‹ La famille JouffroyChapitre 35 sur 60 · EtOÈSE sir · texte numérisé non relu

EtOÈSE sir

EUe touche da piano comme uue fée- (P.3660 B0Y. éd. ». »crr n CC

LA FAMILLE lOOFf

LA l AMil.l.l JOUFFROY

Sans doute, à preuve qu'il esl tombé malade il 5 a peu de jours, et que monseigneur esl parti en hâte pour aller le voir.

— lié bien! n'cst-il pas évident que lorsqu'Aurélie sera veuve et que Son Mtesse régnera à la place de son frère, qui n'a pas d'enfants, il épou era noire fille? Elle deviendra donc l'épouse d'un prince régnant... reine, enfin!

— Oh! comme cela, à la bonne heure; mais, en attendant... et le bonl.ii e, de plus en plus soucieux, ajouta eu étouffant un soupir, en attendant...

— Achevez donc !

Notre fille...

Notre fille?

— Après cria... je sais bien que tu soutiens toujour; que ça n'est pas vrai...

- Quoi? qu'est-ce qui n'est pas vrai?

— Que Son Altesse... hum... hum... et portant à son front ses deux mains crispées, M. Jouffroy reprit d'une voix navrante :

— Miséricorde? si ça était! si ça était! Ce n'est pourtant pas pour ci la que nous avions élevé notre fille !

El il cacha son visage entre ses mains.

Mmr Jouffroy, jusqu'alors impérieuse et revôche, changea subitement de tort et dil affectueusemenl à son mari :

— Mon ami... puisque je t'assure que Son Allesse n'a jamais été qu'un ami, an frère pour Aurélie... Voilà la centième fois que je te le répète.

— Tu me reprit'- cria sans cesse, je le sais bien; mais j'ai parfois des doutes; c'est plus fort quemoi. Et dans ces moments-là, vois-tu. je rae souffletterais et toi aussi. Mort de ma vie ! penser que notre enfant !... et que nous, ses père et mère, nous sommes ici ! Je le dis que ce serait à rentrer à cent pieds sous terre. Bonté divine ! quelle infamie !

— Baptiste, écoute...

— Laisse-moi... tu es la cause de tout...

• — Je t'en supplie... calme-toi... si Aurélie entrait...

— Oh! si j'avais le courage de l'interroger... mais je n'ose pas... lorsque j'ai envie de. lui parler de cela... ma trie se trouble, mon cœur se serre... la honte me monte au front... je ne peux articuler un mot. ..Ah! je suis trop laible... c'est ma faiblesse qui nous a perdus! et elle augmente a mesure que j< vieillis; il y a îles moments où je ne me reconnais plus moi-même. La pensée m'échappe (oui à fait; il me semble que, je deviens fou. \h! si j'avais eu la fermeté de m'opposera ce maudit mariage, d'écouter les conseils de Roussel, de ma sœur, nous n'en serions pas où nous sommes.

— El Amélie... où serait-elle, à celle heure?... -1 ce mariage avait été rompu dans ce leiup--!a... cl r si rail au ciniriière. . .

— J'aimerais mieux savoir ma lï Ile au cimetière que de la voir ici., i entends-tu, ma femme! oui, j'aimerais mieux la savoir morle... que...

— Tais-loi... tais-toi... si elle entrait... mon bon Baptiste, tais-toi...

— Oh ! tu ne me rudoies plus... tu ne me bourres plus quand je te parle de Gela... tu deviens douce comme un mouton, je suis alors ton bon, ton cher Bapliste... sais-tu ce que cela me prouve?... c'est que tu as honte de toi-même, c'est que tu as des remords, c'est que toi et ta lille vous me trompez! c'est qu'elle est la maîtresse du prince... Mon Dieu! mon Dieu! manger de ce pain là! après avoir vécu toute sa vie dans l'honnêteté sans avoir eu à rougir devant personne !

— Silence... je t'en supplie, voici quelqu'un...

Un huissier vêtu de noir, poudré, portant au cou une chaîne d'argent, entre et dit à Mm0 Jouffroy :

— Faut-il faire atteler comme à l'ordinaire la voiture de madame la baronne, pour sa promenade dans la forêt?

— Oui, répondit Mm0 Jouffroy, nous sortirons à quatre heures avec ma fille...

L'huissier s'inclina et sortit.

Mmc Jouffroy, restée seule avec son mari assis dans un fauteuil et le visage caché dans ses mains, se rapprocha de lui.

— - Mon ami, lui dit-elle, veux-tu m'entendre? et une fois pour toutes nous nous expliquerons à fond sur un sujet qui t'est pénible, et te met martel en tête... Alors tu reconnaîtras, je l'espère, combien tes soupçons sont peu fondés.

— A propos du prince?

— Oui.

— Tu oses prétendre que..,,

— Jeté prouverai que tu te trompes...

— Ah! si tu pouvais me prouver cela! si je pouvais te croire! Mais non, non, tu m'abuses!...

— Je te demande seulement de m'écouter sans colère, et de répondre à quelques questions. Voyons, reportons-nous au passé : ainsi, par exemple, lorsque notre scélérat de gendre est venu nous dire : « Votre fille a profité du tumulte de l'incendie pour fuir avec le prince dans une maison voisine où ils sont en tête-à-tête criminel; suivez-moi, je veux vous rendre témoins du déshonneur de votre fille, sinon je fais scandale... » Uéponds, Baptiste, as-tu cru à l'accusation de ce çueux-là contre Aurélie?

LA FAMILLE J<U TKIWIY

— Non, elle revoyait le prince pour la première foi-; il aurait fallu que notre fille lut la dernière des créatures pour donner ainsi, le soir môme, un rendez-voas au prince. .Mais il n'eu est malheureusement pas de môme ici, et...

— Laisse-moi achever. Noire gendre a donc trouvé monseigneur en téloà-tôle avec Aurélie.

— Oui, mais en protestant plus tard de son innocence, elle nous a expliqué comment les choses se sont passées, .l'ai cru, je crois encore qu'elle disail la vérité.

— A la bonne heure! cependant toutes les apparences ètaienl contre elle.

— De fausses apparences.

— Certainement, mais poursuivons... Son Altesse, cause involontaire de ce scandale, et instruite par noire gredin de gendre qu'il exigeait le départ de sa femme le jour même, Sou Altesse nous propose une retraite en Allemagne, auprès de sa sœur. As-tu hésité à accepter?

— Non; d'ailleurs je n'avais plus la tôle à moi, j'étais comme fou : frappé coup sur coup de tant de malheurs imprévus, j'aurais consenti à aller chez Lucifer! C'est depuis ce jour-là, vois-tu, qu'il me semble sentir parfois ma raison déménager.

— Allons donc, ce sont de< chimères!

— Oh ! je sais bien ce que je dis, moi.

— Tu dis une chose absurde, voilà tout.

— Que le ciel t'entende!

— Enfin, toujours est-il que nous partons accompagnés du colonel Walter; nous arrivons en Allemagne, dans la résidence de la grande-duchesse; elle nous fait loger dans un joli pavillon et vient nous voir plusieurs fois, toute grandeduchesse qu'elle est, nous assure de l'intérêt qu'elle nous porte, mais nous engage à vivre très retirés. Nous restons deux mois dans le voisinage de la grandeduchesse; notre fille recevait souvent des lettres du prince, lettres si respectueuses, qu'elle nous les lisait. Est-ce vrai?

— Je ne dis pas non.

— Au bout de deux mois de séjour à Paris, le prince, de retour en Allemagne, vient nous voir et nous offre, dans le cas où cela nous conviendrait, de mettre à notre disposition une villa voisine de son palais, ajoutant que nous nourrons y vivre dans une retraite absolue, nous demandant seulement la permission de nous rendre quelques visites de temps en temps. Nous avons accepté son offre, craignant d'abuser plus longtemps de l'hospitalité de la grandeduchesse. Nous avons quitté ses Etats pour nous établir ici. Tu n'as fait aucune objection à cet arrangement.

— Non, parce que d'abord Aurélie se plaisait dans ce pays-ci, et qu'elle

commençait à oublier ses chagrins. Et puis, qu'aller faire à Paris? Nous exposer aux brocards de ceux-ci, à la pitié de ceux-là?

— D'accord, nous voici donc installés ici dans celte superbe maison...

— Oli ! oui... superbe... beaucoup trop superbe pour nous.

— Le prince n'avait que cette habitation à nous offrir... il ne pouvait pas non plus l'enlaidir pour te faire plaisir...

— Je m'entends...

— Nous sommes ici absolument comme chez nous, nous ne recevons que les aides de camp et les amis de Son Altesse, entre autres cet aimable seigneur, M. le duc de Manzaranès, l'intime de monseigneur; nous vivons heureusement, paisiblement auprès d'Aurélie ; tu passes ton temps à t'oceuper de la volière, ce qui t'amuse beaucoup...

— Cela m'amuse... oui, quand j'ai l'esprit tranquille.*, quand j'oublie que notre fille... mon Dieu! mon Dieu!

— Tu en reviens toujours là... Voyons, lirons la chose au clair. Quelle est ici notre vie et celle d'Aurélie?

— ■ Dame... toi et moi nous nous levons de bonne heure, selon notre habitude... Filille se lève plus tard. Nous allons nous promener, en été, dans le paie ; en hiver, dans les serres chaudes; ensuite, nous déjeunons avec Aurélie; puis, vient le père Sterabach, son maître de musique; quant à cela, il faut être juste, elle est devenue bien bonne musicienne... Elle touche du piano comme une fée.

— Ensuite... comment finit la journée?

— Ensuite... hum, hum... le prince arrive ordinairement sur les trois heures... hum, hum... quelquefois avec le colonel Walter ou le duc de Manzanarès, et le plus souvent seul... hum, hum.

— Tu m'inpatientes avec tes hum, hum, et ton air de l'autre inonde! Réponds : dans quel salon Aurélie reçoit-elle ordinairement monseigneur?

— Dans celui-ci, en été ; dans le salon rouge, en hiver.

■ — Est-ce que, en été, les fenêtres dans ce salon ne restent pas toujours ouvertes durant les visites de monseigneur? Est-ce que, en hiver, il ne nous est pas arrivé vingt fois de traverser le salon rouge pendant qu'Aurélie s'y trouvait avec Son Altesse?

— Sans doute, sans doute !

— 11 n'y a donc rien de plus innocent que ces visites. Continue à te rappeler l'emploi de nos journées.

— A quatre heures, quand le temps est beau, nous allons avec filille faire une promenade en voiture dans la forêt, et puis nous rentrons; quelquefois, le prince vient dîner avec nous; d'autres fois, il vient seulement passer la soirée avec ses amis.

— El après. Sou Altesse remonte en voiture et retourne à sua palais

LA l'A.MILLK JoMiHUY

— Le fait esl que ooas l'aecompag ions jus [u'ao vestibule, et que nous le voyons remonter dans sa voiture, précédée d'un piqueur portant un flambeau.

— Maintenant, veux-tu me Faire le pi lisir de me dire ce que tu trouves de répréhensible dans une existence au~si régulière?

— Kl lui, veux-tu nie l'aire le plaisir de nie dire si c'est pour nos beaux veux que le prince nous loge, nous héberge, nous promène?... car enfin n ius sommes ici honteusement, vilainement, à ses crochets!

— A ses crochets ! Est-ce que, lorsque nous allions passer chez Richardcl le temps des vacances de nos filles, à sa maison de campagne de Neuilly, où il nous logeait et nous hébergeait, nous étions à ses crochets?

— Ce n'est pas du tout la mène chose.

— Où est donc la différence? Si nous sommes aux crochets du prince, nous étions donc aux crochets des Richardët? Tu ne peux pis sortir de !à. Réfléchis donc que nous sommes vis-à-vis de Son .-Vitesse tout bonnemenl comme des personnes qui vont passer quelque tempsà la campagne chez un ami.

— Quelque temps!... excusez du peu! Voilà plus de deux ans que nous sommes iii.

— Le temps ne fait rien à la chose. Ensuite tu me dis : « Est-ce que c'esl pour nus beaux yeux que Son Altesse nous garde chez lui! » Certainement non, ce n'est pas pour nos beaux yeux, c'est pour ceux d' Aurélie..,

— Tu vois bien, mort de ma vie! tu l'avoues toi-même... lu l'avoues !... — ■ Qu'est-ce que j'avoue? que monseigneur est amoureux d'Aurélie ?... Je

ne m'en de lis p is, je m'en vante, au contraire. El elle aussi, elle est amoureuse de ce cher seigneur, mais en tout bien tout honneur. Voyons, il ne le mérite pas peut-être, cet amo r? Compare donc un peu Son Altesse à notre gredin de gendre, qui trompait indignement Aurélie pour cette pelile coquine de BayeuL!

— Sans compter qu'il a dévoré la dot jusqu'au dernier sou; il a été impossible à mon avoué de tirer un centime de ce malheureu\-l a depuis sa séparation d'avec Aurélie : tout était croqué! Le scélérat montrait en goguenardanl des procurations en règle, que notre pauvre lille lui avait autrefois signées, ^ans seulement savoir ce qu'elle faisait! Bonté divine! quand je pense que d'unedot de huit cent mille francs, il n'est resté que cinquante mille francs, que le comte t'a remis lo.s de notre départ, et qui sont réduits presque à zéro, vu tes dépen is et celles d'Auréiie pour votre loileiie, sans compter les énormes pourboires que vous donnez aux domestiques du prince.

— C'est bien le moins, puisque nous sommes héberges ici, comme lu dis. que nous soyons génère i.x envers le- dômes! i pie, ; p lis nous passons pour être baron et baronne, il faut faire grandement les choses. Qtan à notre toilette, ne faut-il pas que nous nous montrions, par notre parure, dignes de l'hospitalité du prince?

— Tout cela est bel et bon ; il n'en est pas moins vrai que les huit cent mille francs de la dot de notre fille ont fondu comme la neige au soleil. Un argent si péniblement gagné par nous, ainsi dissipé ! Maudit mariage ! maudit mariage ! Ah! si j'avais écouté Roussel et ma sœur!

— Enfin, ce qui est fait est fait.

— C'est bientôt dit, cela. Et maintenant, qu'esl-ce qu'il nous reste donc pour vivre? Tu as voulu agir à ta tête et, sans m'en prévenir, jouer à la Bourse peu de temps avant notre départ de France. Nous devions économiser afin de pouvoir au moins doter cette pauvre Marianne, ou lui laisser du moins une jolie fortune après nous. C'était possible : nous possédions encore près de deux cent mille francs. Ah! bien oui, en quelques coups de bourse plus décent quarante mille francs de raflés. Allez donc! Et puis tu viens me dire tranquillement : Ce qui est fait est fait !

— A quoi ça avance-t-il de se désoler? cela ne remédie à rien. Après tout, si nous avons doté Aurélie aux dépens de Marianne, celle-ci héritera de sa tanle Prudence. Quant à nous, nous n'avons pas, Dieu merci, à nous inquiéter de notre sort, car lorsque Aurélie aura épousé monseigneur et qu'elle sera comme qui dirait reine...

— Mais est-ce qu'il ne faut pas que notre gendre soit mort pour que notre fille épouse le prince!... car en vérité tu me fais damner!

— Hé bien! en attendant que notre scélérat de gendre soit décédé... (S'il ne fallait que le vouloir, il y a longtemps que je l'aurais envoyé ad patres...) Enfin, en attendant qu'il meure, nous resterons avec Aurélie dans la position où nous sommes ici. Nous voilà-t-il pas bien à plaindre!

— Oui, elle est belle, elle est honnête surtout, notre position!... Si Aurélie...

— Mon Dieu ! toujours cette idée ! Mais est-ce que tu as jamais vu le prince lui manquer de respect? Est-ce qu'il ne l'appelle pas toujours madame la comtesse?

— Oh! devant nous... certainement.

— Ne sommes-nous pas presque toujours entiers aveceux? Est-ce que...

— Sophie, reprit M. Jouffroy en interrompant sa femme d'un ton grave, sans dissimuler une anxiété profonde, j'ai un cent fois, depuis longtemps, sur les lèvres, une question nette, catégorique... je ne te l'ai jamais faite.

— Pourquoi?

— Parce que je préfère m'étourdir dans le doute que d'acquérir une certitude aflreuse... Oh! tiens, si je l'avais, cette certitude-là, je crois, Dieu me pardonne, que ma tête n'y résisterait pas!

— Quelle certitude?

— E:oute-moi. Je suis un pauvre homme facile à tromper ; je ne suis ni

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