I. \ l Wlll l.l 101 l'I'lioY
Fortuné fut abordé par un beau jeune homme... (P. 3"6.)
(in ni rusé; j'ai même parfois maintenant des moments d'absence pendant lesquels je ne me souviens de rien.
— Encore une fois, c'est absurbe ce que tu dis là!
— A la bonne heure; mais je ne suis pas encore, vois-tu, devenu tout à fait imbécile. Je ne trouve rien à reprendre à la conduite apparente d'Amélie envers le prince; je tâche de fermer les yeux sur ce que notre position a ici
UV. 47. — ni. I M -11. — LA FAMILLE 100FFRO». — ÉD. J. nul FI ET C". LIV. i"
d'équivoque. Mais noire fille est si heureuse, si heureuse, après avoir tant souffert, que si j'étais convaincu que le prince l'aime en tout hien, tout honneur, ce serait déjà pour moi une grande consolation. ■ — Mais je t'assure que...
— Sophie, reprit M. Jouiïroy d'une voix altérée, l'appartement de noire fille est complètement séparé du nôtre...
— Sans doute. Elle demeure au rez-de-chaussée : nous demeurons au premier.
— Il est une question que j'ai cent fois voulu te faire; toujours je l'ajournais, parce que, je te le répète, si ta réponse était un mensonge, il se découvrirait tôt ou tard, et il ne me resterait plus qu'à me flanquer à l'eau la tête la première, parce que tu serais complice de l'abjection de notre tille ! Entends-tu cela, madame Jouiïroy?
— Baptiste, je t'en prie, explique-loi; tu m'effrayes!
— Me donnes-tu la parole d'honnête femme, ta parole de mère de famille, qu'Aurélie... n'est pas... la maîtresse du prince?
— Je... te...
— Prends hien garde! j'ai tant besoin d'être délivré d'un doute affreux pour moi, j'aime tant ma fille! j'aime tant à me confier en son honnêteté, à la tienne, que je croirai aveuglément sa réponse; mais si, par malheur, tu me trompais!... je...
L'entrée d'Aurélie interrompit M. Jouiïroy.
La comtesse de Villetaneuse avait, si cela se peut dire, encore embelli. On lisail sur son visage enchanteur l'épanouissement du bonheur presque idéal dont elle jouissait depuis deux ans. Elle tenait une lettre à la main.
— Tiens, mon bon père, dit-elle à M. Jouiïroy dont les traits s'éclaircirent à la vue de sa fille, lis cette lettre, et avoue que jamais la reconnaissance ne s'est exprimée en des termes plus touchants.
— De quoi s'agit-il donc? reprit Mme Jouiïroy, pendant que son mari prenait connaissance de la lettre. Encore quelque bonne action?
— Bonne? dis donc juste. Pauvres gens! Le chef de cette famille avait commis je ne sais quel délit forestier; les gardes du prince le mettaient en prison ; la famille, privée de son chef, son seul soutien, se voyait dans une détresse aiïreuse. Ces braves gens ont heureusement la pensée de m'adresser une supplique; j'écris aussitôt à l'intendant des domaines de Son Altesse que je
veux absolumenl que le chef de cette intéressante famille sorte de prison, el que de plus on lui donne un petil emploi assuré.
— Et l'un s'esl nécessaire ni empresséde foire droit à ta demande? Un
moi de toi est an ordre... poui tous ceux qui entourent monseigneur... L'emploi esl accordé, n'est-ce pas ?
— Oui, maman, et il dépasse toutes les espérancus de cette pauvre famille, qui se voyait à la veille d'une horrible misère!
— D'après cette lettre, lilille, tu n'as pas obligé des ingrats. Tu es si charitable!
— Il n'y a aucun mérite à moi. mon bon père, je n'ai qu'à désigner au prince les infortunes, elles sont aussitôt secourues.
— Aussi, quelle charmante souveraine tu feras! dit Mmo Jouffroy; tu seras la Providence de les sujets, lorsque, tu auras épousé Son Altesse. Ce mariage esl l'objet de ton-; ses vœux el des nôtres, on peut bien le dire. Il n'y a, pour tout le monde, rien que d'honorable dans un pareil désir.
— Oh! de grâce, ne pensons pas à ma souveraineté, maman! reprit la jeune femme avec un sourire mélancolique. D'abord, pour que le prince règne à la place de son frère, ne faut-il pas qu'il ait le malheur de le perdre? Mou père el toi, n'avez-vous pas été témoins de sa douleur, à la nouvelle imprévue de la maladie du prince régnant? Mais, grâce à Dieu, cette maladie est, dit-on, sans gravité, quoique Son Altesse soit partie en toute hâte, avec son ami le duc de Manzanarès, afin de se rendre auprès de ce frère aussi tendrement aimé qu'il serait cruellement regretté.
— Il est vrai de dire que monseigneur témoigne d'un grand attachement pour son frère, reprit M. Jouffroy; il éprouverait un bien grand chagrin d'une pareille perte.
— ■ Certainement; mais Son Altesse trouverait tant de consolations auprès de notre fille!
— Je l'espère, maman.
— Enfin, que veux-tu!... nous sommes tous mortels; il faut se faire une raison... Une fois Son Altesse régnant à la place de son frère, tous ses sujets s'adresseront à toi pour obtenir des grâces... Aussi, j'en reviens là : Quelle bonne el charmante souveraine tu serais!
— Ce titre ne m'appartiendrait pas encore, maman; mais j'userais de toute l'influence que veut bien m'accorder le prince pour faire tout le bien que je pourrai.
— Ce titre souverain ne t'appartiendra pas, sans doute; mais il pourra l'appartenir d'un moment à l'autre. Il suffira, pour cela, que ton monstre de mari...
— Ah! ma mère! reprit Amélie, péniblement affectée, tu vas attrister cette
journée. Puis, s'eiïorçant de sourire : Chère mère, bon père, vous ne savez pas; le prince revient aujourd'hui.
— Il t'a écrit, fifîlle?
— Non, mon père.
— C'est donc alors son ami, M. le duc de Manzanarès, qui t'annonce le retour de Son Altesse?
— Je ne suis pas en correspondance avec le duc, chère maman.
— Je te dis cela, parce que M. le duc est le meilleur ami de monseigneur, et que l'ayant accompagné, il pouvait...
— Non. Mes informations sont plus positives, plus certaines que toutes les lettres du monde.
— Enfin, d'où les tiens-tu, ces informations?
— D'un rêve...
— Pauvre titille, un rêve!
— Aurélie a au contraire raison de croire aux rêves. L'on a vu des choses surprenantes prédites par les rêves!
— N'est-ce pas, maman?... Figure-toi donc qu'il y a deux heures, accablée par la chaleur du jour, je m'étais endormie, lorsque, dans mon rêve, je vois entrer le prince; puis, s'attristant, mais, hélas! vêtu de deuil...
— J'en étais sûre! s'écria Mm° Jouffroy, ne pouvant contenir l'explosion de ses ambitieuses espérances. Tu seras reine... Le roi est mort, vive le roi!... tant pis !
— Ah! maman! dit Aurélie avec un accent de doux reproche, maman. Un huissier entra et annonça :
— La voiture de madame la baronne.
— Allons, Aurélie, prends ton manteau, ton chapeau; nous causerons en voiture.
— Maman, je t'en prie, toi et mon père sortez sans moi, j'ai une croyance absolue dans mon rêve, ou, si vous le préférez, dans mon pressentiment... Je serais désolée de ne pas me trouver ici dans le cas où le prince arriverait, ainsi que je l'espère, aujourd'hui... 11 serait tellement affligé si mon rêve se réalisait Je tous points, que je voudrais être la première à offrir des consolations à Son Altesse.
— Alors, fifille, puisque tu ne viens pas te promener avec nous, nous n'irons pas non plus.
— Et si le prince arrive sur ces entrefaites? reprit tout bas Mme Jouffroy à son mari, Son Altesse préférera être seule avec Aurélie, pour pleurer la mort de son frère... car il doit être mort... oui... je mettrais ma main au feu qu'il est mort... les rêves ne trompent jamais... Ah! si je pouvais rêver cette nuit que notre affreuse canaille de gendre a trépassé !... Allons, viens Jouffroy.