vie est arrangée de telle sorte que tu le vois peu, il sera donc pour toi facile de contenir la première âpivté de ton ressentinient ; puis

312 LA FAMILLE JOUFFKOY.

tôt OU tard , le temps, les distractions de la vie mondaine, amèneront forcément l'oubli d'un chagrin si vif aujourd'hui. Je t'en conjure, mon enfant, suis mon conseil, il est sensé, il est le seul que je puisse te donner.

— Oui vous avez raison, — reprit

Aurélie le regard fixe, pensif, et en ce moment frappée, convaincue de la justesse des avis de la vieille fille, et résolue de les suivre. — Merci... merci ma bonne tante... Hélas! si je vous avais toujours écoutée...

— Bon. bon, tous les hélas ! an monde à propos du passé ne valent pas une ferme décision à propos du présent... est- elle prise... bien prise , cette décision?

— Oui, ma tante...

— Embrasse-rnoi, chère enfant ! et puisqu'il y a déjà un secret entre nous , je t'en supplie... si désormais il t'arrive

quelque nouveau chagrin, viens tout de suite à moi, surtout pas de coup de tête ! Je me défie de ta tête, et j'ai foi dans ton cœur...

— Je vous le promets, ma tante ! je suivrai vos avis , je viendrai à vous si un nouveau coup me frappe ! — répondit la comtesse en embrassant sa tante. Et craignant d'éveiller par l'altération de ses traits, les inquiétudes de sa sœur, elle sortit sans revoir iMarianne.

Madame de Villetaneiise avait promis à sa tante, de fermer les yeux sur l'infidélité de son mari, et de se résigner à cet outrage avec une sage dignité. Cependant , elle ne put résister à la poignante curiosité de s'assurer de la réalité des détails donnés par la lettre anonyme.

— Il se î)ourrait que celte délation lut mensongère, - pensait la jeune femme ;

3! fi LLE JtiUFFROY.

— s'il en était ainsi, quelle serait ma joie; si, au contraire, la cruelle certitude m'est acquise, elle ne changera rien à ma résolution de suivre les avis de ma tante.

Aurélie, dans sa précipitation à se rendre chez la vieille fille, n'avait pas voulu attendre que ses chevaux fussent attelés ; elle était sortie en fiacre ; elle dit au cocher qui Tattendait, de la conduire passage Cendrier et d'arrêter sa voiture dans un endroit qu'Auréiie désigna , ensuite d'une seconde lecture du-billet anonyme ; puis elle baissa soigneusement les stores, et le fiacre se mit en marche.

Il y a peu de distance entre la Cour-des- Goches et le passage Cendrier, où la voiture entra bientôt, il est assez désert et bordé de hautes murailles, servant de clôture aux jardins voisinas. Le fiacre, selon

LA FAMILLE JOUFFROV. 317

les indications d'Aurélie , s'arrêta dans une sorte de renfoncement, formé par la retraite de deux pans de murs.

De cet endroit, l'on apercevait, à quelques pas , une maison d'assez pauvre apparence, dont la porte bâtarde était surmontée du n" 7, ainsi que l'annonçait la lettre anonyme. Les persiennes du second étage de cette demeure étaient fermées.

Au bout d'environ un quart d'heure d'attente, Aurélie regardant à travers l'étroite ouverture laissée entre la bordure du store et le panneau de la portière , vit d'assez loin venir Henri de Vilietaneuse, fumant négligemment son cigarre , et se dirigeant vers la maison du n» 7. Un moment avant que de frapper à la porte, il s'arrêta, remarquant à quelque distance un fiacre stationnaire, aux stores baissés ;

puis, supposant que cette voiture é(ait celle de la personne qui Tavait probablement devancé au rendez-vous convenu.

Henri de Villetaneuse hâta sa marche , frappa à la porte bâtarde qui s'ouvrit , et se referma sur lui.

Aurélie ne conserva plus aucun doute sur rinfidélité de son mari... et quoiqu'elle dût s'attendre à cette découverte, un nuage passa devant ses yeux; un élancement aigu poigna son cœur, ce qu'elle souffrit en ce moment fut affreux... cent fois plus affreux que ce qu'elle avait souffert une heure auparavant , en admettant la possibilité du fait qui se réalisait. Elle se remettait à peine de son émotion , lorsqu'elle entendit au loin , dans le passage, le roulement d'une voiture;

marche se ralentissait à mesure qu'elle

se rapprochait du n- 7. La comtesse, se plaçant encore aux aguets, vit un fiacre aux stores baissés, s'arrêter devant la porte bâtarde. Le cocher quitta son siège, vint ouvrir la portière, et une femme de petite taille, enveloppée d'un long châle de cachemire orange, bondit, plutôt qu'elle ne descendit du fiacre ; puis tout /n frappant à la porte, se retourna pour /adresser quelques mots au cocher.

/ Quelle fut la stupeur de madame de / Villetaneuse en reconnaissant madame Bayeul... cette effrontée petite femme aux cheveux blonds-ardents qui, lors de la première entrevue de mademoiselle Jouffroy et du comte , avait si vivement excité le dépit jaloux de la jeune fille.

Ce nouveau coup futpeut-ètre plus douloureux encore à Aurélie que le premier.

320 LA FAMILLE JOUFFiiOV.

Peu de moQients après cette cruelle découverte , elle se fit conduire à l'hôtel de Villetaneuse. i

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