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Une partie de la foule des curieux qui, sans avoir pu s'en approcher, suivaient de loin le brancard où était étendue la comtesse, s'empressèrent de le devancer en se dirigeant en hâte vers le poste de l'Elysée, espérant ainsi être convenablement placés pour entrevoir la victime. Il était au plus onze heures du soir; les passants, encore assez nombreux, s'arrêtèrent, se mêlèrent à ces premiers groupes, apprirent que l'on emportait au poste une femme assassinée, et que l'on amenait aussi l'auteur de l'attentat ; des attroupements se formèrent, se grossirent à chaque instant; bientôt les abords du corps de garde et du palais de l'Elysée-Bourbon furent encombrés d'une multitude compacte, devant laquelle plusieurs voitures durent ralentir leur marche et s'arrêter.
lin piqueur en livrée rouge, galonnée d'argent sur toutes les tailles, et portant, selon le cérémonial ordinaire, une torche allumée à la main, arriva au grand trot de son cheval parmi ces voitures stationnaires, mit sa monture au pas, s'informa de l'un des cochers de la cause du rassemblement, et s'écria :
— Place, s'il vous plaît, messieurs! place à la voilure de Son Altesse monseigneur le prince Cbarles-Maximilien, qui rentre au palais de l'Elysée!
Presque au même instant arrivait sur les pas du piqueur une magnifique berline bleue, au chiffre et à la livrée du roi des Français, le cocher vêtu d'un vitzehoura rouge galonné d'argent et garni d'épaisses fourrures. Les deux valets de pied en grande livrée, montés derrière la voiture, tenaient chacun d'une main, comme le piqueur, une torche allumée dont la clarté jetait des reflets embrasés autour de la berline, où se trouvaient Cbarles-Maximilien et sa f.:mme Wilhclmine : le prince, en uniforme blanc brodé d'or rehaussé de cordons et constellé de plaques de différents ordres, la princesse en grand habit de cour, étincelante de diamants. Cette femme, osseuse et sèche, aux cils d'un blond jaunâtre comme ses cheveux, avait l'air hautain et semblait de fort méchante humeur. M. de Walter, devenu général et premier aide de camp du prince, était assis en face de lui, sur le devant de la berline.
— Hé bien! qu'est-ce? dit aigrement la princesse. Pourquoi la voiture s'arrête-t-elle?
Le général mit la tête à la portière, regarda dans la rue et répondit à la princesse :
— Madame, il y a grande foule aux abords de l'Elysée.
— Pourquoi le piqueur ne fait-il pas écarter cette foule? reprit brusquement la princesse. Il est inconcevable que l'on entrave ainsi la circulation d'une voiture du roi.
Fortuné, en habit de gar.lt national, marchait lentement (P. iiîG.j
— Ma chère amie, reprit Charles-Maximilien, cette foule est 1res compacte ; il sérail imprudent de tenter de la traverser en ce momenl. Attendons; nous riiilivioiis an palais quelques minuits [tins tard, voilà tout.
— Monsieur de Walter, descendez et donnez des ordres pour que la voiture avance! dit la princesse avec an redoublemenl de mauvaise humeur. Il est insupportable d'être ainsi arrêté par cette populace.
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Le général, en courtisan bienappris, s'inclina, ouvrit la portière en dehors, et, faute du déploiement du marchepied, s'élança lestement de l'intérieur de la berline sur le pavé.
— En vérité, ma chère amie, dit le prince, vous abusez de la complaisance du général ; ce n'est pas à lui de remplir l'office du piqueur.
— Si j'abuse de la complaisance du général, répliqua la princesse avec amertume, vous avez, monsieur, cruellement abusé ce soir de ma patience, à moi !
■ — Que voulez-vous dire?
— Ce soir, à cette réception, aux yeux de toute la cour, vous vous êtes. monsieur, indécemment compromis auprès de cette petite lady Fitz-Clarencel J'étais outrée!
— Allons, reprit le prince en haussant les épaules, encore vos soupçons jaloux.
— Vous prenez à tâche de les justifier, monsieur. J'espérais que l'égê calmerait vos passion^, et que les scandales dont la villa Farnése avait été le honteux théâtre avant notre mariage ne se renouvelleraient plus... Je crains de m être trompée.
Ces reproches de la princesse rappelèrent inopinément à la pensée de Gharles-Maximilien le souvenir de la belle comtesse de Villetaneuse. Use sourit à lui-même avec une satisfaction secrète en songeant à cette brillante conquête de son âge mûr. 11 allait cependant essayer d'apaiser les ressentiments de sa femme, lorsqu'il entendit des rumeurs croissantes s'élever du initie i du rassem Moment, et à la clarté rougeâtre des flambeaux que tenaient les valets de pied montés derrière sa voiture le prince vit, à quelques pas de distante, ia foule massée aux abords du corps de garde refluer devant une sorte de brancard, porté par deux femmes, et recouvei t d'un drap ensanglanté dessinant une forme humaine: Fortuné, en habit de garde naliouat, marchait lentement.
Charles-Maximilien ne reconnut pas l'orfèvre, et fut péniblement impressionné à l'aspect de cette scène, qui passa devant ses yeux comme une vision funèbre, éclairée par la lueur des torches. Ces lueurs et l'éclat des livrées attirèrent l'attention de Fortuné Sauvai sur la berline où se trouvait le prince. 11 le reconnaît, s'élance, pâle, terrible, et, ouvrant brusquement la portière, il saisit convulsivement Charles-Maximilien par le bras, en s'écriant d'une voix menaçante :
— A genoux! monsieur, à genoux! l'on s'agenouille devant les agonisants! C'est une de vos victimes qui passe!
■ — Insolent! reprit Charles-Maximilien troublé, abasourdi, ne reconnaissant pas encore l'orfèvre sous son uniforme, et se rejetant dans le fond de la voiture, auprès de la princesse muette de stupeur et d'indignation. Que voulezvous? qui êtes-vous?
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— Je suis Fortuné Sauvai, monsieur, et la femme -que l'on emporte là, sous ce drap ensanglanté, mourante d'un coup de couteau, estAurélie de \ iii'taneuse, la femme que vous avez séduite!
— Grand Dieu! murmura le prince éperdu, épouvanté, elle... assassinée ! itli : c'est horrible !
— Venez, monsieur! répéta l'orfèvre d'une voix frémissante. Et, ne se possédant plus, il attirait violemment le prince en lui disant : Venez voir l'ago» nie de la femme i|ue vous avez perdue! venez demander pardon à Dieu et aux hommes du mal nue vous avez fait!
Gharles-Maximilien, frappé d'une sorte de vertige, et sous le coup de l'horreur et des remords, s'élanra de la voiture, malgré les cris effrayés de la princesse, suivit machinalement Fortuné, traversa en quelques pas la foule, ébahie de celle Mené aussi rapide que véhémente, et se précipita dans le corps de garde, où le docteur Pascal s'empressait déjà de donner les premiers soins à Mme de Villelaneuse, déposée depuis quelques instants sur le lit de camp.
L'action de sels puissants et une cuillerée d'éther ranimèrent pour un moment les esprits d'Amélie expirante. Elle ouvrait à demi les yeux lorsque Charles-Maximilien et Fortuné entraient dans le poste, dont la porte fut fermée à l'invasion de la foule. Le prince se crut le jouet d'un rêve affreux, quand, sut ce matelas sordide, au milieu de ce corps de garde, il vit, demi-nue. mourante, la poitrine trouée d'un coup de couteau, cette femme, autrefois ravissante de beauté, de jeunesse et de grâce. Il restait pétrifié, le regard lixe. Fortuné s'agenouilla près d'Aurélie; les gardes nationaux, çà et Là groupés, restaient dans un morne silence, les trois femmes qui avaient transporté la comtesse pleuraient; et le docteur Pascal, secouant tristement la tête en consultant une dernière fuis le pouls de la victime, semblait renoncer à tout espoir de la sauver. Mm° de Villetaneuse reconnut d'abord Fortuné, puis Charles-Maximilien. Elle porta ses mains défaillantes à sou front, comme si elle se fût éveillé d'un songe ses yeux, creusés, ternis par les approches de la mort, s'ouvrirent de toute leur grandeur ; ses lèvres, déjà violacées, s'agitèrent faiblement sans articuler aucun son; puis, grâce à un suprême effort, elle murmura ces mots entrecoupés des fréquentes suffocations de la dernière heure !
■ — Fortuné... je n'espérais pas mourir auprès de toi... mon ami d'enfance... Pardonne-moi... Prie Marianne .. ma tante et mo.i père... s'il a recouvré sa raison... de me pardonner aussi... Je...
La comtessfl fut obligée de s'interrompre une minute. Elle lit alors un mouvement pour tourner sa tête allangnie vers le prince, qui, debout, le visage caché dans ses mains, sanglotait ; mais elle ne put tourner vers lui qu'un regard mourant, et ajouta d'une voix de plus en plus affaiblie, oppressée :
— Maximilien... yous m'avez... cruellement abandonnée... Cet abandon... a peut-être... causé ma perle... Je... vous... pardonne...
Et sentant sa vue se troubler, le froid du trépas la gagner, elle balbutia :
— Fortuné... ta main... Oh!... je...
Ce furent les dernières paroles intelligibles de la comtesse; son couse raidit, sa tète se renversa en arrière, ses doigts se crispèrent; elle prononça cependant une fois distinctement le nom d'Angelo. Puis, suffoquant, elle exhala son âme entre les bras de Fortuné Sauvai, qui, poussant des plaintes déchirantes, ne pouvait se détacher de ce cadavre. Le prince, abîmé dans son épouvante, les genoux tremblants, se soutenait à peine, et semblait cloué près du lit funèbre.
Le docteur Pascal s'avança lentement, appuya sa main sur le bras de Charles-Maximilien, et lui dit d'une voix basse et grave, en lui désignant du geste les trois femmes compagnes de la comtesse :
— Monsieur, vous voyez ces trois malheureuses : l'abandon, la misère, la faim peut-être, les ont plongées dans la fange la plus hideuse où puisse se traîner une créature de Dieu... Mm° deVilletaneuse était, de chute en chute, tombée dans cette fange; elle était la compagne de ces femmes; c'est dans le bouge où elles vivaient que Mme de Villetaneuse a été assassinée.
— Oh! assez, monsieur! murmura Charles-Maximilien éperdu. Assez... par pitié... assez!...
— Non! vous entendrez une fois dans votre vie la vérité, monsieur! Vous avez employé des moyens infâmes pour séduire Mm" de Villetaneuse; vou^ l'avez ensuite lâchement abandonnée : vous êtes l'une des causes les plus fatales de sa perte, vous méritez l'aversion et le mépris des hommes de bien. Sortez, monsieur, sortez! vous me faites horreur!
Charles-Maximilien, écrasé par ces justes et redoutables paroles, prononcées au milieu d'un profond silence, n'osa, ne put d'abord répondre, malgré la fierté de sa race ; cependant il allait balbutier quelques mots de justification, lorsque la porte du corps de garde s'ouvrit, et le général Walter entra précipitamment en disant !
— Messieurs, Son Altesse n'est pas ici?... Et , apercevant le prince, il s'avança vivement vers lui en ajoutant : Monseigneur, madame la princesse m'envoie près de vous...
— Oh! venez, Walter, venez! s'écria Charles-Maximilien en sortant effaré, suivi du général ; il y a une justice au ciel !
Le corps d'Aurélie deVilletaneuse fut transporté dans la maison de Fortuné Sauvai. Marianne ferma pieusement les paupières de sa sœur, et de ses mains l'ensevelit dans son linceul.
Angelo Grimaldi expia sur l'échafaud son dernier crime; Mm" Bayeul fut condamnée à une prison perpétuelle.
LA FAMILLE JOITFIUJY
M. Jouflroy s'éteignit «I sèment sans avoir recouvré sa raison.
Michel, associé de Fortune Sauvai, devint un grand artiste, comme son patron, et continua de passer d'heureux jours auprès de sa femme et de Catherine, dont il admira de plus en plus l'héroïque rehabilitation. Le père Laurencin vécut très vieux. La tante Prudence ne cessa pas de faire endiabler le cousin Housse! et de l'entourer des soins les plus dévoués. Marianne et Fortuné partagèrent l'ineffable félu ité de leurs amis, et le temps, cel inexorable consolateur, apaisa, effaça peu à peu les douloureuses impressions qui, après la mort d'Aurélie de Villetaneuse, attristèrent le bonheur de ceux qui lui survivaient.