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La famille Jouffroy

AVIS. — Avec la dernière livraison de la ■ FAMILLE JOUFFROY » nous donnerons gratuitement les titre, faux-titre et couverture.

Fortuné Sauvai (membre de la famille. Jouffroy) était orfèvre, mais

à la façon de l'immortel Benvenuto Geltini ; en d'autres termes, au

grand artiste. Notre jeune homme, quelques années avant l'époque où commencé

ce récit, avail hérité du fonds de bijouterie et d'argenterie de son père,

estimable commerçant, mais complètement étrangers l'art merveilleux, illustré

i n'es de la Renaissances Aussi, Fortuné mit-il au creuset les objets

lu isin paternel, donna congé de la boutique, et nanti de ses

lingots d'or et d'argent, ainsi que des pierres précieuses enlevées des bijoux

fondus, il se retira dan- un qui tier peu fréq lente, afin de faire à loisir, ainsi

qu'il le disait, de L'art. Excellent sculpteur, ornemaniste d'un goût exquis, il

modelait en cire les maquettes (ou modèles) des objets qu'il fabriquait, et

elon l'occurrence, il les ciselait, les nieillait ou les émaillait avec un

rare talent.

Parmi les ouvriers autrefois occupés pas son père, Fortuné avail conservé un vieil artisan très habile, très versé dans les diverses branches de sa i, nommé le père Laurencin. Ce vieillard, (ils de l'un des meilleurs ouvriers de Germain, l'un des plus célèbres orfèvres du d '.nier siècle, possédait

traditions, Complètement inutilisées durant les longues année;

par lui dans l'atelier de son premier patron, M. Sauvai, (idèle'sectateur du style dit de l'Empire, le plus lourd, le plus plat, le plus difforme, le plus bêtement affreux de tous les styles, si toutefois on peut honorer du nom de style celle chose sans nom.

Le père Laurencin et Michel son petit-fils, apprenti âgé de quinze ans, aidaient seuls Fortuné dans ses travaux. Jamais coeurs plus excellents ne furent réuni-; jamais trois intelligences passionnées pour leur art ne vécurent dans une

plus étroite et plus douce communion de travaux; entre eux n'existait aucune de ces distances qui généralement séparent les patrons, les apprentis et les ouvriers; tous trois ne songeaient qu'à contribuer de tons leurs moyens, selon leur aptitude, à la perfection de l'œuvre commune. Paternel avec Michel, filial envers le vieil artisan. Fortuné Sauvai, âgé d'environ vingt-cinq ans, avait passé près de ses deux compagnons le temps le plus heureux de sa vie. Il donnait à l'apprenti, doué de grandes dispositions naturelles, des leçons de dessin et de sculpture, montrant pour cet aimable enfant, ce tendre attachement que les artistes de la Renaissance témoignaient à leurs élèves de prédilection.

Notre orfèvre vivait retiré dans le quartier de la Madeleine, au fond d une de ces cours sombres, véritable labyrinthe de ruelles et de passages, alors connu sous le nom de cour des Coches. Il occupait un rez-de-chaussée composé d'une cuisine, d'une chambre pour lui, d'une autre où couchaient le père Laurencin et son petit-fils, et enfin d'un vaste atelier où tous trois travaillaient et prenaient leur repas, préparé par la portière du passage.

C'est dans cet atelier que nous introduisons le lecteur, afin de lui donner une connaissance plus intime de nos trois personnages.

cette scène se passait à la fin de janvier de l'an 1840.

L'atelier, éclairé par une seule fenêtre basse, garnie de barreaux de fer, était sombre et enfumé comme l'officine d'un forgeron. Le fourneau, le creuset, la petite forge à soufflet et autres ustensiles, occupaient l'un des côtés de cette vaste pièce, percée de trois portes, l'une dans le fond, les deux autres latérales. En face de la cheminée, un colfre de fer scellé dans le mur renfermait, sous sa serrure de sûreté, bon nombre de lingots d'or ou d'argent et des pierres précieuses. Sur ce coffre, une étagère portative, garnie de vitres, contenait, exposés en montre, les objets d'orfèvrerie et de bijouterie récemment achevés, véritables chefs-d'œuvre pour qui savait les apprécier.

La réputation de Fortuné Sauvai ne s'étendait pas au delà d'un cercle fort restreint, composé de plusieurs riches amateurs français ou étrangers, aussi amoureux de l'at que difficiles à satisfaire.

Cette clientèle peu nombreuse suffisait et de reste au jeune orfèvre. Il possédait un patrimoine d'environ deux cent mille francs, dont il ne dépensait jamais le revenu, car, toujours préoccupé des travaux qui le charmaient, il ne se livrait à aucune dissipation.

LA KAMI U.K. JO U Kl' HO Y

Fortuné se contentait donc de quelques commandes de choix, faites par des gens d'un goûi éclairé, capables d'apprécier ses efforts et ses mérites, voulant surtout, ainsi qu'il le disait, « avoir ses coudées franches, afin d'apporter à ses œuvres toute la perfection désirable. »

Enfin, au-dessous de l'unique fenêtre, et aussi vivement éclairé par la concentration de la lumière, se trouvait 1 établi, garni de ses étaux, de ses outils, et occupé tour à tour ou simultanément par Fortuné, le père Laurencin ou son pelit-lils. Non loin de là, se voyait une table sur laquelle l'orfèvre dessinait ou pétrissait en cire les modèles des objets destinés à être coulés en métal, ou exécutés ou repoussés, l'un des procédés les plus difficiles de son art, dans lequel il excellait.

Michel l'apprenti faisait en ce moment jouer le soufflet du fourneau. Cet enfant, âgé, nous l'avons dit, d'environ quinze ans, avait une charmante figure rose et blanche, encadrée de cheveux blonds bouclés, et animée par de grands yeux bleus remplis de douceur, d'intelligence et d'innocente gaieté. Le cordon de son tablier ceignait sa blouse noircie par la fumée de la forge. Il allait et venail du fourneau à l'établi, apportant à son grand-père, selon les besoins de son travail, de la soudure en fusion dans un creuset.

Le père Laurencin, vieillard vénérable, au front chauve et à longue barbe blanche qu'il laissait croître depuis longtemps, était vêtu d'un gilet à manches en tricot gris, et s'occupait d'ajuster plusieurs pièces d'orfèvrerie destinées à la confection d'un grand candélabre d'argent.

Fortuné Sauvai, assis en face du vieil artisan, de l'autre côté de l'établi, ciselait avec amour un petit bas-relief composé de plusieurs figurines en rondebosse d'un dessin exquis, œuvre d'art destinée à l'ornementation d'un coffret en lapis-lazuli du plus bel azur.

La candeur et la bonté se lisaient sur les traits du jeune orfèvre; sa chevelure noire, rejetée en arrière, découvrait son large front où se révélait le génie. Aussi simplement habillé que ses ouvriers, notre célèbre artiste portait une blouse de travail, et, comme eux, un tablier de cuir.

Deux heures sonnèrent à une antique horloge à contrepoids appliquée à l'un des murs de l'atelier.

— Allons, mes amis, dit cordialement Fortuné, voici l'heure du repos et du goûter. Tu iras ensuite, petit Michel, chez le fondeur, savoir si les deux ligures du surtout sont coulées. En ce cas, tu les rapporterais.

— Oui, maître Fortuné, répondit l'apprenti.

Peu d'instants après que deux heures eurent sonné, la portière de la maison, femme de ménage de l'orfèvre, apporta du pain, du vin, des fruits, déposa le tout sur un coin de l'établi et sortit

Pendant que Michel mordait tour à tour dans une pomme et dans un morceau de pain, le père Laurencin coupait méthodiquement des mouillettes qu'il se proposait de tremper dans un verre de vin. Le jeune orfèvre, continuant de ciseler son bas-relief avec un plaisir infini, oubliait la réfection à laquelle il venait de convier ses compagnons.

— Monsieur Fortuné, lui dit le vieil artisan, vous ne venez donc pas manger un morceau?

— Tout à l'heure, père Laurencin, répondit gaiement l'orfèvre ; je ne sais de quel diabolique aimant est doué ce bas-relief... je ne peux m'en détacher...

— Si l'appétit vous manquait, reprit en souriant le vieillard, il vous viendrait en voyant de quelle façon mon petit Michel mord dans le pain et dans les pommes; il vous ferait envie comme à moi. Tenez, l'entendez-vous comme il croque!... Ah dame! il a ses dents de quinze ans, et moi j'en suis réduit à la trempette. Voilà ce que c est que d'êlre un pauvre vieux.

— Eh bien: grand-père, dit gentiment l'apprenti, si vous été- vieux, qu'est-ce que ça prouve? que depuis bien longtemps vous êtes ce qu'il y a de meilleur au monde... voilà tout.

— Vraiment, mon blonbinet? reprit affectueusement le vieillard tu crois que ce n'est rien que de vieillir, toi? je voudrais bien t'y voir à mon àL.re !

— Tiens... et moi donc, grand-père ! car si vous me voyiez bien vieux, moi aussi je vous verrais! Quel bonheur ce serait pour nous deux!

— Ah! mon pauvre enfant! quand tu auras mon âge... il y aura longtemp - que je serai en terre... Enfin, ne parlons pas de ça... c'est triste.

Et le vieillard secoua mélancoliquement la tête.

Michel en ce moment s'apprètaità mordre de plus belle à sa pomme; mais en entendant son aïeul faire une allusion à sa fin prochaine, l'enfant se leva soudain et se dirigea vers le fond obscur de l'atelier, afin d'essuyer du coin de son tablier les larmes qui lui. venaient aux yeux.

— Eh bien! mon garçon, où vas-tu? reprit le père Laurencin , sans remarquer l'émotion de son petit-fils; tu ne finis pas ta pomme?

— Grand-père, je l'achèverai dehors en allant chez le fondeur, reprit l'apprenti.

El il se retourna vers la muraille, afin de prendre sa casquette accrochée à un clou et de ne pas laisser voir ses larmes puis i! ajouta en faisant tr ujours face à la muraille :

— Vous n'avez pas d'autre commission, maître Fortuné?

LA l'A M II. Il; JOUFFROï

— Nuii, mon enfant; mais Unis de goûter, tu sortiras ensuite.

— Oh; je goûterai aussi bien en marchant, répondit Michel. Et il se hâta de sortir, afin de cacher ses pleurs et de les sécher au grand air.

Fortuné Sauvai, plu< clairvoyant que le vieillard, s'aperçut de l'attendrissement de l'apprenti, le suivit des yeux avec un touchant intérêt, jusqu'à ce qu'il eût quitté l'atelier, puis, abandonnant sou has-relief et venant prendre pari au goûter du père Latirenrin :

— Cher enfant!... il avait les larmes aux yeux.

— Est-il possible, monsieur Fortuné? Mon Dieu je ne m'en doutais pas, reprit ie \ieillard avec inquiétude. Quel peut être le sujet de sa peine.'

— En vous entendant faire allusion au peu d'années qui vous restent à vivre, son cœur s'est gonflé, les larmes sont venues ; et de crainte que vous ne le voyiez pleurer, il a prétexté de la commission que je lui avait donnée 'tout à l'heure.

— L'avoir ainsi attristé sans y songer! J'en suis désolé!

— Son extrême sensibilité prouve du moins l'excellence de son jcœur. Quel aimable et charmant naturel! toujours laborieux, appliqué... rempli d'intelligence, de dispositions pour le dessin. Croyez-moi, nous ferons de Michel un artiste, un artiste éminent.

— Son pauvre père, à son âge, avait les mêmes qualités de cœur, la même sensibilité, monsieur Fortuné, répondit le vieillard avec un soupir douloureux, et de cette sensibilité, il a été victime... Puisse mon petit-fils être plus heureux que mon fils... mort de chagrin à vingt-trois ans!

— Allons, bon père, pas de noires pensées, reprit affectueusement le jeune orfèvre, en rompant un morceau de pain et en se versant un verre de vin, votre petit-fils vous consolera de tout ce que vous avez souffert.

En voulant changer d'entretien, afin de distraire le vieillard de ses pénibles réflexions, Fortuné ajouta, en indiquant du geste plusieurs fragments d'orfèvrerie épars sur l'établi :

— Nous pourrons bientôt monter les candélabres du prince Maximilien... Je m'étonne de ne pas avoir eu sa visite depuis quelques jours ; c'est un homme d'un goût excellent, grand connaisseur dans toutes les choses de l'art; c'est vraiment plaisir que de travailler pour de pareils clients.

■ — Sans compter qu'il n'est pas fier, pour un prince, car c'est un vrai prince, n'est-ce pas, monsieur Fortuné.

— Tout ce qu'il y a de plus prince. Son frère aîné est duc souverain en Allemagne, et comme ce frère n'a pas d'enfant, le prince Maximilien régnera sans doute un jour.

— L'on ne croirait pas qu'il est Allemand : il parle français comme vous et moi, monsieur Fortuné : et puis il a toujours quelque chose d'aimable à vous dire.

— Ces amabilités sont un peu de la monnaie de cour, reprit en souriant le jeune orfèvre, mais il faut la prendre pour ce qu'elle vaut. Après tout, le prince est très bienveillant. On prétend que c'est un Don Juan, un homme à bonnes fortunes, ce qui ne m'étonnerait pas, car, malgré ses trente-cinq ou trente-six ans, il doit plaire encore. Enfin, il est prince, il est fils d'un souverain, et tant de femmes se laissent prendre à ces glorioles!

— Ah ! les femmes, dit en soupirant le vieillard, les femmes! 11 y en a de si méchantes!... de si perverties!

— Bon père, reprit Fortuné avec intérêt, je devine votre pensée secrète : vous voilà retombé dans vos tristesses... quoique j'aie tâché de vous en distraire.

— Hélas! monsieur Fortuné, c'est plus fort que moi... et quand je songe à cela...

Mais le vieil artisan s'interrompit et murmura :

— Mon pauvre fils!... mon pauvre fils!

Au moment où le père Laurencin prononçait ces mots avec accablement, un nouveau personnage entra dans l'atelier. .

Ce nouveau personnage était le prince Charles-Maximilien, homme jeune encore, d'une tournure très élégante, d'une figure un peu fatiguée, mais d'une beauté régulière et attrayante. Des moustaches blondes relevées donnaient à ses traits un caractère martial. Il descendait sans doute de cheval, car il tenait à la main une cravache, et ses éperons retentissaient sur le sol. Une redingote assez courte dessinait sa taille svelte et élevée. A peine eut-il mis le pied dans l'atelier, qu'il ôta son chapeau et déganta sa main droite, main blanche, effilée, comme celle d'une femme.

— Monsieur Fortuné, dit tout bas le vieil artisan à son patron qui tournait le dos à la porte, vous parliez du prince, et justement le voilà...

L'orfèvre se leva aussitôt et s'avança poliment, mais sans obséquieux empressement, à la rencontre du prince, qui, lui tendant avec courtoisie sa main dégantée :

Bonjour, mon cher monsieur Sauvai ! De grâce, n'interrompez pas vos travaux... Je regretterais le temps précieux que je vous ferais perdre.

— Monseigneur, je ne travaillais pas, je goûtais.

— Alors, continuez de goûter... sinon je me retire... Et vous, père liaurencin, asseyez-vous

LA FAMILLE Jni'l-TIIOY

Ces deux personnages, s'arrêtant assez surfins au seuil de l'atelier sombre. (P. 13.)

Ce disant, le prince Maximilien prit place sur une chaise, près de l'établi.

— Puisque vous le permettez, monseigneur, reprit l'orfèvre, j'achèverai mon goûter. Je vous montrerai ensuite les branches des candélabres que nous allons ajuster.

— Je ne veux aujourd'hui rien voir de vos chefs-d'œuvre, mon cher monsieur Sauvai; je me suis imposé d'avance cette privation, afin de vous

L1V. 2. — EUGÈNE SIE. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ED. J. RQL'FF ET Ci0. LIV 2.

prouver que ma visite n'était nullement intéressée, qu'elle vous était consacrée tout entière.

— C'est beaucoup d'honneur pour moi, monseigneur, mais...

— Mais vous ne devinez pas le but de ma visite?...

— Non, monseigneur.

— Je viens réparer une injustice... une grande injustice!

— Une injustice?

— Monsieur Sauvai, vous êtes l'un des plus grands artistes de ce temps-ci. . . iienvenuto Cellini eût envié certaines de vos œuvres, malheureusement trop peu nombreuses. Enfin, telle est votre modestie, que votre renommée est loin d'être à la hauteur de votre génie.

— Monseigneur, l'approbation des gens de goût me suffit.

— Mais cela ne suffit pas à vos amis, à vos admirateurs, et vous me permettrez de me ranger parmi les uns et les autres; ils trouvent, et je suis fort de cet avis, que vous méritez plus que personne une distinction publique; je n'ai donc été que leur interprète auprès du roi.

— Et à quel propos, monseigneur?

— Le roi veut bien me témoigner quelque amitié. Hier, il m'a fait l'honneur de me venir voir; je lui ai montré celte magnifique coupe d'or émaillée, l'un de vos chefs-d'oeuvre, que je suis fier de posséder. Le roi a été frappé d'admiration. « Croiriez-vous, sire, ai-je dit, que l'auteur de ce divin objet d'art n'est « pas encore décoré de l'ordre de la Légion d'honneur? Je viens vous offrir r l'occasion et vous donner le plaisir de réparer cette injustice en vous demandant « instamment la croix pour M. Sauvai. » Le roi s'est rendu à mon désir de la meilleure grâce du monde. Il m'a envoyé ce matin le brevet et la croix. Je vous les apporto. Les voici.

Et le prince remit à l'orfèvre un petit écrin de maroquin rouge et un parchemin plié dans une enveloppe.

— Monseigneur, je n'oublierai jamais votre bienveillance en cette circonstance. Ma gratitude envers vous est doublée, car, sans vous en douter, vous hâtez peut-être l'heure de mon mariage, grâce à la distinction que vous avez eu la bonté de solliciter pour moi.

— - Vous allez vous marier?

— Je l'espère, monseigneur.

Monsieur Sauvai, vous me parliez tout à l'heure de votre gratitude : vous ne m'en devez aucune : j'ai contribué à la réparation d'une injustice, rien

. Mais enfin, si vous tenez absolument à vous croire mon obligé, vous pouvez à la fois vous acquitter et m'accorder une grâce à laquelle je serai p ;Hiculièrement sensible.

— Monseigneur, de quoi s'agit-il?

— Veuillez me choisir pour l'un dis témoins de votre mariage; je m'estimerai 1res heureux de signer l'acte qui assurera, je n'en doute pas, rotre bonheur...

— Je serai très flatté, monseigneur, de l'honneur que vous daignez me faire; seulement, je dois vous prévenir que le second témoin que je me propose de choisir est un de mes parents, mon cousin Roussel, épicier relire.

Charles-Maximilien, malgré sa parfaite couitoisie et cet empire sur soi que donne la longue habitude des cours, ne put contenir un imperceptible plissement de lèvres en apprenant que son nom de maison souveraine li au contrat à côté de celui de M. Roussel, épicier retiré. Mais le prince, sachant trop bien vivre pour laisser pénétrer sa légère contrariété, répondit à ''orfèvre en se levant pour prendre congé de lui :

— Quel que s'oit votre second témoin, j'écrirai toujours avec plaisir mon nom à côté du sien, au bas d'un acte qui consacrera votre bonheur, mon cher monsieur Sauvai.

Et tendant de nouveau la main à Fortuné :

— Adieu donc, et à bientôt, car je reviendra) très prochain*

voir et admirer vos magnifiques candélabres, mais je vous l'ai dit, la visite d'aujourd'hui doit vous être exclusivement destinée.

L'orfèvre accompagna jusqu'à la porte le prince Maximilien, qui, api nouvelles paroles affectueuses, sortit de l'atelier.

Le père Laurenein avait paru douloureusement surpris eu entendant son jeune patron annoncer son union prochaine. Aussi, lorsqu'il revint près de l'établi, le vieillard lui dit :

■ — Vous allez donc vous marier?

— C'est ma plus douce espérance, répondit l'orfèvre avec une joie profonde et contenue; c'est un beau jour pour moi que relui d'aujourd'hui î...

— Ah! monsieur Fortuné, reprit le vieillard avec un soupir, prenez garde !

— Que voulez-vous dire? demanda l'orfèvre étonné; d'où vient \ nqniétude?

— - Pardon... mais dans le premier moment...

— Achevez...

Je n'ai pu m'eaipêcher de me souvenir de mon pauvre lils... Et le vieillard se mit à pleurer.

— Bon père, reprit affectueusement l'orfèvre, je regrette de vous avoir involontairement .rappelé de tristes pensées.

— Hélas! monsieur Fortuné, mon fils élait comme vous. Heureux de ne vivre que pour son élat d'orfèvre, il était déjà si habile ouvrier, qu'il trouva une position superbe dans la plus grande maison de bijouterie de Bruxelles, à la recommandation de feu M. Laurent Jouffroy, en ce temps-là voyageur de commerce et frère de votre oncle Baptiste. Mon fils fait connaissance dans celte ville, et devient éperdument amoureux de la filleule de M. Laurent Jouffroy. Celui-ci (que Dieu ait pitié de son âme, car je veux croire qu'il ignorait la perversité précoce de sa filleule, maudite créature à peine âgée de feize ans !) celui-ci encourage l'amour de mon fils pour elle et l'engage à l'épouser. Mon (ils suit ce conseil. Hélas! un an après, il était de retour près de moi, avec un enfant de trois mois, que cette misérable avait abandonné en s'enfuyant avec un officier. Le désespoir s'empara de mon pauvre fils, et à vingt-trois ans je le vis mourir de chagrin, laissant cet orphelin que j'ai élevé. Ah! monsieur Fortuné, c'est souvent une terrible chose que le mariage! Prenez garde !

■ — Grâce à Dieu, j'ai toute confiance, et une confiance méritée, dans la jeune personne que je désire épouser. Je la connais depuis mon enfance : c'est une fille de mon oncle Baptiste Jouffroy.

— M"° Marianne?

— Non, Marianne est une excellente personne; je l'affectionne comme une sœur. Mais elle n'est pas jolie, et puis elle a une infirmité : elle est boiteuse. Et il est probable que la pauvre enfant restera fille comme sa tante Prudence.

— ■ C'est donc M"0 Amélie que vous voulez épouser?

— Oui, car je l'aime, voyez-vous, père Laurencin, je l'aime à l'adoration! Elle est si belle! si admirablement belle!

■ — C'est donc pour cela que cette figure de Cérès que vous avez modelée dernièrement ressemblait si fort à votre cousine, monsieur Fortuné?

— Que voulez-vous! je la vois partout... Et si dans l'art je cherche l'idéal, il m'apparaît dans tout son éclat sous les traits d'Aurélie!

L'entretien de l'orfèvre et du vieil artisan fut interrompu par deux nouveaux visiteurs.

Un jeune homme, mis avec recherche, et une femme très élégante entrèrent dans l'atelier. L'homme, svelteet grand, d'une tournure distinguée, d'une figure charmante, malgré son expression quelque peu hautaine et ennuyée, avait environ vingt-cinq ans. Sa compagne, quoique plus âgée que lui (ayant, comme

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on dit, passé la trentaine), était encore remarquablement jolie et d'une fraîcheur jivênile; les boucles de ses longs cheveux blond cendré dépassaient de beaucoup la passe étroite de son chapeau, garni d'une longue voilette qui cachait à demi ses traits ; ses grands yeux, qu'elle clignait légèrement, selon l'habitude des personnes dont la vue est basse, étaient d'un bleu vif; sa physionomie; remplie de finesse et de grâce, devait séduire au premier abord; mais, en l'observant plus attentivement, certain pli creusé entre ses deux sourcils, et l'étroite fissure de ses lèvres minces, à peine indiquées, révélaient les signes presque certains d'une indomptable ténacité de résolution et d'une profonde astuce. Seulement, pour qui ne cherchait pas à pénétrer au delà des app arences, l'ensemble de cette femme jeune encore, et d'une taille accomplie, était fort attrayant.

Ces deux personnages, s'arrètant assez surpris au seuil de l'atelier sombre et fumeux, où ils voyaient un vieillard à longue barbe blanche et un jeune homme vêtu dYne blouse, travaillant tous deux devant un établi grossier, se crurent plutôt dans l'officine d'un chaudronnier que dans l'atelier d'un orfèvre, car ils ne remarquaient pas encore les objets d'art exposés, fort peu en vue d'ailleurs, dans une étagère vitrée. Aussi le jeune homme dit-il à Fortuné, qu'il prenait pour un artisan :

— • Pardon, mon cher, nous nous sommes sans doute trompés; nous cherchions le magasin de M. Fortuné Sauvai, orfèvre.

— C'est ici, monsieur.

- Et où est M. Sauvai?

— - C'est moi.

— Vous êtes monsieur Fortuné Sauvai?

— Oui, monsieur.

Le jeune homme parut non moins étonné que sa compagne de voir le célèbre orfèvre vêtu d'une blouse et ceint d'un tablier de cuir, puis il dit :

— Monsieur, je viens, à la recommandation du prince Ma\imilien, avec qui j'ai l'honneur d'être intimement lié.

— Le prince se trouvait justement ici, il y a quelques instants, reprit l'orfèvre; vous auriez pu, monsieur, le rencontrer.

— Je regrette de n'avoir pas eu cette bonne fortune, répondit le comte Henri de Villetaneuse (tel était le nom de ce personnage); et il ajouta : Son Altesse m'a dit, monsieur, que nous trouverions ici des bijoux... véritables objets d'art...

— J'ai ici, en effet, monsieur, quelques bracelets et épingles... Je vais vous les montrer, répondit Fortuné en se dirigeant vers l'étagère où étaient renfermés ces joyaux.

— Ma chère Catherine, je n'ai malheureusement que cinq cents francs

dans ma bourse, dit tout bas et ea souriant M. de Villetaneuse à sa .compagne, je suis honteux de ce misérable détail... mais...

— Cinq cents francs! répondit Catherine à demi voix, en interrompant le comte avec un accent de doux reproche. Croyez-vous que je souffrirai une prodigalité pareille? Non, non, je veux un bracelet très simple. Toute sa valeur sera pour moi dans le don que vous voulez m'en faire, mon ami.

— Oh! je connais ta délicatesse exquise, reprit M. de Villetaneuse aussi à demi voix ; je sais combien elle est ombrageuse.

— Oui, reprit la jeune lemme avec une petite moue enchanteresse, et, malgré mes scrupules, je finis toujours cependant par accepter. C'est votre faute, vous offrez avec tant de grâce que l'on ne saurait vous refuser.

Pendant que ses nouveaux clients échangeaient tout bas ces quelques paroles, Fortuné Sauvai apportait et plaçait sur une table voisine de la fenêtre une sorte de tiroir garni de velours rouge, contenant plusieurs bracelets, [ roches et épingles. Quelques-uns de ces bijoux étaient simplement en argent repoussé, d'autres en or ciselé ou enrichis de pierreries, mais tous pouvaient être considérés comme de véritables chefs-d'œuvre.

Pendant que M. de Villetaneuse et sa compagne examinaient curieusement ces bijoux, Michel, l'apprenti, de retour de la course qu'il avait faite très rapidement, à en juger par l'animation de son teint, rentra dans l'atelier, accrocha sa casquette à un clou, rendit compte à son patron de la commission dont il venait de s'acquitter, puis il alla s'asseoir devant l'établi à côté dû père Laurencin. Celui-ci accueillit son petit-fils avec un redoublement de tendresse, se reprochant de l'avoir involontairement chagriné naguère; et tous deux s'occupèrent assidûment de leurs travaux, tournant complètement le dos aux deux acheteui's. qu'ils avaient à peine entrevus.

M. de Villetaneuse, lors de la rentrée de l'apprenti, ayant machinalement tourné la tête vers lui, ne pat réprimer un mouvement de surprise, et se dit :

— Voici une ressemblance étrange!

La compagne de M. de Villetaneuse. absorbée dans son admiration croissante pour les bijoux, qu'elle dévorait des yeux, n'avait nullement remarqué le retour de l'apprenti. Elle tenait dans ses mains un bracelet d'or d'un goût charmant et d'une exécution merveilleuse; il représentait deux naïades, à demi couchées, et accoudées à une urne de rubis, d'où sortait un ruissellement de petits diamants qui. figurant l'onde cristalline épandue de celte urne, ondoyaient

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et disparaissaient, çà el là, au milieu d'une double bordure d'algues marines, entaillées de vert, formanl l'encadremenl du bracelet.

M. de Villetaneuse, an moment distrait de l'examen des bijoux, par la rentrée de Michel, observait avec anxiété la convoitise que le bracelet aux naïades éveillait chez Catherine. Il devait valoir beaucoup p' us de cinq cents Francs, somme que le comte, à son grand regret, ne pouvait dépasser. Aussi, dans l'espoir de détourner son attention el de lui faire peut-être oublier ce merveilleux joyau, il dit tout bas à sa compagne :

— Ce petit apprenti qui vient d'entrer et qui maintenant nous tourne le dos assis à l'établi, à côté de ce vieillard, te ressemble d'une manière frappante.

Mais le comte ne fut pas entendu : Catherine, de plus en plus absorbée, fascinée par la vue du bracelet, ne put même résister au désir de l'agrafera son poignet, et de faire ainM chatoyer les pierreries à ses regards avec, un redoublement de convoitise; puis, haussant les épaules comme si une réflexion soudaine lui fût venue à l'esprit, elle dégrafa le joyau en soupirant, et se dit à demi-voix comme si elle se lut parlé à elle-même :

En vérité, je suis folle 1 . . - Est-ce q s 'un si merveilleux bijou est fait pour moi? ...

En pr nonçant ces mots, sa voix avait un accent si humblement résigné, sa physionomie exprimait à la fois un regret si naïf et si profond de renoncer à cet achat, que M. de Villetaneuse dit à l'orfèvre, qui par discrétion se tenait éloigné de quelques pas :

Monsieur, nous prendrons ce bracelet que madame vient d'essayer... De que! prix est-il?

— De seize cents francs, monsieur.

Mon ami, reprit Catherine, je vous assure que ce simple et délicieux bracelet d'argent, orné d'une turquoise, me plaît davantage que celui-ci... el...

Vous me permettez de consulter en ceci mon goût autant que le vôtre, reprit Hem i en souriant et interrompant sa compagne. Puis s'adressant à Fortuné :

— Je vais, monsieur, vous remettre un acompte de cinq cents francs. Je me i .uni' le cou te de Villciancuse, je demeure rue du Fauhourg-Sainl-Honoré, n* 17... Je vous prie de faire porter ce bracelel demain matin chez madame « voici l'adresse : « Mme de Morlac, rue Tronchet, n' 9. » Votre facture sera ac [uillée en échange du bracel t.

— Mais je vous assure, mon ami, reprit Mm° de Morlac avec une nouvelle insistance que véritablement je préfère un bracelet beaucoup plus simple, tout en admirant cel ù-ci... qui est un véritable chef-d'œuvre.

— Eh bien! je vous le demande en grâce, reprit M. de Villetaneuse. sacrifiez votre choix au mien.

Et présentant le billet de cinq cents francs à Fortuné, qui venait d'écrire sur son registre les adresses du comte et de Mmo de Morlac, il ajouta :

— Veuillez prendre cet acompte...

— C'est inutile, monsieur, reprit l'orfèvre; demain l'on paiera le bracelet chez madame.

— Ah! monsieur, dit à Fortuné Mme de Morlac avec un sourire de sirène et un accent d'une douceur insinuante, votre génie est un dangereux tentateur, il fait oublier les plus sages résolutions. Il est bien dangereux de venir ici!

— Je ne m'étonne plus, monsieur, des éloges que le prince Maximilien accorde à votre mérite, ajouta M. de Villetaneuse en offrant son bras à sa compagne, et en saluant Fortuné, qui répondit :

— Je suis très heureux, monsieur, que ce bracelet soit dugoût de madame et du vôtre.

Et les deux nouveaux clients de l'orfèvre sortirent de l'atelier.

Le père Laurencin, durant la présence de M. de Villetaneuse et de Mme de Morlac, s'était incessamment occupé de son ajustage, et tournant le dos aux acheteurs, ainsi que Michel il n'avait pu remarquer la ressemblance véritablement frappante qui existait entre son petit-fils et la femme qui venait de quitter l'atelier. Cette remarque échappa aussi à Fortuné Sauvai. Absorbé dans ses douces pensées d'amour, il n'avait guère attentivement regardé sa cliente dont les traits étaient d'ailleurs à demi cachés par la voilette de son chapeau. Cependant lorsqu'il se trouva seul avec le père Laurencin, il lui dit à demi voix pendant que l'apprenti replaçait et rangeait les bijoux dans l'étagère vitrée :

— Cette dame qui sort d'ici, savez-vous qui elle est, père Laurencin?

— Non, monsieur Fortuné, je ne l'ai pas seulement regardée...

— Je la connaissais de nom, et ce nom n'a eu que trop de retentissement. Cette prétendue Mme de Morlac... car ces femmes-là changent de nom comme de chapeaux, est une courtisane du grand genre et des plus à la mode de Paris.

— Voilà une mauvaise pratique, reprit le vieillard; il faudra tenir le bracelet fièrement serré... J'irai le porter moi-même, au lieu d'envoyer Michel chez elle... car une pareille créature pourrait jouer un tour de sa façon à mon petit-fils, qui reviendrait ici sans le bracelet et sans argent.

— Vous avez raison, et d'ailleurs il n'eût pas été convenable d'envoyer Michel chez une femme de cette espèce.

— C'est à quoi je pensais, monsieur Fortuné. C'est demain dimanche; je porterai le bracelet; Michel m'attendra à la porte de la maison de cette dame, et nous irons ensuite nous promener selon notre habitude.

A la fin de cette journée, vers les sept heures du soir, Fortuné Sauvai se

Elle semblait, non pas glorieuse, mais naïvement heureuse. (P. 19.)

rendit chez son oncie JoulTroy, père de celte belle Auréhe dont le jeune artiste était si amoureux.

M. Jean-Baptiste Jouflïoy, longtemps chef d'une importante maison de soieries avait quitté le commerce après la réalisation d'une fortune considérable,

LIV. 3. — ECGÈNE SUE. — LA FAMILLE JODFFROY. — ÉD. J. ROUFF ET Cle. I.IV. 3

laborieusement, intelligemment et honnêtement gagnée. D'une -probité scrupuleuse, d'un caractère facile, loyal et ouvert, d'un cœur excellent, d'un esprit faible et un peu borné, en dehors de sa parfaite aptitude au négoce, M. Jouffroy subissait et chérissait le joug de sa femme, qui le dominait absolument depuis plus de vingt années de mariage.

Mme Sophie Jouffroy, maîtresse femme dans toute l'acception du mot, très entendue aux affaires, tenant les livres de la maison aussi bien que le meille ur commis, soigneuse et active ménagère, prompte, alerte, impérieuse, souvent emportée, menant haut la main le nombreux personnel de son vaste magasin, avait, par l'ordre, par l'économie, par la régularité de sa gestion domestique, puissamment concouru à l'accroissement de la fortune de son mari.

M. et Mme Jouffroy avaient deux filles. L'aînée, Marianne, assez laide, boitait, par suite d'un accident arrivé plusieurs années auparavant. La cadette, nommée Aurêlie, d'une beauté éblouissante, était l'idole de la maison. Malgré cette idolâtrie, la jeune fille restait simple, ingénue, affectueuse feulant gâtée, adulée, elle se laissait, il est vrai, gâter, aduler, mais elle accueillait, avec une si tendre reconnaissance et une si charmante gentillesse, les préférences de son père et de sa mère, et les soins presque serviles dont sa sœur l'entourait, que celle-ci trouvait sa joie, son plaisir, sa récompense dans un redoublement de soins et de prévenances.

Enfin une sœur de M. Jouffroy, vieille fille habituellement revèrhe, souvent caustique à l'excès et que l'on appelait communément la tante Prudence, demeurait avec la famille, qu'elle n'avait jamais quittée.

M. JoulTroy occupait, rue du Mont-Blanc, un vaste appartement situé au premier étage et meublé avec luxe. La maison de l'ancien commerca.it était très honorable : il donnait de bons dîners à ses amis, et chaque semaine l'on dansait chez lui durant l'hiver aux sons di piano, d'un tlageolet et d'un violoncelle; des négociants, des notaires, des avoués formaient sa société habituelle.

La famille Joulfroy se préparait (>auf Marianne et la tante Prudence) à se rendre au bal, le soir même de ce jour où Fortuné Sauvai avait fait part de ses projets de mariage au père Laurencin.

Huit heures venaient de sonner, l'on avait dîné plus tôt que d'habitude, afin qu'Aurélie pût consacrer tout le temps nécessaire à sa toilette.

La jeune fille, debout devant une armoire à glace, éclairée par des bougies fixées dans deux bras de bronze vissés à ce meuble, s'occupait, assistée de sa sœur, de son père et de sa mère, de ces mille riens qui constituent le complet achèvement d'une parure de bal. Le profil d'Aurélie pouvait rivaliser de grâce, ne noblesse et de pureté avec les divins chefs-d'œuvre de l'art grec ; sa rhevelure, d'un châtain foncé à reflets presque dorés, nuance harmonieuse et

r \ i amii.i.i; Jurii'HOY 13

tare que l'on rencontre dans quelques portraits du Titien, encadrait île ses bandeaux ondes un front charmant, et contrastait avec L'ébène de ses sourcils et de la frange de longs cils qui voilaient à demi ses grands yeux d'un bleu de blùét, fendus en amande, et dont les coins se relevaient légèrement vers les tempes, la fraîcheur délicate de son teint transparent et rose, l'éclatante blancheur de sa peau lustrée comme l'exquise perfection de ses traits, sa bouche mignonne et vermeille, ses dents d'émail, le port gracieux de sa tôle, l'élégance de sa taille de nymphe, svelte, souple et très au-dessus de la moyenne; ses bras non moins accompli-; que ses larges épaules, sa main effilée, son petit pied étroit, nerveux et cambré, tout concourait au merveilleux ensemble de cette créature enchanteresse, si bienveillante, si ingénue, si modeste, qu'elle faisait pardonner, si cela se peut dire, son éblouissante beauté.

Aurélie, vêtue d'une robe en crêpe rose, portait une légère couronne de feuilles de chêne d'un vert clair, placée avec goût sur ses magnifiques cheveux châtain doré, ondes en bandeaux. Elle semblait, non pas, gloriease, mais naïvement heureuse et presque étonnée, en contemplant sa ravissante image réfléchie dans le miroir.

La clarté des deux bougies fixées dans les bras de bronze de la psyché ne suffisant pas à éclairer le parachèvement de la toilette d'Aurélie, son père, debout, tenait à proximité de la glace une lampe carcel surmontée de son globe. M. Jouiïroy, homme de cinquante ans environ, trapu, carré, replet, aux traits épanouis, ouverts, fortement colorés et entourés d'épais favoris grisonnants comme ses cheveux, offrait le type de la franchise et de la bonhomie. Il n'avait pas encore vêtu son habit, se trouvant plus à l'aise en manches de chemise. A la vive clarté de la lampe qu'il tenait des deux mains, il contemplait sa lille, plongé îdans une sorte d'extase admirative.

Mm° Jouiïroy, placée pour ainsi dire en pendentif de son mari, de l'autre côté de la psyché, tenait le bouquet de bal et l'éventail d'Aurélie, et partageait l'extase de son mari en contemplant sa lille. Mmo JoulTroy, âgée de quarantecinq ans, grande, forte, un peu bommasse. commençait à se charger d'embonpoint ; brune, le leiut haut en couleur, et çà et là couperosé; les cheveux encore fort noirs, abondants et crépus, la lèvre supérieure ombragée d'une légère mous*» tache brune, l'œil grand et vif, les dents blanches, avait dû être ce que certaines ens appellent une belle femme. Son altitude, l'accent viril de sa voix, son.g«sle prompt et brusque, annonçaient ses habitudes de domination domestique. Elle était convenablement et richement vêtue selon son âge, d'une robe de-velours noir montante, et coiffée d'un élégant bonnet de dentebe orné de Heurs pourpres.

Marianne, debout auprès de Mmc Jouiïroy, offrait à sa sœur de longs gants blancs, et de l'autre une pelote d'épingles, dans le cas où leur emploi eut été nécessaire. Cette jeune fille, frêle et de petite stature, avait, quoique assez

laide, une physionomie intéressante. Ses cheveux hlond cendré s'harmonisaient avec ia hlancheur de son teint semé çà et là de légères taches de rousseur; ses yeux "bleus, petits et renfoncés dans leur orbite, exprimaient la douceur et l'intelligence ; son nez court et rond, ses lèvres charnues, quoique vermeilles, et montrant de jolies dents lorsqu'elle souriait, n'offraient pas un gracieux ensemble. Son habitude de marcher en boitant du côté gauche faisait quelque peu dévier sa taille, à peine accusée d'ailleurs par une robe d'étoffe brune taillée en blouse. Marianne regardait Aurélie avec un ravissement ingénu, tout aise et presque fière d'être la sœur d'une si adorable personne.

La tante Prudence, assise au coin de la cheminée, s'occupait d'un éternel tricot, qu'elle n'abandonnait qu'à l'heure du repas, à moins qu'elle ne fût renfermée dans sa chambre, où elle lisait beaucoup. Ce soir-là, elle tricotait donc, jetant de temps à autre par-dessus les verres de ses besicles d'argent un coup d'oeil pensif sur le groupe dont Aurélie était entourée. M"0 Prudence Jouffroy représentait le type revêche de la vieille fille. Agée de quarante ans passés, cachant presque entièrement sous une grande cornette ses cheveux bruns qui ne grisonnaient pas encore, elle abritait sous ses lunettes ses yeux gris, fins, et perçants, quoique un peu fatigués par l'abus de la lecture et du tricot. Son visage maigre, incolore, à arêtes vives, et comme parcheminé, rappelait ces sévères portraits d'Holbein retraçant quelque pâle matrone embéguinée de noir, et le col enfoui dans une fraise aussi raide que son maintien. Un sourire caustique, plissant habituellement les lèvres minces de la tante Prudence, donnait à ses traits une expression sardonique. En ce momentsurtout, remarquant les empressements, les adorations dont la famille entourait son idole, plus d'une fois la vieille fille haussa les épaules, et plus d'une fois aussi, selon son habitude de témoigner silencieusement d'une impatience chagrine arrivée à son paroxysme, elle se gratta vivement la tempe droite du bout de l'une de ses aiguilles à tricoter. Elle venait de révéler ainsi sa mauvaise humeur, lorsque le cousin Roussel, ainsi qu'on l'appelait, en sa qualité de parent et d'ami intime de la famille, entra dans la chambre sans être annoncé.

M. Joseph Roussel, épicier en retraite, ainsi qu'il s'intitulait complaisiimment, avait environ cinquante ans. 11 était grand et robuste, encore alerte malgré la maturité de l'âge. A peine ses épais cheveux noirs, coupés très court, < ommençaient-ils de blanchir vers les tempes. Sa figure ouverte, joviale, spirituelle, résolue, fortement accentuée ; son nez assez long, carrément coupé à son extrémité ; ses lèvres rieuses et épaisses; la vivacité de son regard, tout donnait à ses traits un caractère singulièrement rabelaisien, et l'on aurait cru voir le jovial et malin curé de Meudon, si l'épicier en retraite eût troqué son large paletot contre une soutane.

LA FAMILLE JOITI'ItoY

Le cousin Roussel s'arrêta un moment au seuil de la porte, à l'aspect du tableau significatif que prosentaient le père, la mère et la sœur d'Aurélie, la contemplant avec admiration et l'aidant à finir sa toilette. L'épicier en retraite, homme d'excellent jugement, craignait, non sans raison, de voir gâter le charmant naturel de sa jeune parente par les adulations, par les éloges incessants, outrés, que Mmo Jouffroy prodiguait à la beauté de sa fille, dont elle était orgueilleuse jusqu'à l'aberration. Aussi, combattait-il toujours, avec une innocente malice, l'exagération des louanges adressées à l'idole de la famille.

— C'est toi, Joseph? s'était écrié M. Jouffroy en voyant entrer son cousin. Tu ne pouvais arriver plus à propos ; tu auras vu notre Auréue en grande toilette avant notre départ pour le bal. Approche, regarde et admire! ajouta l'heureux père en s'effaçant un peu et en portant toujours la lampe qui jetait sa vive clarté sur la belle jeune fille. Puis, tandis que celle-ci, prenant l'un de ses gants et s'apprêtant à se ganter, se tournait souriante vers le nouveau venu, M. Jouffroy ajouta :

— Hein! Joseph, est-elle belle!... Mon Dieu, est-elle belle!

— Au secours!... à l'aide !... je suis ébloui, aveuglé !... s'écria le cousin Roussel en abritant ses yeux sous ses deux mains. Je vois trente-six chandelles!... et aussi vrai que j'en vendais... des chandelles, j'aimerais mieux regarder le soleil en plein midi que d'affronter le rayonnement de cet astre dont tu es le père!... Car tu crées des astres, Baptiste, ni plus ni moins que le bon Dieu. Cependant je vais encore risquer un œil.

— Vous êtes bien gai ce soir, cousin Roussel, reprit Mme Jouffroy avec un léger accent de dépit, pendant qu'Aurélie, riait de tout son cœur de la plaisanterie de l'épicier en retraite.

Celui-ci reprit :

— Mon premier éblouissement passé, je dois déclarer, ma chère Aurélie, que tu es mise et coiffée à ravir : cette toilette est charmante de simplicité; voilà surtout ce qui me plait en elle.

— C'est en vérité bien heureux que vous trouviez Aurélie mise à ravir! répondit Mme Jouffroy en s'apaisant ; mais il faut toujours que vous fassiez de mauvaises plaisanteries !

— Allons, cousine, la paix ! dit gaiement Joseph ; et, lorsque la paix sera faite (car sans cela vous me croiriez capable de vous flatter pour l'obtenir, je vous avouerai que cette rohe de velours noir vous va, ma foi, fort bien!...

— Allons, méchant cousin, on vous pardonne, répondit en souriant Mmo Jouiïroy; niais prenez garde à vous!...

— Oh! oh! cousine, vous êtes une terrible femme, je le sais! témoin ce pauvre Baptiste que vous rendez si malheureux! il en sèche!... son ventre va crever son gilet!... répondit le cousin Roussel, voyant M. Jouiïroy déposer la lampe et vêtir son habit; puis, s'adressant affectueusement à l'aînée des jeune? filles, Joseph lui dit :

- — Bonsoir, ma petite Marianne! Ce n'est pas ta faute, j'en suis certain, si la toilette de ta sœur n'est pas plu- charmante encore : tu as fait tous tes efforts pour aider à la parer, chère et excellente enfant! Puis, se tournant enfin vers la vieille fille.

■ — Bonsoir, tante Prudence.

— Bonsoir cousin Roussel.

— Eh bien!... cet adoré tricot?

— Eh bien! vous voyez. II va toujours son petit bonhomme de chemin. .

— Ah!... tante Prudence ! dit Joseph d'un air narquois ;ah ! tante Prudence.

— Qu'est-ce qu'il y a?

■ — Si au lieu d'être une tigresse à notre endroit, à nous autres pauvres hommes, vous aviez pourtant préféré au tricot le mariage, combien votre temps eut été mieux employé!

— J'en doute, cousin Roussel.

— Vraiment?

■ — Avec deux aiguilles et une pelote de laine, je m'occupe paisiblement et à ma satisfaction, du matin au soir, et le diable sait quelle paix et quelle satisfaction j'aurais trouvées en ménage du matin au soir!

— Attrappe, Joseph, dit en riant M. Jouffroy; attrape! Ma sœur a bon bec!

— Et moi, reprit gaiement le cousin Roussel, j'affirme, je déclare, je soutiens que les jours de la tante Prudence auraient été tissés d'or et de soie, si de son cùté elle eût tri 'Ole 'a trame de l'existence de son époux avec autant de soin et d'amour qu'elle en met à tricoter ce... ce... que diantre tricotez-vous là, tante Prudence ?

— Un cache-nez pour cacher le votre... ingrat! car ce pauvre nez, lorsqu'il fait froid, devient de sa base à sa cime d'un rouge cerise qui n'est point joli du tout! répondit la vieille fille. Je voulais vous ménager cette surprise pour votre fête : voilà comme les bonnes inten'.ions sont récompensées!...

— Tante Prudence, je suis un monstre! répondit Joseph en se mettant aux pieds de la fille, tandis que les deux sœurs riaient aux éclats; vous aviez des intentions si tendres pour mon pauvre nez ! et je ne flairais pas cette délicatesse!

— Allons, relevez-vous, si vous le pouvez, beau Céladon, reprit la tante

Prudence. Du moins, quoique vieille fille, j'aurai, une fois d ins ma vie, vu un

homme à mes pieds. Et c'est surtout flatteur lorsqu'il s'agit d'un muguet comme vous! Allons, relevez-vous, de crainte d'une courbature.

— Je ne me relèverai que h vous me promettez que nous passerons la soiré ensemble, avec Marianne, pendant que ces mondains-là vont aller au bal. El il indiqua du regard M. Jouffroy, sa femme et Aurélie. Est-ce dit, tante Prudence.

— C'est dit. Vous avez péché, vous ferez pénitence, répondit la vieille fille. Tant pis pour vous si vous vous ennuyez! Ce sera voire faute probablement.

— M'ennuyer! dit Joseph en se relevant; je ne donnerais pas ma soirée pour celle de nos mondains. Allons-nous en dégoiser! allons nous disputer tante Prudence! Je me sens en verve : ce sera un combat à outrance!... Ah çà! ajouta-t-il en s'a-lressant àMm Jouffroy, où don- allez-vous ce soir, cousine? Vous êtes, vous et Aurélie, dans tous vos at airs.

— Nous allons chez l'avoué Richardet, répondit M. Jouffroy; il y a grand bal, grandissime bal...

— Mm° Richardet est venue exprès nous inviter elle-même, en nous recommandant de ne pas manquer d'assister à sa soirée, ajouta Mm° Jouffroy; elle avait l'air mystérieux, elle nous a promis une surprise...

— Oh ! oh! reprit Joseph, Mmo Richardet, qui n'est pas glorieuse à demi... vu qu'elle l'est plus que tout à fait... est capable de vous avoir ménagé le régal de deux municipaux et d'une demi-douzaine de lampions, sous sa porte cochère. Des lampions et des municipaux? L'eau m'en vient à la bourbe! Ce sera tout à fait dans le genre du faubourg Saint-Germain! Sonl-ils aristocrates, ces Richardet!

— .Avec tout ça, je jurerais qu'il n'y a pas, dans le faubourg Saint-Germain, une jeune personne capable d'être seulement comparée à ma fille, reprit M"00 Jouffroy en se regorgeant. Si les titres se mesuraient à la beauté, Aurélie serait duchesse.!

— Pourquoi donc pas princesse? demanda la tante Prudence en tricolant avec une agitation fébrile. M'est avis que ma nièce est a-sez belle, assez superla- Livement belle, assez archi-belle pour épouser un roi! Si ça vous semble encore trop mesquin, alors poussez jusqu'au demi-Dieu! On dit qu'il y en a encore dans l'Olympe. Cherchez et vous trouverez.

— Malgré vos exagéralions, reprit sèchement Mm° Jouffroy, j'en suis pour ce que j'ai dit : bplle comme elle est, ma fille peut prétendre à tout.

— Oh! moi, bonne mère, j'ai d'autres prétentions, répondit Aurélie avec une grâce charmante : je prétends toujours être aimée de ceux, que j'aime... à commencer par ma tante Prudence.

Et ce disant, Aurélie lendit son beau front, que la vieille fille baisa eu marmottant et ronchonnant comme une véritable fée Grognon.

— Hein, cousin Roussel, est-elle assez revêche, assez aigi'e, cette tante Prudence! dit à demi voix Mma Jouffroy. Aurélie est encore joliment bonne de l'avoir embrassée !

— Je conviens, cousine, que votre belle-sœur n'est point absolument un composé de bienveillance, de grâce et d'aimable abandon, répondit Joseph en souriant; mais que voulez- vous!... ces vieilles filles!... le célibat les racornit; leur coeur n'a jamais battu; soyons-leur indulgents!

A ce moment l'on frappa discrètement à la porte delà chambre.

— Entrez, dit Mme Jouffroy.

Fortuné Sauvai parut dans la chambre, et son premier regard fut pour Aurélie Tandis que Marianne, rougissant à la vue de son jeune cousin, s empressait, afin de se donner une contenance, de mettre en ordre quelques objets qui venaient de servir à la toilette de sa sœur, celle-ci tendant cordialement la main à l'orfèvre :

— Bonsoir, Fortuné. Voyons, toi qui as si bon goût en qualité de grand artiste, dis-moi, me trouves-tu bien coiffée?

— J'ai admiré beaucoup de portraits, chefs-d'œuvre des maîtres anciens, et jamais je n"ai rien vu de comparable à toi. Celte simple couronne de chêne, posée sur tes beaux cheveux ondulés, s'accorde à merveille avec la grâce et la noblesse de tes traits. Je te dis cela franchement, en artiste., sans chercher à te flatter!

— Vraiment? Et que me dirais-tu donc si tu voulais me flatter, mon bon Fortuné? Mais, flatteur où sincère, j'accepte ton éloge avec d'autant plus de plaisir que voilà l'auteur de cette jolie coiffure, ajouta Aurélie, en indiquant et embrassant Marianne. Oui, c'est elle qui a eu l'idée de celte simple couronne de feuilles de chêne.

— C'est ta figure, chère sœur, qui fait tout le charme de cette modeste coiffure, reprit Marianne en souriant ; de même que le génie de Fortuné change en un précieux objet d'art un morceau de métal.

— Tu as beau t'en défendre, petite Marianne, dit tendrement Aurélie, tu n'échapperas pas à ma reconnaissance, et si cette coiffure me sied, si l'on me trouve jolie, c'est toi que je remercierai.

■ — Si l'on te trouve jolie? reprit Mme Jouffroy. J'aime beaucoup ce si là, par exemple! Je voudrais bien voir aue...

LA FAMILLE JoLFFIlOY

Hé ! tu perds ton temps et tes paroles! s'écria le cousin Roussel. (P. 32.)

— Certainement, vous avez raison! Ne souffrez point de pareilles abominations ! s'écria la tante Prudence en interrompant sa belle-sœur et en tricotant à outrance. Quel est donc le scélérat, la scélérate, l'affreux sacrilège qui aurait l'impiété de ne pas adorer votre idole! Par ma foi! l'on a brûlé jadis des parpaillots pour moins que cela! Allons, au bûcher! au bûcher! les mécréants qui oseraient douter de la divine beauté de ma nièce.

UV. 4. — EL'GLNE SIE. — LA CAMILLE JOl'FFROY. — ÉD. J. HOl'FF Et Cie. LIV. 4

■ — Ces vieilles filles sont-elles hargneuses! sont-elles envieuses de La jeunesse! se disait Fortuné tandis que Mme Jouffroy, rougissant de colère el sur le point de répondre aigrement à cette nouvelle boutade de la tante Prudence, se contint à grand, peine et dit à Aurélie :

■ — Voici bientôt neuf heures et demie, mon "enfant; il sera dix heures avant que nous soyons arrivés chez les Riehardet. Veux-tu que nous partions'.'

— Oui, maman; je vais prendre ma pelisse.

Le départ de la famille pour le bal dérangeait les projets de Fortuné, lant, après un moment de réflexion, il se rapprocha du cousin Roussel ,,; lui dit tout bas :

— J'ignorais que mon oncle et ma tante dussent sortir ce soir ; j'étais dans l'intention de leur parler.

— De quoi, mon garçon?

— D'une chose importante.

— Alors il faudra remettre ton entretien à demain.

— Monsieur Roussel, est-ce que vous aceûuipagjsez ce sxrir mon 9i ma tante?

— Peu\-iu eae faire .une pareille question, malheureux, que lu es! i Joseph en riant. Regarde-moi donc, vois donc mon paletot d'alpaga, ma cravata de cou ur, mes grosses bottes! je ferais honte aces mondai. is. Non, non, je

pour tenir compagnie à la tante Prudence et à Mari

Au fait, dit F- ruiné en paraissant se consulter, j'aime mieux ça.

— Quoi, mon garçon?

— Je vous le dirai tout à l'heure, après le départ de ma cousine p.mr le bal. Durant ce court entretien à voix basse entre l'orfèvre et Joseph, Aurélie

faisait ses derniers préparatifs de départ, M. Jouffroy tenait sur son bras la polis e de bal, sa femme nouait une légère écharpe de gaze autour du cou de sa fille afin de la préserver du froid, et Marianne, agenouillée, la cbaussaii de douiftettes ouatées par-dessus ses petits souliers de satin blanc. Enfin, par mesure de précaution, son père se chargea d'un boa et d'un grand châle supplémentaire, tandis que Mm° Jouffroy prenait le bouquet et l'éventail de l'idole. Aurélie, s'approchant alors de la tante Prudence, qui tricotait plus furieusement que jamais, tendit de nouveau son front à baiser, en lui disant d'une voix carressante :

— Bonsoir, ma tante.

— Bonsoir, répondit brusquement la vieille tille en la baisant au front: amuse-toi bien ; c'est ton lot, à toi !

Et elle jeta involontairement les yeux sur Marianne, qui, un flambeau à la main, s'apprêtait à éclairer les pas de sa sœur à travers un corridor obscur qu'il fallait traverser en sortant de la chambre a coucher.

LA l'Util. i i: Joi FFR01

Bonsoir, Prudence! dil eordialemenl M. JoulTroy. N'oublii , recommander à Jeannette de tenir un bol de chocolat bien chaud [unir Aurélie à son retour, car elle n'a presque rien mangé à dîner...

— Sois tranquille, répondit la tante Prudence, u tille aura son chi

Rn rentrant du bal. Pauvre enfant! malheureuse enfant ! Hélas! dans la vie, il ne suffit poinl de s'amuser, il Paul encore se bien réc mforter ensuite '.

Sel m son habitude, le bon M. Jouffroy ne remar [ua pas l'accent ironiqu i dont la vieille fille accompagna si réponse, et dit à sa femme, qui, occupée de o ;neusement emmitoufler Aurélie, n'avait point entendu les paroles de sa belle-sœur.

— Allons, Mimi... (Souvent il l'appelait familièrement Muni, appellation (Iran..' m cela qu'elle s'adressait à une virile et grandi allons, Mlmi, partons... dix heures vont bientôt sonner.

— Bonsoir; cousin Roussel! bonsoir^ Eortuné ! dil Aurélie; puis, embrass nt une dernière fois Marianne :

— Bonsoir, petite sœur!.. . lâche de ne pas l'endormir av inl rcotre retour... je te raconterai nia soifêe...

— M'endormir? reprit Marianne d'un ton d.'affectneuxJ-repipaclïe; eh ! qui donc l'aiderait à te dé babiller et te donneraiilon chocolat dans ton lit?

— Ah! petite sœur-gateau; comme lu abuses de ma facilité à me laisser gâter! mais rVst si lion, si doux, d'être câlinée par toi, que jeme résigne... Kuibras^o-moi encore, et adieu !

- — Eclaire-nous, Marianne, dit M'" Jouffroy, après le dernier embrassement des deux sœurs.

La jeune tille allait obéir à sa mère, lorsque le cousin Pioussei dit à l'orfèvre, qui suivait Aurélie d'un regard passionné :

— Prends donc le flambeau des mains de Marianne; elle voudra éclairer sa sœtiï jusqu'au bas de l'escalier, et lu sais combien la descente et la montée fatiguent cotte pauvre fille en raison de son infirmité.

Fortuné, enchanté de rester quelques instants de plus auprès d'Aurélie, >uivit le conseil du cousin Roussel; mais Marianne accompagna sa sœur jusqu'au palier de l'escalier :

— Chère sœur, amuse-toi bien, et prends surtout garde de ^exposer au froid en sortant du bal! Tu trouvera- en rentrant bon l'eu dans noire chambre, cl Ion chocolat, prêt... \muso-loi bien!

Puis Marianne alla rejoindre la tante Prudence ei le cousin Roussel.

M il.Té la lumière de la lampe do l'escalier, l'orfèvre", son flambeau à la main, éclaira Aurélie jusque sangla porte enchère; où attendait une calèche garnie de ses vasistas et attelée d'un cheval, modeste équipage de famille. M. et Mmo JoulTroy, de crainte de chiffonner l'ample el fraîche robe de gaze de

leur fille, lui abandonnèrent les deux places de la voiture, et se placèrent en se serrant beaucoup sur la banquette de devant.

Fortuné ferma la portière, remonta dans l'appartement, et apprit d'une servante que la tante Prudence était rentrée chez elle avec Marianne et le cousin Roussel.

La chambre de la vieille tille, retraite silencieuse, avait vue sur la cour, et offrait un caractère particulier : tout y était net, ordonné, rangé méthodiquement, et d'une propreté scrupuleuse. Le tante Prudence voulait absolument (aire elle-même son ménage. Fidèle à ses souvenirs de famille, et peu soucieuse, du luxe moderne, elle conservait le modeste et antique ameublement qui autrefois garnissait la chambre de sa mère, le grand lit à baldaquin et à rideaux de serge pareils à ceux de la fenêtre; les chaises et les bergères de bois gris contourné, recouvertes de tapisserie à personnages, et autres objets du bon vieux temps. A travers les vitrages d'une armoire de noyer servant de bibliothèque, l'on apercevait une collection d'excellents livres classiques. Une petite pendule et deux flambeaux de cuivre doré, style Louis XVI, ornaient le marbre de la cheminée, au coin de laquelle se tenait alors la vieille fille toujours occupée de son tricot. Marianne, assise à côté d'elle, brodait, et le cousin Pioussel, plongé dans une vaste bergère, occupait l'autre angle de la cheminée.

— C'est bien aimable à toi, Fortuné, de venir passer la soirée avec nous, dit Marianne au jeune artiste lorsqu'il entra chez la tante Prudence. Depuis trois jours nous ne t'avions pas vu. Et souriant, elle ajouta sans lever les yeux de dessus son ouvrage de broderie : Sais-tu que c'est long, trois jours...

— Le temps m'a duré autant qu'à toi, ma petite Marianne, répondit familièrement Fortuné, car tu le sais bien, mon plus grand plaisir est de venir ici : mais un travail urgent, qui me plaisait beaucoup, a absorbé tous mes instants, ei je n'ai pas mis le pied hors de mon atelier.

— Encore quelque chef-d'œuvre? dit Marianne avec un accent de vif intérêt, et sa figure, quoique peu jolie, prit une expression pleine de charme. Voyons, raconte-nous celte nouvelle merveille de ton art. Est-ce un objet de grande orfèvrerie ? est-ce un bijou? est-ce une parure? Mon Dieu que tu dois être lier Je créer tant de belles choses ! car enfin, moi qui ne suis rien dans tes chefsd'œuvre, je me sens toute glorieuse en songeant que tu les as produits !

— Quant à cela, mon enfant, j'en suis certaine, que tu es ce me semble

!.\ FAMILLE JOUFFROV

plus glorieuse que ne l'est Fortuné lui-môme, reprit la tante Prudence; il esl modeste comme un homme qui ne se doute pas de son talent.

— C'est la vérité, tante Prudence, reprit le cousin Roussel. Puis s'adre saut à l'orfèvre : Ah çà! mon garçon, tu avais, ce me semble quelque chose a nous dire, à la tante Prudence et à moi. De quoi s'agit-il?

— J'étais en effet venu ici, ce soir, afin do parler d'une chose importante à M. et à Mmo Jouiïroy; mais puisqu'ils sont sortis, j'aime autant que ce soit vous, mademoiselle Prudence, et vous, monsieur Roussel, qui soyez mon interprète auprès de mon oncle et de ma tante.

— Fortuné, reprit timidement Marianne, si ma présence te gêne, dis-le, j'irai dans ma chambre attendre la fin de ton entretien avec ma tante et M. Roussel.

— Pas du tout! tu n'es pas de trop ici, ma petite Marianne... Nous sommes en famille, et il est justement question d'une affaire de famille.

■ — En ce cas, Fortuné, reprit la vieille fille, quelle est celte affaire ?

— Tante Prudence, je voudrais me marier...

— Ah mon Dieu! s'écria involontairement Marianne, en devenant pourpre et toute tremblante, tandis que ses traits révélèrent autant de surprise et de trouble que de douleur.

L'exclamation de la jeune lille fut si soudaine, que le cousin Roussel et Fortuné, très étonnés, lui demandèrent à la fois en se tournant vers elle :

— Qu'as-tu donc Marianne?

— Rien... répondit-elle avec confusion, et devenant plus rouge et plus tremblante encore; rien... c'est que... c'est que... je... me suis piquée... avec mon aiguille.

Et baissant la tète afin d'échapper aux regards fixés sur elle, Marianne porta l'un de ses doigts à ses lèvres, comme si elle eût voulu pomper le sang de sa piqûre prétendue.

La tante Prudence avait partagé la surprise causée par l'exclamation de si nièce, et, pendant quelques instants, elle la contempla silencieusement pardessus le verre de ses besicles, tout en continuant de tricoter, puis elle baissa la tête d'un air pensif et attristé.

— Marianne, reprit l'orfèvre avec intérêt, est-ce que tu l'es piquée profondément?

— Non, non, balbutia la jeune fille, ce n'est rien..: je te le répète... ce n'est rien... mais dans le premier moment cela m'a fait un peu mal...

— Ah! tu veux te marier, Fortuné? reprit le cousin Roussel, croyant aussi à la réalité et au peu de gravité de la piqûre de Marianne, et n'attachant plus dès lors aucune attention à cet accident; lu veux te marier? Hé! hé! c'est une dée comme une autre... meilleure qu'une autre... quand elle nous mène à épouser

une bonne et digne femme; mais, mon pauvre garçon, comment diafrle vicns-Ui

faire tes confidences conjugales à la tante Prudence, qui tient le mariage en si complète aversion, exécration et abomination, qu'elle a Toula rester tille! Comment! tu la fais juge et partie?... Elle ne manquera pas de te vanter les douceurs du célibat. Heureusement je suis là... pour défendre le eànjumjo, et nous allons avoir avec elle une fameuse prise de becl

La tante Prudence; nu lieu de vertement riposter, selon son Habitude, à l'attaque du cousin Roussel, ne répondit rien, et continua de tricoter en jetant un regard pénétrant sur Marianne, dont elle remarquait le trouble et le douloureux embarras-.

— Il est très naturel que je fasse mes confidences à M"0 Prudence, avait répondu Fortuné au cousin Roussel, puisqu'elle est la tante de la personne que je désirerais épouser.

— Et le chocolat d'Aurélie !... j'ai oublié de le commander à Jeannette! dit vivement Marianne d'une voix altérée, en se levant précipitamment.

Et de pourpre qu'elle était d'abord, devenant peu à peu très pâle, la pauvre enfant, éperdue, presque défaillante, se dirigea vers la porto, ainsi vile que lui permit son infirmité.

La tante Prudence, sans faire un mouvement, sans trahir en rien sa pensée, suivit sa nièce d'un regard chagrin, et venant en aide à l'expédient trouvé par Marianne afin de pouvoir sortir et cacher ses angoisses, la vieille lille ajouta :

— N'oublie pas. mou enfant, de recommander la brioche à Jeannette. Ta malheureuse sœur mange toujours de la brioche avec son chocolat.

— Je n'oublierai rien, ma tante, reprit Marianne d'une voix étouffée par ses larmes à peine contenues. Et fermant la porte, elle disparut.

— Quelle excellente créature que Marianne! dit le cousin Roussel, oubliant nu instant, la confidence de Fortuné. Eette chère enfant ne pense qu'à être agréable à sa sœur... Tant d'autres à sa place seraient jalouses d'Aurélie!

— Oh! c'est vrai, reprit le jeune homme, il n'y a pas au monde, de meilleur cœur que celui de Marianne.

— Oui, et il lui sert à grand' chose, son bon cœur! reprit la vieille lille avec amertume, en frottant sa tempe droite du bout de son aiguille à tricoter. File est fièrement sotte d'être si bonne!... Que n'a-t-elle un cœur bien sec, bien froid, bien égoïste!... une dose de parlait contentement de soi-même par làdessus! elle serait cent fois plus heureuse. Ah! pauvres bons cœurs! ils sont, dans leur douce résignation, comme ces pelotes où chacun enfonce insoucieusement son épingle, à cette différente près, qu'en apparence insensibles comme la pelote, ils souffrent le martyr à chaque coup d'épingle, ces excellents cœurs !... C'est bien l'ail!... pourquoi sont-ils si niais?...

— Sont-elles aigres et malveillante-, ces vieilles filles qui n'ont jamais rien

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