‹ La famille JouffroyChapitre 42 sur 60 · CV · texte numérisé non relu

CV

Marianne, cédant alors à l'invitation du cousin Roussel:

— Vous savez, lui dit-elle, combien a été brusque, violente, l'invasion de votre maladie: lorsque nous vous avons su alité, Fortuné s'est rendu chez vous, mais déjà le mal avait l'ait, de si rapides progrès, qu'au milieu du délire d'une fièvre ardente vous avez à peine reconnu mon mari. Il est revenu nous apprendre cette triste nouvelle; alors, tels ont été les premiers mots de ma tante : « Il est désolant de songer que notre cousin va, dans cette grave maladie, être abandonné à des mains mercenaires, à quelque garde-malade insoucieuse ou inintelligente. Mon Dieu ! il peut mourir là, dans l'isolement, faute de ces soins de tous les instants, de cette sollicitude vigilante que l'on trouve seulement dans une affection dévouée, incessante. Hélas ! souvent le salut d'un malade est à ce prix. Pauvre cousin! souffrir ainsi, mourir peut-être dans l'abandon... c'est affreux ! » Et ma tante a fondu en larmes.

— La tante Prudence a pleuré?

— A chaudes larmes.

— La tante Prudence !

— Ah! croyez-moi, je n'ai jamais vu douleur plus navrante.

— ■ Marianne, je te sais incapable de plaisanter sur un pareil sujet; mais, je t'avoue, un tel accès de sensibilité de la part de ta tanle, qui, depuis plus de trente ans, me reçoit toujours l'épigramme et l'ironie aux lèvres, et chez qui je n'avais jamais surpris la moindre trace d'émotion...

— Tel accès de sensibilité vous semble étrange?

— Plus qu'étrange, incroyable!... Non, non, c'est impossible!

— Dans quel but vous tromperais-je?

— Mon enfant, loin de moi la pensée de t'aecuser de mensonge ; seulement tu exagères sans doute quelque témoignage d'affection de ta tante. Après tout, depuis de longues années, nous nous voyons presque chaque jour, et, quoiqu'elle ne soit pas d'un naturel fort sensible, elle aura dit : « Ce pauvre diable de cousin Roussel est malade, c'est dommage... >, ou bien elle aura témoigné l'équivalent de cette marque d'intérêt; mais fondre en larmes! mais s'exclamer sur

mon isolement, sur le manque de soins donl j'aurais à souffrir! Voilà ce que je ne puis admettre.

— Telle esl pourtant la vérité, je vous l'assure ; je ne saurais vous exprimer le chagrin, 1rs angoisses dema tante.

— Allons donc, petite Marianne! encore une fois, c'est impossible! Est-ce que je ne me rappelle pas de quelle façon elle m'a accueilli, lors de ma première visite de convalescence, il y a de cela huit jours? Quels ont été ses premiers mots? Tu l'as entendue comme moi : « Enfin, vous voilà donc sur pied, cousin Roussel .' Vous nous avez fièrement inquiétés, allez ! «Jusque-là rien de mieux; mais la diable de langue de la tante Prudence lui joue un de ses tours, comme elle dit, et elle ajoute : « Oh! oui, vous nous avez fièrement inquiétés, vilain homme, car, une fois parti pour l'autre monde, je ne pouvais plus vous faire endéver dans celuici!... et savez-vous qu'ainsi je perdais un fameux passe-temps? » Telles ont été les preuves de sensibilité qu'elle m'a données en me revoyant. Et tu veux que je croie que... Laisse-moi tranquille.

— Ah! vous n'êtes pas au terme de vos étonnements : il y a bien d'autres choses plus extraordinaires qu'il vous faudra cependant croire, cousin Roussel.

— Quoi donc encore?

— Savez-vous quelle a été votre garde-malade, pendant près d'un mois, alors que vous étiez, tantôt en proie au délire, tantôt plongé dans une torpeur qui vous rendait étranger à tout ce qui se passait autour de vous?

— Comment! qui est-ce qui a été ma garde-malade? Mais la mère Ridant, assistée de ma portière.

■ — Pas du tout, cousin Roussel.

— Ah ! çà, l'imagines-tu que la maladie m'a fait perdre la mémoire? Est-ce que je n'ai pas vu cent fois près de mon lit la mère Ridant, qui était, par parenthèse, sourde comme un pot, ce qui m'obligeait à m'égosillcr lorsque j'avais besoin de la moindre chose?

— Oui, vous avez vu la mère Ridaut, lorsque vous avez pu voir, lorsque vous avez eu la conscience de ce qui se passait autour de vous, et alors vous étiez sauvé. Mais tant que vous avez été entre la vie et la mort, presque agonisant, ayant perdu tout sentiment, toute connaissance, savez-vous qui, pendant près d'un mois, n'a pas quitté votre chevet, vous entourant des soins les plus prévenants, les plus attentifs, les plus tendres, vous veillant nuit et jour? Savez-vous enfin, et le médecin vous l'affirmera, savez-vous qui, en exécutant avec une exactitude, avec une intelligence extraordinaires, chaque prescription, chaque ordonnance, a autant que lui concouru à votre guérison, à votre salut?... C'est...

— Mon Dieu! qu'entends-je!... Achève... c'est...

— C'est la tante Prudence ! reprit Marianne d'une voix profondément émue et les yeux remplis de larmes d'attendrissement.

GVIII

Le cousin Roussel, connaissant la sincérité de Marianne, frappé de son émotion, ne pouvait plus douter de la réalité de cette révélation, si extraordinaire qu'elle lui parût, et bientôt d'ailleurs un vague ressouvenir éclairant son esprit, il s'écria, ému jusqu'aux larmes :

— 11 serait vrai!... la tante Prudence! Mon Dieu! ce n'était donc pas un de ces songes éclos dans le délire de la fièvre?

— Que voulez-vous dire?

— Cela me revient maintenant à la mémoire... Plus d'une fois, lorsque, entre la vie et la mort, je n'avais plus conscience de moi-même, il m'a semblé pourtant confusément reconnaître ma vieille amie, penchée ou agenouillée près de mon lit ; mais lorsque, depuis ma convalescence, je me suis parfois rappelé ce souvenir, je l'ai toujours regardé comme un rêve de mon cerveau, naguère troublé par la maladie.

— Ce n'était pas un rêve, mon bon cousin. Si vous doutez de moi, votre médecin, votre garde-malade, votre portier, à qui nous avions recommandé un secret absolu à ce sujet, confirmeraient mes paroles.

— Douter de tes paroles, mon enfant! Ali! ce serait fe faire injure! Non, non, je suis heureux de te croire! Tant d'attachement! de dévouement! Pauvre vieille amie! je l'accusais d'égoïsme, de sécheresse de cœur! Tiens, Marianne, tu le vois, à cette pensée, mes larmes coulent malgré moi, et... je... je...

Joseph n'acheva pas: des pleurs d'attendrissement et de reconnaissance étouffèrent sa voix.

La jeune femme jouissait délicieusement de l'émotion du cousin Roussel, se disant :

— Chère tante, je lui dois mon bonheur, mon mariage; si je pouvais m'acquitter envers elle!

— Ma petite Marianne, reprit Joseph en essuyant ses yeux, la reconnaissance de toute ma vie est acquise à ta tante, mais ce que je ne m'explique pas, ce dont je suis confondu, c'est que, depuis plus de trente ans, rien dans sa conduite, dans ses paroles, n'ait pu me faire soupçonner ce trésor de boulé, de sensibilité qu'elle cachait au plus profond de son cœur !

— C'est que, depuis trente ans et plus, cousin Roussel, ma tante vous aime.

-■- Certes, son amitié...

■ — Non, non, elle vous a tendrement aimé d'amour dans sa jeunesse.

— Marianne! Marianne! plaisanter dans un pareil moment!...

LA FAMILLE lOlITItOY 463

— Ah! me croyez-vous assez ingrate pour vouloir déverser le ridicule sur une femme que je chéris, que je vénère à l'égal d'une mère? Mon Dieu! n'ester donc pas à elle, à elle seule, que je dois mon bonheur? J'étais laide, infirme, dénuée d'agréments. Fortuné, éperdument épris de ma sœur, ne songeait pas à moi; cependant aujourd'hui il m'aime, je suis sa glorieuse et heureuse épouse. Encore une fois, ce bonheur, à qui le dois-je? A ma tante. Et je ne me permettrais pas a son égard une plaisanterie odieuse!

— Pardon, mon enfant, un tel soupçon serait indigne de ma part ; mais tout ce que lu m'apprends me bouleverse. Quoi ! dans sa jeunesse, la tante Prudence...

. — Vous a passionnément aimé d'amour. Par malheur, elle était laide; rien en elle ne pouvait inspirer l'affection. Aussi, craignant de s'exposer au ridicule en se montrant aimante, elle a refoulé, caché tout ce qu'il y avait de tendre, de délicat, de sensible dans son cœur ; elle a pris un masque, et, affectant un caractère égoïste et froid, elle a tourné son esprit à l'ironie, à l'épigramme. Mors chacun s'est dit : « Ah! cette vieille lille, elle n'a jamais rien aimé! Quel cœur sec, quel caractère revéche, quel esprit sardonique! »

— Mon Dieu! je crois à peine ce que j'entends!

— Enfin, vinl le jour où, dépouillant de fausses apparences, ma tante devait m ouvrir le fond de son âme, me confier ses pensées les plus cachées; en un mot, le secret de sa vie, son inaltérable tendresse pour vous. J'aimais mon cousin sans espoir, ainsi que sans espoir ma pauvre tante vous avait aimé. Ce secret, elle me le livra, afin de vaincre ma défiance, d'obtenir l'aveu de l'amour que m'inspirait Fortuné. Elle ne cédait pas en cela à un sentiment de vaine curiosité. Non, non : elle voulait m'encourager, me guider, calmer mon chagrin, m'empêcher de désespérer, me faire entrevoir un meilleur avenir, peut-être même la possibilité d'épouser Fortuné. Depuis cette époque, à moi seule elle parlait de l'affection profonde qu'elle vous portait et qui succédait à son amour; à moi seule, lors de votre voyage d'Angleterre, par exemple, elle avouait ses angoisses, ses alarmes sur les chances de ce voyage ; elle pleurait en pensant qu'un accident, qu'une maladie, pouvaient vous frapper en pays étranger ; puis, à votre retour, vous l'avez vue vous accabler de sarcasmes. Oui, et pourtant ses yeux étaient encore humides des larmes qu'elle venait de répandre en songeant à vous.

— Oh! je comprends tout maintenant! Afin de me cacher cet inaltérable attachement qu'elle craignait de voir dédaigné ou raillé, elle affectait, elle outrait des apparences de sécheresse de cœur et de causticité d'esprit?

— lien était ainsi, car toujours elle vous a tendrement aimé. Une dernière espérance, une dernière illusion, un dernier chagrin, lui étaient réservés, lors de votre veuvage. Elle se disait qu'arrivé à un âge voisin de la vieillesse, alors que l'on commence de redouter l'isolement, peut-être vous songeriez à elle.

voire amie de vingt ans ; que vous lui proposeriez d'être désormais la compagne de votre vie. « J'espérais, me disait-elle avec un sourire touchant et triste, j'espérais qu'à l'âge où nous étions, Joseph et moi, ma laideur ne compterait plus, et que, sachant pénétrer au delà de mon écorce revêehe, il devinerait en moi des qualités sérieuses, la constance de mon attachement; mais je me suis trompée, je dois continuer mon rôle! »

— Pauvre vieille amie ! quel était mon aveuglement!

— Enfin est venu le jour où ma tante a appris que vous étiez mourant. Alors, tremblant de vous perdre, elle a voulu vous veiller, vous soigner ellemême, nous faisant promettre, à Fortuné, à moi, de vous garder un secret absolu à ce su et. Vous le voyez, cousin Roussel, je manque à celte parole; je manque, de plus, à un serment presque sacré en vous confiant le secret de ma tante; mon tort est grave, je le sens: il deviendrait plus grave encore si cet aveu, fait à l'insu de votre vieille amie, devait être stérile. Oh ! je vous le jure, je n'ai eu le courage de trahir ma parole que soutenue par l'espoir que vous reconnaîtriez enfin un si long, un si généreux, attachement, en épousant ma tante, au lieu de continuer de vivre dans un isolement dont vous soutirez et dont vous vous effrayez avec raison pour l'avenir.

— Eh! mon Dieu ! certainement, si elle consentait à se marier, je ne pourrais faire un meilleur choix. Maintenant je connais son affection, son dévouement si tendre, si généreux; son esprit vif et railleur, son bon sens exquis, son jugement excellent me plaisent infiniment; son instruction est solide et variée; aussi, quand nous causons ensemble, bien qu'elle me fasse cndiabler, les heures s'écoulent avec une rapidité prodigieuse. Je ne craindrais plus avec une pareille compagne d'être cloué chez moi par des infirmités.

— Et puis, cousin Roussel, vous viendriez habiter avec nous, car ma tante ne voudrait pas se séparer de moi; nous vivrions ici en famille.

— Tais-toi, serpent tentateur! Tu me fais entrevoir le bonheur afin de doubler mes regrets.

■ — Vos regrets?

— Nous parlons comme des enfants, nous sommes fous !

— Que voulez-vous dire?

— Est-ce que la tante Prudence, qui tient le mariage en horreur insurmontable, voudra jamais se marier?

— Ne vous ai-je pas dit la cause de cette insensibilité apparente?

— ■ Ma petite Marianne, tu n'y songes pas! Proposer à ta tante de m'épouser, c'est quelque chose d'énorme, de formidable! Certes, je ne manque pas de courage ; j'ai eu avec ma vieille amie de terribles assauts dont je suis sorti à mon honneur, malgré les lardons, les sarcasmes qu'elle me décochait avec sa prestesse et sa supériorité habituelles. Mais, vois-tu, malgré ma vaillance, je frissonne

LA FAMILLE Ji » I FFROY

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La tante Prudence, d'un coup d'oeil rapide lancé à travers ses lunettes. (P. 4SI).

à la seule pensée de la grêle d'épigrammes, de l'avalanche d'ironie sous lesquelles ma piteuse proposition serait écrasée! Je ne saurais où me fourrer. Moi, moi, parler de mariage à la tante Prudence! Tiens, à cette seule pensée, je blêmis, je frissonne!

— La chose est redoutable, je le sais, mais...

— Ma petite Marianne, rends-moi un grand service, un immense service !

L1V. u9. — EUGÈNE SUE. — LA FAMILLE JOUFFIiOY. — ÉD. J. ROL'FF F.T C'6. L1V. 59

— Lequel?

— Charge-toi de ma proposition.

— Je m'en garderai liien.

— Marianne, aie pitié d'un pauvre convalescent!

— Impossible.

— Mon Dieu, si j'étais en pleine santé, je risq>3rais l'aventure, mais...

- Encore une fois, mon bon cousin, je suis obligée de vous refuser; ma lanle doit toujours ignorer que j'ai trahi sa confiance en vous livrant son secret : elle serait justement blessée, affligée de mon indiscrétion : il faut que cette proposition vienne absolument de vous, soit faite par vous.

— Voilà justement ce qui m'épouvante.

— Écoutez, cousin Roussel, il y a un moyen. Il m'est suggéré par une épreuve que Mmo Catherine, d'après l'avis du père Laurencin, a l'ait subir à cette gentille petite Camille que Michel doit épouser...

— Digne garçon, puisse-t-il être heureux!

• — Il le sera, il mérite son bonheur à tous égards. Fortuné a l'intention de placer Michel et sa femme à la tête de la maison qu'il veut fonder au centre de Paris.

— Jamais l'intelligence, la bonne conduite, le travail, n'auront été mieux récompensés. Mais quelle est cette épreuve, chère Marianne ; comment pourrat-elle m'aider à aborder cette terrible question de mariage avec la tante Prudence?

■ — Rendons-nous chez elle, je vous dirai tout à l'heure mon projet. Allons, courage, cousin Roussel! Donnez-moi votre bras, ou plutôt prenez le mien, appuyez-vous sur moi.

— Comment! aller chez ta tante, tout de suite? — ■ A quoi bon retarder l'entrevue?

— Laisse-moi un peu me reconnaître, que diable!

— Pas du tout, cousin Roussel; ce sont de ces choses qu'il faut brusquer en fermant les yeux sur le péril.

— Ma petite Marianne, un moment, de grâce...

— Venez, venez!

— Soit, mais je n'ai pas une goutte de sang dans les veines, dit Joseph avec une appréhension à la fois sincère et comique ; puis, se levant appuyé sur sa canne et sur le bras de la jeune femme, il ajouta : Il me semble que je vais avoir un duel à mort, ou que je marche à l'assaut d'une redoute!

— Mais c'est qu'en vérité vous tremblez...

— Parbleu, je le crois bien! parler mariage a la tante Prudence!... à la tante Prudence !

LA FAMILLE JOI I l'IiiiY

La tante Prudence occupait, dans la maison de Fortuné Sauvai, une jolie chambre donnant sur le jardin, et, fidèle à ses pieux souvenirs, elle conservait toujours l'ameublement maternrl tour à tour transporté aux divers endroits qu'clte avait habités, chez M. JoulTroy ou dans la maison de la cour des Coches. On eût dit qu'il existait une sorte d'affinité mystérieuse, de lien sympathique entre la vieille fille et les objets dont elle ne s'était jamais séparée. Ces tentures d'une couleur sévère, ce sombre lit à baldaquin, ces menhirs du siècle passé, ces bons vieux livres, amis constants de sa retraite, cette antique pendule qui depuis tant d'années sonnait les heures monotones de la vie mélancolique de la tante Prudence, tout semblait s'harmoniser avec sa personne. De même qu'elle n'avait pas eu pour ainsi dire de jeunesse, de môme aussi les progrès de l'âge laissaient pou de traces sur son pâle visage, fortement caractérisé; aucune ride ne sillonnait ses traits ; on distinguait à peine, çà et là, quelques cheveux gris, parmi ses bandeaux de cheveux bruns presque entièrement cachés par la garniture de sa grande cornette; ses yeux perçants s'abritaient sous les verres de ses larges besicles. Selon son habitude, elle s'occupait de son éternel tricot, lorsqu'elle vit entrer chez elle Marianne et le cousin Roussel. Celui-ci, dissimulant à peine l'embarras et la crainte où le jetait celte pensée redoutable : demander en mariage la tante Prudence, adressa un dernier regard d'intelligence à la jeune femme.

— Maintenant le sort en est jeté, disait le regard de Joseph ; advienne que pourra! Je vais fondre tête baissée sur le danger.

Avons-nous besoin de répéter que la vieille fille, ignorant absolument les complots tramés contre son célibat, ne pouvait soupçonner que son amoureux secret eût été livré à Joseph?

La tante Prudence, d'un coup d'œii rapide lancé à travers ses lunettes, dévisagea Joseph, remarquant sur son visage les heureux symptômes de l'affermissement de sa convalescence; elle se sentit complètement rassurée au sujet de la santé de son vieil ami, qu'elle n'avait pas vu depuis plusieurs jours, et s'abandonna en toute sécurité de conscience à sa causticité ordinaire.

— Eh! bonjour donc, cousin Roussel, lui dit la vieille fille sans interrompre son tricot ; vous arrivez comme marée en carême : je suis d'une humeur de dogue!... J'ai besoin d'une victime : il faut du moins que vous me soyez bon à quelque chose!

— Heureux à-propos! pensa Joseph; il ne manquait que cette heureuse circonstance. La tante Prudence est d'une humeurde dogue.. . C'est encourageant !

Et contemplant la vieille fille avec attendrissement:

— Chose étrange, se disait-il, maintenant que l'attachement de cette pauvre Prudence m'est démontré par tant de généreuses preuves de dévouement, il me semble lire la bonté de son cœur à travers sa physionomie d'emprunt, pourtant diablement revêche et rechignée en ce moment,

Joseph, absorbé par ses observations et ses pensées, restait muet, ne remarquant ni les regards significatifs de Marianne, ni la surprise de la tante Prudence, qui reprit, le voyant ainsi demeurer pensif et silencieux :

— Ah! çà, cousin Roussel, pourquoi restez-vous là comme un apoco? Regarde-le donc, Marianne. Est-ce que par hasard sa maladie aurait eu l'inconvénient de lui raccourcir la langue, et de lui allonger le nez à ce pauvre cher homme?

— Oh! méchante tanb1 que vous êtes, reprit en souriant Marianne, ne voyez-vous pas que les joues de noire pauvre cousin, ayant beaucoup maigri...

— Oui, oui, reprit la tante Prudence, grâce à l'amaigrissement de ses joues, son nez s'émancipe, prend ses aises, se développe dans toute sa majesté : c'est un effet d'optique ; l'abaissement des plaines fait l'élévation des montagnes. Ta remarque est juste, mais ce qui me bouleverse, ce qui me renverse, c'est de voir le cousin Roussel demeurer là, muet comme une tanche, lui qui jabotaitni plus ni moins qu'une pie dénichée. Il ne disait pas souvent grand'chose de bon, c'est vrai, mais enfin, par moments, j'aimais encore mieux entendre son jabotement que le tictac de ma pendule.

— Tanle Prudence, reprit enfin Joseph, si je ne parle pas en ce moment, je n'en pense pas moins.

— Ou pas plus. Il n'importe! Et à quoi pensez-vous?

— A une communication que j'ai à vous faire.

— Eh bien! communiquez, cousin Roussel, communiquez!

— La chose est grave.

— Pardi! j'espère bien que vous ne viendriez pas me faire l'affront de me communiquer des sornettes!

— Tante Prudence, j'ai soixante ans sonnés, hélas! bien sonnés.

■ — Ah! mon Dieu, que c'est touchant, navrant, attendrissant! Voulez-vous bien ne pas me briser ainsi le cœur, vilain homme ! Si vous ajoutez par là-dessus que vous n'avez plus de papa ni de maman, qu'enfin vous êtes orphelin, innocente et pauvrette créature abandonnée, je fonds en larmes, en eau! je me change en fontaine comme la nymphe Aréthuse !

— Cher cousin, pensait Marianne, il lui faut vraiment du courage pour aller jusqu'au bout! Ma tante est en verve de raillerie.

— Vous croyez plaisanter, répondit Joseph à la vieille fille, et vous êtes dans le vrai. Je suis vieux, les infirmités sont venues avec l'âge, il me faudra souvent mener une vie retirée...

LA FAMILLE Jul TI'UOY 4G9

— Quand le diable devint vieux, cousin Roussel, il se fit ermite.

— Soit! mais il devait furieusement s'ennuyer dans son ermitage; ainsi ferais-jo dans mon isolement.

— Allons donc! vous vous créerez d'agréables occupations ; vous apprendrez à jouer du galoubet; je vous recommande particulièrement le galoubel : c'est pastoral, c'est délectable; sans compter que cette distraction bucolique agacera vos voisins d'une manière abominable, ils accourront tous à la queue-leuleu vous accabler d'injures, ce qui vous procurera journellement la distraction d'une société variée et surtout fort animée; par ainsi, vous n'aurez plus à redouter la solitude. Donc suivez mes avis : apprenez à instrumenter sur ie galoubet, cousin Roussel '.

— Le conseil est charitable, mais je n'en profiterai point, s'il vous plaît ; je serais d'ailleurs peu disposé à la musique; ma santé exigera des soins : il me répugnerait de les recevoir de mains mercenaires; en un mot, je désire faire une lin: l'on m'a parlé d'une jeune personne pauvre, mais remplie de qualités solides; je suis décidé à me m acier. Elle consent à m'épouser : aussi ai-je voulu, ma vieille amie, vous faire part de ce mariage, ainsi qu'à votre nièce et à Fortuné.

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Le cousin Roussel, en instruisant de son prétendu mariage la tante Prudence, l'observait attentivement. Elle fut héroïque; son attitude prouva plus victorieusement que jamais l'inestimable ressource de son tricot et de ses lunettes, lorsqu'il s'agissait pour elle de dissimuler une émotion soudaine; le front caché par sa cornette et penché vers ses aiguilles, dont le mouvement fébrile, presque convulsif, pouvait être attribué à l'activité du travail, les yeux complètement abrités sous les larges verres de ses besicles, la vieille fdle ne sourcilla pas, malgré le coup affreux dont soncœui fut brisé en apprenant si brusquement le mariage de Joseph; non qu'elle ressentît une jalousie ridicule, mais elle comprenait, elle prévoyait que son ami, subissant l'influence d'une jeune femme, vivant de plus en plus retiré, goûtant le charme du foyer domestique, devant changer ses habitudes d'intimité, si précieuses à la tante Prudence depuis tant d'années, ne viendrait plus la voir que rarement; cette longue affection serait sinon rompue, du moins affaiblie, presque oubliée... Mais, loin de trahir sa douleur, la tante Prudence resta impassible en apparence; elle fut, nous le répétons, héroïque, et sans un regard significatif de Marianne, qui seule savait à quelle puissance de contention d'elle-même pouvait s'élever sa tante, le cousin Roussel eût douté du succès de l'épreuve, surtout lorsqu'il entendit la vieille lille, toujours tricotant,

toujours la tête penchée sur ses aiguilles, lui répondre, sans avoir laissé un instant d'intervalle entre cette réponse et les paroles qui la motivaient :

— Merci de la communication, cousin Roussel. C'est une attention délicate de votre part; j'y corresponds comme je le dois. Ça me rappelle qu'autrefois vous avez été auprès de moi une manière de truchement de Cupidon, à propos de l'amour de Fortuné pour ma nièce Àurélie (qui, par parenthèse, a tourné comme vous savez). Le vif intérêt que vous portiez à la réussite de ce mariage prouvait singulièrement en faveur de votre judiciaire, mon pauvre cher homme 1 Il me reste le doux espoir que vous aurez aussi judicieusement choisi pour vous que pour autrui.

— Je crois pouvoir vous assurer que vos bienveillantes espérances à ce sujet seront déçues.

— Certainement, vous êtes un miracle de sagesse, de prévoyance, de prudhommie, et je ne suis qu'une sotte; mais quel âge a-t-elle donc, votre rosière?

— Elle a vingt ans.

— Vingt ans! Bel âge, par ma foi! bel âge! Ca va comme de cire; vous pourriez être le bisaïeul de votre infante : c'est vénérable !

— Vous comprenez que je n'ai d'autre prétention que d'être un père pour elle.

— Sans doute, sans doute ; ce sera aussi probablement l'innocente prétention de quelque muguet à l'endroit de vos enfants, si vous en avez. Qu'est-ce que je dis, si? Allons donc! vous en aurez, des enfants ; oui, un demi-quarteron de petits Roussel et de petites Roussel, tout grouillants et frétillants! Bon homme, souvenez-vous de ma prédiction : vous aurez beaucoup d'enfants; vous vous mariez assez vieux pour mériter une nombreuse postérité!

— Tante Prudence, j'ai foi dans la vertu de la jeune fille que j'épouse, et...

— Ah! le beau mot! c'est digne de Platon! J'ai foi dans la vertu de celle... et caetera, et cœtera (il faut beaucoup à'et cœtera). MonDieu! que c'est touchant la confiance ingénue d'un barbon podagre envers un frais tendron ! Ca réjouit l'esprit, ça le rend guilleret et gaillard! On a comme un mirage d'une infinité devisions renouvelées de Boccace et de La Fontaine. À propos, il faudra que je vous les prête, les contes de La Fontaine, mon pauvre cher homme ! Vous les relirez, n'est-ce pas ? Je me permettrai de les recommander à vos méditations maritales : cela vous épargnera du moins le désagrément des surprises. Aussi, l'inconvénient que vous savez échéant, vous pourrez vous dire en vous frottant le menton d'un air capable : Connu, connu!

— Tante Prudence, ces railleries sur les maris de mon âge, c'est bien vieux, bien usé.

LA FA Ml LU: .UN II lio Y

— Que voulez- vous? c'esl vieux, c'esl usé... comme le sujet, cousin Roussel (soii illi sans comparaison pour vous, bien entendu : je n'oserais); seulement, je voudrais bien savoir quel sensé personnage vous a fourré ce beau mariage là dans la cervelle? Je gage que c'est votre M. Badinier, ce libertin à barbe grise.

— Je n'ai à ce sujet consulté personne.

— Peste! quelle féconde imaginative ! Espérons qu'ayant eu l'intention de la chose vous en embourserez les profits.

— Pauvre vieille amie, quelle verve intarissable! Je passerais des beurei à l'écouter! se disait Joseph. Joignez à cel espril mordant un rare bon sens, un cœur excellent, dévoué. Ah! Marianne dit vrai : je ne saurais trouver une compagne qui me convint mieux! Avec quel bonheur je finirais mes jours prés d'elle! Mais Marianne se trompe sur le résultat de cette épreuve; mon prétendu mariage excite l'impitoyable raillerie de la tante Prudence, sans affecter son cœur; et malgré son véritable attachement pour moi, elie m'accablerait de sarcasmes, si j'osais lui proposer de l'épouser.

Et pendant que la vieille fille, la télé inclinée sur son tricot, le dépêchait à outrance, Joseph, d'un coup d'œil significatif, semblait dire à Marianne :

— • Tu vois, la tante Prudence n'est point chagrine de mes projets de mariage.

— Attendez, patience! répondit le regard de la jeune femme. Bientôt ses prévisions se réalisèrent.

La tante Prudence, continuant de tricoter avec une fureur croissante, après sa dernière répartie adressée au cousin Roussel, gardait depuis un instant le silence. Soudain, le mouvement fébrile, convulsif de ses doigts cessa peu à peu, ses mains inertes retombèrent sur ses genoux, et relevant à demi la tête, sans que l'on pût distinguer l'expression de son regard, complètement caché par le miroitement du verre de ses besicles, elle reprit d'une voix, non plus incisive et moqueuse, mais grave et pénétrée :

— Franchement, cousin Roussel, j'ai, après tout, mauvaise grâce à plaisanter d'un sujet qui, au fond, m'inquiète, m'attriste, sans compter que ces railleries sur le sort des vieux maris ne sont guère convenables en présence de ma nièce. Heureusement les honnêtes femmes savent tout entendre.

— Rassurez-vous, ma bonne tante, reprit en souriant Marianne, je ne me souviendrai pas de ces plaisanteries. .Mais changeant de ton : Ne disiez-vous pas tout à l'heure à notre cousin que ses projets de mariage vous inquiétaient, vous attristaient?

— En effet, et d'où vient votre inquiétude à mon sujet, tante Prudence?

— Eh ! mon Dieu, je m'inquiète, je m'afflige, de vous voir sur le point de faire une sottise, mon vieil ami, et, qui pis est, une méchante action. Voilà pourquoi, au lien de railler, je devais vous parler sérieusement, la chose en vaut la peine.

— Je ne vous comprends pas, Prudence? En quoi est-ce que je fais une sottise et une méchante action?

— La sottise, c'est de vous remariera votre âge; la méchante action, c'est d'abuser de la détresse d'une pauvre fille de vingt ans, à seule fin d'en faire votre femme. Vraiment, pour un homme de bon cœur, de bon sens, et, après tout, vous l'êtes, ce n'est ni généreux ni raisonnable.

— Mais si elle consent volontairement à m'épouser?

— Laissez-moi donc tranquille avec votre volontairement... C'est de l'indépendance à la façon des gens qui, mourant de faim, se vendent pour un morceau de pain! Voyons, mon pauvre ami, est-ce que la fatuité vous viendrait avec l'âge? Est-ce que vous allez vous imaginer qu'une fille de vingt ans peut vous aimer pour vos beaux yeux? Est-ce qu'elle ne se sacrifie point en vous épousant? Je veux qu'elle soit, qu'elle demeure honnête femme! Mais, mon ami, avouez-le, quel triste sort que le sien! unie à un vieillard qui, dans son naïf égoïsme, la prend comme garde-malade, dans l'éventualité des infirmités qu'il redoute, la fiance par avance à ses maladies futures! Encore une fois, Joseph, vous êtes homme de bon sens, vous êtes homme de cœur... franchement, est-ce bien, estce juste, ce que voulez faire là?...

— Pauvre tante! se disait Marianne. Malgré tout son empire sur elle-même, son accent est ému : elle souffrait trop pour railler plus longtemps.

— Eh bien! Prudence, s'il faut vous l'avouer, reprit le cousin Roussel, j'ai aussi à m'aceuser d'avoir eu le tort de railler en parlant d'un sujet sérieux.

— En quoi avez -vous plaisanté?

— En vous disant que je voulais épouser une jeune fille de vingt ans, je m'attendais à vos sarcasmes; et comme ils sont toujours infiniment spirituels, je voulais me donner, en les provoquant, le régal de les entendre.

— Vilain homme, vous me paierez cela! Ainsi, ce mariage était une fable! reprit !a vieille tille, cachant à peine sa joie profonde ; moi qui, donnant dans le piège, avais la candeur d'invoquer à deux reprises le bon sens de ce vieil éGervelé! Lui qui m'en donnait à garder avec son infante de vingt ans et ses imaginations conjugales !

— Pardon, Prudence, vous vous méprenez. Je...

— A d'autres, cousin Roussel; vous ne méprendrez point sans vert, cette fois-ci.

— Je vous assure que...

— Voyez donc ce beau mystificateur? A peine il peut se tenir sur ses jambes, et voilà qu'il recommence à bouffonner.

— Prudence, encore une fois, vous vous méprenez : ma méchante plaisanterie ne portait que sur l'âge de la personne que je désire épouser; mes projets de mariage sont réels, je vous le déclare sur ma parole d'honnête homme.

LA [WM1I.I.L- KHiFIlnY

Croirais-tu que Corisandre, armée d'une grosse canne, a effectué une descente chez mon écuyère. (P. 4S0.)

— En ce cas, je vous crois, répondit la vieille fille d'une voix légèrement altérée, en baissant la tète sur son tricot, je vous crois, Joseph'.

— Oui, mes projets de mariage sont réels, ma chère Prudence; seulement je ne suis ni assez fou ni assez égoïste pour réduire une pauvre fille de vingt ans àêtre ma garde-malade. Mon choix est, je crois, honorable, sensé ; vous l'approuverez, je n'en doute pas. lorsque vous saurez que la personne dont il s'agit n'a que

LIV. 60. — EUGÈNE SUE. — LA FAMILLE IOUFFROY. — ÉD. J. Il OU FF ET Clc. L1V. GO

quelques années de moins que moi, est douée d'un esprit remarquable, d'un jugement exquis, de qualités solides et d'un cœur excellent.

— Alors, c'est... c'est différent, reprit la vieille fille, pouvant à peine, cette fois, malgré son empire sur elle-même, dissimuler sa douleur doublement cruelle; ce mariage, contracté avec une personne d'un âge mûr, douée de qualités sérieuses, ainsi que le disait Joseph, portait un derniercoup à la tante Prudence ; il ne s'agissait plus pour elle de se voir préférer une fille de vingt ans à qui elle ne pouvait, disputer les agréments de la jeunesse, mais elle se voyait préférer une femme probablement aussi vieille qu'elle-même, et, sans connaître cette rivale inattendue, elle croyait pouvoir, sinon la primer, du moins l'égaler par la solidité du caractère, par l'esprit, et surtout par l'excellence du cœur, depuis tant d'années dévoué à Joseph.

La vieille fille, afin de dissimuler le tremblement que l'émotion imprimait à ses mains et de cacher les larmes qui obscurcissaient sa vue, reprit activement son tricot, courba de nouveau la tête, en répétant d'une voix dont elle tâchait de raffermir l'accent :

— Alors, c'est différent, cousin Roussel ! Je n'ai rien à objecter contre un pareil mariage; à l'âge où vous êtes parvenu, l'isolement doit vous peser... vous avez besoin de soins, et... si la personne dont vous parlez est vraiment digne de...

— Ma tante, vous pleurez! s'écria soudain Marianne en se jetant au cou de la vieille fille, dont elle lit à dessein, dans ce brusque mouvement, choir les lunettes; les yeux de la tanle Prudence étaient remplis de grosses larmes difficilement contenues; bientôt elles inondèrent son pâle visage.

Le cousin Roussel, à la vue des pleurs de la vieille fille, ne douta plus de la constance, de la vivacité de son attachement pour lui, et du chagrin qu'elle ressentait à la pensée de ce prétendu mariage : l'émotion, les larmes le gagnant, il s'écria en serrant tendrement dans les siennes les mains de sa vieille amie :

— Prudence !... je ne vous ai pas nommé la personne auprès de qui je serais heureux de terminer mes jours... Cette personne, c'est vous...

— Moi!...

Et les traits de la tante Prudence révélèrent d'abord la surprise, le bonheur ineffable que lui causait l'aveu de Joseph.

— Moi! reprit-elle d'une voix tremblante, qu'entends-je? mon Dieu!

— Mon amie, je vous en conjure, passons ensemble, auprès de Marianne et de Fortuné, les jours qui nous restent .. Consacrons par le mariage une amitié de

LA FAMILLE J Oll'I'IJO Y 475

trente ans... le sais avec quel dévouement vous m'avez soigné pendant ma dernière maladie...

— Ah ! Marianne, dit la vieille fille à sa nièce avec un accent de doux reproche, Marianne!

— Ma lionne tante, je n'étais pas seule dans voire secret.

— N'accuse/, pas Marianne de cette révélation; le médecin m'a toul dit, reprit Joseph. Cette révélation louchante a été pour moi un trait de lumière. Elle m'a prouvé votre attachement, dont je n'ai jamais douté, Prudence, mais que vous conteniez sous des dehors froids et railleurs.

— Mon pauvre ami, vous n'y songez pas!... M'épouser, laide et vieille comme je suis, ce serait vous exposer peut-être un jour à des regrets. Vous cédez à un premier mouvement de reconnaissance, j'en suis émue, profondément émue, je ne saurais vous le cacher. Mais, ajouta-t-elle, en tâchant de sourire, mais, par cela qu'on a rencontré une bonne garde-malade, il ne s'ensuit point que l'on doive l'épouser. Soyez donc raisonnable, mon pauvre ami.

— Prudence, si vous me refusez, vous me rendre/, le plus malheureux des hommes. Mon Dieu! avant d'avoir pénétré la profondeur de votre affection, votre esprit, votre rare bon sens, me charmaient; chaque jour je passais près de vous les meilleurs moments de ma vie. Jugez donc maintenant combien celte intimité me sérail précieuse e1 douce! Je vous en supplie, ne me refusez pas!

— Ma bonne tante, laissez-vous fléchir, ajouta Marianne. Puis, voyant son mari entrer chez la vieille fille :

— Fortuné, viens te joindre à nous; notre méchante tante repousse les offres de notre pauvre cousin, et ne...

— Allons, mes enfants, reprit la tante Prudence avec un sourire plein de douceur et de dignité, en interrompant sa nièce, je ne vous donnerai pas le spectacle ridicule d'une vieille fille se laissanl prier, supplier de consentir à un mari ige (si toutefois on peut appeler ceci un mariage.) non moins honorable pour l'époux que pour l'épouse, puisque cette consécration d'une amitié de trente ans est basée sur une estime réciproque. Ainsi don-, puisque vous le désirez, Joseph, je serai M"10 Roussel; nous vieillirons ensemble auprès de ces enfants.

Hé bien. Fortuné, tu entends? dit la jeune femme à son mari avec un accent de triomphe ingénu. Notre lu mue tante consentà être M" Roussel.

— Est-il possible! Ma petite Marianne arrive à ses lins ; marier la tante Prudence!... Ma foi! dès aujourd'hui je crois aux prodiges, pensait Fortuné, tandis que .1 >seph s'écriait dans l'expansion de sa joie :

- Tenez, Prude, ne. vous me rendez si content, et, grâce à vous, je vois l'avenir si heureux, si riant que (j'en suis certain) je vivrai cent ans.

J'accepte l'augure de cette longévité de patriarche, mon ami, à la condition que je vivrai seulement quelque- secondes de moins [ue vous.

■ — Mes enfants, l'entendez-vous, l'égoïste! dit gaiement Joseph, comme elle revient vite à son naturel !

— Mais, à propos d'égoïsme, reprit en souriant la tante Prudence, savezvous que me voici un peu dans la position de ce galant qui, ayant épousé sa maîtresse, chez laquelle il venait régulièrement chaque soir, se disait: « Où estce donc que je vais maintenant aller passer mes soirées? » Moi, je me dis : Ah ! çà! maintenant, qui est-ce donc que j'aurai à taquiner, à ruchonner, à rabrouer, à faire endiabler, puisque j'épouse le cousin Roussel?

— ■ Qui vous ferez damner, tante Prudence? Mais moi, parbleu! Moi, Joseph Roussel. Vous me ferez, tout comme par le passé, donner au diable, je l'espère bien.

— Vraiment! est-ce que vous croyez qu'en ménage une femme peut se permettre de...?

• — ■ Mais raison de plus, Prudence, une fois en ménage; raison de plus!

— En ce cas, Joseph, c'est différent, et je vous répondrai comme Colinetto à la cour : « Excusez not' ignorance là-dedans... monseigneur! »

— Je vous demande un peu, mes enfants, s'il est possible de rencontrer un esprit plus amusant? Les oiseanx descendraient des arbres pour l'écouter, s'écria Joseph, comme on dit! s'adressant à Marianne et à son mari, qui riaient de tout cœur des reparties de la vieille fille. Maintenant, Prudence, à qua..d notre mariage?

— Pour l'amour de Dieu, mon ami, mêlez-vous décela tout seul, ne m'en parlez plus. Ce maudit mot mariage m'apparaît toujours enjolivé de couronnes de fleurs d'oranger, et drapé d'un voile de gaze blanche... Je vous demande un peu comme cet ajustement correspondrait à mon visage, à ma tournure, à mon âge!... A propos de cela, Joseph, il est entendu que nous nous marions à une heure où il n'y pas un chat à la mairie, et que je serai vêtue comme je le suis toujours, en mère Bobic...

— C'est entendu.

— Enfin, l'union civile nous suffira; c'est déjà bien assez d'une exhibition conjugale en public.

— Vous prévenez en ceci mon désir, ma chère Prudence. Vous le savez, ma philosophie égale la vôtre. Ainsi donc, je me charge de tout, je ne vous parlerai de rien, le mariage se fera le plus tôt possible. A notre âge, ma vieille amie, il faut se hâter... Je vais, en sortant d'ici, m'occuper des bans, prévenir mes témoins; puis soupirant : Ah! Prudence, pourquoi faut-il que mon vieux Jouffroy manque à cette joie de famille !

— Pauvre frère! répondit, en soupirant aussi, la tante Prudence. Pauvre frère !...

— ■ Chère tante, reprit Marianne, n'attristons pas cette bonne journée :

j'ai le pressentiment que nous reverrons bientôt mon père, ma mère el Au relie... Alors nous ne les quitterons plus désormais, nous vivrons ici, tous réunis.

— Espérons-le, mon amie, répondit Fortuné, qui depuis longtemps, ainsi que Joseph et la vieille fille, ne partageait plus les illusions de Marianne, espérons-le; ce jour-là sera pour nous tous un beau jour.

— A tantôt, Prudence, dit le cousin Roussel, en se levant et tendant la main à la vieille fille; à tantôt, car je viendrai m 'inviter à dîner chez ces enfants.

— J'allais vous demander de nous faire ce plaisir, dit Marianne. Je connais le régime que votre médecin vous a recommande... Il sera ponctuellement observé.

— Et surtout pas d'imprudence, Joseph; ne vous fatiguez pas, ne sortez qu'en voiture, ajouta la tante Prudence. Je peux maintenant, sans mecompromettre, vous faire ces recommandations, en ma qualité d'ex... et de future... garde-m tla le.

— ■ Soyez tranquille : de ce jour ma convalescence va marcher à pas de géant. A propos, j'y songe, ma chère Prudence, vous ne voyez aucune objection à ce que Badiniersoit l'un de mes témoins? Il est, après ce pauvre Joulïroy, mon plus ancien ami.

;'otis pouvez, ce me semble, Joseph, d'autant mieux prendre votre ami Badinier pour témoin que, Dieu merci! vous ne le prenez point du tout pour exemple, ce vieux Céladon, toujours affolé, selon vous, de quelque belle aux yeux doux, qui mange l'argent du bonhomme en se moquant de lui.

— Que voulez -vous! malgré son âge, il a encore le cœur amoureux : c'est son seul défaut, son unique consolation; sa femme est une véritable harpie, elle lui aurait cent fois arraché les yeux s'il l'eût laissée faire : c'est une terrible et enragée diablesse !.. Il est d'ailleurs fort galant homme ; je le choisis en outre pourtémoin, parce qu'en sa qualité de parent du maire de votre arrondissement il pourra obtenir de lui qu'il nous marie à une heure très matinale, selon votre désir, ma chère Prudence.

— Si votre ami Badinier réussit dans cette intervention, beaucoup de ses galants péchés lui sont remis. Allons, à tantôt, Joseph, et surtout ne vous fatiguez pas.

— Mon cher cousin, dit l'orfèvre à Roussel au moment où celui-ci se disposait à quitter la chambre, appuyez-vous sur moi, je vous conduirai jusqu'au bas de l'escalier.

— Merci de ton offre, mon garçon, elle est inutile. J'ai retrouvé aujourd'hui mes jambes de quinze ans!

— Ce qui n'empêche pas que lu vas donner ton bras à ce frétillant jouvenceau, mon cher Fortuné, à seule lin qu'il ne tombe point sur le nez dans

l'escalier, reprit la tante Prudence. Ah! dame! cousin Roussel, j'ai maintenant des droits sur vous, j'en use... et j'en userai fièrement, je vous en avertis!

— Madame Roussel, reprit Joseph avec une gravité comique, je vous appartiens; disposez de moi, et, pour vous témoigner ma très humble soumission à vos ordres, j'accepte le bras de Fortuné. Sur ce. à tantôt, ma vieille amie.

— Surtout n'oublie pas de lui faire boutonner son paletot, jusqu'au menton, lorsqu'il aura monté en voiture, car le fond de l'air est encore frais, dit la tante Prudence à l'orfèvre au moment où il sortait avec le cousin Roussel.

Marianne, restée seule près de la vieille fille, alla s'agenouiller devant elle, passa l'un de ses bras autour de son cou, et lui dit tristement :

— Ma bonne tante, j'ai à implorer votre pardon et votre indulgence.

— Toi, avoir besoin de pardon! C'est une plaisanterie, mon enfant.

— Non, j'ai un grave reproche à me faire.

— A mon sujet?

— Oui, ma tante.

— Explique-toi.

— Il y a six ans, vous avez pénétré mon secret amour pour Fortuné. Afin d'attirer ma confiance, vous m'avez avoué que vous aussi vous aviez aimé... vous aimiez encore sans espoir. Grâce à vous, à vous seule, Fortuné m'a aimée.

— Mon enfant...

— Oh! ne vous en défendez pas, grâce à vous seule, ma tante, il m'a aimée, car sans vous il n'eût pas découvert, apprécié le peu que je vaux. Je vous devais le bonheur de ma vie; mon unique désir était de faire pour vous ce que vous aviez fait pour moi. Mais, afin d'arriver à ce résultat, il me fallait manquer à ma parole, livrer le secret que vous m'aviez confié.

— Ah! plus de doute maintenant, tu as appris au cousin Roussel...

— Combien vous l'aviez aimé, combien vous l'aimiez encore; vos alarmes, vos soins si dévoués, si touchants durant sa dernière maladie.

— Ah! Marianne, Marianne!...

— J'aurais pu vous laisser ignorer mon manque de parole, cela m'a paru mal ; j'ai préféré être sincère et implorer mon pardon. Me l'accordez-vous, ma tante?

— Comment te le refuser, chère enfant? Je suis si heureuse! répondit la vieille fille avec effusion en serrant la jeune femme entre ses bras.

En ce moment, Fortuné, après avoir accompagné Joseph, rentrait tenant par la main sa petite fille Lilie. Elle apportait un gros bouquet de fleurs qu'elle courut offrir à la tante Prudence, comme si elle eût aussi voulu la féliciter sur son mariage. Celle-ci sentit la délicatesse de cette attention inspirée par Fortuné, embrassa tendrement l'enfant, qu'elle garda sur ses genoux, tandis que les deux époux échangaient un regard de bonheur ineffable.

LA FAMIU.K jniTFUOY 479

Le cousin Roussel s'était fait conduire chez son ami Badinier, ancien épicier, puis escompteur, et enfin vivant, comme on dit, de ses rentes. Ce gros et grand homme à large encolure, âgé de cinquante-cinq ans environ, avait l'oreille muge, les cheveux abondants, crépus, tirant sur le roux, la bouche sensuelle ; son masque très caractérisé rappelait celui du dieu des Jarduis. On ne pouvait guère reprocher à M. Badinier que son excessive galanterie.

Le cousin Roussel, arrivé depuis un quart d'heure chez son am poursuivait ainsi avec lui un entretien commencé :

— De quelle diable de commission veux-tu me charger là? Tu es fou! disait Joseph en haussant les épaules. Y songes-tu? moi jouer un pareil rôle ... moi... un homme marié, ou peu s'en faut?... Tu l'oublies donc?

— Je sais que tu ras te marier, puisque tu viens me demander d'être ton témoin, et de prier le maire, mon parent, de fixer l'heure du mariage civil de telle sorte qu'il ait peu ou point de spectateurs. II en sera ainsi que tu le désires ; mais, enfin, tu es encore garçon... Il n'y a aucune objection sérieuse à ce que tu me rendes l'un de ces services d'amitié que l'on se rend entre garçons...

— Comment, entre garçons?... Et ta femme?

— Ma femme ne compte que pour mémoire. Voyons, je t'en prie, mon hon Boussel... ne me refuse pas cette preuve d'amitié. Tes remontrances seront écoutées, j'en suis certain. Elle comprendra qu'après tout mille francs par mois, sans parler des cadeaux, sont suffisants pour vivre convenablement, et...

— Où vas-tu? Pourquoi te lever?

— Je crains toujours que Corisandre n'écoute à la porte. Elle a, entre autres agréments, l'insupportable défaut d'être curieuse comme une pie.

Ce disant, M. Badinier alla sur la pointe du pied s'assurer que sa femme ne l'épiait pas, revint près de son ami, et reprit :

— Tu ferais donc comprendre à cette chère prodigue qu'elle doit être raisonnable, ne plus faire de dettes, s'y engager formellement; auquel cas, je consens à payer encore les deux mille francs en question, que tu lui remettras de ma part, en lui déclarant que désormais elle n'aura pas un rouge liard an delà de ses mille francs par mois! N'est-ce pas suffisant? Je lui ai fait en outre meubler un fort joli petit appartement: j'ai garni son buffet d'argenterie, je paie son loyer (j'oubliais cela). Or, tu m'avoueras pourtant qu'à moins d'être millionnaire l'on ne peut faire les choses plus généreusement...

— Soit, mais encore une fois il me. répugne étrangement d'aller donner des eonseils d'économie à ta donzelle. C'est ridicule.

— Excepté elle et moi, personne ne saura que tu l'as vue.

— Et lors même que je me résignerais à celte démarche, tu as la bonhomie de croire que lorsque j'aurai engagé ta belle à ne plus faire de dettes, et qu'elle me l'aura promis, elle tiendra sa parole?...

— Oui...

— C'est par trop de crédulité! sans compter que ta demoiselle m'enverra promener !

— Tu te trompes; je suis convaincu qu'elle t' écoutera, si tu parles, comme tu sais le parler, le langage de la raison.

— Hé! morbleu! parle-lui toi-même ce langage.

— Est-ce que je ne suis pas cent fois trop amoureux pour cela! Et puis, dans ma position, c'est lin sujet si délicat à aborder ; au lieu que toi...

Mais, s'interrompant et prêtant l'oreille :

— Je crains toujours que Corisandre n'écoute à la porte.

M. Badinier alla derechef s'assurer que sa femme ne l'épiait point, entr'ouvrit, puis referma la porte, et revint auprès de son ami, lui disant :

— Ah! mon pauvre Roussel! quelle femme que ma femme! H y a trois ans, elle avait découvert la demeure d'une charmante écuyère du Cirque à laquelle je m'intéressais. Croirais-tu que Corisandre, armée d'une grosse canne. a effectué une descente chez mon écuyère, et qu'elle l'a rouée de coups après avoir tout cassé dans l'appartement?

— Tout cela est honteux et devrait te dégoûter de ces tristes liaisons.

— A quoi veux-tu que je passe mon temps? Ma maison est un enfer, et je la fuis; je trouve toujours, en rentrant chez moi, ma femme les poings sur les hanches, l'écume à la bouche. Aussi je cherche des distractions qui me plaisent. Je n'ai pas d'enfants ; ma fois, tant pis, courte et bonne. Je ne mange que mon bien, après tout, puisque j'ai épousé Corisandre sans un sou de dot.

— J'admets que la vie domestique n'ait pas pour toi de grands charmes, mais à ton âge on vit plus sagement.

— Que veux-tu! j'adore le beau sexe, on ne se refait pas ; et puis, si tu savais combien elle est jolie!

— Qui?

— Mais elle.

— Ah! oui, c'est juste; j'oubliais.

Enfin, si tu consentais à aller la voir pour lui parler raison, dans son intérêt, tu pourrais faire valoir la reconnaissance qu'elle me doit, puisque, après tout, je l'ai tirée de la misère, et elle n'en était pas à sa première aventure.

Celle-là n'est point une femme comme une autre. (P. 483.)

LIT. 61. — EUGÈNE SUE — LA FAMILLE JOUFFROV. — ÉD. J.' nOUFF ET C1 »

LA FAMILLE JOUFIHOY 483

— Jeune, jolie et misérable, cela m'étonne, car ordinairement ces femmes-là.. .

— Ces femmes-là, ces femmes-là... Celle-là n'est point une femme comme une autre; elle a très bon ton, des manières de dame comme il faut. Tiens, justement ce soir même je me donne le plaisir de la conduire à une table d'hôte ; je suis certain qu'elle éclipsera toutes les autres femmes.

— Gomment! tu hantes ces tripots?

— Cette table d'hôte-ià est tout ce qu'il y a de mieux, et dans le plus grand genre; elle est très bien composée en hommes, el l'on y rencontre des femmes charmantes.

— Ces maisons sont toujours plus ou moins des coupe-gorge. Pourquoi conduis-tu là celte personne dont tu te dis si amoureux?

— Que veux-tu! elle ne peut fréquenter d'autre société, et une jolie femme aime toujours à montrer une toilette élégante, à faire admirer ses excellentes manières. Aussi, ma foi! je n'ai pas eu le courage de lui refuser de...

M. Badimer n'acheva pas; la porte de son cabinet s'ouvrit brusquement, et sa femme entra chez lui.

Mmo Badinier, âgée d'environ quarante ans, femme de moyenne taille, des formes nerveuses, décharnées, avait une physionomie acariâtre et résolue; ses colères, ses jalousies perpétuelles, infiltrant sa bile dans son sang, sa ligure était devenue jaune comme un coing; ses petits yeux noirs, mobiles, inquiets, brillaient comme des charbons ardents.

M. Badinier, à l'aspect de sa femme, obéissant à un mouvement instinctif presque machinal, prit sa canne et son chapeau, afin de fuir au plus tôt sa maison, tandis que M. Roussel disait courtoisement à la terrible Corisandre:

— Bonjour, madame Badinier; comment va votre santé?

— Ma santé? Puis elle ajouta d'un ton de récrimination amère, en montrant son infidèle : Ce n'est pas la faute à monsieur si je ne suis pas déjà dans ma fosse !

— Ah! madame! pouvez-vous penser que votre mari...

— Viens-tu, Roussel? reprit M. Badinier, prévoyant quelque orage, et se dirigeant prudemment vers la porte; viens-tu? Nous sortirons ensemble...

— Comment ! s'écria Corisandre, il n'y a pas une heure que vous êtes rentré, et vous ressortez encore?

— Oui, chère amie!

— Reviendrez-vous dîner?

— Non, chère amie?

— Très bien! comme hier, comme avant-hier, comme toujours! Jamais une minute chez vous; il parait que les pieds vous brûlent ici !

— Adieu, chère amie! Allons-nous-en, Roussel!

— Vous êtes un monstre!

— A la bonne heure! Au revoir...

- — Vous passez votre vie chez vos créatures!

— Madame Badinier, de grâce, calmez-vous.

— Taisez-vous, monsieur Roussel ! Vous ne valez pas mieux que mon mari ; vous venez le débaucher !

— Moi! juste ciel!

— Roussel, prends mon liras, et laisse-la dire, celte chère amie; cela la soulage, c'est sa santé; viens....

Et tendant son bras à Joseph, qui s'y appuya, il ajouta lout bas :

— Je crains fort que Corisandre n'ait écouté à la porte: du reste, lu vois quel agréable ménage est le mien.

— N'as-tu donc rien à le reprocher? répondit aussi tout bas Joseph en haussant les épaules. Il est honteux, à ton âge, d'encourir et de mériter do pareils reproches.

— Monsieur Badinier, vous êtes un vieux coureur ! un mange-tout ! un scélérat! s'écria Corisandre, hors d'elle-même, en montrant le poing à son mari, qui battait prudemment en retraite du coté de la porte, avec un flegme imperturbable. Vous abandonnez, vous ruinez votre femme pour d'indignes créatures! ajouta Mmo Badinier exaspérée. Mais que votre drôlesse d'à présent ne me tombe pas sous la main, car je la traiterai comme il y a trois ans j'ai traité votre écuyère. Je lui arracherai les yeux, aussi vrai que vous me rendez malheureuse comme les pierres!

— Adieu, chère amie, adieu ! répondit M. Badinier en reculant devant sa iemme jusqu'à ce qu'il fût à proximité de la porte. Faisant alors passer Joseph devant lui, il tourna prestement la clef de la serrure et laissa Corisandre enfermée à double tour.

Nous devons en prévenir le lecteur, des scènes affligeantes, hideuses et plus tard horribles, vont se dérouler, se dérouleront devant lui.

L'inflexible moralité de ce livre nécessite ces tableaux pénibles ; l'inexorable logique du \ ice, sa fatalité, lorsque le principe du mal l'emporte irrévocablement sur le principe du bien, lorsque le repentir, l'expiation, ne commandent pas l'indulgence et le pardon ; l'inexorable logique, la fatalité du vice, disons-nous, porte avec soi un terrible et souvent salutaire enseignement.

Si le cœur du lecteur se serre, se eontriste, en lisant ce qui va suivre, notre cœur s'est serré, s'est contristé, en écrivant ces récits douloureux.

LA l'AMII.I.i: JoUFFROY 485

Cela dit, passons.

M"e Clara, ex-femme de chambre de la comtesse de Villetaneuse, avail vu son ambition satisfaite, grâce aux libéralités de Charles-Maximilien : elle tenait une table d'hôte dans le grand genre , en d'autres termes , une espèce de coupe-gorge, de tripot honnête et modéré. Là, se rencontraient des femmes plus que suspectes : les unes encore dans l'éclat de leur jeune beauté; les autres déjà sur le retour, ayant conservé par hasard quelques débris de leur honteuse opulence, devenues joueuse- forcenées, et ne quittant pas les tables de bouillotte ou de lansquenet.

Le personnel masculin, plus varié, se composait de dupes et de fripons.

Les dupes, en grande majorité, appartenaient à diverses catégories :

Les joueurs incurables qui, depuis la très légitime suppression des maisons de jeu, venaient tenter le hasard dans ces antres, où la police opérait souvent des descentes;

Des hommes mûrs ou vieux qui, ainsi que M. Badinier, rencontraient là des femmes entretenues;

Quelques habitués peu libertins, peu joueurs, mais qui trouvaient dans ce lieu douteux un dîner passable, et le sans-gêne i\c> mœurs plus que faciles de la mauvaise compagnie, déguisée sous une certaine écorce de décorum et de savoir vivre ;

l»e tout jeunes gens, fds de famille de province, ou héritiers de quelque mode le fortune industrielle laborieusement gagnée à Paris, qui venaient demander leur premier amour aux courtisanes de haut titre, commensales de la maison;

Kiilin, des étrangers peu ou mal recommandés, qui s'imaginaient fréquenter le beau monde parisien, dans ces réunions, où généralement ils étaient présentés par quelque grec de fort bonnes façons, dont ils devaient, croyaient-ils, la rencontre au hasard. Naïve erreur. Les grecs, sorte d'affiliation de chevaliers d'industrie, sont généralement très bien renseignés sur l'arrivage des étrangers dans plusieurs hôtels garnis, à l'entour desquels ces brelandiers tendent leurs filets*

Les grecs ou pipeurs au jeu, parfois coupables de crimes ou repris de justice ; d'autant plus dangereux que leur courtoisie, leur élégance, souvent même leur parfaite éducation el la distinction de leurs manières éloignent d'eux tout soupçon de filouterie, les grecs choisissent d'ordinaire les tables d'hôte pour théâtres de leurs piperies : l'excitation du vin et de la bonne chère, les œiliades de femmes jeunes, belles, brillamment parées, dont quelques-unes soni complice dss grecs, tout cela enivre, exalte la dupe ; le jeu s'eng tge, l'or couvre le tapis, et la dupe sort du tripot plumée à vif, ii: née à blanc ; presque toujours l'oison plume, candide et bien résigné à ce coup du sort, se retire avec sa courte honte ; mais parfois aussi se rencontre d'aventure un mauvais joueur, soupçonneux, rancunier; notre homme va déposer sa plainte chez le commissaire;

il en résulte une descente de police dans le repaire, assez souvent suivie de l'incarcération de la maîtresse du logis.

Les organisations vraiment honnêtes, égarées par hasard ou par curiosité dans ces endroits malsains, s'aperçoivent bientôt qu'elle y respirent un air vicié, fétide, malgré le vernis d'élégance des personnes ou des choses, de môme qu'une exhalaison délétère ne peut jamais être absolument neutralisée par les parfums les plus violents ; loin de là, ce mélange de musc et d'odeur putride provoque d'invincibles nausées.

Tel était donc l'aspect moral de la table d'hôte de Clara. Quant à son aspect matériel, il était luxueux : la richesse intérieure de l'appartement contrastait avec la vétusté de la maison, sombre demeure, presque délabrée, située dans l'une des parties les plus obscures de la rue de la Michodière. Les localités compatibles avec ces sortes de repaires se trouvant fort restreintes, les propriétaires de vastes et nouveaux bâtiments bien éclairés, bien aérés, se montrent peu soucieux d'avoir pour locataires des teneuses de tripot, voisinage toujours répugnant aux autres habitants de la maison, ainsi exposés, eux et leur famille, a rencontrer sur les degrés des brelandiers avinés en compagnie de femmes galantes.

L'escalier qui conduisait au logis de Clara, occupant au fond d'une cour le premier étage de la vieille maison, était ténébreux, même en plein jour, et la nuit à peine éclairé par un quinquet fumeux; un guichet pratiqué au milieu de la porte d'entrée de l'appartement servait de poste de guet à une servante chargée d'examiner les survenants avant que de les introduire dans le sanctuaire. Apercevait-elle un magistrat de police et sa suite, elle poussait le cri d'alarme :

— Voilà le commissaire!

Et elle refermait la chatière.

A ces mots, répétés depuis l'antichambre jusqu'au salon, les cartes, les enjeux disparaissaient des tapis verts, pendant que le commissaire, sonnant à tout rompre, maugréant contre le relard calculé que Ton mettait à lui ouvrir, entrait enfin, et surprenait les habitués du tripot, hommes et femmes, candidement absorbés par les chances du loto à un sou, ou se livrant aux naïfs ébats des jeux innocents, à l'instar de l'honnête et paisible soeiété du Marais.

La porte tutèlaire ouverte, l'aspect changeait.

Au palier sombre, sordide, succédait une antichambre fraîchement peinte, garnie d'innombrables patères destinées à recevoir les manteaux, les paletots, les chapeaux, les mantelets des commensaux de la table d'hôte; il conduisait à une vaste salle à manger, confortablement meublée, brillamment éclairée: l'une de ses portes donnait accès à un beau salon communiquant d'un côté avec le boudoir, et de l'autre avec la chambre à coucher de Clara, servant aussi de

pièce de réception. Le fastueux ameublement de ces pièces dissimulait à peine leur délabrement primitif ; l'inégalité du carrelage s'apercevait sous les tapis qui le recouvraient; l'affaissement des corniches, les lézardes du plafond, où pendait un lustre, contrastaient avec l'éclat de la tenture de papier grenal et velouté, rehaussé de baguettes de bois dore; de même aussi les rideaux de soie contrastaient avec les membrures vermoulues ou déjetées des fenêtres ;ï petits carreaux, à peine (-'nse. par leurs grossières espagnolettes de fer, peintes en noir.

Ce jour-là les habitués de la table d'hôte avaienl dep lis peu de temps terminé leur dîner; niais l'on attendait les personnes invitées à la soirée pour engager les parties de jeu.

Une douzaine de femmes, un nombre d'hommes à peu près égal, çà et là, disséminés dans le salon éclairé par deux grandes lampes Carcel contenues dans des vases de porcelaine, causaient soit tète à tête, soit en groupes.

Parmi les hommes, deux ou trois sortaient à peine de l'adolescence ; le plus grand nombre appartenaient à l'âge mûr, sauf un vieux monsieur à cheveux et à mou-tache-; blanches retroussées. Un appelait emphatiquement ce monsieur le général. (Presque toutes les tables d'hôte s'enorgueillissent de compter parmi leurs commensaux un général, un colonel, un commandant, ou tout au moins un major quelconque; quant à la réalité de ces grades, l'annuaire de l'armée n'en fait aucune mention.) Quelques vieilles joueuses, fardées jusqu'aux yeux, décolletées jusqu'au bas des épaules; plusieurs jeunes et jolies femmes vêtues avec une extrême élégance, composaient le personnel féminin.

Presque toutes ces dames portaient un nom d'emprant, harmonieux et sonore, invariablement précédé de la particule aristocratique : Mm<! de Bourgiteil, Mme de Saint- Alphonse, Mmc de Belcour, etc., etc., etc. Elles avaient généralement des dehors contenus, souvent distingués ; car, remarque singulière, basée sur la délicatesse innée de la femme, celle-ci tombant dans ia même dégradation que l'homme conservera toujours sur lui une évidente supériorité en ce qui touche les apparences. Aussi, parmi les créatures qui fréquentaient les lieux suspects où nous introduisons le lecteur, presque toutes gardaient un maintien réservé, décent, presque modeste.

Dans le petit n Ve d'habitués de la table d'hote de Clara, qui portaient braver) ent ou plutôt impudemment leur nom, se trouvait Mm* Bayeul. Sa présente dans ce tripot, quoiqu'elle appartînt à une honnête bourgeoisie, s'expliquait par ses mésaventure-; conjugales.

M. Bayeul avait chassé sa femme de leur demeure commune, non qu'il fût un mari d'humeur ombrageuse, tant s'en faut! Il resta stoïquement indifférent aux désordres de son épouse, |usqu'au jour où celle-ci se permit de lui subtiliser une somme assez considérable, dans la charitable intention de payer les dettes de jeu de l'un de ses galants.

Or, autant M. Bayeul se montrait peu soucieux des infidélités de sa femme, autant il se montrait jaloux de ses billets de banque. Aussi, la surprenant, ainsi qu'on le dit, la main dans le sac, il lui signifia nettement l'ordre de déguerpir de chez lui dans les vingt-quatre heures. Toutefois, afin de se débarrasser à jamais de sa tendre moitié, il consentit à lui assurer un revenu de dix-huit cents francs, la menaçant, dans le cas où ces arrangements ne la satisferaient point, de commencer à l'instant contre elle des poursuites judiciaires motivées par de nombreux adultères dont il tenait entre ses mains les preuves écrites et parfaitement suffisantes pour la faire coffrer à Saint-Lazare pendant un an ou plus.

Le choix de M"0 Bayeul ne fut pas douteux; elle crut d'ailleurs trouver dans sa complète liberté les moyens d'améliorer sa position pécuniaire et fit dés lors partie de cette classe dégradée, commençant à la femme mariée chassée du toit conjugal en punition de ses scandaleuses pratiques, et descendant jusqu'aux plus misérables créatures.

Mme Bayeul, délivrée de toute entrave, ne fréquentant que la mauvaise compagnie, s'abandonnait aux excentricités de ses toilettes. Elle ne ménagent plus l'exhibition de ses épaules, d'une blancheur de neige, que caressaient les longues boucles de ses cheveux d'un blond ardent; quoiqu'elle eût dépassé sa trentième année et acquis un léger embonpoint, sa taille d'Hébé était toujours fine, souple, charmante; son regard, habituellement effronté, devenait d'une audace indicible lorsqu'il s'arrêtait sur un homme qui lui plaisait; mais, en ce moment, Mmc Bayeul causait tête à tète avec Clara dans son boudoir.

L' ex-femme de chambre de Mmc de Villetaneuse était devenue fort replète et avait alors environ quarante-cinq ans. La satisfaction d'elle-même et de sa condition se lisaient sur ses traits épanouis; sa table d'hôte ou plut"! les prolits du flambeau* l'enrichissaient : elle n'avait eu jusqu'alors qu'un démêlé avec la police, au sujet d'un jeune Russe outrageusement plumé chez elle par Angelo Grimaldi. Mais, grâce à la puissante intervention du mari de l'une de ses maitresses, Clara avait échappé au tribunal correctionnel et à la fermeture de son tripot. Tout lui souriait; elle prenait le nom de Mm° de Sablonville; le général l'appelait galamment sa belle amie; les femmes qu'elle recevait, et dont elle connaissait les secrets, la traitaient avec déférence ; les hommes lui témoignaient cette courtoisie banale, due à l'habitude d'un certain monde; enfin, autrefois femme de chambre, elle avait une femme de chambre à ses ordres, une cuisinière, une fille de cuisine et un domestique, qui, aidé du portier, servait à table.

En un mot, Clara, après avoir pendant si longtemps obéi au coup de sonnette, se voyait à son tour maîtresse de maison, et trouvait son sort le plus heureux du monde.

1. Le gain des maîtresses de tripot consiste surtout dans une somme de... que les joueurs abandonnent à chaque partie pour les cartes.

LA FAMILLE JOII ITKO Y

Elle s'était noyée de désespoir de se voir abandon née... (P. 490.)

Tel élait d'ailleurs l'entretien confidentiel de Mm° de Sablonville et de Mm° Bayeul, toutes deux retirées dans le boudoir avoisinant le salon.

— Ainsi, ma chère, ce n'était pas pour la première fois qu'hier il venait chez vous? disait M°" Bayeul à Clara. Vous le connaissiez donc auparavant?

LTV. 62. — EUGÈNE SUE. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. J. ROL'FF ET Cie. L1V. 02

— Angelo Grimaldi?... Mais figurez- vous, ma petite, qu'il est une de mes plus anciennes connaissances. Il date de la fondation de la table d'hôte.

— Qu'il est beau, mon Dieu! qu'il est beau! Quel ravissant visage! quelle délicieuse tournure! Et l'air si roué!.. Hier, en le voyant, je suis restée comme éblouie, presque hébétée; je mourais d'envie de lui parler; je me suis approchée dix fois de lui, je n'ai pas osé l'aborder, tant je me sentais sotte, embarrassée. Jugez un peu! Je ne suis pas timide pourtant!

• — Hé! hé! c'est une passion qui commence.

— J'en ai peur.

— Et vous avez raison, ma petite!

■ — D'avoir peur?

— Oui.

— D'avoir peur d'aimer cet adorable jeune homme?

— Certes!

— Est-ce que je ne suis pas libre, ma chère?

— Vous ne me comprenez pas. Je veux dire qu'il est dangereux d'aimer ce beau garçon.

■ — Pourquoi est-ce dangereux?

— Ah! ma petite, on dit : Ne jouez pas avec le feu. Je vous dirai, moi: Ne jouez pas avec l'amour d'Angelo !

— Mais encore...

— Une fois qu'on en tient, voyez- vous, c'est pour la vie; il a comme un charme magique.

— Eh bien! l'on en a pour la vie, tant mieux!

— Mais lui n'en tient pas pour la vie; une fois son caprice passé, bonsoir! il s'ensuit qu'on devient malheureuse comme les pierres. Tenez, j'ai vu ici affolée d'Angelo un amour de femme, Mm° de Saint-Prosper, vingt-deux ans. jolie comme un ange, faite au tour, riche de plus de deux cent mille francs, sans compter un magnifique mobilier, vu qu'un Anglais s'était à moitié ruiné pour elle.

— Ensuite?

— Savez-vous comment a fini son amour pour Angelo? Au bout d'un an, on repéchait la pauvre femme dans les filets de Saint-Cloud : elle s'était noyée de désespoir de se voir abandonnée par lui; sans compter qu'il lui avait mangé jusqu'à son dernier sou, car on n'a pas seulement trouvé chez elle de quoi la faire enterrer. J'ai payé l'inhumation. C'a été, du reste, très convenable : trois voitures de deuil, les chasubles galonnées, et au cimetière une jolie pierre simple. Vous concevez, je ne pouvais pas laisser une de mes anciennes habituées aller à Montmartre dans le corbillard des pauvres, pour être jetée dans la fosse commune. Voilà, ma petite, ce que c'est que d'aimer Angelo.

LA FAMILLE JOUFFROY i'.n

— Ce que vous médites là. voyez-vous, loin de m'effrayer,me rend encore plus amoureuse d'Angelo. Angelo! quel nom ravissant! Il est doncltalien?

— Tout ce qu'il y a de pins liulien: il a èlé condamné à mort dans son pays poiir affaire politique. Il avait alors dix-huil ou dix-neuf ans; il a pu s'échapper de sa prison.

— Proscrit ! condamné à mort ! Il ne manquail plus que cela pour m'achever!

— Enfin, depuis qu'il a quitté l'Italie, il vil en France, à moins qu'il ne voyage; aussi connaît-il beaucoup de riches étrangers, c'est presque toujours lui qui amène ici les plus gros joueurs.

— Tenez, ma chère, reprit Mmo Bayeul, rêveuse, l'œil enflammé, le sein palpitant, il me semble que je dirais : Être aimée d'Angelo et mourir!

— Est-elle exaltée, cette petite! est-elle exaltée!

— Viendra-t-il ce soir?

— Probablement. A propos, nous aurons du fruit nouveau, une présentation, une très jolie dame que...

— Vous êtes sûre qu'Angelo viendra ce soir?

— Mais oui, mais oui... Je vous disais donc que nous aurons du fruit nouveau : l'un de mes habitués, M. Badinier, me présente sa dame, dit Clara en se rengorgeant, et elle ajouta d'un ton protecteur : Je lui ai demandé, bien entendu, avant de lui promettre de la recevoir, si elle avait de bonnes manières, une tenue décente, parce que je neveux recevoir chez moi que des femmes très bien; M. Badinier m'a répondu que sa dame était du meilleur genre; elle s'appelle Mme d'Arcueil. Il paraît qu'elle est belle à éblouir; qu'elle a l'air d'une duchesse. Dites donc, ma petite, tenez-vous ferme au moins! C'est peut-être une rivale! Si Angelo allait la remarquer!

— Étes-vous méchante, allez! Vous n'avez pas pitié de moi. Toute la nuit j'ai rêvé de lui, je perds jusqu'à l'appétit, je n'ai pu dîner ; vous m'avez dit vousmême que je ne mangeais rien.

— A propos du diner, ma petite (je vous dis cela en passant), vous n'oublierez pas que vous êtes en avance de trente-cinq cachets, et de neuf extras de vin de Champagne, que vous adorez... (sans reproche). Le tout se monte à cent cinquante-deux francs; tâchez de me régler ce soir mon petit compte, si vous êtes heureuse au lansquenet. Sinon, j'attendrai que vous ayez quelqu'un, et...

Clara s'interrompit, et s'écria en voyant entrer un nouveau venu dans le boudoir :

— Tiens, monsieur de Mauléon ! C'est un véritable revenant; il y a des siècles qu'on ne l'a vu.

Mauléon, dont les cheveux avaient grisonné depuis son voyage d'Allemagne, était vêtu avec élégance; il salua courtoisement Clara et Mm* Bayeul, de

plus en plus absorbée par le souvenir d'Angelo, et dil à la maîtresse de la lahlc d'hôte :

— - Bonsoir, chère madame de Sahlonville.

• — Bonsoir, cher monsieur de .Mauléon; vous arrivez donc de voyage?

— Justement. J'ai un service à vous demander.

— C'est accordé d'avance.

Mauléon, afin de n'être pas entendu de Mme Bayeul, se penchant vers l'oreille de Clara, lui dit tout bas :

— J'ai donné rendez-vous à Angelo chez vous ce soir, ù neuf heures; elles vont sonner tout à l'heure : j'ai à causer longuement avec lui, soyez assez bonne pour vous arranger de manière que nous ne soyons pas interrompus.

— Rien de plus facile ; venez dans ma chambre à coucher, j'en fermerai la porte ; je donnerai l'ordred'y introduire Angelo en le faisant passer par le couloir de mon cabinet de toilette qui donne sur l'escalier de service. Vous causerez ainsi à votre aise tant que vous le voudrez.

— Mille grâces, chère madame. Vous êtes, selon votre habitude, toujours obligeante au possible.

Angelo Grimaldi, dès son arrivée dans le tripot, fut conduit dans la chambre à coucher de Clara, où il resta seul enfermé avec Mauléon.

Angelo Grimaldi, dont la beauté vraiment remarquable était rehaussée par le* recherches d'une toilette d'excellent goût, digne de la fleur des pois des merveilleux, tendit cordialement la main à son ancien complice, et lui dit :

— J'ai reçu ta lettre; j'avais laissé mon adresse à la maîtresse de l'hôtel garni que j'habitais autrefois, une femme sûre; elle m'a envoyé ton billet à ma nouvelle demeure; me voici exact au rendez-vous. Mais que diable es-tu devenu depuis notre voyage d'Allemagne avec le vieux Corbin. ?

— Voyage où, par parenthèse, tu nous as plantés là. Le vieux Corbin allait même jusqu'à te soupçonner de nous avoir vendus.

— C'est absurde.

— Tu n'étais pas venu au rendez- vous, où nous avons été arrêtés, de là ses soupçons; du reste, la police allemande s'est contentée de nous conduire jusqu'à la frontière. Maintenant, écoute-moi : j'ai une excellente affaire à te proposer; mais, afin de nous recorder, il faut qu'en deux mots je te mette au fait de tout ce qui m'est arrivé depuis notre séparation en Allemagne. Reconduit à la frontière, je suis revenu à Paris; certaines circonstances me donnaient à penser que cette Catherine de Morlac... Tu sais de qui je veux parler?

LA FAMILLE JulHllOY 493

— Oui, elle t'avait autrefois ruiné.

-— C'est cela; j'avais donc tout lieu de croire qu'elle possédait chez elle une somme raisonnable. Corliin me renseigna sur la mansarde qu'elle occupait dans la même maison que lui, et, après de longues recherches, je découvris enfin, cachée en différents endroits, sous le carrelage de la chambre, une forte somme en différentes valeurs.

■ — 11 est incroyable que, riche encore, cette Catherine se soit faite ouvrière.

— Cela m'a aussi paru fort bizarre; mais apparemment touillée de la grâce d'en haut, et rougissant de son ancien métier, lorsqu'elle a eu retrouvé son fils, Catherine se sera imposé, en manière d'expiation, de vivre pauvre et de distribuer en aumônes l'argent des niais de ma sorte qu'elle avait jadis exploités, car le vieux Corbin, après mon heureuse découverte, n'a plus douté que Catherine ne fût certain mystérieux bienfaiteur que l'on nommait le bon génie de la cour îles Coches. Elle mérite, tu le vois, au moins le prix Monthyon.

- Il n'est que des coquines capables d'idées pareilles! Mais enfin, par cette restitution forcée, tu recouvrais une partie de l'argent donné jadis par toi à cette femme. Le tour est piquant !

— J'avais liquidé avec la justice; néanmoins, en raison de la surveillance, j'ai cru devoir quitter Paris, en emmenant une charmante petite femme. J'ai l'ail ainsi en Suisse un voyage délicieux. Mais à Berne j'ai abandonné ma compagne, et j'en ai pris une autre. C'était une très jolie femme de chambre anglaise, que j'ai enlevée à ses maîtres; celte circonstance m'a naturellement inspiré le désir de voir l'Angleterre, d'où j'arrive, après y avoir vécu trèsgrandement comme en Suisse,

— Je n'en doute pas; et de cette restitution opérée par toi-même chez Catherine, combien te reste-t-il?

— Cinq cents louis, qui seront mon apport dans l'opération que je viens le proposer.

- Nous en parlerons tout à l'heure. Mais je dois aussi en deux mots te raconter mes aventures depuis notre séparation. Ma belle inconue de la villa Farnèse était la maîtresse du prince Charles-Maximilien, unecomtesse, une vraie comtesse de Villetaneuse.

— J'ai vu dans les journaux la mort d'un pair de France de ce nom... le marquis de Villetaneuse...

— C'était l'oncle du mari de ma belle... Henri de Villetaneuse.

— Henri de Villetaneuse?... reprit Mauléon interrogeant ses souvenirs, Attends donc...

— Tu le connais?

— Hé! sans doute... 11 est maintenant des nôtres.

— Vraiment... le comte?

— Lors de mon dernier voyage en Angleterre, il m'a été présenté dans un enfer l de Londres, comme compatriote grec... Il arrivait de Californie, où il avait été chercher fortune, sans la rencontrer; on parlait même assez vaguement dans cet enfer d'un coup de main hardi, tenté par Henri de Villetaneuse, à Rio-Janeiro, sur un riche planteur brésilien qu'il avait enivré...

— Eh bien! mon cher, ce Henri de Villetaneuse a eu de sa femme, en dot, huit cent mille francs, et, en moins de deux ans, il avait tout mangé.

— ■ Je comprends alors comment sa femme est devenue la maîtresse du prince.

— ■ Oh ! c'est tout un roman ; il serait superflu de te le raconter. Il est aussi superflu de t'apprendre comment le prince quitta la comtesse pour épouser une princesse de la maison d'Autriche, et confia son Ariane désolée à un certain duc de Manzanarès afin de la faire voyager et de la distraire. Je ne m'appesantirai pas non plus sur le moyen fort ingénieux, mais fort risqué, grâce auquel, après une nuit que j'ai passée enfermé seul dans l'une des chambres de la villa Farnèse, j'ai trouvé moyen, le lendemain, de devenir le compagnon de voyage du duc et de la comtesse en qualité de secrétaire intime. Voilà pourquoi vous ne m'avez pas revu, car les événements dont fut suivi notre rendez-vous du soir dans les ruines du château se passaient la veille de mon départ.

— Or, ce duc a été le successeur du prince?

— Non sans peine; car la comtesse... je la nommerai Aurélie, c'est son nom, poussait loin la délicatesse.

— Quoi!... et elle avait été entretenue par Charles-Maximilien?

— Oui et non.

— Que veux-tu dire?

— Elle vivait dans la villa du prince; il défrayait sa maison, mais il n'aurait jamais osé lui offrir d'argent. Elle payait ses toilettes des débris de sa dot, et se montrait magnifique envers les domestiques. Enfin, lorsque, se séparant d'elle, le prince lui offrit un crédit illimité chez son trésorier, la comtesse regarda ce procédé comme un sanglant outrage.

— C'est fort curieux.

— Ce n'est pas tout. Lors de son voyage avec le duc, il restait à Mmc de Villetaneuse une somme assez ronde; elle avait absolument exigé de payer sa part des dépenses, ne voulant accepter le duc que comme un chaperon, un vénérable cicérone. La comtesse se montrait d'autant plus inflexible à ce sujet (elle me l'a depuis avoué), qu'elle commençait à ressentir de l'amour pour moi, malheureux proscrit, devenu, par hasard, secrétaire du duc. Celui-ci, voyant

1. On appelle enfer, à Londres, d'infernales maisons de jeu, véritables repaires d'escrocs et de prostituées d'un certain monde.

LA FAMILLE .loi I I KOY 495

dans la délicatesse d'Aurélie un obstacle presque insurmontable à ses projets,

lit. en diplomate habile, ce calcul ingénieux : « Lorsque la comtesse et sa famille (j'oubliais de te dire que le père et la mère d'Aurélie étaient du voyage)...»

— Honnêtes parents! Continue.

— Donc, le duc se dil ceci : « Lorsque la comtesse et sa famille seront à bout de ressources, il faudra bien, habituée qu'elle est à vivre en grande daine, qu'elle écoute mes propositions. » Ensuite de ce profond raisonnement, M. île Manzanarès doubla et tripla les dépenses du voyage avec une prodigalité folle. Nous courions la poste avec quatre voitures, deux courriers et six domestiques. Juge de l'énormité des frais dont la comtesse payait sa part. On faisail des dîners extravagants, on demandaitles vins les plus rares, la chère la plus exquise, dans les premiers hôtels des villes où nous séjournions. Cela ne suffisait pas à l'impatience du duc, et, afin de précipiter la ruine complète de Mm° de Villelaneuse, il imagina de l'associer avec lui pour jouer à la roulette. au\ bains de Lacques. La chance le favorisa, en cela qu'il jouait à qui perd gagne, et, en une soirée, la comtesse vit disparaître tout ce qui lui restait.

— Alors la belle, moins farouche, est forcée d'accepter les services du duc, et par reconnaissance...

— II n'en pouvait être autrement. Le duc, d'ailleurs, se conduisait en parfait gentilhomme, en seigneur ma nifique. La mère d'Aurélie prit la chose en femme d'esprit, mai le père, bonhomme fort rétif à certaines idées, mal ;ré la plus niaise crédulité, lut bien forcé d'ouvrir un beau jour les yeux à la lumière. Il fut frappé d'un coup de sang; sa raison, déjà quelque peu obscurcie, se troubla tout à fait, et il tomba littéralement dans l'enfance Quant à la comtesse, sont premier pas franchi, et habituée au luxe, à une vie princière, elle s'est bientôt tout doucement résignée à accepter le splendides libéralités du duc.

— Ah ! cà, et toi?

— Pendant longtemps je fus réduit au rôle de martyr, de soupirant éconduit, dévorant mes larmes en silence, ou soupirant de temps à autre une romance plaintive. (Le duc se plaisait fort à me faire chanter.) Enfin, que te dirai-je? à Naples, j'ai reçu le prix de ma constance, mais lu vas rire : la victoire, loin de me refroidir, m'a rendu amoureux, passionnément amoureux.

— Toi, Angelo?

— Oui.

— Allons, tu railles.

— Je te dis, Mauléon, que pour la première fois de ma vie j'ai aimé, aimé avec idolâtrie, aimé comme un écolier, aimé à ce point que cet amour m'effrayait. Aussi, lors [u'il a été rompu, malgré moi j'ai fini par m'en applaudir. Cet amour me dominait, me possédait follement; je sentais faiblir la trempe énergique de mon caractère.

— Est-ce bien toi que j'entends?

— Hé ! mon Dieu ! parfois je ne me reconnaissais plus moi-même. Croiraistu que souvent, le front appuyé sur les mains d'Aurêlie, je pleurais en pensant qua son insu cette jeune femme aimait un grec, un voleur, un repris de justice qu'elle croyait proscrit pour une noble cause !

— Toi pleurer aux pieds d'une femme?

— Oui, je pleurais, et d'autres fois, me révoltant contre ma lâche faiblesse, je voulais éprouver l'amour d'Aurêlie, en lui avouant résolument qui j'étais, en lui racontant ma vie.

— J'aurais été jaloux de cette confidence, Angelo, car, au fond, j'ignore qui tu es, j'ignore quels étaient tes antécédents avant notre rencontre en prison.

— Peut-être un jour te ferai-je ma confession... entre deux vins... mais je n'osais la faire à Mmo de Villetaneuse, de crainte de l'épouvanter. Cependant elle m'aimait, vois-tu, avec une telle furie, j'avais sur elle tant d'influence, que, j'en suis certain, elle m'eût aimé quoique grec, quoique repris de justice. Ces hésitations de ma part te montrent quel empire cette passion avait sur moi.

— Quelle idée! reprit Mauléon en se frappant le front. Ce serait parfait.

— Que veux-tu dire?

— Ta comtesse était belle, Angelo?

— Admirablement belle.

— De bonnes façons?

— Les meilleures du monde, une distinction naturelle exquise.

— Elle t'aurait suivi partout?

— Je n'en doute pas.

— Elle t'aurait aveuglément obéi en tout?

— « Je sens que je ne suis plus moi, mais toi, mon Angelo! » me disaitelle souvent.

— Voilà, pardieu! la femme qu'il nous faudrait pour notre affaire. Et où est-elle maintenant, ta comtesse?

— Je l'ignore. Mais quels seraient donc tes projets?

— Achève d'abord ton histoire.

— Le dénouement est fort simple : un jour le duc nous a surpris en têteà-tête .

— C'était dans l'ordre naturel des choses.

— Le duc n'avait jamais eu jusqu'alors le moindre soupçon de notre amour; il m'affectionnait beaucoup; sa colère fut contenue, mais profonde. « Vous étiez proscrit, condamné à mort, me dit-il. Je blâme vos opinions politiques, pourtant je vous ai sauvé la vie en vous mettant à l'abri des poursuites de la police autrichienne; je vous ai donné auprès de moi un emploi de

LA FAMILLE Ktl'l'l Un\

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Euliu, vint le jour où M. de Manzanarès surprit Atfrélie et Arigelo. (P. 504.)

confiance, je vous ai traité en ami; vous me payez de la plus noire ingratitude. Ecoutcz-iimi bien: dous sommes ici à Naples; le gouvernement napolitain a tout autant que l'Autriche horreur des révolutionnaires; si dans deux heures vous n'avez pas quitté cette ville, sans revoir la comtesse, je vous fais arrêter, et vous pourrirez au cachot...»

— Peste! monsieur le dur était catégorique.

UT. 63. — F.lul.Ni: 51F. — r A FAWILLI JOLTFROY. II». I. Hultl ET C'«. LIV. G3

— De plus, il se chargea de faire à l'instant retenir ma place sur un paquebot en partance. Je me résignai, connaissant de réputation le carcere duro: je ne pouvais y échapper qu'en faisant constater mon identité, auquel cas ma position n'eût pas été meilleure; je ne voulus pas cependant quitter l'Italie les mains vides : je profitai du temps que l'on m'accordait pour mes préparatifs de voyage, et connaissant parfaitement les êtres de l'hôtel du duc et le moyen de pénétrer dans son cabinet, je m'appropriai une dizaine de mille francs.

— Tu es homme de précaution.

— A l'heure dite, je sortis de Naples, sans revoir Mm° de Villetaneuse. J'ignore ce qu'elle est devenue depuis. Les premiers moments de celte brusque séparation furent pour moi affreux, puis, je te l'ai dit, je finis pas être satisfait d'échapper à un amour qui m'abrutissait. Le paquebot où je pris passage était frété pour Cadix; j'ai, pendant la traversée, fait connaissance d'un banquier espagnol; il m'a introduit dans les meilleures maisons de Cadix; l'on y jouait gros jeu; j'étais en fonds; les Espagnols ignorent l'art de filer la carte; j'ai fait là d'excellentes affaires. Une charmante Caditane m'a aidé à oublier la comtesse; mais, au bout de quelques mois, craignant de voir mon industrie éventée, j'ai cru prudent de ne pas séjourner plus longtemps à Cadix. Je suis allé à Séville, à Madrid, et en dernier lieu à Lisbonne, d'où je me suis embarqué pour Ostende, emportant des bénéfices considérables. Je voulus aller aux jeux de Spa et de Baden, et, homme de hasard, tenter résolument le hasard...

— Quelle faute! lorsqu'on peut diriger à son gré le hasard!

— La faute fut grave en effet :je perdisàlaroulette,au trente-et-quarante, à peu prés tout ce que je possédais; je repartis pour Paris après cette lessive, et me voilà. Heureusement la table d'hôte de Clara est une précieuse ressource pour un joueur habile.

■ — C'est un en ras, si l'excellente affaire que je veux te proposer ne te convient pas.

— Quelle est cette affaire?

— Nous ne sommes pas connus à Bordeaux.

— Je n'y ai jamais mis les pieds.

— Ni moi non plus. Or, il paraît qu'en ce moment le lansquenet fait rage dans cette bienheureuse ville. Voici donc ce que je te propose : nous partons pour Bordeaux avec une jolie femme, dont toi ou moi serons le mari. Cela pose honorablement, cela permet d'ouvrir et de tenir maison sans éveiller les soupçons. Nous arrivons en poste à Bordeaux : nous sommes de riches touristes qui viennent passer quelques mois dans le Midi; nous louons un bel appartement; on se lie vite en province avec les étrangers; ma femme (ou la tienne) est charmante, fait à merveille les honneurs de chez elle ; nous donnons d'excellents dîners, mais nous n'avons aucun goût pour le jeu. Cependant que faire après

LA I WIII.I.i: JoUFKKOY

dîner? Quelqu'un propose en manière de simple passe-temps une modeste partie de lansquenet. Nous acceptons, et nous sommes si malheureux a i jeu que pendant une quinzaine de jours nous perdons. Cette perte devenant assez considérable, 1 ous voulons nous refaire; le guignon nous poursuit; nos Bordelais, enchantés d'empocher notre argent, de manger nos dîners, dont une jolie femme forl agaçante l'ail les honneurs, nous proposent généreusemenl revanche sur revanche; le jeu grossit, s'allume; la chance tourne de notre côté... et alors...

— Le reste va de soi. Ton idée est bonne, il y a beaucoup d'argent à gagnera Bordeaux : nous n'inspirerions aucune défiance par noire grande dépense et par la bonne tenue d'une maison de gens maries.

— Aussi te disais-je que ta comtesse nous eût parfaitement convenu pour celle représentation. En ce cas, tu aurais été l'homme marié et moi l'ami île la maison.

■ — Certes, en pareille occurrence, Aurélie nous eût été précieuse, grâce à son habitude du grand monde et à ses manières excellentes. Les Bordelais auraient raffolé d'elle : jamais plus séduisant appât n'eût déguisé l'hameçon; mais, je te l'ai dit, je ne sais pas ce que la comtesse est devenue. Je m'en félicite, car, si je la revoyais, je serais capable de redevenir passionnément amoureux d'elle et de perdre tous mes moyens.

— N'en parlons plus; il nous sera d'ailleurs facile de trouver ici, chez Clara, une femme telle qu'il nous la faut. Qu'en penses-tu1, toi qui, mieux que moi, connais le personnel féminin de céans, car j'arrive de voyage?

Vngelo réfléchit pendant un moment et reprit :

— J'ai remarqué ici une certaine petite Mme Bayeul, blonde ardente, Manche comme un cygne, hardie comme un page. La petite Bayeul mettrait le feu à toutes ces tètes méridionales; en faveur de sa gentillesse provocante, ils lui pardonneraient ai iment de ne pas avoir des manières de duchesse. Ses œillades assassines les distrairaient de leur jeu, et...

— Et, ainsi que tu le disais tout à l'heure, le reste va de soi. Je te donne donc pieins pouvoirs pour le choix et l'engagement de notre jeune première; je me lie a ton goût, tu es un garçon de tact et d'esprit.

— Quand partirons-nous?

— Le plus lût possible. J'ai conservé ma voiture de voyage, un très beau coupé ; nous \ tiendrons facilement trois. Tu crois pouvoir décider la lïayeul à nous accompagner.'

— Je l'avouerai, sans vanité (il n'y a pas là de fuoi se vanter), qu'hier e avant-hier cette enragée m'a poursuivi de regards expressifs, elle ne m'a pa dit un mot, mais si's yeux disaient tout : elle me sun rait, j'en suis certain, chez le grand diable d'enfer.

— S'il en esl ainsi, décide-la ce soir même à non- accompagner; nuis

partirons le plus tôt possible. Rien ne me retient ù Paris, sauf une vengeance, niais il me faudra une heure au plus pour la mener à bonne fin.

— Quelle vengeance?

— Cette Catherine de Morlac...

— Que diable veux-tu de plus? Tu l'as dépouiller, en manière de restitution forcée.

— Cela ne me suffit point... 11 est étonnant combien je hais cette femme. Je veux la frapper cruellement et à coup sûr... Oh! cette fois, ma vengeance aboutira... Catherine est sans donte encore employée chez son orfèvre. Il me sera facile de savoir sa demeure, et dès demain je serai vengé.

— 'Mauléon, prends garde, tu joues là un jeu dangereux... Elle te reconnaîtra.

— Rassure-toi, j'ai mon projet.

Clara vint interrompre la conversation des deux grecs, et leur dit :

— Ah! ça, votre tête-à-têtea assez duré; les parties de jeu s'engagent, le Hollandais vient d'arriver: entendez-vous cela, mon cher Angelo? ajouta la maitresse du tripot en jetant un regard significatif au grec émérite. Le Hollandais vient d'arriver ; il veut offrir du punch à ces dames et jouer un jeu d'enfer.

— Oh ! si le Hollandais boit du punch et veut jouer un jeu d'enfer, Mauléon et moi, nous allons le servir à souhait. Rentrons au salon, répondit le repris de justice, et il ajouta : A propos, Clara, la petite Rayeul est-elle ici?

— Ah! grand scélérat!

— Hé! hé! elle est drôlette.

-- Figurez-vous qu'elle est folle de vous.

— Ah bah!

— ■ Folle! ardu-folle!

— Elle me fait beaucoup d'honneur. En ce cas, ma chère Clara, ayez donc l'obligeance de lui dire que j'aurais deux mots à lui dire, et de me l'envoyerici

— Mais le Hollandais est au jeu.

— Rassurez-vous, je le rejoins bientôt; je n'ai, je vous le répète, que deux mots à dire à la petite Rayeul.

— Tenez, je suis bien trop bonne, monstre que vous êtes! Attendez ici un moment, je vais vous envoyer votre belle, qui ne s'attend guère à cet entretien. Quelle surprise pour elle ! Savez-vous qu'elle est capable de se trouver mal de saisissement! Pauvre femme!... encore une victime!

Clara et Mauléon sortirent de la chambre à coucher, dont la porte resta ouverte.

Au bout de quelques instants, M^" Bayeul, prévenue par Clara, courut retrouver Angelo, émue, palpitante et en proie à la plus vive émotion.

En ce moment, Aurélie, comtesse de Villetaneuse, entrait dans le salon du tripot en compagnie de M. Badinier.

LA FAMILLE I01UTU0Y 501

La comtesse de Villetaneuse dans ce tripot !

Aurélie tombée jusqu'à la honteuse condition de Femme entretenue!

I.a chute est effrayante, si par la pensée l'on se reporté à six ou sept années de là !

Honnête et heureux temps! jours paisibles et riants !

L'ancien négociant et sa femme, riches des fruits légitimes de leur industrie, haut placés, considérés dans la bourgeoisie, goûtent 1rs douces joies de la famille, affermis dans la pratique du juste et du bien, dans l'amour de la simplicité, pur les excellents avis de la tante Prudence et du cousin Roussel, cœurs dévoués, esprits pleins de bon sens. Aines droites, caractères solides et sûrs. Les heureux époux ont deux filles, l'une faisant oublier ses disgrâces physiques par des qualités touchantes, l'autre d'une beauté éblouissante et d'un naturel exquis, elles s'aiment tendrement: elles sont pures, ingénues, douées des plus aimables vertus.

Aurélie rêve parfois (innocente rêverie alors!) un avenir splendide comme sa beauté.

Marianne rêve un avenir modeste, elle!

Mme Joufîroy, dont la vanité maternelle ne fait que poindre, se montre vigilante ménagère, femme de tête el de vouloir; elle a, par son bon ordre domestique, par son activité commerciale, puissamment concouru à la fortune de son mari, et tous deux, l'heure du repos venue, en jouissent avec la satisfaction que donne le devoir accompli.

M. Jouffroy, gai, ouvert, l'ait oublier sa faiblesse à force de bonté; ses jours s'écoulent riants, paisibles, honorés.

Et maintenant quel abîme de maux, de larmes, de ruine, de honte, d'abjection sépare le présent du passé !

Ah! c'est que la vanité est l'un de ces virus lents, subtils, incurables, terribles, qui corrompent l'âme et la gangrènent à jamais.

La vanité maternelle de Mm0 Jouffroy infiltrant ses poisons dans l'âme d'Aurêlie, elle avait, par vanité, préféré à l'orfèvre Fortuné Sauvai le comte de Villetaneuse.

Par vanité, plus encore que par la crainte de la misère (les bras de Marianni et de son mari eussent étéouvertsà la comtesse, elle le savait); par vanité, elle avait passé des bras du prince dan- ceux du dm- de Manzanarès.

Par vanité enfin vanité relative), elle s'était vendueà M. Badinier, afin de retrouver, grâce au luxe de cette honteuse liaison, quelque reflet de l'opulence dont elle avait joui, suit au temps de son mariage, soit alors qu'elle était

la maîtresse deCharles-Maximilien ou du duc de Manzanarès; abjection d'autant plus criminelle de la part d'Aurélie qu'elle et sa mère, coupable d'une tolérance doublement infâme, auraient trouvé auprès de Marianne et de Fortuné sécurité pour le présent, indulgence et oubli pour le passé.

Mais la vanité, de Mme Joulïroy se révoltait à la pensée de se rapprocher de la tante Prudence, sa belle-soeur, dont les prévisions se réalisaient si terriblement.

Mais la vanité d'Àurélie se révoltait à la pensée de l'existence humble et retirée qui l'attendait chez sa sieur.

Pour concevoir par quelle successive et prompte dégradation du cœuretde l'esprit Aurélie, chaste jeune fille, puis épouse d'abord irréprochable, était tombée si rapidement de chute en chute jusqu'à la condition de femme entretenue; iifaul se pénétrer de cette vérité : « Que si, dans l'ordre physique, la rapidité de la ihute des corps est proportionnelle à leur pesanteur, il en est de même dans l'ordre moral : la rapidité de la chute des âmes est proportionnelle au poids de l'infamie, qui, se multipliant par elle-même, les précipite à l'abîme avec une vitesse effrayante. »

Ou si l'on préfère cette comparaison :

« La plus légère déviation du droit chemin entraîne forcément, fatalement, d'incommensurables écarls de conduite, lorsque la conscience a été impuissante à refréner une déviation première. »

Disons-le cependant, l'irrésistible besoin des vaniteuses jouissances du luxe n'avait pas seul conduit Aurélie à sa perle. Son père et sa mère s'étaient dépouillés pour la doter. Aussi, lorsque les derniers débris de sa dot et de leur fortune furent dissipés durant son voyage d'Italie avec M. de Manzanarès, Mmc de Villetaneuse, se voyant sans ressources, ainsi que ses parenl , les offres du duc autant pour continuer de vivre dans l'opulence que pour épargner aux siens les privations, la misère, auxquelles leur conduite les cônd

Le même sentiment dicta la conduite d'Aurélie à l'époque où, de retour en France, après sa rupture avec M. de Manzanarès, elle fut réduite à consentir aux propositions de M. Badinier.

La rupture de M. de Manzanarès et d'Aurélie avait eu pour cause son amour pour Angelo.

Etrange et fatal amour!

Lors de la première rencontre de la comtesse de Villetaneuse et du malfaiteur complètement inconnu d'elle, il prend vaillamment sa défense, et provoque Fortuné, qui reprochait à sa cousine d'être la maîtresse du prince. Ce jour-là même, Aurélie revoit Angelo; il se jette à ses pieds, lui déclare son amour, se donne pour un condamné politique fuyant l'échafaud. Les malheurs, la beauté, l'accent passionné, la voix vibrante du proscrit, dont la comtesse avait

d«\j;i subi le charme en l'en t en dan l chanter au loin, la troublent malgré elle, l'impressionnent profondément. Désespérée, indignée de l'ab indon de Gharles-Maximilien, blessée dans sa tendresse, blessée dans sa vanité, pleurant ses illusions perdues, cruellement malheureuse elle-même, elle se sent touchée du sort de ce malheureux, si jeune, si beau, si éperdument épris d'elle. Cependant elle lutte contre cel inlérôl naissant; la nuit venue, elle va trouver le repris de justice dans la chambre où il était demeuré caché, exige de lui, malgré ses larmes, ses prières, qu'il sorte de la villa, et, afin de lui enlevée toul espoir, elle lui apprend qu'elle part au point du jour pour l'Italie avec le due. Usant de ce renseignement, voulante tout prix se rapprocher de la comtesse, Angelo prend nue résolution hardie, devan e sur la route lesnombreuxequipagesdeM.de Manzanarès, et se jette sous les pieds des cheva ix au ris [ue le se faire tuer. Il est seulement ;onle recueille, selon son secret espoir, datfs l'une des voitures du duc, et désormais il fait partie de la suite en qualité de secrétaire.

Le grec voit ainsi chaque j uir Amélie ; il ne luicaclie pas que c'est au péril de sa vie qu'il es! parvenu à se rapprocher d'elle; il la supplie de garder le ■ ;rel sur leur première entrevue, jurant que jamais un mot d'amour ne s'échappera de son cœur; il subira discrètement sou martyre, trop heureux de jouir parfois de la présence de la comtesse.

La feinte résignation d'Angelo, sa tristesse douce et contenue, l'agrément de son esprit, la grâce, ladignilé de ses manières, son rare talent de chanteur, que le duc S'' plaisait à mettre en évidence, car, séduit par l'insidieuse habileté de son protégé, lui témoignanl un cordial intérêt, il le louangeait chaque jour devant la comtesse; tout enfin concourt à développer en elle son penchant pour Angelo: enfin, elle l'aime; sa liaison vénale avec le duc, déjà si honteuse, devient plus honteuse encore. Aurélie trompe ce vieillard.

L'une des plus terribles conséquences du vice est que sa lèpre, s'ètendant à ions les sentiments de l'être corrompu, leur communique une ardeur acre et dévorante.

Telle fut la passion d'Aurélie pour ce grec, cet escroc, ce repris de justice, dont elle ignorait, d'ailleurs, les abominables antécédents.

Cette passion toute nouvelle n'avait aucune analogie dans le passé de Mme de Villetaneuse. Epouse irréprochable jusqu'au jour de sa liaison avec, Charles- Maximilien, qu'elle aimait plus encore comme prince que comme amant, mais qu'elle aimait du moins fidèlement, loyalement, sans dissimulation ni réserve, elle connut donc pour la première fois, lors de sa liaison avec Angelo, la contrainte, le remords, la honte dans l'amour; il lui fallait ruser, mentir, se tenir sans cesse en garde contre elle-même, surmonter l'éloignement que lui inspirait le duc, puisque le quitter poursuivre son amant pauvre et proscrit, c'eût été s'exposer, elle, son père et sa mère, à une misère profonde.

Cette vie inquiète, agitée, opulente, mêlée çà et là de transports d'une passion frénétique, eut pour Aurélie l'allrait fatal et pervers que les difficultés vaincues, les fourberies triomphantes, exercent sur les femmes déjà dégradées; leur passion s'alimente de tous les sacrifices que la nécessité leur impose, et il en est d'odieux pour une femme amoureuse, si dépravée qu'elle soit.

Enfin, vint le jour où M. de Manzanarès surprit. Aurélie et Angelo en tète à tête. Le duc, faible comme un vieillard très épris, et certain de l'éloignement de son rival, offrit à la comtesse son pardon, si elle voulait lui promettre de se mieux conduire à l'avenir. Désespérée du départ d'Angelo, qu'elle aimait avec frénésie, révoltée de ce mot pardon, prononcé parle duc, elle lui répondit que désormais il lui ferait horreur, et repoussa dédaigneusement ses offres, oubliant; dans l'exaspération de son désespoir, qu'elle et sa famille se trouvaient sans ressources.

Le duc, blessé au cœur, se conduisit néanmoins en galant homme : il rompit avec la comtesse, lit remettre à Mm0 JoulTroy une somme destinée à sa tille, somme plus que suffisante pour subvenir aux frais de leur retour en France et à leurs besoins pendant quelque temps. Mmc JoulTroy, instruite des causes de la rupture de M. de Manzanarès, accabla sa fille de reproches, éclata en malédictions contre Angelo; de violentes altercations à ce sujet s'élevèrent entre ces deux femmes et se reproduisirent souvent depuis; mais désormais, liées l'une à l'autre par la solidarité de leur ignominie, ne pouvant renoncer d'ailleurs à de longues habitudes d'affection, elles partirent ensemble pour Paris avec. M. JoulTroy.

Ce malheureux, malgré sa bonhomie naïve, et quoiqu'il eût horreur de croire à l'opprobre de sa fille et à la criminelle complicité de sa femme, dut enfin ouvrir un jour les yeux à l'évidence. Ne pouvant plus alors douter qu'Aurélie, après avoir été la maîtresse de Charles-Maximilicn, devait aux libéralités de M. de Manzanarès l'opulence dont elle jouissait, M. JoulTroy fut, pour la seconde fois, frappé d'un coup de sang, suivi d'une paralysie partielle du cerveau. De ce moment, son intelligence, déjà obscurcie, s'éteignit tout à fait ; il perdit la mémoire; son état mental fut désormais celui d'un vieillard en enfance, inoffensif, doux et docile. Il partit avec sa femme et sa fille pour Paris, sans avoir pour ainsi dire conscience de ce changement de lieu.

Le temps des voyages princiers était passé.

Mmo de \illetaneuse revint modestement à Paris en diligence avec son père et. sa mère. Ce renoncement à ses habitudes fastueuses lui causa une irritation amère, une humiliation cuisante; sa passion pour Angelo, loin de se refroidir par la séparation, s'exaltait par les tourments de l'absence : ce misérable, exerçant une fascination magnétique sur Aurélie, avait à jamais pris possession d'elle-même. Peu de jours après son retour à Paris, elle reçut la visite de

I \ l will.l.K JOUFFROY

Fortuné Sauvai. A sa vue ne s'éveillèrenl plus, comme autrefois, dans le cœur de la comtesse, les doux souvenirs de ses jeunes années, le remords du présent, de vagues velléités de retour au bien. Non, non, cette foi- In présence de Fortuné suscita chez elle le dépit, l'irritation, l'envie, hélas! Elle songeait que sa sœur Marianne, aimée, honorée, riche, heureuse, devait cet amour, cette considération, ces richesses, ce bonheur, à l'homme qu'elle, Aurélie, avait dédaigné; enfin, elle

LIV. C4. — BUGÊKE SIC. — LA f'VMILlK JOUFFROY. — Kl . i n i '•'. L1V. 64

Îi06 OEUVRES DE El GENE Sl'E

ressentit, à l'aspect de Fortuné Sauvai, celte crainte, mêlée de répulsion et de regrets amers, qu'éprouve une àme déchue et pervertie lorsque la présence des honnêtes gens lui rappelle l'innocence de ces anciens jours, l'infamie des jours nouveaux. Aussi, redoutant de nouvelles obsessions de la part de Fortuné, Mme de Vilietaneuse et sa mère lui firent facilement perdre leurs traces au milieu de l'immensité de Paris, en changeant d'hôtel garni, de nom et de quartier.

Bientôt le chagrin, le dévorant souci de son amour pour Angelo, les appréhensions d'une misère imminente, plongèrent la comtesse dans une noire mélancolie ayant tous les symptômes d'une maladie de langueur. Les dernières ressources de la famille s'épuisaient lorsqu'Aurélie fut mise en rapport avec M. Badinier par une marchande à la toilette, sorte d'entremetteuse à qui elle avait vendu ses dernières nippes. Se voyant bientôt, ainsi que son père ri sa mère, réduite aux plus dures privation-, Mmc de Vilietaneuse accepta les offres de l'ancien épicier, ainsi quelle avait accepté celles du duc de Manzanarès; seulement elle garda, par respect humain, le nom de Mme d'Arcueil. C'est sous ce nom que le cousin Roussel devait connaître cetle jeune femme dont M. Badinier était affolé, et auprès de laquelle il voulait dépêcher son ami en manière de Mentor.

3Imc de Vilietaneuse, conservant au plus profond de son cœur son ardente passion pour Angelo, dut aux générosités de 31. Badinier une existence confortable, quoique insuffisante à ses prodigalités, fort concevables alors qu'elle était la maîtresse du duc de Manzanarès, mais qui, bien que relativement lié- restreintes, semblaient énormes à 31. Badinier, désolé de voir, malgré se> sacrifices, Aurélie criblée de dettes, toujours aux expédients, vivant dans un désordre matériel presque inséparable du désordre des mœurs. Cependant, cédant à la vanité de faire montre de sa belle maîtresse aux yeux des habitués du salon de Clara, société suspecte, mais la seule où pût être reçue une femme entretenue, 31. Badinier avait amené 3Im0 de Vilietaneuse dans ce tripot, et, ainsi que nous l'avons dit, tous deux venaient d'y entrer au moment où, retiré dans la chambre de Clara avec Mma Bayeul, Angelo proposait à celle-ci de le suivre à Bordeaux, où elle devait servir d'amorce aux piperies des grecs.

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