‹ La famille JouffroyChapitre 45 sur 60 · LA FAMILLE JOI II R · texte numérisé non relu

LA FAMILLE JOI II R

Madame Jouffroy avait encouragé la liaisnn de sa fille avec Cliarles-Maximilien. [P. 513.)

et par nrip détestable vanité étant connu du lecteur, il ne s'étonnera pas de la

voir tolérer, partager l'ignominieuse existence de la c tesse : la dégradation de

la mère s'était insensiblement opérée, accomplie de même que celle de la fille. M""' Jouffroy, dans sa vaniteuse aberration, avait encouragé la liaison île sa fille avec Charies-Maximiliefl) espérant voir un jour Àurélie princesse souvc raine. Ce premier pas l'ait dans la voie du déshonneur, les autres devaient naturellement suivre. Aussi, lorsqu'elle s'étail vue, elle, son mari et sa fille, sans

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autres ressources que l'acceptation des offres du duc de Manzanarès, Mme Jouffroy avait accepté cette nouvelle honte de son enfant.

Et pourtant cette mère déchue pouvait encore à cette époque rompre avec un odieux passé, retourner avec son mari et sa tille à Paris, afin d'y vivre modestement en famille, auprès de la tante Prudence, de Marianne et de Fortuné ; mais Mn,e Jouffroy pouvait-elle se résoudrez affronter le regard de la tante Prudence dont le sévère et ferme bon sens l'avait tant de fois révoltée? Pouvail-elle supporter sans rougir le regard de Marianne, jadis privée de sa part de patrimoine en faveur d'Aurélie, que sa famille voulait richement doter? Mme Jouffroy pouvait-elle supporter sans rougir le regard de Fortuné Sauvai, dont elle avait rompu le mariageprojeté, arrachant presque à Aurélie le reirait de sa parole donnée à son cousin?

Et c'était à ces trois personnes : la tante Prudence, Marianne, Fortuné, que Mme Jouffroy, telle que nous la connaissons, serait allée humblement repentie, demander pardon dupasse, le pain et l'asile pour l'avenir!

Non, non, elle ne le pouvait pris : nous le répétons : le vice a sa logique et sa fatalité, lorsque le principe du bien a pour jamais succombé dans sa lutte contre le principe du mal. Mme Jouffroy dut se résigner à voir sa lille subir les propositions de M. de Manzanarès. Cette infamie était d'ailleurs masquée sous un certain vernis de convenances Mme la comtesse de Villetaneuse voyageait avec son père et sa mère dans une autre voiture que celle de monsieur le duc; elle occupait un appartement séparé, dans les hôtels des villes où l'on séjournait; madame la comtesse, grâce à son noble chaperon, était reçue dans la meilleure compagnie, où elle trônait, où elle éclipsait les autres femmes par sa grâce, par sa beauté. Enfin, l'on vivait splendidement, en grands seigneurs ; le duc était généreux, magnifique; M™8 Jouffroy, surtout, ravie de voir briller sa fille, se disait, en manière de capitulation de conscience :

« — Après tout, supposons que ma fille soit mariée au duc : il n'en serait ni plus ni moins. »

Et elle se disait encore, après tant de misères et de traverses honteuses :

« — Supposons que ma lille soit mariée à M. Badinier : il n'en serait ni plus ni moins. »

M. Jouffroy, dont l'intelligence affaiblie, ébranlée, puis enfin complètement anéantie par les horribles ressentiments du déshonneur de sa lille et de sa ruine, conservait à peine la perception des choses, avait cependant, parfois vaguement, souvenance de sa folle adoration pour sa tille et de la frayeur pusillanime de sa femme, principales causes des malheurs de cette famille.

« — Mimi est-elle fâchée?... Filille est-elle heureuse? »

Ces mots, prononcés de temps à autre sans aucun à-propos, semblaient être les dernières lueurs que dégagait parfois la raisoq éteinte de M. Jouffroy. 11

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se montrait d'ailleurs d'une douceur inaltérable, recherchail la solitude, où il pas-ail invariablement les heures è confectionner des petits bateaux de p tpier, qu'il faisait ensuite, avec une satisfaction toul enfantine, voguer sur l'eau dont il remplissait une assiette : telle étail sou occupation constante. Ne soutirant pas physiquement, vivanl d'une vie uniquement animale, ayant depuis longtemps perdu la mémoire, les souvenirs de l'ignominie de sa Femme eldo sa ûlle ne l'obsédaient plus; il les r con i :| - iil c sp mdant, leur souriait de ce sourire navranl particulier aux pauvres créatures dont la penséeesl absente, el adressail à Aurélie et à sa mère des paroles sans suite, sauf celles-ci, les seules qui offrissent un sens :

« — .Mimi est-elle fâchée? Fiûlle est-elle heureuse? »

Mm" jouffrôy el Aurélie, sincèrement affligées de l'égaremenl d'esprit dece malheureux, sentant la tenaille responsabilité qui pesai) surelles, s'habituèrent cependant au spectacle de cette désolante infirmité; mais, il faut le dire, le senlimenl decertains devoirs n'était pas éteint dans leurs cœurs de fille et d'épouse,elies entourèrent M. Jouffrôy de tous les soins possibles. Elles auraient pu, en le faisant conduire auprès de sa sœur Prudence, épargner à leurs yeux cette preuve vivante des maux qu'elles avaient causés ; mais, à cette pensée d< renvoyer dans

leur l'amiil i aurait vécu heureux, aimé, respecté, ce vieillard privé de raison.

elles frémissaient de honte, de remords ; aussi, voulant tenir secret cet affreux malheur, elles réussirent à échapper aux recherches de Fortuné Sauvai, lors de leur retour à Paris.

Enfin, leur résolution de ne jamais se rapprocher des autres membres de leur famille était d'autant plus inébranlable que Marianne, que la tante Prudence, que le cousin Roussel pouvaient, devaient accueillir cette épouse et celte tille indignes par ces écrasantes paroles :

« — Qu'avez-vous fait de mon frère? •>

« — Qu'avez-vous fait de mon père? »

« — Qu'avez-vous fait (le mon vieil ami? »

Non, non, entraînées par la fatalité du vice, ces deux femmes voyaient à chaque pas se dresser devant elles les conséquences de leur dégradation, et, reculant effrayées, elles s'enfonçaient de plus en plus dans la fange.

fatalité du vice, fatalité du vice ! Celte mère et cette fille jadis si tendrement unie- échangeaient parfois des récriminations odieuses, des reproches sanglants ; puis venait cette sombre réconciliation des complices, désormais enchaîné- l'un à l'autre par la solidarité de l'infamie !

Dix heures du matin sonnaient, Amélie, sortie la veille au soir avec M. Badinier, n'était pas encore rentrée chez elle, où l'attendait M'" Jouffrôy,

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Celle-ci, fans s'alarmer de cette absence nocturne, croyant la comtesse sous l'égide de son protecteur naturel, éprouvait cependant quelque inquiétude, et, marchant de long en large dans la chambre de sa tille, disait à sa servante, qu'elle venait d'appeler :

■ — La comtesse (elle nommait toujours ainsi Amélie i ne vous a pas dit qu'elle resterait dehors toute la nuit?

— Non, madame.

— C'est étonnant, elle aura sans doute été souper et se sera attardée avec M. Badinier. Qui est-ce qui vient de sonner tout à l'heure?

— Le commis du marchand de nouveautés; il jurait comme un possédé, criant que ça l'ennuyait de revenir vingt fois de suite pour toucher une facture de cent dix francs, et que, si on ne le payait pas demain, il ferait du tapage ici.

— Quelle canaille d'homme!

— La marchande à la toilette est encore revenue:, elle a dit que, si on ne lui donnait pas d'argent, elle enverrait une assignation.

— Oser assigner la comtesse ! Si ça ne fait pas pitié !

— Il y a aussi le boucher qui m'a refusé de la viande ce matin; il m'a quasi jeté mon livre de boucherie à la ligure, parce que je ne lui apportais pas d'argent. Ça n'est pas régalant non plus, sans compter qu'il s'est mis à abominer madame.

— C'est bon, c'est bon, en voilà assez! Vous n'êtes qu'un oiseau de mauvais augure!... Vous n'avez jamais que de mauvaises nouvelles à donner.

— Mais, madame...

— Assez, taisez-vous! Tenez, l'on sonne, allez ouvrir ; c'est sans doute la comtesse.

La servante sortit, rechignant et maugréant. Mm0 Jouffroy se dit :

— Heureusement, M. Badinier m'a à peu près promis un supplément ce mois-ci pour payer, cette fois encore, les dettes d'Aurélie. Il est fièrement dur à la détente, le père Badinier! Mais aussi que peut-on attendre d'un ancien épicier! Ah! quelle différence avec ce cher duc de Manzanarès! Quel généreux et magnifique seigneur! Pourquoi faut-il que la comtesse !... Enfin, c'est ce vanu pieds d'Angelo qui a été cause de tout... Gredin, va! Mais ma fille en était folle!

La servante rentra tenant à la main une lettre qu'elle remit brusquement à Mme Jouffroy en lui disant d'un air maussade :

— Voilà ce qu'un commissionnaire vient d'apporter.

Et elle ajouta en sortant et s'arrèlant au seuil de la porte :

— C'est déjà bien assez que l'on me doive trois mois de gages, sans que l'on vienne encore me bougonner à cause des autres! Est-ce que c'est ma faute,

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;'i moi, si l'on ''-' criblé de délies ici? El d'ailleurs, j'aime autan) m'en aller!

— Eh ineii ! vous partirez tout de suite, s'écria M'°° Jouffroy; vous ne coucherez pas ici, insolente !

— Je partirai quand vous m'aurez payée, madame, et je ne la regretterai pas, allez! votre baraque! s'écria la servante en fermant derrière elle la porte avec fracas.

\1" Jouffroy s'était levée furieuse, mais elle se contint, voyant la servante sortir, el se ilii avec amertume :

— Ah! je n'étais pas habituée aux insolences des domestiques! Aulrefois, a la maison, ils tremblaient tous devant moi; mais aussi je les payais rubis sur l'ongle. Enfin, ce qui est fait est fait.

Étouffant un soupir en songeanl a cet heureux temps où, ménagère intelligcnte ei respectée, elle régnait souverainement sur sa maison, si rêgulièremenl ordonnée par elle, Mm0 Jouffroy ouvrit la lettre qu'elle venait de rerevoir et y lut ceci :

« Voire fille Aurélie est une ingrate; mais l'on ne me jobarde pas impu- • nément; vous aine/, bientôt de mes nouvelles. En attendant, je vous donne « vingt-quatre heures pour déloger tous de l'appartement, qui, Dieu merci! H est loue en mon nom ; sinon, je vous fais jeter à la porte par commandement » d'huissier.

« Badinier. »

M"0 Jouffroy, atterrée de cette lettre, la relisait une seconde fois avec une désolation croissante, lorsque la sonnette retentit de nouveau à plusieurs reprises. Aurélie entra bientôt dans sa chambre, où sa mère l'attendait.

Mmc de Villetaneuse, quoique pâlie par les violentes émotions de la soirée précédente, était triomphante. Angelo l'aimait toujours. Le rayonnement de celle flamme impure semblait refléter sur les traits fatigués de la jeune femme l'audace el l'impudeur. Elle jeta loin d'elle la pelisse dont elle s'était enveloppée, eu rabaissant sur sa tête le capuchon de ce vêtement, pendant le trajet qu'elle venait de parcourir en voiture. Amélie apparut donc aux yeux de sa mère dans sa toilette de bal froissée, fanée, ses longs cheveux, a demi dénoués, flottant sur -es épaules. Ce désordre de vêtements et de coiffure indigna Mmo Jouffroy, déjà exaspérée par la lettre de M. Badinier.

Tiens! dit-elle à sa fille en lui présentant le billet, lis cela, malheureuse !

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