I.\ I WIIU.I. Mil I I lin V
e disait Foystuné, en écoutanl la boutade de la tante Prudence. Celle-ci reprit bientôt, en s'adressanl à lui :
— Maintenant, moagarçon, i tes confidences. Tu nous disais que in voulais le marier?
— Oui, tante Prudence.
- El c'est ma nièce que in dé ire épo i soi ?
— Ce sérail mon-plus vif désir; je suis éperdumenl épris d'elle.
— Or, comme j'ai deux nièces, eelle donl tu es éperdument épri ...
— C'est \urélie! ai-je besoin de vous le dire?
— Non certes, lu n'avais pas besoin de me le dire : cela va de soi; lu dois er Auréliê : elle esi si belle, si incomparablement belle!,..
— Oh! oui, répéta Fortuné, (incomparablement belle!
— C'est un astre, un solei', un météore, la huitième merveille du monde! s'écria la tante Prudence avec une emphase ironique et une amertume croissante ; mais je te prie de choisir une autre intermédiaire que moi au suji épousailles avec ton astre!
— Que dites-vous? reprit Fortuné, non moins absfeourdi que le cousin en enlendanl la véhémente irtie de la vieille fille; vous refuse/, de vous
intéresser à moi dans celte circonstanc ?
— C'est un inconvénient de ma position; le cousin Roussel te l'a dil (oit a l'heure, les vieilles filles, restées célibataires par sécheresse de cœur, prêchent d'exemple et de conviction les douceurs du célibat. Aussi l'ais-je... el j'ajoute : Crois-moi, reste garçon; sinon, cherche ailleurs qui te mettra la corde au cou,,. Le cousin Roussel, par exemple, te rendra cet agréable service-là mieux que personne : il sait ce qu'en vaut l'aune de celle belle corde conjugale!... il a élé m heureux en ménage!
— Que j'aie été heureux ou non en ménage, reprit Joseph, légèrement piqué de celle apostrophe, cela importe peu au mariage de Fortuné, ce me semble.
— Certes, répondit la vieille fille en tricotant avec furie, cela importe au si peu que l'expérience importe dans les choses de la vie; et crier casse-cou à ceux qui vont tomber le nez dans un fossé, c'e>t faire acte d'égoïsme, probablement?
— Ma tante, reprit tristement Fortuné, je ne croyais pas vous lâcher eu vous priant de. ..
■ — Tu ne me fâches pas du tout; tu es un excellenl garçon, je t'aime de lout mon coeur, je sais ce que lu vaux, je te souhaite tout le bonheur possible... et c'est justement pour cela que je te demande de ne plus me parler de ce mariage-là... Si mon frère y consent, si sa femme y consent, si Aurélie y consent... soit! épouse ton astre, cela te regarde. Je ne soufflerai mot; mais intervenir dans la chose, jamais :
— Mon Dieu! ma lante, reprit Fortuné de plus en plus chagrin et désappointé, vous croyez donc que je ne rendrais pas Aurélie heureuse?
— Toi?... tu as, comme ta cousine Marianne, un cœur d'ange... Aussi tu n'es pas au bout de tes peines, mon pauvre garçon, ni elle non plus!
■ — Alors, ma tante, puisque vous avez confiance dans mon cœur, quelle objection trouvez-vous à mon mariage avec Aurélie? Si vous saviez! mon Dieu! combien je l'aime!... Je vous le jure, ma tante, cet amour...
— Hé ! tu perds ton temps et tes paroles! s'écria le cousin Roussel en interrompant le jeune artiste. Je te l'avais dit, croyant plaisanter, et c'était pourtant la vérité : parler d'amour et de cœur à la tante Prudence... c'est lui parler grec... hébreux... algonquin!
— En ce cas, cousin Roussel, pourquoi me parler grec, hébreux, algonquin?
— Allez, vous n'avez pas plus de sensibilité que le marbre de cette cheminée!.^.
■ — Tant mieux! Rien ne mord sur le marbre!
— Quelle réponse! Tenez, à vous entendre, l'on vous prendrait pour une femme sans âme!... Mais, Dieu merci, vous vous vantez, tante Prudence, je l'espère!...
— Vous êtes effrayant de pénétration, et réjouissant d'espérance, cousin lloussel!...
— Quelle femme! quelle femme !... Ainsi vous refusez de parler à Jouffroy et à sa femme de la demande de Fortuné?
— Je refuse... net!...
— Mais encore une fois, pour quel motif? s'écria Joseph, car, sur ma parole, vous feriez damner un saint !
— Heureusement, vous n'êtes pas du tout un saint, cousin Roussel ; je suis fort tranquille à l'endroit de votre damnation. Je vous le répète, je ne me mêlerai en rien de ce mariage, parce que, selon moi, Fortuné aurait tort de se marier.
■ — Mais, ma tante, je vous l'ai dit... j'aime Aurélie avec passion! Et...
— Amour! passion! Voici que derechef tu me parles grec, mon garçon, et le cousin Roussel te l'a déclaré, je n'entends point ce ramage-là.
— Tu le vois, elle est impitoyable, reprit l'épicier en retraite en se levant. Viens, laissons-la, je me chargerai demain de ta demande auprès de Jouffroy et de sa femme. Oui, tante Prudence, ne vous en déplaise! de cette demande je me chargerai, parce qu'elle est de tout point convenable et sortable.
— Soit! mariez Fortuné! mariez-vous vous-même par-dessus le marché! Grand bien vous fasse à tous deux!... Donne chance!
— Merci de ces vœux charitables ; mais du moins me promettez-vous de ne pas chercher à influencer la famille. . enfin de rester neutre en tout ceci?
i. \ i um.i.t: iiiri'iuiiv
MARIANNE JOL'FFROY.
— Qu'est-ce qu'une vieille lille, sinon l'être neutre par excellence! repril a tante Prudence. Neutre je suis, neutre je resterai 1
— C'est déjà quelque chose... Me promettez-vous aussi de ne pas instruire Jouffroy, sa femme ou Aurélie, de notre entretien de ce soir au sujet de ce mariage?
— Je vous le promets.
LIV. S. — EUCÈNK SL'E. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. J. ROL'FF F.T Cle. L!Y. !>
— Gela nie réconcilie un peu avec vous, quoique je sois toujours furieux... entendez- vous!...
— Bon! bon! celte furie-là passera comme tant d'autres choses passeront et ont passé, cousin Roussel!
— Il y a quelque chose qui devrait être passé depuis longtemps, c'est mon amitié pour vous, vilaine femme, qui prétendez avoir le cœur aussi dur. aussi froid que le marbre de cette cheminée, et cependant je ne sais comment diable ça se l'ait, cette amitié dure depuis vingt ans!... et malgré moi !... ear, je vous demande un peu pourquoi je vous suis affectionné...
— Parce que nous avons toujours maille à partir ensemble; vous me taquinez, je vous le rends; ça vous amuse, moi aussi, et le temps passe; sans compter que j'ai la faiblesse de vous tricoter des cache-nez par pudeur pour le vôtre, méchant ingrat! Là-dessus, bonsoir, j'ai sommeil. Quanta toi, Fortuné, n'attribue pas surtout mon refus à un mauvais sentiment contre loi. Tu es le meilleur, le plus honnête homme que je sache! mais j'ai fait vœu à la patronne des vieilles filles de ne m'occuper du mariage de personne, en reconnaissance de ce qu'elle m'a toujours épargné la tentation du mal. Mais le cousin Roussel se chargera de ta demande ; cela va de soi, c'est un veuf. 11 est tout guilleret, le compère, de te colloquer dans la confrérie... dont il n'est plus, le pauvre cher homme!
— Allons-nous-en, Fortuné, car. Dieu me pardonue, je crois que je la battrais !
— Bonsoir, ma tante, dit tristement Fortuné. Puisse votre refus de vous charger de ma demande en mariage n'être pas pour moi d'un mauvais augure !.. - J'étais venu ici ce soir plein de conliance, et je m'en vais presque sans espoir.
— Voyez-vous ce que vous avez fait, tigresse au cœur d'airuiu! Vous désolez ce pauvre garçon, reprit Joseph; puis, s'adressant au jeune artiste : Mais rassure-toi... demain je parlerai à la famille... Dieu merci, il n'y a pas qu des tantes Prudence dans le monde!...
— Car le monde finirait bientôt, ajouta la vieille fille. Bonne nuit, cousin Roussel !
— Et moi je vous dis : Mauvaise nuit, tante Prudence! Puissiez- v. ci; avoir un affreux cauchemar! Et pour vous punir de votre insensibilité, puissiezvous rêver que vous êtes amoureuse folle... du Grand Turc ! ! !
— Est-il galant!... ' il me dit cela... parce que j'ai l'air d'une houri!... d'une odalisque!... d'une Fatmé!... d'une Leïla!... n'est-ce pas, cousin Roussel?...
— ■ Laissez-moi tranquille!... je vous abhorre, reprit Joseph avec un courroux comique, en sortant ainsi que Fortuné de la chambre de la vieille tille. Peu de temps après leur départ, Marianne rentra timidement chez sa tante.
LA : UtfILLE JOUFI RCH
Lorsque Marianne revint auprès de la vieille fille, celle-ci s^aperçut faci-
lemenl que sa nièce avail récen ni pleuré à chaudes larmes. L'cxpn
navranle d< m yisage trahissail une douleur profonde et à peine contenue. ■ se rassit auprès de la vieille iili'\ et reprenanl sa broderie, qui lui servail de c mtcnance, elle dil avec embarras :
— Pardon... ma tante... si je suis restée si lo :hors.. c'estque... c'est que... Jeannette êtail de cendu chez le concierge, el je l'ai attendue.. pour lin recomm tnder le chocolal de ma sœur.
— Mon enfant, lu viens de pleurer.
— Moi?... ma tante...
— De pleurer h aucoup... tuas le cœur gros.
— Ma lanle... je vous assure...
— Les larmes te viennent encore aux yeux... elles t'étouiïent.
— C'est que., c'est que... (oui à l'heure... la douleur m'a fait pleurer.. Je m'en ressens encore...
Mon enfant, lu ne me dis pas la vérité'... Ma lante...
— llcgarde-moi en face.
— Mon Dieu... je. ..
— Tuas un chagrin, un grand chagrin... lu soutires... Oui, ma lanle... celte migraine...
— Marianne, tu n'es pas sincère...
Je... je ne sai< pas ce que vous voulez dire. Je dis que lu n'es pas sincère.
— En quoi manqué-je de sincérité?
— En me cachant la cause de ta peine.
Je vous l'ai dit, ma ta de, celle migraine... Marianne, je ne t'inspire pas de confiance. - Pouvez- vous penser que...
— Ne vois pas un reproche dans mes paroles, pauvre enfant:., non, ca: :u ne peux pas avoir confiance en moi...
— Pourquoi cela?
— Pourquoi'1
— ■ Oui, ma l tnte.
— Parce que je suis une vieille fille, en d'aulres termes, um' égoïste au cœur sec et glacé... une créature qui, sans l'affection naturelle qu'elle a pour
OEUVRES DE EUGÈINh SUE
son frère, n'ayant jamais rien aimé dans sa vie, ne saurait comprendre les peines de ceux qui aiment et leur compatir.
■ — Ma tante, je n'ai pas de vous une telle opinion.
— Peut-être ne l'as-tu pas, mais elle est celle de tout le monde ici. Ta sœur surtout, m'entendant journellement répondre par d'aigres railleries aux adulations insensées que l'on prodigue à sa beauté, me croit remplie de malveillance à son égard, pauvre enfant! Combien elle se trompe! ajouta la vieille fille en secouant mélancoliquement la tête ; toute ma crainte est que l'on parvienne à corrompre son charmant naturel par des flatteries extravagantes. Aussi je m'efforce de lui faire sentir leur ridicule exagération en les exagérant encore.
Marianne écoutait avec une surprise inexprimable la tante Prudence, qui lui apparaissait sous un jour nouveau, et qui, après quelques moments de réflexion, poursuivit ainsi :
— Si je désire obtenir ta confiance, mon enfant, crois-le bien, ce désir vient uniquement de l'affection que je te porte. Mais, je le reconnais, cette confidence des plus secrets sentiments de ton cœur, je ne peux l'attendre de toi pour beaucoup de raisons, entre autres la différence d'âge qui existe entre nous, et a crainte que le cause sans doute mon esprit railleur... Jusqu'à présent, et îinsi que les aulres personnes de la famille, tu m'as jujée sur l'écorce, et, je l'avoue, elle est rude et repoussante: mais que veux-tu, je n'avais jusqu'ici aucune raison de te détromper. Il n'en est plus ainsi. Tu tou'ïres : ce qui s'est passé ici, ce soir, a confirmé certains soupçons éveillés en moi depuis quelque temps; la circonstance est grave : je désire te venir en aide; mais involontairement tu te défies de moi. Cette défiance, je n'ai qu'un moyen de la vaincre... c'est de t'ouvrir mon cœur, c'est de me montrer à toi au vrai, et tout autre que je parais; c'est enfin de te faire une confidence que je n'ai jamais faite à personne... entends-tu bien? à personne!... Peut-être alors, touchée de la confiance que je te témoigne, m'ouvriras-tu ton cœur à ton lour, pauvre enfant! et en ce cas j'espère apaiser, consoler ton chagrin, et pouvoir te sagement conseiller.
La vieille fille, en parlant ainsi semblait transfigurée : sa physionomie, toujours ironique ou revêche, devenait mélancolique et douce; la laideur du visage disparaissait presque sous le charme de son expression; rien de plus suave en ce moment que l'accent de la tante Prudence, accent ordinairement incisif ou âpre ; enfin son regard était si compatissant, si affectueux, que Marianne, dont la surprise allait croissant, se sentit de plus en plus émue et attendrie.
— Écoute-moi donc, chère enfant, reprit la vieille fille; mais avant de poursuivre cet entretien, promets-moi de garder un secret absolu sur mes confidences, même envers ton père, ta mère et ta sœur.
— Oh ! je vous le promets!
— Je sais que je peux me fier à la p irole, el je continue. . . Ton père il v a vingt ans de cela), ion père, que je n'ai jamais quitté, commençail sa fortune ft tenait son magasin de soieries. Non plus que loi, mon enfant, je n'étais tvantagée par [a nature ; et encore, qui saurait te regarder, le pénétrer, Irouverail dans la bonté, dans la candeur de ta physionomie, un attrait capable de suppléer à la beauté qui te manque...
— Ma tante...
— Ne rougis pas... je t'aime trop pour te flatter... Il faut d'ailleurs rire doué d'une certaine délicatesse de cœur pour remarquer en toi ce qui me plaît, pour trouver, comme moi, je ne sais quoi d'intéressant, de touchant, jusque dans la démarche timide el gênée que t'impose ton infirmité, pauvre enfant!... Entends donc mes louanges sans embarras, ce sont peut-être les seules que tu entendras!... Je le disais donc qu'il y a environ vingt ans. je vivais, comme j'y ai toujours vécu, dans la maison de ton père; j'étais aussi laide qu'aujourd'hui: ma taille osseuse, ma figure naturellement revéche, ma voix aigre, to il en moi devait repousser, je le savais; jamais je ne me suis abusée là-dessus. De cette connaissance de moi-même, il est résulté ceci : que, dés l'âge de dix-huit ans, je me suis décidée à rester célibataire. J'aurais pu, ainsi que tant d'autres Biles laides, me marier, grâce à mon patrimoine; mais j'ai le cœur fier, je préfère l'isolement au dédain. Cependant, malgré ma laideur, malgré mes disgrâGes physiques, j'avais malheureusement une âme aimante et d'une sensibilité extrême, mais je sentais qu'avec mes petits yeux, mou grand nez, ma grande bouch i et mes joues creuses, je serais la femme la plus ridicule du monde si je laissais seulement soupçonner ce besoin de tendres affections que l'on ne semble tolérer que chez les belles personnes. Je pris donc, si cela se peut dire, l'accent, le langage, les habitudes, en un mot, le caractère de ma laideur. Je passai bientôt pour une de ces créatures qui n'aiment personne, parce que personne ne peut les aimer ; qui se rendent désagréables à tous, parce que personne ne saurait chi rcher à leur être agréable; et qui, par la causticité de leur esprit, se vengent de la répugnance qu'elles inspirent. Telle je m'étais faite, ou plutôt, telle j'étais en apparence, lorsque j'eus à subir une nouvelle épreuve. L'un de nos cousins, ami d'enfance de mon frère, venait très souvent le voir, et vivait dans notre intimité. Ce parent, homme d'un excellent cœur, d'un rare bon sens, d'un naturel très original, me plaisait beaucoup ; ses traits, sans être b vaux, prévenaient tout d'abord en sa faveur par leur expression de cordialité... Que te dirai-je, mou enfant... j'aimai ce cousin.
— Vous, ma tante!...
— Je l'aimai passionnément.
— Vous?... répéta naïvement Marianne. 11 serait possible!
— Cela t'étonne, et en effet, cela doit t'étonner beaucoup, d'apprendre
que la tante Prudence, que tu vois sans cesse ses lunettes sur le nez, son tricot à la main... ait aimé... oh! oui, tendrement aimé. .. et qui pis est... elle aime encore...
Encore? Vous l'aimez encore?
— - Oui, répondit la vieille fille avec un accent de tristesse profonde, et ne pouvant reteni une larme.
— Matante, vous pleurez!
Cela l 'étonne aussi de voir une larme dans les yeux de la tante Prudence? Cette, vieille fille revêche, ce grognon qui a toujours l'ironie aux lèvres! Puis elle ajouta en souriant doucement : 0 mon enfant, la belle invention que les lunettes et le tricot!
— Que voulez-vous dire, ma tante?
— Ah ! bien des fois mes yeux sont devenus humides, à l'abri du verre de mes besicles ! Eie.i des fois, mon tricot m'a servi de contenance, m'a permis de dissimuler le tremblement de ma main, lorsque l'émotion me faisait tressaillir! Bien des fois, ou plutôt presque toujours, mon tricot, cette occupation machinale, me permet de m'isoler des personnes qui m'entourent et de me livrer impunément à des pensées tristes et chères! Oui, sans l'occupation de mon tricot, l'on aurait remarqué mou regard fixe et distrait. Alors les questions de pleuvoir : « Que faites-vous donc, tanLe Prudence? Que faites- vous donc là, immobile comme un terme et bayant aux corneilles? «Tandis que, grâce à mon tricot favori, pendant que mes doigts conduisent machinalement mes aiguilles, mon esprit est souvent ailleurs, et. personne ne s'en doute... Ah! mou enfant, quand une femme, jeune ou vieille, mais point tout à fait sotte, tricote tout le jour durant, tantôt avec indolence, tantôt avec une sorte d'activité fiévreuse, sois-en convaincue, cette femme, automate en apparence, vit presque toujours sous l'obsession d'une pensée secrète, douce et pénible à la fois.
A mesure qu'elle se révélait ainsi à sa nièce, la vieille fille voyait peu à peu disparaître la déliaece qu'elle avait jusqu'alors inspirée à Marianne. Celleci commençait à se sentir, pour mille raisons, en étroite communion d'idées avec sa tante, qui poursuivit ainsi son récit:
— Je te disais donc, chère Marianne, continua la tante Prudence, que j'aimais passionnément l'un de nos parents qui, intimement lié avec mon frère, venait très souvent à la maison...
— C'est comme moi!... pensa Marianne avec surprise et tristesse; puis elle ajouta tout haut : Ce parent, ma tante, ignorait que vous l'aimiez?
i. v F wni.i.i: 101 i FR(n
— Il ne s'en doutail pas. Il ne I a a li douté
Toujours comme moi... pensait Mari mue, toujours comme ra ii!...
— Lui avouer mon amour !.. ■ le pouvais-je?... Non, j'étais trop laid
: il cou m e serait moqué de moi, et il m'eûl fait comprendre l'impossibilité de notre mar
— Ainsi, ma tante, vous aimiez sans e poi
— Oui, sans espoir, lorsque je conservais m i lï ide raison , m
moi, je me laissais surprendre à de folle illusio >l dors je me disais : « Peut-être devinera-t-il mon amour... peut-être pensera-t-il qu'il esl rare de trouver réunies les qualités du cœur el la beauté île la figure... peut-être pensera-t-il que, lorsqu'il s'agil d'un e le toute la vie, mieux i cœur tendrement, incessamment dévoué, qu'une beauté éphémère » En un mot, ma pauvre enfant, je m'abandonnais à ces imaginations communes au\ femmes laides, qui se rendent riches d'inutiles trésors de dêvoui ment et de tendresse.
— Toujours comme moi! pensais Marianne; hélas! toujours comme moi!
— Malheureusement mon cousin n'avait pas lieu de songer aux compensations que l'amour le plus dé\r>ué peut apporter à la laideur; puis, pour apprécier ce que \alail mon cœur, il eût fallu le pénétrer, l'étudier ; c'est ce dontmon cousin n'avait souci. Familier avec moi. ainsi qu'on l'est entre parents d : même âge qui se voient fréquemment, mais ne ressentant à mon égardaucune sympathie, car je n'avais rien d'attrayant, tant s'en faut! il ne s'apercevait, pas du trouble, de l'émotion que me causait sa présence; d ne remarquait pas nulle puérilités qui malgré moi trahissaient, mon amour...
— Toujours comme moi!... pensait Marianne de plus eu plus étonnée des rapprochements étranges qui existaient entre sa position et celle de sa tante.
— Enfin vint le jour où mon cousin dut se marier... Il était commerç ml la s irveillance d'une femme devenait nécessaire à la maison.
— Ainsi, ma tante, il s'est marié?
— Oui, à une jeune personne assez belle.
— Mon Dieu, que vous avez dû souffrir!
— Oui, j'ai beaucoup souffert... parce que je craignais (el mes crainte m' m'ont pas trompée) que la femme choisie par mon cousin ne le rendit pas heureux; non qu'elle eut de graves défauts, mais elle était sotte et acariâtre. l'eu d'années après son mariage, mon cousin finit par découvrir en moi quelque bon sens, quelque droiture d'esprit, il me confiait ses ennuis. Je l'aimais
aent; et, loin de me réjouir de ses chagrins, qui, pour ainsi dire, me vengeaient, je les ressentais avec lui, je le consolais, je le conseillais de mon mieux. Il s'établit ainsi, peu à peu, entre nous, une étroite intimité; j'y trouvais
le dédommagement de mes peines secrètes. Enfin, au bout de quinze ans de mariage, mon cousin devint veuf...
■ — Quoi! ma tanle... il est veuf?... dit vivement Marianne en semblant réfléchir.
— Il est veuf... et lorsqu'il le devint, je m'abandonnai à une dernière et folle espérance. Mon cousin n'était plus jeune, il atteignait un âge voisin de la vieillesse, époque de la vie où l'on ne doit plus guère voir dans le mariage qu'un échange de tendres soins, de confiance intime, de sérieuse affection. Aussi à l'âge où nous étions arrivés tous deux, je pensais que ma laideur ne compterait plus... et qu'il s'imaginerait quelque jour de me proposer d'achever ensemble notre existence. Je me trompais : il resta veuf, et, malgré son amitié, il n'a pas plus songé à moi qu'il n'y avait songé dans sa jeunesse; puis il faut l'avouer... il me croyait, i! me croit toute autre que je suis. S'arrêtant à la surface de mon caractère, il s'étonnait parfois naïvement de l'amitié que je lu témoigne... à ma manière, il est vrai. Je suis pour lui, comme pourtant d'autres, une \ieille fille vouée au célibat par égoïsme, et. qui a vieilli sans se douter qu'elle eût un cœur. De là ses railleries continuelles sur mon insensibilité, sur mon horreur du mariage...
— Mais, ce soir encore, les plaisanteries de notre cousin Roussel... Mon Dieu! ma tante, c'est donc lut que vous avez tant aimé... que vous aimez encore?...
— Oui... c'est lui...
— Ah! ma pauvre tante!
— Cet aven, Marianne, est la plus grande preuve d'affection que je te puisse donner. Mon seul but est d'attirer, de mériter ta confiance, et ainsi de te consoler, de te guider de mes conseils. Hélas! tes souffrances, je les ai ressenties! Moi aussi j'ai aimé sans espoir, et sans espoir tu aimes Fortuné. Peut-être maintenant me l'avoueras-tu, pauvre enfant!...
— Oui, vous avez deviné mon secret... oui, j'aime Fortuné sans espoir. Hélas! ne va-t-il pas épouser ma sœur!
Et Marianne tondant en larmes se jeta au cou de la vieille fille, qui, partageant l'émotion de sa nièce, la tint pendant quelques instants serrée dans ses bras; puis elle lui dit tendrement :
— Calme-toi... chère enfant... et tâchons de parler raison... Envisageons ta position sans rien exagérer, ni en bien ni en mal.
— Ah! ma tante, tout est fini pour moi! Fortuné aime Aurélie. Elle est si belle... comment ne f aimerait-il pas! Mon Dieu! pourquoi donc tous les avantagesà ceux-ci... et rien à ceux-là?... Oh! pour la première fois j'envie la beauté de ma sœur. A elle les flatteries, les empressements, les préférences de mon père et de ma mère... Et les pleurs de Marianne coulèrent de nouveau.
LÀ FAMILLE JOUrFKOV
Oui, j'ai dansé avec M. le comte de VlUetaneuae. (P. 47.)
UV. 6. - BUGKNE BOB. — LA FAMILLE JOL'FFROY. —ÉD. J. ROUPF ET C1". LlV- 6'
I \ I wiii.i.i roUFFROV ; t
Tandis que moi je suis laide, infirme... Mes parents osenl ù peine me montrer...
ils me cachent... je leur fais l te... je le sais bien. Depuis longtemp
m'étais résignée i a s irt.
Marianne, que dis-tu?
— Ma tante, me croyez-vous aveugle et insensible? Ah! sans la con que vous m'inspirez maintenant, jamais je ne me serais plainte à vous
!>'' >■' s préférences, tu souffres donc, malheureuse enfant? Non, jusqu'à ce soir, je n'en avais pas souffert... je les comprenais... elles me p naissaient naturelles... moi a issi j'ét lis Gère de ma sœur, je me plaisais à la parer, fi l'admirer; mais aujourd'hui , je jalouse, je déteste sa beauté; oui... le (•/.. ma tante, c'est odieux ce que je vais vous dire, mais maintenant que je sais qu'Aurélie épousera Fortuné il me semble que je la liais.
Et V I ;lotanl cachait son vicaire dans son moin-hoir.
La vieil '' 'il!'1, prenant entre les siennes les mains de sa nièce, lui dil avec l'accent d'un profond intérêt :
— Mon enfant, je ne veux pas te donner de fausses espérances; je te dirai toute la vérité; mais aussi tu reconnaîtras que tu as tort de te désoler ainsi à I ivance... Ecoute moi : Fortuné nous a fait part, au cousin Roussel et a moi, il ■ son désir d'épouser ta scear, dont il est, nous a-t-il dit, épris, passio
épris.
— Mon Dieu!... comme il l'aime...
— Je t'ai promis la vérité toul entière; je ne te cache rien... H nous a priés d'être les interprètes de ses vœux auprès de ton père et de ta mère.
■ — Vous voyez donc bien! s'écria Marianne en sanglotant; il n'y a plus d'espoir! il aime Aurélie passionnément.
— Laisse-moi achever. J'ai formellement refusé à ton cousin de m'occupe!de sa demau le.
— Vous avez refusé?
— Oui, et il me maudit sans doute; il s'en prend à mon esprit acerbe, à [a sécheresse, à la dureté de mon cœur de vieille tille, et cependant l'intérêt seul de ton cousin et le tien ont dicté mon refus.
— Mon intérêt... et celui de Fortuné?
— Certainement... car d'abord je te soupçonnais d'aimer ton cousin... puis, selon moi, Aurélie n'est point la femme qui lui convient.
— Quoi! ma tante, malgré sa beauté?
— A cause de sa beauté...
— Je ne vous comprends pas, ma tante...
— Je ne saurais maintenant [n'expliquer là-dessus... niais il ne faut point te désespérer.
Le bruit d'une voilure entrant sous la porte cochère interrompit la tante Prudence ; elle regarda la pendule et dit :
— 11 n'est pas encore minuit, et ta sœur rentre déjà du bal... C'est singulier!
— Je croyais qu'Amélie ne serait de retour, comme d'habitude, qu'à deux ou trois heures du matin; son chocolat n'est peut-être pas prêt... Mon Dieu! maman va me gronder, dit Marianne; puis avec amertume elle ajouta : Je ne suis pourtant pas la servante de ma soeur !
Ces mots frappèrent la tante Prudence. Sa nièce, pour la première fois, regardait comme une sorte d'humiliante servitude ces soins qu'elle avait jusqu'alors rendus à sa sœur, non seulement sans se plaindre, mais avec un tendre Empressement.
— Allons, mon enfant, sois selon ta coutume soumise envers ta mère, complaisante pour ta sœur, reprit la tante Prudence ; l'on ne pèche jamais par excès de soumission et de bonté. Demain nous reparlerons de ce qui t'intéresse. Courage!... espère!... ou plutôt... ne désespère pas!
— Ah! ma tante, je le pressens, mon sort sera le vôtre : je resterai fille, avec mon triste amour au cœur. Et se levant, les yeux pleins de larmes, elle ajouta : Bonsoir, ma tante.
■ — Bonsoir, mon enfant. Mais, encore une'fois, je t'en conjure, ne perds conliance ni en moi ni en toi... Embrasse-moi... Tu diras à ta mère que je suis couchée. J'ai besoin d'être seule afin de réfléchir à loisir.
Marianne quitta la vieille fille afin d'aller au-devant d'Aurélic et de l'aider à quitter sa parure de fête.
Les deux sœurs occupaient la même chambre confortablement et élégamment meublée. Deux lits jumeaux se partageaient le fond d'une vaste alcôve. Mm° Jouffroy, ayant, selon sa coutume, embrassé ses filles avant leur coucher, s'était retirée. Aurélie, assise au coin du feu dans un fauteuil, venait de revêtir un peignoir, après avoir, avec l'aide di> Marianne, quitté sa robe de bal et ôté les ornements de sa coiffure. Endettant machinalement une brioche dans un bol rempli de chocolat, la jeune fille semblait pensive et restaitsilencieuse. Habituellement, au contraire, à son retour du bal, elle donnait à sa sœur de nombreux détails sur la soirée, récit toujours écoulé, souvent même sollicité par Marianne avec une curiosité naïve. Mais, ce soir-là, Marianne, silencieuse aussi, ne provoquait pas les confidences d'Aurélie, qu'elle contemplait avec un triste accablement,
LA FAMILLE JOl'l TKOY 4:;
la l rou van I en déshabillé plus belle encore peut-être que parée des atours de la toilette. En effet, ainsi vêtue d'un peignoir blanc, el seulcmenl coiffée de ses magnifiques eheveux, dont l'une des tresses dénouées tombait sur son épaule nue, \urélie ètail non moins séduisante qu'enrobe de bal.
— Ah! pensait Marianne, comment n'ai-je pas deviné que Fortuné, si artiste, si passionnément admirateur de ce qui est beau, devait aimer ma sœur! Mon Dieu, qu'elle est belle, ajoutait Marianne avec un ressentiment douloureux et jaloux qu'elle éprouvait pour la première fois; qu'elle est donc bel le!
Amélie, après avoir pris sans appétit quelques cuillerées de chocolat, dit, avec sa désinvolture d'enfant gâté, en s'adressant à Mariane et lui présentant la tasse de porcelaine :
— Petite sœur, je n'ai pas faim ce soir.
En toute autre circonstance, Marianne, selon son habitude, se, fût empressée d'épargner à l'indolente la peine de se lever pour aller placer le bol sur un guéridon; mais, en proie à ses amères réflexions, Marianne ne bougea point, se répétant qu'après tout elle n'était pas la servante de sa sœur. Celle-ci, accouiiimée aux prévenances et croyant n'avoir pas été entendue, répéta :
— Petite sœur, à quoi penses-tu donc? Tiens, voilà ma tasse.
La force de l'habitude, l'embarras d'expliquer à sa sœur pourquoi elle lui refusait, ce soir-là, les petits services qu'elle lui rendait, ordinairement, obligèrent Marianne de prendre la tasse. Elle la déposa sur un meuble.
Amélie, de plus en plus pensive, ne remarqua pas l'expression contrainte des traits de sa sœur, et se renversant sur le dossier de son fauteuil, dans une pose remplie de grâce et de nonehaloir, elle se détira, en élevant d'abord ses bras au-dessus de sa tête, puis les rabaissant languissamment, et cachant pendant un moment ses yeux sous ses deux mains, elle tendit à sa sœur son pied charmant, chaussé de satin blanc, en disant d'une voix caressante :
— Bonne petite Marianne, puisque tues, selon ton habitude, en train de, mi- -'lier, gâte-moi tout à fait... dénoue les cothurnes de mes souliers... et donne-moi mes pantoufles. Je ne sais ce que j'éprouve... je me sens lasse... mais lasse... à ne pouvoir remuer, quoique je n'aie dansé que deux contredanses.
Marianne d'abord se révolta contre ce nouvel acte de servilité, mais cédant encoreà l'habitude, et aussi à la douce câlinerie de l'accent d'Àurélie, la révoltée, agenouillée sur le tapis, commença de dénouer les cothurnes des petits souliers de satin blanc dont était chaussée, sa sœur. Une comparaison cruelle qui n'était jamais venue à l'esprit de Marianne lui serra douloureusement le cœur. Elle avait eu la jambe cassée au-dessus de la cheville, et le membre restait difforme, raccourci, la fracture ayant été mal réduite, selon les termes de l'art. Aussi, lorsque Marianne agenouillée tint dans sa main, car il y tenait tout entier, le petit pied de sa sœur, si élégamment attaché à sa jambe charmante, découverte
par un pli du peignoir, la pauvre boiteuse eut plus que jamais conscience de son inlirmité. Les larmes lui vinrent aux yeux, mais elle les contint, et, après avoir placé devant sa sœur ses pantoufles, elle lui dit, étouffant un soupir :
— Tu n'as plus besoin de moi, je vais me coucher, j'ai grand sommeil.
— Te coucher? Est-ce que tu ne seras pas assez gentille pour me délacer comme à l'ordinaire? reprit Aurélie avec surprise. Et puis avant de nous coucher, n'ai-je pas à te raconter ma soirée? Oh! j'en aurai long à te dire, chère petite sœur! ajouta la jeune fille d'un air rêveur. C'est pour cela, je crois, que je tarde autant à commencer mon récit.
- — Parce que tu as beaucoup de choses à me raconter?
— Oui, répondit Aurélie toujours pensive; puis, après un moment de silence, elle reprit avec un affectueux enjouement : On a une sœur bonne ; oh mais! bonne et gentille au-delà de tout ce qu'on peut imaginer; elle vous gâte à vous rendre honteuse, si ce n'était pas si doux de se laisser gâter par elle. Or, cette chère petite sœur n'est-elle pas votre confidente obligée? peut-on, doit-on lui cacher quelque chose? Puis elle ajouta tendrement : Viens là, pré de moi, et causons.
Ce disant, Aurélie passa familièrement son bras autour du cou de sa sœur, qui s'assit près d'elle, et la baisa au front. Cette caresse, l'affectueux accent des dernières paroles d'Aurélie exercèrent un charme irrésistible sur Marianne, malgré son irritation et sa jalousie secrète.
— Hélas! la douleur m'aveugle, me rend injuste et méchante, pensait-elle. Lsl-ce donc la faute d'Aurélie si Fortuné est amoureux d'elle?... Pauvre sœur! elle est la cause involontaire de mes chagrins; je ne dois pas l'accuser da mal qu'elle me fait involontairement.
Et l'excellente créature, tâchant de sourire, se serrant plus étroitement
contre Aurélie, qui appuyait toujours l'un de ses bras sur son épaule, lui dit :
■ — Voyons, raconte-moi ta soirée... Tu ne t'amusais donc pas beaucoup?
— Pourquoi cela?
— Il était à peine minuit lorsque vous êtes rentrés.
— Il est vrai, répondit Aurélie en étouffant un soupir, c'est la première fois que je reviens du bal presque triste, et que je l'ai quitté en son plus beau moment.
— Et pour quelle raison es-tu revenue de si bonne heure? ■ — Ah! petite sœur...
— Eh bien!...
— J'ai grand'peur que le dépit m'ait ramenée ici.,
— El à propos de quoi ce dépit?
— Ce que j'ai à t' avouer est peut-être si ridicule, poursuivit Aurélie en hésitant et rougissant, que sans doute tu te moqueras de moi...
LA FAMILLE JOlUTROY
— Jen'aiguère l'esprit tourné à la raillerie, répondit -Marianne ■ mélancoliquement la tête. Parle en to tte confiance.
M'"" Richardet nous avait, tu le sais, annoncé une surprise?
— Oui, des lampions el des gardes municipaux, comme aux grands hais du faubourg Saint-Germain; telle devait être cette surprise, selon notre cousin Roussel.
Le faubourg Saint-Germain y était bien en effet pour quelque chose.
— Comment cela?
Un pair de France et son neveu — l'oncle est marquis, le neveu est comte — assistaient à ce bal.
— De pareils personnages chez les Richard/et?
— N'était-ce pas une véritable surprise, et des plus agréables? car je te l'avouerai, petite sieur, il est impossible de rencontrer quelqu'un de plr.s charmant, de plus aimable, que le neveu du marquis... et...
Aurélie s'interrompit, craignant d'en avoir trop dit,; elle devint pourpre, appuya son front sur l'épaule de Marianne et gaula pendant quelques instants un silence embarrassé.
La jeune fille, baisant à son tour Aurélie un front, lui dit tendrement :
— Quoi! tu hésites à continuer l n récit? N'as-rtu donc plus confiance en moi?
— Peux-tu le croire? D'ailleurs, je n'ai pas à rougir de ce qui me reste à l'apprendre, et Aurélie relevant la tète, reprit d'une voix plus assurée : Ce pair de France et son nëveft assistaient donc au bal des Richardet... L'oncle "se nomme M. le marquis de Villetaneuse, et son neveu, M. le comte de Villetaneuse. Ce sont, dit-on, des personnages du plus grand monde, el très bien à la cour, j'ai eu l'honneur insigne de danser avec l'un de ces hauts et puissants seigneurs! ajouta Aurélie en souriant.
Oui, j'ai dansé avec M. le comte de Villetaneuse, et bien plus, il n'a fait danser que moi, au grand dépit des autres dans uses... Enfin, comme il ne faut rien cacher à sa sœur... je t'avouerai ma scélératesse, je n'ai pas été absolument désolée de donner ce crève-cœur aux autres invitées des Richardet!
— Oh !... fi,! la méchante!...
— Hélas I... petite sœur... j'ai fait pis encore... - Quoi donc?...
— Après ma première contredanse avec M. de Villetaneuse, plusieurs jeunes gens de la société de M. Richardet sont venus m'engaÇer, et j'ai eu la férocité de 1rs re user...
— Ab ! Aur lie!...
— J'ai eu tort, n'est-ce pas Marianne?
— J'ignore les coutumes du bal .. mais ce refus me semble impoli...
— C'est vrai... et maintenant je regrette d'avoir agi ainsi... Mais situ savais combien, en ce moment-là, ces pauvres jeunes gens me paraissaient gauches, empruntés, auprès du comte de Villelaneuse !
— Qu'a-t-il donc en lui de si extraordinaire?
— Il a d'abord une figure charmante, une tournure de-! plus élégantes, et puis une voix si douce, des manières si distinguées, une façon si aimable, si spirituelle, d'exprimer les moindres choses ! ses compliments, car il m'a fait des compliments... et beaucoup!., n'ont rien d'embarrassant. Enlin, que te dirai-je? il n'y a aucune comparaison possible entre lui et les personnes que nous connaissons... Combien je suis fâchée que tu ne l'aies pas vu, petite sœur! tu comprendrais alors mon admiration... Que dis-je? tu partagerais mon fanatisme pour le comte de Villetaneuse, ajouta Aurélie en souriant, et sentant, sans savoir pourquoi, le besoin d'exagérer l'impression que lui avait causée le neveu du pair de France.
— Te voilà donc admiratrice fanatique de ce M. ùe Villetaneuse, pour avoir dansé une contredanse et causé avec lui pendant dix minutes? C'est, tu l'avoueras, ma chère Aurélie... se fanatiser à bon marché!
— Oh ! mais je n'ai pas tout dit.
— Quoi donc encore?
— Environ un quart d'heure après que M. de Villetaneuse m'a eu fait danser, son oncle, le marquis, s'est approché de moi et de maman, auprès de qui j'étais assise; il a été pour nous aux petits soins et d'une amabilité extrême.
— Tu es peut-être autant fanatique de l'oncle que du neveu?
— Cela se pourrait bien, car je n'ai de ma vie rencontra de vieillard plus gai, plus spirituel, .le me ligure que ce que l'on appelle les gens de l'ancienne cour devaient avoir ces manières à la fois polies et distinguées. Maman raffole de lui. Il lui a dit qu'elle ressemblait à s'y méprendre à je ne sais plus quelle duchesse.
— C'est donc pour cela qu'en rentrant ce soir mon père appelait toujours en riant maman Mm° la duchesse Mirai?
— Certainement!... Juge si maman était flattée! chose singulière, il paraît que je ressemble aussi, mais en beaucoup mieux (c'est M. le marquis et non pas moi qui dit cela), c'est que je ressemble à une jeune comtesse, l'une des femmes les plus à la mode de Paris. « Enfin, nous disait M. le marquis avec son aii de grand seigneur, enfin, mesdames, maintenant que je suis là près de vous deux, et que je ne regarde point surtout autour de moi... mon illusion est complète, et grâce à votre aimable présence ici, je me crois au faubourg Saint-Germain. »
— Entre nous, les compliments que vous adressait M. le marquis étaient assez désobligeants pour les autres personnes de M. Richardet!
LA FAMILLE JOUlTItOY
GASTON UORTAIN, llUa.il [S DE VII II CANEUSE, l'AIR UE FRANCE.
— C'est pourtant vrai, petite sœur, reprit naïvement Aurélie; celasignifiait que maman et moi avion-; seules une tournure distinguée. Vois donc comme les éloges vous tournent facilement la tète !... Celle rêhYxiun-lii ne m'était pas venue; j'étais touie heureuse, de ressembler à cette jeune comtesse si fort à la mode, el maman me disait tonte glorieuse : « As-tu entendu M. le marquis? Nous avons l'air de dames du faubourg Saint-Germain! Est-ce flatteur pour nous ! » Ehfiff,
UV. 7. — EUGÈNS SUE. — LA FAMILLE JOLI FROY. — ÉD. J. ROL'FF ET Cl8. I IV. 7
papa lui-même no se possédait pas de joie, et lorsque le marquis nous eût quittées (il n'avait parlé qu'à nous), papa est accouru nous dire en se frottant lc< mains : « Vous ne savez pas, on est furieux dans le bal, j'entends répéter de tous côtés : — En vérité, c'est inconcevable! le marquis ne parle absolument qu'à Mme et qu'à M"c Joul'froy; le comte n'a dansé qu'avec celle-ci! Il n'y en a que pour elles ! Il parait que les autres personnes ne sont pas dignes d'attirer l'attention de ces hauts et puissants seigneurs ! » Et papa répétait en se frottant les mains: « C'est délicieux! tout le monde est furieux contre vous deux; on vous lance des regards foudroyants. »
— Alors, chère sœur, jene comprends pas que le dépit, comme tu le disais tout à l'heure, t'ait fait quitter le bal. Puisque maman et toi vous excitiez tant d'envie, vous auriez dû, ce me semble, prolonger la durée de votre triomphe.
L'accent d'Aurélie, lorsqu'elle eut surmonté son premier embarras au sujet de ses confidences, était devenu libre et enjoué ; mais, en ce moment, la jeune fille rougit de nouveau, sa ligure s'attrista, un sourire presque amer eflleura ses lèvres ; elle étouffa un soupir et reprit ainsi :
— Je vais, petite sœur; te raconter ce qui est arrivé. M. le comte de Yilletaneuse m'avait invitée à une seconde contredanse. Il se montra plus aimable encore que pendant la première. Venu par hasard chez les Richardel, il n'espérait malheureusement pas m6 rencontrer ailleurs.,. 11 nous trouvait, maman et moi, déplacées dans celte société peu digne de nous... Enlîn, tout cela était si gracieusement exprimé, avec un accent... un regard... tiens, petite sœur, je n'ai vu à personne ce regard-là... de grands yeux noirs... à la fois si hardis et si doux!...
Aurélie, rêveuse, s'interrompit un moment et reprit bientôt :
— Marianne, est-ce que je t'ai dit qu'il était brun?
— Non, ma sœur.
— Eh bien! il esl brun; ses cheveux, d'un noir de jais, bouclent naturellement; il est un peu pâle... c'est si distingué, la pâleur!... et puis, il a des dénis comme des perles... et un sourire... lu ne peux imaginer un plus ravissant sourire!
Aurélie, pensive, s'interrompit encore, puis elle ajouta en étouffant un soupir :
— M. de Yilletaneuse, après m'avoir fait danser une seconde fois, venait de me reconduire à ma place, lorsque... mais, rougissant de dépitàce souvenir, la jeune lille ajouta, avec une expression de dédain et de sourde irritation : Tu connais cette petite effrontée de Mma Bayeul, qui a toujours des toilettes si extravagantes, et dont le mari est un ancien usurier, nous a dit mon père?
— Je n'ai jamais vu Mmo Bayeul...
— C'est vrai, chère Marianne, lu ne viens jamais avec nous dans le
LA PAMII I I rOUFFROY r>l
monde... Eh bien! figure-toi une petite Femme qui, on vérité, je ne suis pourquoi passe pour être assez jolie, car elle n'a pour elle que sa mine effrontée, se \ni\ hardis,etses cheveux presque roux, qu'elle porte en anglaises d'une longueur ridicule; du reste, toujours décolletée d'une manière indécente, sous prétexte qu'elle a une très belle peau, ce qui n'auraitrien d'extraordinaire, puisqu'elle esl rousse. Enfin, voilà la femme. Elleavait voulu sans doute arriver, ce soir, tard au
bal, afin d'y produire plus d'effel ! Elle entre donc suivie de si ari (je ne
comprends pas non plus comment M. Richardel reçoit chez lui un usurier), et sitôt qu'elle aperçoit M. de Villetaneuse qui me reconduisait a ma place, cette M"" Bayeul, c'est en vérité, l'effronterie en personnes!... se pend au bras de M. di' Villetaneuse, en s'écriant, afin d'être entendue de tout le monde: "Mon cher comte! » Son cher comte! reprit Aurélie avec, indignation; a-t-on l'idée d'une pareille familiarité! « Mon cher comte, vous ne connaissez personne ici; je m'empare de vous puni' toute la soirée... je ne vous quitte pas. » Dis, Marianne, est-ce assez d'impudence!
— La conduite fie cette dame me semlde, ainsi qu'à toi. peu convenablei
— Ah! petite sœur, reprit tristement Aurélie, dont le limpide el beau regard se voilait encore d'uni! larme à ce souvenir, j'ai été punie de mon triomphe d'un moment ; ces personnes, d'abord si contrariées de voir le comte ri son oncle uniquement occupés de maman et de moi, commencèrent à chuchoter, à sourire d'un air méchant, en voyant cette effrontée M"10 Bayeul accrochée au liras de M. de Villetaneuse. Les jeunes gens que j'avais refusés ricanaienl aussi... les larmes me sont venues aux yeux. Heureusement maman causait en ce moment-là avec M"10 Richardel. et n'a pas remarqué ma vive contrariété. Enfin, prétextant une migraine, j'ai désiré quitter le liai, .l'avais le cœur si gros, que
j'ai été sur le point de pleurer devant tout le monde... Voilà pourquoi, pe
sieur, nous sommes revenus avant minuit.. Avoue qu'il est fàcheuxde voir finir si mal une soirée si heureusement commencée :
— Sans doute; mais enfin tu oublieras cette fâcheuse lin de soirée, puisque tu ne dois plus revoir ce M. de Villetaneuse, qui e trouvait par ha ai t'a-l-il dit, riiez les Richardet.
— Non, je ne le verrai plus c'esl presque cei tain,repril tristemenl Aurélie. .le ne le verrai plus... C'est dommage : il était si aimable! il ressemble si peu aux jeunes gens de notre société I
— Allons, chère sœur, ton fanatisme t'égare, Il ne peut y avoir entre ce monsieur et les autres une différence marquée. ..
— Cetle différence existe pourtant, je t'ajsure. Non. il n'y a aucune comparaison possible entre le comte de Villetaneuse el les jeunes gens de notre société habituelle,
— Et puis, voyons, avoue ici, à ta petite Marianne : ce monsieur e i
comte... son oncle est marquis. Je gagerais, moi, qu'en raison de leur titre, ils t'ont paru plus aimables encore?
— Peut-être bien... un titre est toujours un titre.
— Quel avantage cela vous donne-t-il d'avoir un titre? ■ — Quels avantages?... mais de très grands...
— Comment cela, Aurélie?
— Lorsque nous étions en pension et que nous venions passer à la maison quelques jours de congé, nous restions souvent avec maman au comptoir. Eh bien! s'il se présentait à la fois dans le magasin une cliente bourgeoise ou une cliente titrée, aussitôt maman et les commis s'empressaient de répondre d'abord à Mm° la marquise ou à Mm° la duchesse. Tu as vu cela cent fois comme moi. Est-ce vrai?
— C'est vrai.
— Alors, petite sœur, conviens qu'il est toujours très agréable pour l'amour-propre de se voir l'objet de tani d'empressement, seulement parce que l'on est comtesse, marquise ou duchesse.
— Soit! mais enfin, lorsque l'on n'est ni marquise ni duchesse, n'est-il pas sage de se contenter de son sort, surtout lorsqu'il est aussi heureux que le nôtre?
— Tu as raison petite sœur, reprit Aurélie en souriant d'un air contraint, après un moment de silence, notre société bourgeoise en vaut bien une autre. Quoique nous ne soyons ni comtesses ni marquises, nous ne nous en amusons pas moins, nos contredanses ne chômeront pas faute de comtes et de marquis. Je ne reverrai jamais M. de Villetaneuse, n'y pensons plus... Seulement cette vilaine petite Mmo Bayeul peut se vanter de m'avoir fait passer, comme on dit, un mauvais quart d'heure!... Et là -dessus, petite sœur, délace-moi... couchonsnous... il est tard.
Marianne délaça Aurélie avec sa complaisance habituelle et bientôt les deux sœurs se mirent au lit.
Marianne et Aurélie causaient habituellement assez longtemps avant de s'endormir; il n'en fut pas de même ce soir-là : elles éprouvaient le besoin de s'isoler dans le silence de leurs pensées.
Aurélie, en racontant à sa sœur les divers incidents du bal, venait de céder à une douce habitude et au besoin de s'entretenir d'un événement qu'elle pressentail vaguement, sans oser se l'avouera elle-même, devoir faire époque dans sa vie. M. de Villetaneuse avait produit sur elle une profonde impression, non