‹ La famille JouffroyChapitre 43 sur 60 · CXV1T · texte numérisé non relu

CXV1T

Lorsque la comtesse de Vilietaneuse parut dans le salon de Clara, son ancienne femme de chambre, la société peu nombreuse des dîneurs s'était augmentée de plusieurs invités et invitées à la soirée de jeu.

Une trentaine de personnes, hommes ou femmes, étaient réunis, les uns assis en cercle, les autres disséminés par groupes ou debout autour de la table

i \ i wnu.i: jdi i i R(n

du lansquenet, devant laquelle, ainsi quel'avail annoncé Clara au grec êmérite, <.• trouvai) établi le Hollandais, faisan! à cesdamésles hpnaeurs du punch qu'il vt'ii.i il de commander, el massanl devant soi hi'am-oupd'or et de billets de banque.

L'arrivée de M'"" de Villetaneuse, inconnue de tous les habitués du tripot, produisit parmi eux une sorte île sensation; la merveilleuse beauté de cette jeune femme les surprenait, les éblouissait. Elle portait une robe de gros de Kaples bien clair, garnie de larges volants de dentelles d'Angleterre et de nœuds de rubans roses. Cette robe, à jupe un peu traînante, formant presque demiqueue, selon la mode d'alors, donnait un caractère plein de noblesse à la gracieusedémarche d'Aurélie, dont la taille svelte et accomplie s'élevait au-dessus de la moyenne.

La comtesse entra dans le salon, son bouquet et son éventail à la main. en véritable grande dame, le front haut, le regard dédaigneux, le sourire amer. Elle songeait en ce moment qu'après avoir reçu chez elle, lors de son mariage, la meilleure compagnie de Paris : qu'après avoir été l'idole du prince Charles- Maximilien et de sa cour, au palais de Meningen ; qu'enfin, après avoir été, sous le patronage du duc de Manzanarès, accueillie avec déférence dans les salons les plus aristocratiques de l'Italie, elle faisait, sous les auspices de M. Badi nier, ancien épicier, son apparition dans un tripot hanté parles femmes galantes, elle! elle! M'°° de Villetaneuse!

Cette humiliante pensée, les énervantes angoisses de sonamourponr Angelo, la conscience inexorable de sa dégradation présente, imprimaient à ses traits, légèrement fatigués, mais toujours d'une beauté enchanteresse, ce cachet mélancolique, fatal, dont le poète marque le front de l'ange déchu, ineffable empreinte des [lassions mauvaises el brûlantes. L'azur des grands yeux d'Aurélie. frangés de longs cils, noir- comme ses sourcils, n'était plus limpide et riant, ainsi qu'aux jours heureux de son innocente jeunesse : il semblait assombri comme son front, a demi caché par l'ondulation des bandeaux de sa magnifique chevelure châtain à reflets dorés. Sun teint ayant perdu cette fraîche prime Heur qui le rendait jadis aussi transparent, aussi rosé que la carnation d'un enfant, était d'une blancheur presque mate, comme le marbre de sa poitrine, de ses épaules et de ses bras, d'une perfection idéale. Le nouveau caractère imprimé à la comtesse rendait son aspect moins attrayant, mais plus saisissant : l'on devinait les ravages d'une perversité précoce sous ce masque pâle et hautain. Aussi, à peine la jeune femme, suivie de M. Badinier, triomphant de l'impression que causait sa maîtresse, se fut-elle avancée au milieu du salon, que l'arrivée de l'inconnue devint une sorte d'événement : les conversation- cessèrent, les joueurs eux-mêmes détournèrent leurs yeux du tapis vert, tous les hommes et quelques femmes se levèrent, se demandant, ceux-ci avec une curiosité admiralive, celles-ci avec un secret dépit, quelle était cette belle étrangère.

Clara, sortant de sa chambre à coucher au moment où Amélie s'avançait au milieu du salon, la reconnut, et, stupéfaite, s'écria :

— Que vois-je! Vous ici, chez moi! madame la comtesse!

— Comment! c'est vous, mademoiselle, qui tenez cette maison, reprit Aurélie, aussi surprise que profondément humiliée de se trouver dans le salon de son ancienne femme de chambre ; puis, un sourire dédaigneux effleurant ses lèvres, elle ajouta : Je n'aurais pas mis les pieds chez vous, mademoiselle, si j'avais pu soupçonner que je vous rencontrerais ici sous le faux nom de madame de Sablonville.

■ — Tiens! vous vous faites bien appeler Mm° d'Arcueil, ma chère comtesse de Villetaneuse! reprit insolemment Clara, courroucée de la méprisante hauteur de son ancienne maîtresse ; pourquoi donc ne changerais-je pas de nom, aussi bien que vous? Du reste, si je vous ai invitée à venir dans mon salon, que vous semblez dédaigner, c'est uniquement à la recommandation de votre M. Badinier.

Ce dernier trait, sanglant outrage à elle adressé au milieu du silence et de l'attention générale des habitués du tripot, fit monter au front de Mm° de Villetaneuse le pourpre de la confusion ; elle redressa fièrement la tête, et toisant Clara avec un souverain mépris :

— Vous avez fait de grands progrès eu impertinence, mademoiselle, depuis que vous avez quitté mon service. Vous étiez humble et respectueuse alors.

Et se tournant vers .M. Badinier :

— Sortons, monsieur!

La comtesse fit un mouvement pour se diriger vers la porle; mais soudain elle pâlit, resta pétrifiée, l'œil fixe, le sein palpitant : on l'eût dite fascinée par une apparition inattendue.

Elle voyait à quelques pas d'elle Augelo Grimaldi.

L'expression de la physionomie de Mmc de Villetaneuse devint tellement significative, que tous les regards, suivant machinalement la direction du sien, s'arrêtèrent sur Angelo, non moins pâle, non moins palpitant qu'Aurélie, qu'il tenait magnétisée sous son œil humide et ardent.

Mm0 Bayeul, suspendue au bras du grec, se croyait désormais des droits sur lui : elle venait d'accepter avec une joie délirante l'offre de le suivre à Bordeaux. Que l'on juge de sa stupeur lorsqu'elle reconnut Mmt de Villetaneuse !

L'amour impudique, maigre ^a brutalité, 'est doué des mêmes instincts jaloux, de la même pénétration que l'amour délicat et pur; aussi, remarquant le

regard étinceknl du grec attaché sur la comtesse, M"'" Bayeul ressentit la morsure d'une jalousie féroce ; le trouble, l'émotion profonde d'Aurélic el 'I angelo Eurent pour plie une révélation soudaine

— lisse sont passionnément aune-, j nn-.ii i M"" Bayeul avec fureur; ils s'aimenl encore passionnément! Le hasard les rapproche, el la comtesse est toujours d'une écrasante beauté!

L'effronterie naturelle de M""' Bayeul n'étant plus contenue^ ainsi qu'autrefois,

par une sorte de déférence foret nvers la société d'honnéUs gens qu elle fré-

quentaifalojjs, devait aboutir au cynisme des plus mauvais lieux, du moment où, vivant au milieu de femmes perdues, d'hcflmmfs suspects, elle serait délivrée de toute entrave. Ce cynisme de paroles, de gestes, d'attitude, lui était en effet devenu familier : mais elle ne s'y livra pas tout d'abord, quoique enflammée de jalousie et de rage à la vue de la comtesse, rivale redoutable. L'étonnement, la douleur, la haine, suffoquèrent M0" Bayeul; pendant un instant elle resta muette, frémissante, livide; -errant convulsivement de ses doigts crispés le bras du grec , comme si elle eût voulu le retenir de force, elle jetait tour à tour sur lui et SU| Aurélie un regard flamboyant et sinistre.

La comtes.se. non moins pénétrante, jalouse et passionnée que sa rivale, mais devant à sa longue habitude de la bonne compagnie une extrême retenue, éprouvait non moins terribles, mais sous une apparence plus calme, les ressentiments de M'"" Bayeul. Elle se demandait avec un mélange de frayeur de haine et de colère par quelle fatalité cette femme, à qui M. de Villetaneuse l'avait autrefois outrageusement sacrifiée, [provoquant ainsi la cause première de ses dégradations successives, par quelle fatalité cette femme se trouvait encore sur son chemin et voulait lui enlever Angelo : car, trop éprise pour n'être pas claivoyanle, elle lisait sur les traits contracté- de M.m° Bayeul les tortures de la jalousie.

Les moins pénétrants des habitués du tripot s'attendaient, au milieu du silence d'une maligne curiosité, à quelque violente altercation entre ces deux femme- qui se foudroyaient du regard. Fort réjouis de la rencontre, ils formèrent une sorte de cercle, isolant méchamment en un point central le grec et les deux héroïnes de l'aventure, afin de les mettre tous trois face à face.

M. Badinier pressentait confusément quelque grave incident. Sans avoir jamais vu Angelo ni entendu parler de lui par Aurélie, la remarquable beauté de ce jeune homme, son agitation, le regard inquiet et ardent dont il couvrait la comtes-e, frappèrent extrêmement l'épicier. Il regretta de plus eii plus d'avoir conduit sa maîtresse dans cette maison et lui dit tout bas :

— Ma biçhette, tu semblés très mal à ton aise. .Non- ferions bien, je crois, de nous en aller, ainsi que tu me l'as proposé tout a l'heure.

Ces divers incidents, survenus depuis la rencontre inattendue d'Aurélic et

de >lmo Bayeul, incidents dont le récit absorbe forcément tant de lignes, s'étaient produits en quelques secondes à peine. Au moment où M. Badinier venait de quitter le tripot, Mm0 Bayeul. d'abord suffoquée, pétriliée. retrouvant soudain le mouvement et la parole, fit un pas vers sa rivale en s'attachant toujours au bras du grec, et les lèvres blêmies, les traits crispés, s'adressant à Aurélie et pouvant à peine contenir sa fureur :

■ — Dites donc! ne croyez pas m 'effrayer avec vos gros yeux, vous! J'aime, j'adore Angelo; oui, je l'aime, je l'adore, j'en raffole! Est-ce clair? Nous partons demain, lui et moi, pour un voyage, et je vous délie de m'enlever mon amant !

— Comment, comment? reprit M. Badinier, de plus en plus interloqué. Apprenez, madame, que. ..que... je suis ici le.,., le... cavalier de Mmod'Arcueil, et qu'elle ne cherche à enlever personne.

■ — Ah! c'est vous qui êtes son protecteur! reprit Mm° Bayeul avec un éclat de rire sardonique; cette protection doit vous coûter joliment cher, alors, car ^ous êtes fièrement laid ! Et s'adressant à Angelo: Hein! est-ce ignoble ! se faire donner la pâtée par un pareil oiseau!

La comtesse, pâle, courroucée, blessée au vif, prit la plus fière attitude de grande dame, et toisant, du haut de sa noble et gracieuse taille, la petite femme aux cheveux presque roux, lui dit avec un mépris écrasant :

— Vous avez eu autrefois l'imprudence et l'impudeur d'oser vous présenter chez moi, à l'hôtel de Villetaneuse, où je vous ai traitée comme vous le méritiez , madame! Mais aujourd'hui, je...

— Ah! ah! ah! parlez-en donc un peu de ce temps-là! répliqua Mm° Bayeul en interrompant sa rivale avec un éclal de rire insultant. Je vousai soufflé le comte, votre mari, et il vous a flanquée à la porte à cause de moi. A-t-on jamais vu! ça parle de son hôtel ! ça fait sa tête! ça fait la duchesse! et «•'est protégé au mois par un homme d'âge, laid comme un hibou!

Les habitués du tripot accueillirent par une bruyante hilarité les grossières paroles de Mmo Bayeul. Le grec, malgré son audace accoutumée, resta d'abord coi et sot, comme un homme devenu l'objet d'une dispute féminine. M. Badinier, confus, irrité, rougit jusqu'au blanc de ses yeux, mais n'osa souffler mot. Mmo de Villetaneuse reconnaissait avec désespoir que, dans cette altercation, elle ne pouvait lutter avec une créature capable de ne reculer devant aucun cynisme de langage; enfin la présence ô" Angelo, l'incertitude où était Aurélie des projets du grec au sujet de ce voyage formellement annoncé, la jetaient dans un trouble croissant ; elle ne put, redoublant de hauteur, que dire à sa rivale :

- Pour vous répondre, madame, il me faudrait parler le langage des balles, et je ne le parle pas.

— Allez donc, bégueule! vous n'avez pas pour deux liards de réplique,

LA FAMILLE Jnl II ROI 511

repril M"1 Bayeul d'une voix glapissante. Allez donc, comtesse de raccroc! Vous croyez avoir loul enlevô,toul séduit, quand vous avez fait parader votre figure de cire ! Il y en a de plus belles que la vôtre aux devantures de boutiques de coiffeurs, Vous n'êtes qu'une de ces bellâtres que les hommes jobarderonl toujours, apprenez ça, comtesse. Us aimeront mieux un laideron comme moi, parce que j'ai du savoir-vivre, n'est-ce pas, mou Angelo? El l'odieuse créature saisit le bras du grec en lui disant : Allons-nous-en! Puis elle ajouta d'un rire sardonique : Bien des choses chez vous, comtesse '.

Le grec se détacha brusquement de l'étreinte de M°" Bayeul, etjdit àAurélie, dont il s'approcha en lui offrant son bras :

— Venez, madame, venez!... vous ne pouvez, après ces oulrage . rc lei un moment ici... venez!...

La comtesse, palpitante, s'empara du bras d'Angelo, et jeta un regard dé triomphe féroce sur sa rivale,

Celle-ci, frappée au cœur, devint livide, resta un moment immobile de douleur el de rage; elle s'appuya sur un meuble, se sentant défaillir.

- Ah ! çà, ma chère, est-ce que vous vous moquez du momie? s'écria M. Badinier furieux, en s'avançanl vers Aurêlie. Vous n'accepterez pas le bras de monsieur... Moi seul, ici, j'ai le droit de...

- Le droit? répondit Mme de Villetaneuse avec dédain, en regardant son protecteur par-dessus son épaule. Vous êtes, monsieur, en vérité, fort plaisant!

Et faisant un mouvement pour sortir avec le grec :

— \ en /, Angelo.

— Mais, quand le diable y serait, vous ne vous en irez pas avec monsieur ! s'écria M. Badinier exaspéré, saisissant de son côté la comtesse par le bras. C'est moi qui ai payé la robe que vous avez sur le dos, ma chère !

■ — Vieux drôle! s'écria le grec en repoussant violemmeni l'ancien épicier. Vous osez mettre la main sur madame!... Prenez garde, je châtierai votre insolence!

Toi, mauvais garnement!

- Vous allez payer cher cette injure! s'écria le grec en faisant passer Aurélie derrière lui et s'élançant sur M. Badinier; ruais Clara, se jetant entre les deux adversaires, s'écria d'une voix perçante :

- Comment! des batteries ici!... Je ne veux pas de batteries chez moi!

— 11 y en aura pourtant, des batteries! car je la dévisagerai, moi! s'écria Mmo Bayeul, qui, hideuse de rage, après un moment d'accablement, s'élançait sur la comtesse en véritable furie, les ongles étendus. Heureusement le général (nous l'avons dit, l'on complaît un général, apocryphe à coup sûr, parmi les habitués du tripot); le général saisit a bras le corps Mmc Bayeul, reçut d'elle un

coup de griffe qui lui écorcha le menton ; mais il contint néanmoins l'horrible créature.

Clara et quelques hommes s'interposèrent à grand'peine entre Angelo et M. Badinier, qui, de plus en plus irrités, se menaçant à distance, échangeaient de grossières injures. La comtesse, 'tremblante, éperdue, étrangère à tous, jetant çà et là des regards suppliants, ne rencontrait que des visages indifférents ou railleurs. Quelques honnêtes gens, égarés en pareil lieu, détournaient avec dégoût les yeux de cette, scène ignoble.

Soudain. une servante effarée accourut dans le salon en s'écriant :

— Cachez les enjeux! voilà le eommissaire !

Aces mots, une agitation extraordinaire se manifeste dans le tripot; les joueurs, distraits du lansquenet par les disputes précédentes, s'élancent vers les tables de jeu atin d'y reprendre leurs mises et de faire disparaître les cartes, tandis que Clara et sa servante s'empressent de concert d'éteindre les trois lampes qui éclairaient le salon; puis, Mme de Sablonvilie dit à haute voix aux habitués :

■ — Nous soutiendrons au commissaire que nous jouons à La nuit, tous les chats sont gris, jeu innocent que l'on joue en société.

Au milieu de cette obscurité subite, Angelo, que le tumulte avait rapproché d'Aurélie, la prit par la main et lui dit tout bas :

— Viens vite, suis-moi !

Le grec connaissait parfaitement les êtres de la maison; il se trouvait, au moment de l'extinction des lampes, tout proche de la porte de la chambre à coucher de Clara : il introduisit la comtesse dans cette pièce, referma sur lui la porte à double tour; puis, s'esquivant par un couloir et un escalier de service aboutissant à la cour, Aurélie et Angelo quittèrent la maison à l'instant où le commissaire, ayant pénétré dans le tripot par le grand escalier, surprenait les habitués jouant innocemment, disaient-ils, à I.a nuit, tous les chats sont gris,

Page 1