LXXXV
M°" de Villetaneuse, après le départ de son père et de sa mère, vint lentement s'asseoir sur un divin placé près d'un meuble doré où était déposée la coupe émaillée, l'un des chefs-d'œuvre de Fortuné Sauvai.
— Non, non, se disait Amélie, je ne veux pas partager les ambitieuses espérances de ma mère ; mon amour pour Maximilien ne cache aucune ambitieuse arrière-pensée.
Je l'ai aimé, je l'aime, quoique prince, quoique frère d'un souverain auquel il doil succéder un jour. Oui, dans quelque condition que tu fusses né, Maximilien, je t'aurais aimé pour la délicatesse de ton généreux cœur, pour la noblesse de ton caractère, la grâce de ton esprit, le charme de ta figure!
Je l'aurais surtout aimé, Maximilien, parce qu'après m'avoir arrachée de cet incendie, où je pouvais trouver la mort, tu as été pour moi un ange de consolation et de bonté. Tu m'aimais! je le savais; cependant de cet amour si profond, si dévoué, tu n'as pas osé me dire un seul mot; tu m'as offert une honorable hospitalité près de ta sœur; ta touchante sollicitude nous a suivis, moi et les miens, durant ce vojage ; puis à son terme, quel bienveillant accueil nous avons reçu de la grande-duchesse !
Ah! pendant ces deux mois passés loin de toi, Maximilien, j'ai commencé à t'aimer d'amour. Cet amour est devenu passionné, idolâtre'... Je ne m'en étonne pas : n'élais-je pas depuis longtemps habituée à admirer la grandeur de ton caractère, l'élévation de ton âme? Chaque jour, à Paris, n'avais-je pas entendu cette pauvre fille de chambre, dont le parent était à ton service, parler de toi avec adoration?
Ah! les hommages les plus humbles sont souvent les plus sincères... Enfin, lorsque, après ces deux longs mois d'absence, je t'ai revu... quel moment ineffable!... Oh! je l'avoue, sans rougir... parce que je t'aime vaillamment... de ce jour, Maximilien, j'ai senti que je devais être à toi.
Rendue à la liberté par l'infâme conduite de mon mari, n'étais-je pas maîtresse de moi-même? Pourtant, de quelle réserve délicate n'as-tu pas entouré cet amour lorsque nous sommes venus habiter cette villa!... sauvegardant toutes
les apparences, afin que mon père et ma mire, dont je ne saurais me séparei-, [lussent rester près de moi sans scrupule!
Aussi, depuis ce jour où nous avons été pour jamais l'un à l'autre, Maximilien, notre amour, grâce à l'heureuse contrainte que nous nous imposions, s'est accru, loin de se refroidir avec le temps.
Oh! je le sens, non, l'ambition n'est, pour rien dans cet amour! non! et s'il est dans ma destinée de partager avec toi ce trône... où un jour... bientôt peut-être... tu t'asseoiras souverain... je...
Mais s'interrompant, Aurélie ajouta en souriant :
— Allons, soyons sincère avec moi-même, n'affectons pas un détachement au-dessus des forces humaines.
Eh bien! oui, pourquoi ne pas l'avouer? oui, je serais fière, moi, petite bourgeoise, à qui M. de Villetaneuse a fait l'aumône de son titre de comte, moi comtesse de hasard, si insolemment dédaignée par ces nobles dames, qui me reprochaient d'être fille d'un boutiquier, oui, je serais fière, glorieusement fière de devoir une couronne à l'amour de Maximilien ! plus fière peut-être encore de son amour que de cette couronne!
Mais enfin, je régnerais sur une cour, sur des sujets, moi, moi Aurélie Jouffroy! moi la rivale d'une effrontée Mme Bayeul, à qui j'ai été indignement sacrifiée! moi qui, séparée de mon mari, n'aurais rencontré partout qu'humiliations ou dédain? Quelle étrange destinée que la mienne! Pauvre chère mère, on te traitait de folle lorsque tu disais dans ton orgueil maternel : Ma fille serait duchesse, princesse, reine, si les titres se mesuraient à la beauté. »
Ces réflexions d'Aurélie furent interrompues par un chant lointain, dune suavité délicieuse; les paroles de cette romance mélancolique arrivaient à peine distinctes aux oreilles de la comtesse : on eût dit le murmure plaintif d'une âme amoureusement blessée, soupirant sa peine à la fois cruelle et doues.
Mm° de Villetaneuse, distraite de ses pensées par ce chant lointain, y prêta l'oreille et se dit, lorsqu'il eut peu à peu cessé, comme le souffle de la brise expire dans la feuillée :
— Quelle-ravissante voix! Où peut nicher ce rossignol? Voici la troisième fois, depuis hier, que je l'entends chanter. Nul étranger ne peut entrer dans le paie. Ce mélodieux chanteur se tient sans doute sous les arbres de l'avenue du dehors. Il est impossible d'avoir une voix plus pure, plus fraîche, plus délicieusement timbrée... Elle va au cœur, et y éveille je ne sais quelle brûlante langueur... Oh! en ce moment, ce chant triste et tendre semble êlre l'accompa-
LA FAMILLE JOUFVROV 373
gncmenl de mes pensées d'amour... Maudite voix! malgré sa douceur, le trouble où elle me jette me rend plus pesante encore l'absence de celui à qui mon âme, ma vie!... Fuyons ces pensées, elles m'accablent, elles mettenl la lièvre dans mes veines !
Aurélie, en disanl ces mots, se lève brusquemenl sur son séanl ; ses yeux 'arrêtent par hasard sur la coupe d'orémaillé; elle la contemple pendant un instant avec émotion.
■ — Oh! divin trésor, cher à mon cœur à tanl de litres, que de souvenirs ta vue ni' rappelle! Le génie qui t'a crée, merveilleux chef-d'œuvre de l'art» étail l'ami de mon enfance et le prince, à qui je te dois, faii le bonheur de m i jeunesse. Je vois en toi le pré-ent et le passé. Doux passé: nia vie de jeune fille, jours innocents et paisibles. Marianne, chère petite sœur! de combien de
soins elle m'entourait, me gâtant jusqu'à l'idolâtrie! Fortuné si bon, si dé\ '■'■
pauvre Fortuné, je l'ai frappé au cœur!... Il m'a pardonné sans doute. Cependant, que doit-il penser, ainsi que Marianne et ma tante, de l'ignorance où nous les laissons au sujet de mitre résidence? ils ne peuvent être inquiets sur notre sort : chaque semaine ils reçoivent une lettre de nous; mais le secret que nous leur gardons sur notre manière de vivre doit les surprendre. Chère Marianne, quelle joie j'aurais à l'embrasser! Cent fuis j'ai été sur le point de témoigner à Maximilien mon désir de voir ici près de moi ma sœur et ma tante; il eût été au devant de ce désir : s'il l'eût soupçonné, mais je n'ai pas osé... Non, je n'ai pas osé lui l'aire connaître ce désir : ma tante Prudence est plus clairvoyante que mon pauvre père. Et puis ma sœur... une jeune lille... vivre ici... près de moi...
lu après un silence pénible, la comtesse ajoute :
— Ne suis-je donc pas libre? Séparée de mon mari, sa cruauté envers moi, la sincérité de mon amour pour Maximilien, son affection si noble, ne justifient-elles pas ma conduite? Oui... mais pourtant...
El après un nouveau silence.
— Oh ! vienne le jour où Maximilien me proclamera sa femme devant Dieu et devant les hommes, alors avec quel légitime orgueil j'appellerai sans rougir ma petite Marianne et ma tante auprès de nous, à notre cour! oui, chère tante
■. à notre cour souveraine! ajouta Aurélie, souriant à cette glorieuse pensée. Si philosophe, si stoïque que vous soyez, chère tante Prudence, avouez que vous direz en vous rengorgeant quelque peu : « Hé! Hé! ma nièce Aurélie est la femme d'un prince régnant. Cela n'est point, après tout, pire condition que d'être boutiquière! » Chère tante Prudence, il me semble la voir et l'entendre '■
L'un des huissiers de la villa, entrant en ce moment d'un air assez effaré, dit à la jeune femme :
— Ah! mon Dieu, madame la comtesse!
— Qu'y a-t-il?
■ — Le concierge, voyant sortir la voiture ;i quatre heures, selon la coutume, a cru que madame était sortie avec M. le baron et Mm8 la baronne.
— Hé bien?
— Madame la comtesse sait que le gouverneur du palais autorise quelquefois des étrangers à visiter la villa à l'heure où madame fait sa promenade accoutumée dans la forêt avec M. le baron et Mm0 la baronne?
— Je sais cela; mais qu'est-il arrivé?
• — Le concierge, croyant madame la comtesse sortie, a permis à des étrangers, munis d'une autorisation de M. le gouverneur, de visiter les jardins.
■ — Le concierge aeu tort, reprit Aurélieavecimpatience. Il devait savoir que je restais ici; le prince peut arriver d'un moment à l'autre, et...
— Madame la comtesse, tenez, voici ces étrangers sous le portique. Aurélie se retourna machinalement avant de se retirer dans un autre appartement ; puis soudain tressaillit, pâlit en s'écriant:
— Fortuné!
Mme de VjJJetâneuse venait en effet de reconnaître Fortuné Sauvai, accompagné de Michel, du père Laurencin, de Catherine et d'un autre personnage. A ce sujet, deux mots :
L'orfèvre, muni d'une permission du gouverneur du palais, s'était dirigé vers la villa. Au moment de sonner à la grille extérieure, où l'on arrivait par une longue avenue, Fortuné fut abordé par un beau jeune homme qui lui dit avec une aisance et une courtoisie parfaites :
— Monsieur, entre compatriotes se rencontrant en pays étrangers, l'on ose souvent être indiscret, et je vais l'être probablement. Vous avez eu, je vois, le bonheur d'obtenir la permission de visiter la villa Farnèse, qui renferme, dit-on, des objets d'art du premier ordre. Je suis artiste, je vous serais profondément reconnaissant si vous me permettiez, monsieur, de me joindre à votre compagnie pour admirer les merveilles de la villa.
Cette demande, fort naturelle d'ailleurs, faite en très bons termes par un compatriote d'un extérieur distingué, fut obligeamment accueillie par Fortuné Sauvai. Il engagea le beau jeune homme à l'accompagner. Or, le beau jeune homme n'était autre qu'Angelo Grimaldi, le rossignol invisible dont les chants mélodieux étaient, quelques moments auparavant, parvenus aux oreilles d'Aurélie.
L'orfèvre et ses compagnons, en visitant les jardins, s'approchèrent du
LA I will.l.i: MU ITBoY
Et U s'avança d'un air provocateur vers Fortuné. (P. ^.1S.)
portique conduisant de plain-pied aux appartements du rez-chaussée. Des vases. des statues antiques placés dans des niches décoraient l'intérieur de ce péristyle. Fortuné Sauvai et Angelo, alin d'admirer de plus près ces belles choses, pénétrèrent sous la colonnade qui précédait immédiatement le salon où se tenait alors Virélie, salon dont lesporles et les fenêtres se trouvaient ouvertes Aussi, lorsque M"10 de Villetaneuse, se retournant machinalement, vit à quelques pas d'elle Fortuné Sauvai, elle ne pul retenir une exclamation de surprise, et l'orfèvre,
UV. 1S. — EUGÈNI SUE. — LA rillll.l.i: JOUFFBOV. — ED. i. ROCFI II' C". UIV. 4S
d'abord frappé de stupeur à cette rencontre imprévue, s'élança dans l'appartement el courut vers Aurélie.
Catherine, le père Laurencin et son petit-fils restèrent discrètement sous le péristyle.
Angelo Grimaldi suivit audacieusement Fortuné, en se disant :
— Je vais enfin voir de près ma belle inconnue.
Puis ce misérable, avisant sur une table à sa portée plusieurs bonbonnières et boites d"ordu xvm6 siècle, ornées de pierreries et d'émaux, profita de l'inattention de la comtesse et de Fortuné pour voler discrètement une merveilleuse tabatière d'or garnie de diamants.
— Du moins, dit Angelo, j'emporterai un souvenir de mon inconnue.
— Fortuné ! s'était écriée Mmc de Villetaneuse en s'avançant vers son cousin.
— Quevois-je! Aurélie! toi ici?
— Quelle rencontre! je suis toute tremblante...
— Aurélie, reprit soudain l'orfèvre avec un accent d'angoisse inexprimable et regardant autour de lui, c'est toi... qui habites cette villa?
— Oui... Et tendant la main à Fortuné : Situ savais combien je suis heureuse de te revoir!... Mais qu'as-tu?... pourquoi refuser ma main?
— C'est toi que l'on appelle la comtesse d'Arcueil? reprit l'orfèvre avec une angoisse de plus en plus douloureuse; c'est toi qui portes ce nom?
— Je l'ai pris depuis mon séjour en Allemagne, et je...
— Mais ce nom, s'écria Fortuné, c'est celui de la maîtresse du prince!
— Mon Dieu! fit Aurélie palissante et confuse. Laisse-moi l'expliquer...
— ■ Ah! reprit l'orfèvre avec un douloureux abattement, tues la maitressr du prince ! Honte et malheur à toi !
— Monsieur! s'écria Angelo Grimaldi, jusqu'alors inaperçu d'Aurélie, vous insultez madame!
Et il s'avança d'un air provocateur vers Fortuné.
La comtesse, interdite à l'apparition inattendue d'Angelo, se recula d'un pas. si troublée qu'elle ne put prononcer un mot, frappée malgré elle de la merveilleuse beauté du repris de justice, dont les grands yeux noirs, étincelants, semblaient lancer des éclairs, tandis que, les traits empreints d'une indignation généreuse, il répétait s'adressant à l'orfèvre :
— Vous avez insulté madame, vous me ferez raison de cet outrage! - Monsieur! s'écria impétueusement Fortuné, cette provocation...
— Qui étes-vous? reprit vivement la comtesse en s'adressant à Angelo. De quel droit, monsieur, entrez-vous chez moi?... De quel droit, prenez-vous ma défense?... De quel droit osez-vous provoquer M. Fortuné Sauvai, mon parent, mon ami?
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— Madame, répondit le repris de justice en s'inclinant profondément devant Vurélie, je vous supplie de me pardonner l'indiscrétion que j'ai commise; veuillez excuser l'emportemeni involontaire auquel j'ai cédé... Hélas! non, je n'ai aucun titre 5 prendre votre défense, madame. Heureux... ohbien heureux, ceuxlà qui auraient le droit de se faire tuer pour vous!
PuisAngelo Grimaldi, après un nouveau et respectueux salut, sortit lentement du salon.
Catherine, restée jusqu'alors sous le portique, ainsi que Michel et le père Laurenfcin, avait, comme eux, entendu ces paroles adressées par l'orfèvre à Mm° de Villelaneuse : Tu es la maîtresse du prince! Honte et malheur à toi !
- Malheureuse jeune femme! pensait Catherine, elle a fait son premier pas dans cette voie d'opprobre où je me suis traînée pendant quinze ans!
— ■ Fortuné, avait dit Aurélie à son cousin après le départ du repris de justice, je t'en prie, ferme cette porte et ces fenêtres... je veux causer avec toi. J'ai à cœur de te prouver que je ne mérite pas ton mépris!
L'orfèvre alla vers le fond du salon et dit à ses compagnons :
— Achevez de visiter la villa, mes amis; je vous rejoindrai au palais. Puis il revint lentement près de Mme de Villetaneuse.
La surprise, l'indignation premières de Fortuné Sauvai, retrouvant dans
1 1 m 1 1 1 dégradante cette jeune fille qu'il avait si éperdument aimée, cédèrent
bientôt a une douleur navrante. Il cacha son visage entre ses mains et pleura...
Ces larmes silencieuses furent plus accablantes pour Mmo de Villetaneuse que ne l'eussent été de sanglants reproches. Elle baissa les yeux, et, d'une voix altérée s'adressant à son cousin :
— Fortuné, je te parai- coupable; je t'en supplie, écoute-moi, avanl de m'accuser, avant de méjuger.
— Je ne suis ni ton accusateur ni ton juge, répondit l'orfèvre en secouant tristement la tête et essuyant ses pleurs. J'étais ton ami d'enfance, je l'ai connue i h iste jeune tille- épouse honorée; je te retrouve ici... mon cœur se brise!...
— Monami, toi que j'aimais, toi que j'aime encore comme un frère, encore une fois jet'en conjure, ne t'arrête pas aux apparences...
— \li! reprit amèrement Fortuné, j'espérais du moins trouver en toi ta franchi e accoutumée!
— En quoi manqué-je de franchise?
— Es-tu. oui ou non, la maîtresse du prince Charles-Maximilien?... Tu ne réponds rien, tu n'oses nier ce fait accablant, et tu parles d'apparences!
— Séparée de mon mari, ne suis-je pas libre?
— Quoi! libre... de vivre ici, chez le prince! libre d'afficher ouvertement cette liaison!
— Ma vie est à jamais enchaînée à celle de Maximilien. Je ne rougis pas de mon amour pour lui.
— Tu n'en rougis pas!... Dis-moi, Aurélie, as-tu vu tout à l'heure, là. sous ce portique, une femme jeune encore et vêtue en ouvrière?
— Non, je ne l'ai pas remarquée.
— Te souviens-tu que, lors de ton fatal mariage, noire cousin Roussel désirant te soustraire aux malheurs dont il avait le pressentiment, et voulant te faire connaître quel était l'homme de ton choix t'a raconté comment M. de Villetaneuse était venu chez moi acheter un bracelet en compagnie d'une certaine femme.
— Je m'en souviens : cette créature était une courtisane.
— Oui c'était une courtisane, reprit Fortuné, n'osant lever les yeux sur Aurélie. Cette femme vivait dans la splendeur aux dépens des gens qui l'aimaient.
— C'est l'usage de ses pareilles, répondit la comtesse avec un naïf dédain. Mais à quoi bon me rappeler ces tristes souvenirs, mon ami? Quel rapport y-a-t-il entre celte courtisane et cette femme vêtue en ouvrière?
— Je n'ose poursuivre, pensait Fortuné. Tel est l'aveuglement, l'enivrement d'Aurélie, qu'elle ne me comprend pas... Me faire comprendre serait lui faire entendre une vérité terrible... Je n'en ai pas le courage... Ce serait d'ailleurs inutile... Aurélie est sans doute à jamais perdue.
Il reprit tout haut :
— Je m'expliquerai tout à l'heure.
— Mais j'y songe, tu viens de Paris, reprit vivement la comtesse; et Marianne? ma tante Prudence? le cousin Roussel?
— Notre famille est en bonne santé.
— Marianne a reçu exactement notre lettre de chaque semaine?
— Oui... Ainsi, ton père et ta mère habitent ce palais?
— Ils ne m'ont jamais quittée.
■ — Mon Dieu! eux aussi!
— Qu'as-tu?
— Rien... Continue...
— Mon père et ma mère sont connus ici sous le nom du baron et de la baronne de Formont : le prince a cru cela convenable ; mais je t'en prie, parlemoi de Marianne. Chère petite sœur! tout à l'heure encore, je pensais à elle. J'y pense si souvent! Elle est toujours bonne, gentille, charmante, n'est-ce pas? Sa guérison est complète? Elle ne boite plus du toul? Elle est toujours auprès de notre tante Prudence.
— Toujours et grâce à notre tante, qui peu à peu m'a appris à connaître,
m apprécier un trésor dont je soupçonnais à peine l'existence, l'amour a succédé à mon amitié pour Marianne :je dois l'épousera mon retour d'Allemagne.
— Il serait vrai! tu épouses Marianne!... Joie du ciel! sera-t-elle heureuse! s'écria M'"" <!<■ Yillelaneuse, les yeux humides de larmes de bonheur, el d'un accrut. -i touchant, si ému, que Fortuné se disait :
— Son cœur est resté bon, sensible aux souvenirs de sa famille. Tout n'es! donc pas perdu? Celle pensée me donnera le courage de tenter un dernier effort.
La comtesse, dans l'élan de sa joie en apprenant le mariage de sa sœur et de Fortuné, prit la main de ce dernier et lui lii faire quelques pas vers le meuble où brillait la coupe émaillée, la lui montra et dit : Fortuné, reconnais-tu cette coupe?
Oui, j'ai su par ta sœur que le prince t'avait fait ce présent.
-- Cette coupe est mon trésor le plus précieux. Souvent je disais à Marianne : « Si jamais je suis malheureuse en ménage, cette coupe, chef-d'œuvre de noire ami d'enfance, me rappellera que je dois sans murmurer me résigner à mon sort, car il a dépendu de moi d'être la plus heureuse des femmes en épousant l'auteur de ce divin objet d'art. » Quelle est ma joie aujourd'hui, mon ami, mon frère! J'apprends que Marianne sera aussi heureuse que j'aurais pu l'être; j'apprends que toi et elle, vous que j'ai tendrement aimés, vous trouverez un bonheur certain dans le mariage qui va vous unir !
- Non, je n'en puis douter, se dit Fortuné, son cœur est encore sensible et dé'icat... Allons, du courage! le coup sera cruel, mais dans les cas extrêmes) n'emploie-t-on pas le fer et le feu pour sauver un malade?
— Amélie, reprit l'orfèvre d'un ton grave et pénétré, je t'ai passionnément aimée. T'apprendre mon mariage avec Marianne, c'est te dire qu'à mon amour pour toi a succédé me amitié sincère...
— Oh ! je te crois! je te crois ! en ce moment surtout cette assurance de ta part est doublement précieuse à mon cœur.
— Oui, mon amitié est sincère, mais elle m'impose des devoirs rigoureux, cruels pe it être !... A ces devoirs je ne faillirai pas.
— E\pliquc-toi.
■ — Mes paroles vont te blesser.
— Ne crains rien.
— Mes paroles, te dis-je, vont te biesser, Aurélie, te cruellement blesser. Mlles t'outrageront, te révolteront. Je ne les regretterai pas si elle peuvent te donner conscience de ta position.
— Toi m'outrager?... bon Fortuné!...
— La vérité, pirfois, est un sanglant outrage.
— Quelle vérité !
— Tout à l'heure je te parlais de cette Femme qui, autrefois, était venue chez moi, avec ton mari, acheter un bracelet... Tu m'as répondu dans un naïf dédain : « Ah! oui... cette courtisane. »
— Eh bien?
— Sais-tu ce que tu es à celte heure.
— Moi?
— Toi.
— Je suis... je suis...
— Tu es... la maîtresse du prince..
— Il m'aime autant que je l'aime!
— Il n'importe !... Tu es une courtisane !
— ■ Ah! c'en est trop! Laissez-moi... sortez! s'écria la comtesse se redressant liére, courroucée, révoltée, impérieuse; oser venir m'outrager ici !
— - La vérité parfois est un sanglant outrage, Aurélie !
— Souffrir de vous une pareille insulte!... de vous! de vous! ce coup m'anéantit! murmura Mme de Villetaneuse, etsa colère se nova dan- ses pleurs.
Fortuné Sauvai, voyant Mme de Villetaneuse fondre en larmes, péniblement
ému lui-même, garda un moment le silence et reprit :
— Ton indignation est sincère, Aurélie: elle me prouve, du moins, que, jusqu'ici, tu n'as pas eu conscience de ta dégradation. C'est là ton excuse, c'est là mon espoir.
— Mon Dieu! mon Dieu! répétait la comtesse au milieu de ses sanglots; moi, environnée ici de tant de respects, me traiter de courtisane!
— Ah ! ce terme te révolte, pauvre aveuglée! Et qu'est-ce donc qu'une courtisane? N'est-ce pas une femme qui jouit de l'opulence d'un homme dont elle n'est pas l'épouse? Enfin, et ces mots me brûlent les lèvres: enfin, n'est-ce pas une femme qui s'oublie, se dégrade à ce point de faire partager à son père... à sa mère... les splendeurs de sa honte?
— Juste ciel! m'entendre reprocher... de... de...
La jeune femme n'acheva pas ; ses sanglots la suffoquaient.
■ — Voilà ce que c'est qu'une courtisane, reprit l'orfèvre dans son inexorable et salutaire franchise; voilà, pauvre femme, ce que tu es devenue, à Ion insu!... oui, à ton insu, je le crois; ton indignation, ta colère, tes larmes, ta douleur me le prouvent : tu n'as pas conscience de ton opprobre! Enivrée par l'amour, éblouie par l'éclat de h position presque souveraine du prince, cédant au vertige d'une existence royale, t'autorisant de l'indignité de ton mari,
LA FAMILLE IOUFFROY 383
voyanl ton père, ta mère, sauvegarder ton désordre par leur présence, lu l'aveugles, tu t'étourdis, et sincèrement, très sincèrement, tu te dis : « Je suis libre, j'aime le prince, il m'aime, je vis dans sa maison, ses familiers me respectent, ma conduite n'a rien de déshonorant. »
— Non! rien de déshonorant, reprit Aurélie, relevant soudain son beau visage baigné do pleurs. Je dis hautement : J'aime Maximilien. Qu'importe qu'il soit prince, qu'il ait une cour, des officiers, des palais, des richesses royales! C'esl lui... lui seul que j'aime !
— Et pourtant... ce palais... tu l'habites? Un luxe royal t'entoure! tu en jouis avec délices; les hommages, les respects des courtisans du prince flattenl ton orgueil.
— Mon amour est flatté, mai.- non pas mon orgueil.
— Je te connais depuis l'enfance, Aurélie. Tu es née avec d'excellentes qualités. La folle vanité de ta mère t'a perdue. Tu as, lors de ton mariage, au moins autant aimé ton mari pour son titre que pour lui-même; et à cette heure, tu aimes peut-être davantage le prince que l'homme.
Tu me crois donc bien méprisable? reprit Mm° de Villetaneuse avec. amertume. Ainsi, mon amour pour Maximilien est intéressé ?
— Aurélie, un amour désintéressé de ces vanités, chères à l'orgueil, funestes .m cœur, recherche l'ombre, le mystère. Ah! si, lors de ton départ de Paris, résolue à venu" habiter ce pays, afin de te rapprocher du prince, choisissant prés de son palais quelque humble retraite, tu avais vécu modestement auprès de tes parents, des débris de leur fortune et de ta dot, leur cachant ta liaison avec Charles-Maximilien, exigeant de son honneur le plus profond secret sur vos entrevues, ne le recevant jamais dans la maison paternelle, foyer sacré qui doit loujours être respecté, si enlin tu avais du moins montré dans cet amour coupable la délicatesse, l'abnégation, la dignité qu'inspirent toujours une passion véritable, tu aurais eu quelque droit àl'indulgence, parce que toute passion vraie intéresse. Mais trôner audacieusement dans ce palais, au milieu de ces magnificences royales! mais l'afficher au yeux de tous comme la maîtresse du prince! mais rendre ton père, ta mère, tes complices par leur présence ici ! mais braver 1.' front levé l'évidence, le scandale, alors que tu devais tâcher de mériter l'oubli! non, non, Aurélie, cela n'est pas aimer avec désintéressement, avec dignité!
— Je l'avoue, reprit la comtesse pensive et accablée, j'aurais dû peut-être vivre retirée, fuir l'éclat, la splendeur. Ah! pourquoi cette pensée ne m'est-elle pas vi nue !
- Cette pensée, pauvre femme, tu ne pouvais l'avoir, aveuglée par la vanité d'être aimée du prince, habituée au luxe par les folles prodigalités de ion mari. Ce besoin, celle soii'de luxe, et c'est là mon épouvante, sont devenus
pour toi irrésistibles; la magnificence est à tes yeux le complément nécessaire de ta beauté. Aussi je frémis en pensant à ton sort si le prince te délaissait.
— Lui!... Maximilien!... me délaisser!... Ah! je ne crains rien : notre amour durera notre vie!
— Je ne veux pas jeter le doute dans ton cœur; cependant écoute-moi, Amélie : tu n'as que deux partis à prendre : le premier serait de rompre cette liaison...
— Dis-moi donc de cesser d'exister!...
— Ah! crois-moi, tu peux encore rentrer dans la voie du bien; ton cœur est resté bon. Merveilleusement douée par la nature, tu as, malgré des désordres où tant d'autres femme auraient déjà laissé toute pudeur, tout honneur, tu as conservé quelques-unes de tes qualités premières; tu es égarée, non pervertie; enivrée, non dégradée. Aurélie, je t'en conjure, romps cette liaison, reviens auprès de nous! nous vivrons en famille : Marianne, ta tante, ton père, ta mère et toi... Les débris de votre fortune vous suffiront. Nous choisirons une habitation simple et riante, dans quelque quartier éloigné du centre de Paris. Notre existence sera paisible et retirée. Marianne t'adore, ta tante Prudence a un fond inaltérable d'affection pour toi : ne crains rien, elles ne te demanderont pas d'où tu sors, quel est ton passé depuis deux ans. Non, non, tout au bonheur de te revoir, de te posséder toujours, elles t'accueilleront à cœur ouvert. Reviens avec nous, te dis-je... Peu à peu, sous notre salutaire influence, tu reprendras plus aisément que tu ne le penses l'habitude de la simplicité dans laquelle tu as été élevée ; lu reconnaîtras avec surprise combien il est facile de se détacher de ces vanités qui à cette heure t'enivrent. Chère Aurélie, chère sœur, tu as vingtdeux ans à peine, rien n'est désespéré. Tu auras sans te souiller traversé les mauvais jours ; mais viens avec nous, viens respirer un air pur, salubre ; tu renaîtras, tu revivras pour le bien, pour le bonheur de ceux qui te chérissent... Je t'en conjure, au nom de nos souvenirs d'enfance. Au nom de...
— Fortuné, n'insiste pas! bon et loyal cœur! Abandonner Maximilien serait de ma part une ingratitude odieuse.
— De l'ingratitude!... que t'a-t-il donc donné en échange de ton honneur.
— L'amour se compte par les sacrifices, mon ami.
— Aurélie, je t'en supplie...
— Cet entretien m'est pénible, ma résolution est inébranlable.
— Malheureuse femme! elle ne voit pas l'abime où elle court!
— J'y tomberai du moins avec mon amour.
— Insensée!... cet amour...
— J'aime! j'aime! tu dois comprendre tout ce que ce mot renferme, Fortuné, toi qui m'as tant aimée!
LE DUC DE MAMSANARÉS C.RAND-DESI'AGNE DE lr& CLASSE,
chevalier de la Toison d'Or. (P. 388.)
- Mais moi, de mon amour, je n'avais pas à rougir J II était noble, pur, irréprochable.
— Soit! mon amour est coupable; ce sont les plus tenaces,
— Que la destinée s'accomplisse donc!... tu l'auras voulu! reprit Fortuné après un moment de douloureux silence. Ecouteras-tu moins une dernière prière?... je te l'adresse dans l'intérêt môme de ce fatal amour.
LIV 49. — ËDGÈMB SUE. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. J. ROLFF r,T C,c. L1V. '•'>
— Oh ! parle... parle !
— Tu aimes, dis-tu, l'homme, et non le prince, et non l'éclat qui l'environne... Prouve donc ce désintéressement.
— Explique-toi.
— Quitte ce palais, reprends ton indépendance, ta dignité; dis à CharleslUaximilien : Je ne veux désormais de vous que votre amour.
— Fortuné, cette idée est nohle, elle me plaît.
— Déshabitue-toi ainsi de l'opulence et reviens à la simplicité de ta première vie... et si un jour cet amour, ton dernier espoir, te manquait, tu pleurerais un amour perdu, tu ne donnerais aucun regret à ton existence princière, à i c liste dont tu auras été entourée. Regret fatal, bien fatal, Aurélie... car presque toujours ceux-là qui le ressentent descendent tôt ou tard tous les degrés du vice dans l'espoir de retrouver ces jouissances, ce luxe, si euers à leur vanité !
Mon Dieu, me crois-tu capable de tant d'ignominie!
— A cette heure, non... mais il est temps, plus que temps de te sauvera rdi-.r toi-même contre l'avenir en écoutant mes conseils. Change donc fie manière de vivre; si Charles-Maximilien sait apprécier ce changement, il y verra une preuve de ta délicatesse, de ta dignité, il De pourra que t'en aimer davantage.
— Oh! je te le jure, son cœur nie comprendra. .. Je suivrai tes conseils; ils m'ouvrent une voie nouvelle, ils réveillent ma conscience; puis il faut êlre sincère.., et avec toi, Fortuné, je léserai... Oui, je l'avoue, renoncer, à cette existence presque royale, cela me coûte. Oui, ce ne. sera pas sans un (Éfiegrel que je îeviendrai aux habitudes modestes de mes premières années; oui, je le sens, ce renoncement sera pour moi un grand sacrifice. Béni soit Dieu '. de sacrilice, je ie ferai à la dignité de mon amour pour Maximilien.
— Enfin, si jamais cet amour te manque, pauvre femme! si tu as besoin d'appui, de consolations, souviens-toi de nous; nos bras te seront toujours ouverts, reprit Fortuné avec un douloureux attendrissement : sans aucune allusion au nasse nous le dirons: « Sœur, sois la bienvenue ! ta place au loyer de la maison était restée vide : reprends-la, ne nous quittons plus. »
— 0 le meilleur, le plus généreux des hommes, répondit Mme de Villetaneuse les yeux remplis de douces larmes, et prenant dans ses deux mains la main de Fortuné qui détournait la tète afin de cacher ses pleurs. 0 tendre ami de mes jeunes années! ta céleste bonté oublie le mal que je t'ai fait autrefois, lu n'as pour moi que des paroles de pardon, d'espérance!
lin huissier entrant à ce moment vint dire à la jeune femme :
— Madame la comtesse, un courrier vient de descendre de cheval dans la cour d'honneur, précédant les voitures de Son Altesse Sérénissime.
LA l\MH LE HHÎFFROY 3S7
C'est lui! se dil Amélie avec an ravissement contenu. Oh! mes pressentiments !...
Et s'adressanl à l'huissier :
— Priezle valel de cbambre d'aller dire à mes femmes de «'attendre ehez moi et de préparer ma toilette du soir.
— Adieu, Aurélie, dit Fortuné avec ém >tion, après le àépartàe L'huissier, adieu... et sans doute pour bien longe/nps, adieu!
— Mais j'y songe maintenant... Quel est l'objet de ton voyage en Allemagne?
— Le prince m'a prié de, venir ici pour...
El s'interrompant, l'orfèi re ajouta :
— Charles-Maxinnlien ignore donc nos liens de parenté. Aurélie? sinon, il ii ■ m'eût pas, ce me semble, invité à venir dans ce pays, sachant que je pouvais te rencontrer, toi... ou ta famille... 11 m'honore assez, je pense, pour être persuadé du profond ebagrin que devait me causer une pareille rencontre.
— Maximilien ignore en effet que tu es mon cousin; par une réserve que tu comprendras, je l'ai toujours laissé dans cette ignorance bien que souvenl il m'ait parle de ton génie avec admiration. Oui, mon ami, en me rappelant notre I assé, j'aurais éprouvé une sorte de remords àapprendre au prince que tu étais l'ami démon enfance; il ne m'avait d'ailleurs pas instruite de ton arrivée au palais.
- Il voulait sans doute te ménager une surprise.
— Une surprise?
— Je suis venu ici afin de monter et d'ajuster une toilette d'argent massif que j'apporte de Paris, ainsi qu'une magnifique couronne ducale fermée, c'est-àdire souveraine,.
— Lue ronronne! s'écria la comtesse palpitante, une couronne souveraine! Mais l'orfèvre, tressaillant à une réflexion subite.
— Grand Dieu!... cette toilette... cette parure...
— Me sont destinées, reprit la comtesse en souriant. Rassure-toi, mon ami; fidèle à tes conseils et à ma promesse, je dirai à Maximilien : « Je ne veu\ de vous que votre amour... » Oui, telles seront mes paroles, à moins qu'un événeraenl imprévu ne me donne le droit, de...
- Aurélie, reprit l'orfèvre de plus en plus inquiet, quel est le chiffre de la sœur du prince?
— Un Set un F, elle s'appelle Sophie, et l'archiduc son mari se nomme François... Mais pourquoi celte question? tu parais troublé...
— A qui donc alors peut être destinée cette parure et cette toilette? se demanda tout haut l'orfèvre avec angoisse; ce chiffre...
— Quel chiffre?
— Celui que le prince m'a recommandé de placer au fronton delà toilette
et sur le fermoir de la couronne; ce chiffre n'est ni celui de la sœur du prince ni le lien ! il se compose d'un double W et d'un M.
— Un M... c'est Maximilien... niais le double W...
Et, tressaillant aussi, Mme de Villetaneuse ajouta, non sans une vague inquiétude :
— Je dis comme toi, Fortuné : A qui donc peut être destinée celle couronne souveraine?
Au moment où la comtesse prononçait ces mots, l'huissier ouvrit bruyamment les deux battants d'une des portes du salon et annonça à haute voix. :
— Son Excellence le duc de Manzanarès !
— Et le prince? dit Aurélie en allant vivement vers le duc, qui la salua profondément. Et le prince?
— Son Allesse est resté a Ramberg, madame la comtesse.
— Il n'est arrivé au prince aucun accident fâcheux? reprit Aurélie avec une surprise mêlée d'anxiété, oubliant la présence de l'orfèvre. La santé de Sun Altesse continue d'être bonne?
— Oui, madame la comtesse.
— Pourquoi revenez-vous seul, mon cher duc? Pourquoi le prince est-il resté à Ramberg?
M. de Manzanarès, sans répondre à la jeune femme, lit à Fortuné un demisalut qui semblait signifier : madame, nous ne sommes pas seuls. La comtesse tendit la main à l'orfèvre et lui dit cordialement :
— A bientôt, mon cher cousin; vous ne quitterez pas le palais sans me revoir... je vous le demande en grâce.
— Madame, j'attendrai vos ordres, répondit Fortuné en s'inclinant, et il sortit laissant ie duc avec Mmo de Villetaneuse.
M. le duc de Manzanarès, grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison-d'Or, etc., etc., ami intime de Charles-Maximilien, avait occupé plusieurs ambassades; puissamment riche, fort grand seigneur en toutes choses, politesse diplomatique, de manières parfaites, c'était un homme de cinquante ans environ, d'une tournure encore assez juvénile, malgré ses cheveux complètement blancs qui contrastaient avec son teint brun et ses sourcils noirs; enfin, de fort belles dents, une extrême recherche de soi-même, une taille élégante et svelte, rendaient moins sensible chez le duc de Manzanarès que chez d'autres vieillards le progrès des années.
Mme de Villetaneuse, oubliant bientôt l'incidenl du chiffre de la toilette et
LA FAMILLK JuL'FFROY 3G9
de la ronronne, incident alors pour elle secondaire, éprouvai! une vague inquiétude : ses pressentiments l'avaient trompée au sujel du retour du prince; elle no savail à quoi attribuer la présence inattendue de M. le due de Manzanarès.
— Mon cher duc, lui dit-elle vivement, nous voici seuls; de grâce, apprenez-moi pourquoi le prince a prolongé son séjour à Ramberg. La maladie du dur régnant serait-elle devenue alarmante?
Madame, je suis porteur d'une sinistre nouvelle.
- Grand Dieu ! Mais vous m'avez dit que le prince...
— Son Altesse supporte courageusement le coup affreux dont elle est frappée.
— Quoi!... son frère...
— A rendu son unie a Dieu, madame la comtesse.
— Maximilien est aujourd'hui souverain!
Telle fut la première pensée d'Aurélie, et elle s'écria :
— Quelle doit être la douleur du prince ! et je n'étais pas là pour la partager! Elle doit être horrible! il adorait son frère.
Et après un instant de réflexion :
— Monsieur le duc, je vais aller rejoindre le prince à Ramberg; vous aurez la bonté de m'accompagner.
— Madame...
— Je vais à l'instant donner l'ordre de notre départ.
— Madame, permettez...
— Ah! je ne laisserai pas Maximilien seul, alors que je le sais en proie à un si vif chagrin!
- Rassurez-vous, madame : Son Altesse n'est pas seule. Mmo la grandeduchesse sa sœur s'était, de son côté, rendue à Ramberg à la première nouvelle de la maladie du duc régnant.
— ■ Sans doute les consolations d'une sœur sont précieuses, monsieur le duc, mais celles que je veux porter au prince ne seront pas pour lui, je le crois, sans quelque douceur; nous allons donc partir sur-le-champ. A quelle heure, demain, serons-nous arrivés à Ramberg?
— Madame, il est de mon devoir de vous le déclarer, ce voyage est impossible.
— Impossible!
— Oui, madame.
— Je ne vous comprends pas, monsieur le duc.
— Vous me comprendrez, madame, j'en suis certain, lorsque j'aurai fait appel à la délicatesse habituelle de votre cœur. La cour de Ramberg est plongée dans le deuil ; le prince, plus que personne, partage l'affliction générale. Or, j'oserai vous le demander, madame, votre présence serait-elle convenable au milieu de ce deuil?
— Maximilien souffre; ma convenance à moi est d'aller le consoler, reprit . relie; dussé-je partir seule, je suis résolue à partir.
— En ce cas, madame, je ne saurais vous cacher que le prince, prévoyant jusqu'où pouvait aller votre dévouement pour lui dans cette pénible circonstance, m'a, entre autres missions, donné celle de vous supplier de ne pas entreprendre ce voyage.
— En faveur du motif qui me guide, Maximilien me pardonnera d'avoir méconnu ses désirs.
— De grâce, daignez m'en croire, madame, malgré... ou plutôt, en raison même de sa profonde affection pour vous, Son Altesse serait désolée de votre arrivée à Ramberg.
— Je connais son cœur mieux que vous ne le connaissez, mon cher duc; jamais ma présence ne le désolera.
— Madame, je vous en conjure...
— Mais j'y songe, le prince a dû vous remettre une lettre pour moi? ■- Oui, madame.
— Veuillez me la donner.
— Malheureusement, je ne le puis en ce moment.
— Qu'est-ce à dire?
— ,1e me conforme aux intentions de Son Altesse. Enfin, expliquez-vous, monsieur le duc.
- Voici, madame, les propres termes du prince : « Mon cher Manzanarès, je fais appel à votre amitié; rendez-vous sur-le-champ à Meningen ; instruisez d'abord la comtesse des graves événements de cette nuit... et après lui avoir donné les explications que vous savez, vous lui remettrez ma lettre. » Telle-; ont été. madame, les paroles de Son Altesse. Vous daignerez donc me permettre d'accomplir scrupuleusement la mission dont je suis chargé.
Mme de Villetaneuse, sans se rendre compte de la cause de cette impression, sentit son cœur se serrer.
Ces graves explications, dont devait être précédée la remise de la lettre du prince, l'alarmaieut malgré elle; enfin, il lui semblait remarquer quelque chose de contraint dans le langage et dans la physionomie de M. de Manzanarès. Aussi lui dit-elle avec une anxieuse impatience :
— J'ai hâte d'entendre vos explications, monsieur le duc, et surtout délire la lettre du prince.
Le duc de Manzanarès se recueillit pendant quelques instants, et s'adressant à Aurélie d'un ton solennel :
LA l \M1I.1 .1' JODFFRO>
— Madame, j'ai assisté à la mort du duc régnant; je dois vous retracer cette scène imposante.
— Ce début est Lugubre, monsieur le duc, à quoi bon évoquer de si tristes souvenirs?
— Il sont intimement liés aux explications que j'ai mission de vous donne;-, madame la comtesse.
— Je vous écoute.
— Avant-hier soir, vers minuit, le colonel Walter vinten hâte me chercher de la pari du prince; depuis la vrille, il ne quittait pas le chevel de son auguste Frère, sa mal tdie ayant fait soudain les progrès les plus rapides et les plus funestes. J'entrai dans la chambre mortuaire, ouverte, selon la coutume allemande, à toutes les personnes du palais; celte chambre, ainsi qu'une
que je traversai, était remplie d'une foule silencieuse agenouillée; je me suis mis aussi à genou\. Debout au chevet du lit funèbre, se trouvait monseigneur l'archevêque de Ramberg, revêtu de ses habits sacerdotaux, tenant un crucifix à la main; à droite et à gauche du lit, Mmo la grande-duchesse el le prince étai -ni agenouillés, pressant les main- déjà glacées du mourant et les couvranl de leurs larmes.
- Ah! je ne puis non plus retenir les miennes! reprit Amélie. Mon Dieu! quel moment affreux pour Maximilien! assister à la mort de ce frère qu'il chéris-, ni !
Oh! oui, madame, il l'aimait tendrement, et de cette affection... il lui a donné eu ce moment suprême une preuve éclatante, mais bien douloureuse pour son cœur!
— Quelle preuve, monsieur le duc»
Permettez-moi, madame, de continuer mon récit. 11 se lit un profond silence dans la chambre mortuaire ; leduc régnanl conservait, quoique expirant, toute sa connaissance. « Maximilien, dit-il à son frère d'une voix affaiblie, relevez-vous, fit vous aussi, mi sœur... » Tous deux êtaienl a : ils se redressèrent en sanglotant. Le duc régnantdil alorsà Son Altesse : o -Mon frère, je vous ai fait connaître, il j a six mois, lors de votre dernier voyage ici, ce que j'attendais de vous pour le bonheur e1 le repos de ces États, qui vont être les vôtres. Maximilien, vous m'avez promis de vous conformer à mes désirs : le moment est venu de renouveler votre promesse devant Dieu et devant les hommes, de mettre cet engagement sacré sous la protection du ciel; monseigneur l'archevêque recevra votre serment. » Les forces du duc régnanl commencèrent a défaillir; il adressa tout bas quelques mots à monseigneur l'arGhevêque.
— Et quel était donc cet engagement entouré de tant de solennité, monsieur leduc?
— Ah! madame!...
— Qu'avez-vous?
— Quel courage il a fallu à Son Altesse ! il se sacrifiait à la sécurité, au bonheur de ses États; il donnait à son frère, ainsi que j'avais l'honneur de vous le dire tout à l'heure, madame, la plus grande preuve d'attachement, de soumission qu'il pût lui donner.
— Mais encore, quel était cet engagement?
— Ah! madame, vous ne le saurez que trop tôt!
— Mon Dieu! mais cet engagement peut donc être funeste à Maximilien?
— Funeste aux plus chers sentiments de son cœur, brisé, déchiré... oui, madame... mais indispensable à la stabilité des Etats sur lequel le prince règne aujourd'hui.
— Tenez, mon cher duc, vous allez sourire de ma faiblesse. Eh bien! je vous l'avoue, je ne sais pourquoi vos paroles m'inquiètent, me troublent ; cependant il s'agit d'affaires d'Etat, auxquelles je suis heureusement étrangère.
— Plût à Dieu, madame la comtesse!
- Quoi! ces affaires d'Etat m'intéressent!
- Hélas!...
Monsieur, vous m'effrayez!
- Du courage, madame, vous ne serez pas seule à souffrir.
— Seule à souffrir?...
— Non... car vous ne pourriez, madame, vous imaginer le désespoir de Son Altesse lorsque je l'ai quittée!
— Ce désespoir... la mort de son frère le causait.
— Il y avait encore un autre motif.
— Achevez, oh ! achevez !
— A la pensée du coup imprévu qui allait, madame, vous frapper...
— Me frapper. .. moi? Monsieur, vous ne répondez rien?... vous détournez les yeux? Mon Dieu, il s'agit donc de quelque chose d'imprévu, d'affreux! Oh! ma tête se perd ! Je tremble, et je ne sais pourquoi je tremble ! Que m'importent à moi les affaires d'État!... Monsieur... un mot... un seul mot... Maximilien m'aime-t-ii toujours?
— Aussi tendrement que par le passé, madame... mais...
— Merci, mon Dieu! merci!... Je peux tout braver maintenant, je défie le sort de m'atteindre!
— Il est cruel pour moi, madame, de détruire votre dernière illusion.
— Que dites-vous?
■ — Madame... ce que je souffre en ce moment est horrible... je ne puis prolonger plus longtemps votre agonie.
— Mon agonie?...
— Cet engagement sacré, juré par le prince Charles-Maximilien en présence
LA FAMILLE JOUITKOY
r if, i o -jET-^r
Au seuil duquel parait soudain Angelo Grimaldi, marchant avec précaution. (P. 400.)
de son frère expirant, juré sur le crucilix en présence d'un prince de l'Église, cet engagement était celui... de se marier!
— Lui!...
— De se marier avec l'archiduchesse Wilhelmine, princesse de la maison impériale d'Autriche.
I.lv. :;0. — EUGÈNE Sl'E. — LA FAMILLE JOCFFROY. — ÉD. J. ROUFF ET C'8- LIT. 50
Lorsque le duc de Manzanarès eut fait à Mm".de Villetaneuse cette foudroyante révélation, que Charles-Maximilien avait, devant son frère mourant, juré sur le Christ d'épouser une princesse impériale de la maison d'Autriche, la malheureuse femme devint d'une pâleur mortelle, porta soudain ses deux mains à son cœur, comme si elle y eût reçu un coup aigu, mais ses yeux restèrent secs, fixes, ardents.
Elle parut se recueillir et tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur un siège placé près d'elle.
— Allons, se dit le duc, elle est plus raisonnable que je ne le supposais; cela m'encourage, et peut-être... mais ne précipitons rien : il n'y a maintenant aucun inconvénient à lui remettre la lettre du prince.
Puis M. de Manzanarès, contemplant la comtesse avec une admiration contenue et passionnée, ajouta :
— Mon Dieu! qu'elle est belle, malgré sa pâleur!
Tirant alors de sa poche une lettre, il se rapprocha d'Aurélie :
— Madame... Et le duc ajouta : Elle ne m'entend pas; la douleur l'absorbe... Madame... madame...
— Qu'est-ce? reprit Mme de Villetaneuse, redressant brusquement la tête et attachant sur le duc un regard presque égaré, que me veut-on?
— Madame...
— Ali! c'est vous, monsieur? dit-elle avec un sourire navrant. Pardon de ma distraction. Vous l'excuserez, n'est-ce pas?... Vous disiez donc...
— Voici la lettre du prince.
— Quelle lettre?
— Celle où il vous explique, madame, les raisons d'Etat qui l'ont malheusement obligé de jurer à son frère mourant...
— En effet, je me le rappelle. Il s'agit de raisons d'Etat. Donnez-moi cette lettre.
M30 de Villetaneuse prend la lettre, la décacheté lentement, et après l'avoir lue avec une effrayante impassibilité, la laisse tomber à terre, met ses deux coudes sur ses genoux, appuie son front dans ses deux mains et reste silencieuse.
— Pauvre jeune femme! se dit le duc, je préférerais la voir éclater en sanglots, en reproches. Ce muet désespoir a quelque chose de sinistre et d'alarmant. Pas une larme, pas une larme! et elle doit tant souffrir !.
M. de Manzanarès se rapproche d'Aurélie, se penche au dossier du fauteuil où elle est assise immobile, son front caché dans ses mains.
LA FAMILLE JOUFFUOY 393
— Madame, dit le duc d'une voix pénétrés, madame, du courage!...
La comtesse se relevé soudain ; ses traits sont pâles, contractés ; un sourire nerveux fait trembler ses lèvres devenues incolores comme si tout son sang eûl reflué vers son cœur; l'accent de sa voix est bref, saccadé, fébrile; ses yeux sont.étincelants ; elle reprend :
Eh bien! monsieur le duc, malgré les raisons d'Étal qu'il invoque, votre ami est un lâche!
— Madame... de grâce...
Kl il joint le mensonge à la lâcheté!
— Les reproches...
- La princesse qu'il épouse se nomme Wilhelmine?
— ■ Oui. madame.
La première lettre de ce nom est un W? Naturellement, madame; mais...
— Ma remarque, à propos de cette lettre, vous semble puérile, monsieur le duc. Cep sndant ce W a été pour moi une révélation. Je n'en puis plus douter, le prince était résolu à se marier, dés avant la mort de son frère.
— Madame, ce soupçon...
Ce n'est pas un soupçon pour moi, c'est une certitude.
— Je vous assure, madame, que... balbutia le duc, se disant à part soi : Cumment sait-elle ces projets de mariage?
— Le prince a commandé à un orfèvre de Paris une toilette d'argent, une panne, une couronne marquées d'un W et d'un M, chiffre de Wilhelmine et de Maximilien.
— Je ne saurais, madame, vous répondre à ce sujet.
La réponse va de soi-même : le prince devait être, depuis quelque temps, résolu à ce mariage... La mort de son frère n'est qu'un prétexte. Ainsi, les dernières paroles d'amour qu'il m'a dites eu partant étaient un mensonge. Il se jouait de moi, comme il se joue encore de moi en invoquant son serment juré sur le Christ !
— Je vous en conjure, madame, calmez-vous.
— Je suis très calme. C'est étrange; mais, que voulez-vous! l'on ne commande pas aux impressions de l'âme, on les subit. Je ne fais pas même a votre ami l'honneur de le haïr : je le méprise, parce que le mensonge et la fausseté
e qu'il y a de plus méprisable au monde. Le mariage qui va s'accomplir était projeté depuis plusieurs mois, et telle a été la dissimulation de votre ami, qup ..
— De la dissimulation? ah! madame, gardez-vous de le croire. Le prince craignait surtout de vous affliger. Que n'avez-vous été témoin de ses adieux déchirants lorsque je l'ai quitté pour venir vous annoncer celte fatale nouvelle!
Si vous aviez entendu ses recommandations au sujet des ménagements à garder pour vous l'apprendre!
— Oh! je n'en doute pas, le prince sait vivre en gentilhomme; il a l'habitude des ruptures, il y met des formes et, en ce genre, sa lettre est un chefd'œuvre; elle a dû, sauf quelques correctifs à l'endroit des raisons d'Etat, lui servir souvent.
— Madame...
— Mon Dieu ! monsieur, c'est fort simple : j'ai plu à votre ami, il n'a plus de goût pour moi, que faire à cela? J'ai cru à la durée de son amour ; j'étais une sotte, tant pis pour moi! Il épouse une princesse d'Autriche et il me chasse... c'est l'ordre naturel des choses.
— Il vous chasse! Ah! madame, pouvez-vous croire...
— Pardon, le terme est un peu vif, dit Aurélie en ramassant la lettre. Et la parcourant des yeux, elle continue :
— Le prince m'écrit « qu'il va se rendre à Meningen afin de passer avec " sa sœur les premiers temps de son deuil, et qu'il croirait forfaire à son ser- « ment si dès ce jour il ne se considérait pas comme engagé à la princesse d'Au- <• triche. Il me supplie donc de ne pas redoubler ses regrets par ma présence, « et il m'engage à voyager. »
La comtesse jette la lettre sur une table et ajoute avec un sourire sardonique :
— ■ Monsieur le duc, vous avez raison, l'on ne me chasse pas... non! l'on m'engage seulement à voyager; l'on ne saurait avoir de meilleurs procédés!
— Au sujet de ce voyage, madame, je dois aborder une question fort délicate.
— Laquelle?
— Je vous supplie surtout, madame la comiesse, de ne point vous méprendre sur les intentions du prince. Son Altesse m'a ouvert un crédit illimité chez son trésorier, et vous fixerez vous-même le...
— Oh! assez, monsieur, assez!
— Encore une l'ois, madame, je vous en conjure, ne vous méprenez pas sur les intentions de Son Altesse, qui serait au désespoir de blesser en rien votre susceptibilité; mais le prince désire...
— Me payer, après m 'avoir chassée!
— Ah! madame...
— Encore pardon, monsieur le duc, ma crudité de langage effarouche un peu, je le vois, votre diplomatie. Non, non, votre ami ne songe pas à me payer... ce serait révoltant ; il désire seulement me laisser un gage de son affectueuse estime... argent comptant.
— Grand Dieu! madame, pouvez-vous penser que Son Allesse...
LA FAMII.LK JOITFHOY 397
Brisons là. Je m'étonne seulem ni de ce qu'un homme comme vous, monsieur le duc, ait consenti à se charger d'une oiïre ignoble. Madame, mon amitié pour le prince.
— Vous a fait oublier en cette circonstance le respect que vous me deviez, monsieur! Qu'il ne soit plus entre nous question rie ceci.
— Je n'insisterai pas à ce sujet, madame ; je vous supplie de croire que m j'ai eu le malheur de vous déplaire en cette occasion, j'en suis profondément affligé. Il me reste, pour compléter ma mission, quelques mots à vous dire au sujet du voyage que Son Altesse vous engage à entreprendre, dans l'espérance que peut-être... les distractions...
— L'on ne saurait en vérité se montrer plus prévenant. Hé bien! monsieur le duc, ce voyage?...
— M. de Manzanarès se recueillit un moment et reprit:
— Son Altessea pensé qu'un voyage d'Italie, en raison des beautés du pays, de la douceur du climat, serait peut-être pour vous, madame, la plus salutaire des distractions. Le hasard veut, car nous sommes une famille de diplomates, le hasard veut, dis-je, que l'un de mes neveux soit ambassadeur à Rome, et l'un de mes meilleurs amis, ambassadeur à Naples. Cette circonstance, madame la '•omlesse, en vous offrant la certitude d'être accueillie comme vous le méritez de l'être dans ces deux capitales de l'Italie, vous rendrait peut-être ce voyage agréable... et...
• — Pourquoi vous interrompre, monsieur le duc?
— Madame, ce n'est pas moi qui vais parler ici, c'est son Altesse...
— Poursuivez, je vous prie...
— « Mon cher duc, m'a dit le prince, dans le cas où la comtesse accueillerait cette idée de pérégrination en Italie, et qu'elle voulut bien vous accepter... comme chaperon... rendez-moi le service de l'accompagner. Vous êtes plus que d'âge à être son père; elle voyagerait avec sa famille dans une voiture, vous dans une autre; les convenances seraient donc parfaitement sauvegardées. Vous pourriez être utile à la comtesse, en la présentant dans les ambassades des grandes villes d'Italie, et en l'introduisant dans ce monde d'élite dont en tout pays elle sera la reine; les hommages dont elle serait ainsi entourée, les mille distractions du voyage adouciraient peut-être ses regrets. » Telles ont été les paroles de Son Altesse... Ai-je besoin d'ajouter, madame, que si précieuse, si désirable que fût la preuve de confiance dont le prince venait de m'honorer, ie n'aurais jamais osé l'ambitionner? Mais si vous daigniez, madame la comtesse, me faire la grâce insigne de m'accepter pour cicérone dans ce voyage, je m'estimerais doublement heureux de ce que le prince a bien voulu songer à moi pour vous servir de guide et d'introducteur dans la haute société italienne.
— Monsieur le duc, je vous suis très reconnaissante de vos oilres. Restezvous à Meningen?
— J'y resterai, madame, afin d'attendre vos ordres au sujet du voyage en question, sinon je repartirai pour l'Espagne. En tout cas, madame la comtesse, vous voudrez bien m'instruire de vos intentions en me faisant l'honneur de m'écrire un mot au palais de Meningen, où Son Altesse a bien voulu me conserve- mon appartement.
Le duc de Manzanarès s'incline profondément devant Aurêlie et sort en disant :
— Elle n'a pas refusé... Espérons!
XG1V
jjmc ue ViHetaneuse, aussitôt après le départ du duc de Manzanarès, s'écria :
— Seule, seule enfin, seule avec mon désespoir, avec nia honte! Je peux pleurer maintenant, sans crainte de paraître faible et lâche!
Et ses larmes, jusqu'alors contenues, ruisselèrent sur ses joues.
— ■ Je l'aimais tant, j'avais tant de confiance dans son amour! tant de foi dans ses promesses! 0 mes rêves, mes illusions! Plus d'espoir! tout est perdu! Et pourtant, combien de fois Maximilien ne m'a-t-il pas dit, et cela naguères encore : « Ma vie est à toi; si je règne un jour, près de toi je me reposerai du fardeau des affaires publiques; tu seras la Providence inconnue, le mystérieux bon ange de mes sujets. L'autorité sévère qui fait respecter, souvent craindre le souverain, sera mon partage. Mais à toi, bien-aimée, à toi l'indulgence, le pardon, la charité; à toi les grâces qui font bénir le prince; et si un jour tu deviens libre par la mort de ton mari, je pourrai couronner ton amour, tu seras ma femme, tu seras souveraine... et par le rang et parla beauté. »
— Oui, voilà ce que Maximilien me répétait chaque jour, la veille encore de sou départ pour Ramberg, en songeant avec tristesse qu'il serait bientôt appelé a régner, si la maladie de son frère devenait mortelle ; et il me trompait ! il m'abusait lâchement! Ces tendres paroles cachaient une raillerie outrageante ! Déià. il avait commandé la couronne de son impériale fiancée! Mon Dieu! quel mal lui avais-je fait, à cet homme? quel infernal plaisir trouvail-il à m'abuser ainsi? Ah! ce sont là, sans doute, jeux, de prince! il raillait à part lui l'impertinente ambition de la petite bourgeoise, assez sottement orgueilleuse pour croire a >le telles promesses! et puis ses promesses exaltaient mon amour pour lui jusqu'à liadoralion.
Ce n'était plus un homme à mes yeux, c'était un Dieu, et il s'amusait â se
voir divinisé. Misère du ciel! c'esl trop! Oh! c'esl trop! Je me vengerai, Maxinailien, je me vengerai : Je partirai pour Ramberg, et là, à la Face de ta sœur, de ii c >ur je t'écraserai sous le scandale! je ferai un terrible éclat! Est-ce qi e que'que chose à mén iger maintenant?
Que suis-je donc, après tout? Fortuné l'a dit, il disait vrai, je suis une courtisane de haut rang, une femme mariée qui a pour amant un prince chez quiellevit. Eh bien ! j'agirai en courtisane effrontée! J'irai jusqu'au bout... Malheureuse folle! le désespoir m'égare!... Si j'ose élever la voix, il me fera chasser de son palais par ses gardes ! l'ers unie n'aura pitié de moi ! Je suis devenue l'une de ces femmes que l'on prend et que l'on délaisse, selon le caprice de la destinée! Qu'est-ce querela fait, àces gens-là, que je pleure, que je souffre, que mon ccearse brise! Mon amant m'a gardée tint que je lui ai plu, son goût a passé, il m'envoie un bon sur son trésorier, il m'invite à voyager. Malheur! malheur! j'ai aimé un prince! Mais est-ce ma faute, à moi. s'il m'a sauvé la vie! s il s'est d'abord montré plein d'àme et de délicatesse ! est-ce ma faute, a moi, si abandonnée, outragée, ruinée par mon mari, le chagrin, la reconnaissance m ont jetée dans les bras de Maximilien? est-ce ma faute, à moi...
Et après un long silence, la comtesse ajouta :
— Hélas! oui, c'est ma laute, je n'ai pas même la consolation de maudire ma destinée. Cette destinée, je l'ai voulue, je l'ai faite en repoussant Fortuné pour épouser M. de Villetaneuse. Il n'a dépendu que de moi d'être ce que ma 5oe tr sera, la plus heureuse des femmes; mais j'ai cédé aux obsessions de ma mère : la vanité m'a égarée. Oh! ma mère, ma mère, voire aveugle tendresse, votre orgueil maternel m'ont perdue!
Amélie resta pendant quelques instants plongée dans un muet accablement, puis d'une vois, ferme :
— Ces regrets sont stériles; songeons à l'avenir. Il me reste deux partis à prendre : retourner en France avec Fortuné, me fixer près de lui et ma sœur avec mon père et ma mère, ou bien accepter l'offre du duc : chercher, dans les distractions de ce voyage, l'étourdissement, sinon l'oubli de mes chagrins. Ces voyages et ses suites, c'est l'inconnu ; inconnu peut-être brillant et riche de consolations, qui sait!... Vivre auprès de ma sœur et de Fortuné, c'est ra'enterrer a vingt-deux ans dans tout l'éclat de ma jeunesse; c'est me vouer à une existence terne, retirée, sur laquelle pèsera toujours le souvenir du passé! Si indulgents que soient Marianne et Fortuné, si tolérante que se montre ma tante Prude ice, je serai toujours à leurs yeux une repentie revenue au bercail: nia fierté, maigre leur mansuétude, aura longtemps à souffrir; leur vie honnête, occupée, rimte, paisible, sera mon éternelle condamnation, m'amènera journell ' de cruels retours sur moi-même; il me faudra végéter dans la médiocrité, me résigner a une retraite absolue.
Quelle société pourrais-je fréquenter? Celle qui était la mienne avant mon mariage? Je n'y trouverais, si l'on m'accueillait que joie maligne ou pilié dédaigneuse, et je ne saurais plus supporter ces vulgarités bourgeoises. Quant à la société de mon mari, je ne peux maintenant songer à m'y présenter. Une retraite absolue, la monotonie d'une humble vie de famille, tel serait donc mon avenir, et j'ai vingt-deux ans! et depuis plusieurs années, malgré deux grands chagrins, mes jours se sont écoulés dans l'enivrement du faste, de l'amour et des plaisirs. J'ai vécu en reine, il me faudra retomber dans une condition bourgeoise. Oui, mais là, du moins, je trouverais repos, calme pour le présent, sécurité pour l'avenir; l'amitié de Fortuné, la tendresse de Marianne me soutiendraient durant les premiers temps de ce changement de fortune : ce sont les plus rudes à passer; puis mon pauvre bon père entouré de soins par sa sœur, parMarianne, oublierait notre ruine, dont hélas ! je suis cause. 11 aurait encore d'heureux jours. Oui, tout me le dit, le salut est là. Pourtant, qui sait quelle peut être pour moi l'issue de ce voyage d'Italie? Ne sera-t-il pas toujours temps de renoncer au monde? Que résoudre? Le duc et Fortuné attendent tous deux au palais ma décision. Ah! ie le sens, le moment est solennel : deux voies s'ouvrent devant moi; laquelle choisir?
M"" de Villetaneuse reste plongée dans un abîme de réflexions; sa physionomie révèle les angoisses, les hésitations de son esprit. Tantôt elle marche à pas précipités; tantôt elle s'assied, et quelques larmes coulent encore le long de ses joues.
La nuit est presque entièrement venue: mais la lune en son plein projette dans le salon ses rayons argentés, à travers les fenêtres et les panneaux vitrés de la porte qui s'ouvre sur le portique extérieur, au seuil duquel parait soudain Angelo Grimaldi, marchant avec précaution.
A ce moment, la comtesse, que le repris de justice n'a pu apercevoir encore, se lève brusquement en disant :
— Le sort en est jeté... Un mot au duc, un mot à Fortuné, lui qui m'a tint aimée, lui qui a pour moi l'attachement du plus tendre des frères.
Mme de Villetaneuse sort précipitamment du salon afin d'aller écrire les deux billets qu'elle se propose d'adresser au duc de Manzanarès et à Fortuné Sauvai.
Angelo Grimaldi s'est approché avec précaution des vitres de la porte, à travers lesquels il examine l'intérieur du salon ; n'y voyant personne, il tourne sans bruit le bouton de la serrure et pénètre dans l'appartement sur la pointe du pied,regardant, prêtant l'oreille de côté et d'autre, à chaque pas qu'il hasarde en avant.
— Personne, je n'entends rien, dit tout bas le repris de justice. Pas d'imprudence, écoutons encore. Du reste, si l'on me surprenait ici, j'aurais une