I.\ FAMILLE JOriTiiiY Cl
fut son séant, lance au forçat un regard de jalousie féroce, el répète d'un ton menaçanl : De qui veux-tu parler?
— D'une de tes anciennes connaissances.
— Qui cela'.'
— Une petite femme pour qui lu avais autant de haine qu'elle en avait pour toi.
— Son nom ! . . . son nom !.. .
— ■ La Bayeul.
— Tu dis?... s'écrie la comtesse, frappée de stupeur, et pouvant à peine croire à ce qu'elle entendait; tu dis... que cette femme...
— Est la Bayeul. Il y a deux jours, je l'ai rencontrée.
— Elle? Mon Dieu! encore elle !
— Je l'ai trouvée dans un des cabarets souterrains de la Petite-Pologne, où elle est nouvelle venue (»n l'appelle la Rousse; elle est de chute en chute tombée là, comme tant d'autres, mais elle n'est pas lâche. Elle ne reculerait pas devant le couteau! C'est une forcenée, toujours entre deux eaux-de-vie. Elle esT, ma fui. bien conservée, du reste! son minois est toujours agaçant; elle porte des bonnets à la folle. Hardie comme une lionne, elle est la terreur des autres femmes du cabaret. Il fallait voir ses yeux étinceler, quand je lui ai dit que nous nous aimions toujours; elle a grincé des dents; elle voulait aller te trouver chez la Bancal pour te dévisager. Elle te hait à la mort; elle n'a pas oublié cette soirée où, après lui avoir promis de l'emmener à Bordeaux, je l'ai plantée là, pour t'enleverà ton Badinier, qui t'amenait chez Clara. Réfléchis donc, c'est oui ou non! Si tu ne veux pas être la femme crâne qu'il me faut, je prends la Bayeul.
La comtesse avait laissé parler le forçai sans l'interrompre.
— Est-ce un rêve? se disait-elle, frappée d'une terreur involontaire. Par quelle fatalité celte infernale créature se rencontre-t-elle donc toujours sur mon chemin depuis le jour où, jeune fille, j'ai vu Henri de Villetaneuse pour la première fois, et où cette femme se déclarait déjà ma rivale! Miséricorde! elle me poursuit jusque dans mon amour pour Angelo, qui sort du bagne. Oh! cela m'épouvante!
— Tu m'as entendu? reprit brusquement le forçat. Décide-toi. Deux heures du matin sonnent à l'église deNeuilly; veux-tu me suivre? Encore une fois, c'est oui ou non. Si c'est non, reste là : la Bayeul sera ma femme.
— Viens, marchons! répondit Mmo de Villetaneuse se levant; en proie à une effrayante exaltation, elle serra lebras d'Angelo avec une force convulsive et ajouta : Viens! viens! la Bayeul ne me portera pas ce dernier coup... non! quand je devrais monter avec toi sur l'échafaud, entends-tu. Angelo .'
Le forçat et sa complice arrivèrent bientôt à Paris, et se dirigèrent vers ces lieux sinistres appelés la Petite-Pologne.
ŒUVRES DE EUGÈNE SUï
GXL
Le lendemain du jour où Àngelo Grimaldi avait assassiné une femme afin de la voler, Fortuné Sauvai était de retour au poste de l'Élysée-Bourbon. Le célèbre artiste, peu ambitieux des honneurs civiques, avait plusieurs fois refusé d'être nommé capitaine de la compagnie de garde nationale à laquelle il appartenait, acceptant seulement le modeste grade de caporal, afin de s'épargner les nuits de la faction. Il était environ dix heures du soir. L'orfèvre, étendu sur l'un des matelas du lit de camp, et à demi enveloppé dans son manteau, cherchait le sommeil, regrettant quelque peu, malgré son exactitude à remplir ses devoirs de citoyen, sa soirée, passée selon son habitude dans la douce intimité de sa femms avec Marianne et sa fille, M. et Mme Roussel, Catherine, son fils et sa femme car depuis cinq ans Michel était l'heureux époux de Camille, et le père Laurencin, selon ses prévisions, se voyait bisaïeul.
Fortuné Sauvai cherchait donc le sommeil, afin d'échapper à de tristes souvenirs, éveillés dans son esprit par le commencement de l'entretien que plusieurs gardes nationaux rassemblés autour du poêle continuaient ainsi :
— Il est encore, ma foi, fort bel homme !
■ — Il doit avoir dépassé la cinquantaine ; je l'ai vu ce soir monter dans l'une des voitures du roi, afin de se rendre, sans doute, au bal de la cour; il était eu grand uniforme, et bardé de décorations et de cordons.
— Sa femme est beaucoup plus jeune que lui, mais elle n'est, fichtre, pas jolie!
— Peste! tant s'en faut! Une longue figure maigre avec des cheveux de filasse.
■ — Et l'air très rechigné! Mais elle était étincelante de diamants.
— On dit que c'est une princesse de la maison d'Autriche.
— Je n'en fais, parbleu, pas mon compliment à la maison d'Autriche !
— Pardon, messieurs, j'arrive de faction. De qui parlez- vous donc? — ■ Du prince Charles-Maximilien, qui habite temporairement l'Elysée.
— Oh! oh! il paraît qu'il a été un gaillard dans son temps.
— Charles-Maximilien?
■ — Certes, et un gaillard des plus gaillards. Je sais de lui un trait qui ferait honneur à don Juan.
— Ah bah!
— Contez-nous cela.
LA FAMILLE JOUFFR(n 61o
— Très volontiers, messieurs. Je dois, en manière de précaution oratoire, vous avouer qu'à la (leur de mou âge j'adorais les tables d'hôte
— Eh! eh! l'on y rencontre parfois de jolies femmes.
— Ce sont toujours plus ou moins des coupe-gorge.
— J'en conviens, messieurs, mais les femmes qui les hantent ont des prinênéralement très indulgents. Or, quand on est toul jeune, vous comprenez?
— ■ San doute, on n'aime pas les bégueules,
— Ah çà! el le prince Charles-Maximilien? Voyons son aventure de don
Jl! III.
t J'y arrive, messieurs. Or donc, il \ a quel [.ui - années de cela, je fréquentais la table d'hôte de la rue de la Michodière, tenue par une certaine Mmc de Sablonville.
— Oh! oh! Mm" de Sablonville! ci devait être du huppé!
— C'était un faux nom.. Cette honnête matrone, appelée Clara, avait été autrefois femme de chambre de grande maison. Or. savez-vous, messieurs, qui lui avait fourni les fonds nécessaires à l'établissement de sa table d'hôte?
— Qui donc?
— Le prince Charles-Maximilien.
— Allons donc! un si grand personnage commanditer un tripot?
— Vous vous méprenez, messieurs : le prince récompensait, par cette libéralité, les services que ladite Clara lui avait rendus lors de l'aventure en question.
— Ah! fort bien.
— Mais Clara était étrangère, affirmait-elle, à ce qu'il y avait de plus hardi dans l'aventure susdite; car c'est de cette femme, messieurs, que je tiens les détails que je vais vous raconter. Charles-Maximilien, en ce temps-là, était amoureux fou de la maîtresse de Clara, alors femme de chambre d'une jeune c ni e . bi-lle, disait-on, à éblouir. Forcé de repartir pour l'Allemagne, mon scélérat de prince trouve moyen de faire accepter comme domestique, dans la maison de la comtesse, un homme à lui dévoué qui, au bout de quelque temps, lui apprend que le mari de la belle dame est infidèle.
— Eh! eh! ça s'est vu, un mari infidèle. — - Ça se voit!
— Ça se verra toujours!
— Vos remarques matrimoniales- sont, messieurs, des plus judicieu Charles-Maximilien, apprenant que le mari de la comtesse est infidèle, accourt en France, croyant l'occasion excellente pour offrir les douceurs de la vengeance à l'épouse délaissée. Il apprend qu'elle donne un bal; alors, qu'imagine mon don Juan? Afin de se donner un rôle de sauveur, capable de tourner la léle
filC ŒUVRES DE EUGÈNE SUE
de la comtesse, il fait mettre tout simplement, par l'homme qui lui était dévoué, le feu à une galerie de charpente construite pour le bal, de sorte qu'au milieu du tumulte de l'incendie le prince se procure l'agrément d'arracher sa belle aux flammes dévorantes, et de mériter ainsi l'amoureuse reconnaissance de celle charmante femme.
— Diable. ! c'est un peu vif.
- Du moins, s'il ne l'a pas commandé, ne l'a-t-il ni désavoué ni châtié.
— Le tour est, parbleu, piquant!
— Je trouve, moi, le tour infâme ! s'écria le docteur Pascal, l'un des plus célèbres chirurgiens de Paris, et capitaine de la compagnie alors de garde à l'Elysée Quoi! risquer d'incendier un quartier pour satisfaire un caprice! Encore une fois, c'est infâme, c'est horrible! On envoie aux galères comme incendiaire un pauvre diable qui, ayant fait assurer sa hutte, y met le feu afin de toucher le prix de l'assurance! reprit le docteur Pascal. Je maintiens que l'auteur, que le complice du moins de ce beau trait à la don Juan, méritait le bagne.
— Vous sentez bien, mon cher capitaine, que je raconte le fait sans l'approuver. Mais ce n'est pas tout.
■ — Comment! il a fait pis encore?
— Il ne s'agit plus de lui, mais de la comtesse. Vous souvenez-vous, messieurs, d'un procès relatif à de fausses bank-notes, qui a eu lieu il y a cinq ou six ans, je crois?
— Attendez donc... il me semble que je me rappelle le fait : il y avait une emme dans la bande, et même, autant qu'il m'en souvient, une femme d'un cerain monde.
■ — Oui, oui, et l'un des accusés s'est pendu dans sa prison, si j'ai bonne mémoire.
— C'est cela même, messieurs. Eh bien! savez-vous quelle était cette femme, complice des faussaires?
— Non.
— Qui donc était-ce?
— La comtesse.
— Est-il possible! cette jeune femme qui avait été la maîtresse du prince?
— Elle-même, messieurs ; et par surcroît, le pendu était son mari, le comte de... de Villelaneuse, je crois.
■ — Etrange et lugubre histoire!
— Alais êtes-vous sûr, monsieur, que vos souvenirs ne vous trompent pas, que vous ne faites point une confusion de personnes?
— Nullement, messieurs ; car, ainsi que je vous le disais, je fréquentais alors la table d'hôte de Clara, et, curieux revirement des choses d'ici-bas ! peu
LA FAMILI I IOUFFROY
fortuné, après un premier cri de stupeur et d'épouvante, s'était jeté à genoux au ihevet du lit de la mourante. (P. 622.)
de jours avant 1 "arrestation Je la comtesse et des faussaires ses complices, elle avait assisté à une soirée chez Clara.
— Quoi! chez son ancienne femme de chambre?
— Oui, messieurs; mais la comtesse ignorait que Mm" de Sablonville fût cette même Clara. Il s'est passé ce soir-là, m'a-t-on dit (je n'assistais pasàcette léunion), une scène à la fois violente et comique, ente un épicier retiré qui
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entretenait alors la comtesse, et un grec son amant, qui, faisant plus tard partie de la bande des faussaires, a été condamné comme eux.
— Quel abîme d'ignominie! Une femme bien née, titrée, tomber dans une pareille dégradation !
— C'est ignoble.
— Elle ne mérite aucune pitié.
— Complice de faux monnayeurs !
— Se faire entretenir par un épicier, et avoir un escroc pour amant!
— Ah ! s'écria le docteur Pascal avec dégoût, cette malheureuse devait être pervertie dès sa plus tendre enfance...
— Non, à dix-huit ans, elle était la plus pare, la plus noble des créatures ! dit soudain une voix si profondément émue, qu'un grand silence se fit.
Tous les regards se tournèrent vers un coin obscur du corps de garde, où s'était jusqu'alors tenu couché sur le lit de camp et enveloppé dans son manteau Fortuné Sauvai. Il voulait du moins défendre les innocentes années de la chaste et charmante jeune fille qu'il avait tant aimée. Son émotion, l'altération de ses traits, lorsqu'il se leva debout, à demi drapé dans son manteau, l'estime, l'affection dont on l'entourait généralement, l'admiration qu'inspirait son génie, tout augmentait l'intérêt et la curiosité éveillés par ses paroles. Cet intérêt redoubla lorsque, faisant quelques pas vers le groupe de gardes nationaux réunis autour du poêle, Fortuné ajouta :
— Oui, messieurs, la femme dont vous parlez était, à dix-huit ans, la plus pure, la plus noble, la plus belle des créatures. Jamais jeune fille ne fut mieux douée par la nature ; la bonté du cœur, la délicatesse des sentiments, le charme de l'esprit, rehaussaient sa beauté enchanteresse; élevée dans l'amour du bien par des parents honorables et honorés, enrichis par le travail, cités par eur probité, telle était à dis-huit ans Mlle Aurélie Jouffroy, fille du frère de ma mère, messieurs.
Il est impossible d'exprimer avec quel accent de dignité navrante Fortuné prononça ces dernières paroles qui révélaient ses liens de parenté avec Mme de Villetaneuse ; une pénible impression pesa sur la réunion, et le narrateur, s'adressant à Fortuné d'un ton profondément pénétré, lui dit :
— Ah ! monsieur Sauvai, soyez-en certain, si j'avais pu soupçonner que vous fussiez parent de la personne dont il est question, je ne me serais jamais permis de raconter à ces messieurs cette triste anecdote. Je vous prie d'agréer mes excuses.
— Vous savez, monsieur Sauvai, l'estime et l'affection que nous vous portons tous, reprit le docteur Pascal, capitaine, commandant le poste. Je crois être l'organe de nos camarades, en vous exprimant la sympathie que vous nous inspirez, en vous témoignant enfin nos regrets de ce qui vient de se passer; en
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outre, je vous demande, quanl à moi personnellement, pardon des termes peu mesurés doui je me suis servi à l'égard d'une personne que je ne pouvais jugei que d'après le récit de notre camarade.
Lin murmure approbatif confirma que les sentiments énoncés par le docteur Pascal répondaient au sentiment général, et Fortuné dit au capitaine :
— Je -ni- louché, monsieur, de l'intérêt que vous me témoignez au nom de me c iinarades ; mais, je l'avoue, en entendant accuser de perversité précoce la malheureuse femme dont on parlait tout à l'heure, il m'a été impossible de ne pas défendre ce qui a été chez elle irréprochable : sa vie de jeune fille et les premiers temps de son mariage! Hélas! plus tard, trompée, ruinée par un époux indigne, entourée des agents subalternes d'une habile et odieuse séduction qui, on vous l'a raconté tout à l'heure (et j'ignorais ce fait horrible), ne recul lit pas même devant le crime d'incendie, Mm0 de Villetaneuse a failli à ses devoirs, De ce jour, elle fut perdue. En vain sa famille, moi, et surtout ma femme, sœur de Mmo de Villetaneuse, nous avons, à toutes les époques de sa vie coupable, fait nos efforts pour la détourner, pour la retirer de la voie funeste où elle s'engageait : ces efforts ont été vains, la fatalité la poussait, elle devait tomber de chute en chute jusqu'au dernier degré de l'opprobre! Un époux infâme, un séducteur audacieux, ont été les principaux fauteurs de la dégradation de cette jeune femme; et il y a dix ans, en Allemagne, je disais à un aide de camp de Charles-Maximilien : « Votre prince aura un jour à répondre devant Diea d'une àme qu'il a perdue! »
— Monsieur Sauvai, reprit le docteur Pascal, avant de connaître les détails que vous venez de nous donner, je m'étais prononcé à l'égard du séducteur en le traitant de misérable. Je maintiens plus que jamais mon jugement, car je ressens une commisération profonde pour la malheureuse jeune femme dont il a causé la perte.
— Et cette commisération est méritée, reprirent plusieurs voix; tout dépend du premier pas que l'on fait dans la vie.
— Ruinée, trompée par son mari, entourée de séductions, celle jeune femme devait succomber.
— Ceux qui l'ont perdue sont aussi coupables qu'elle...
Au moment où se manifestait ce revirement des esprits, favorable à la comtesse de Villetaneuse, un homme, tête nue, et portant le tablier classique des marchands de vin, entra précipitamment dans le poste en s'écriant d'un air effaré :
— Ah! messieurs! venez vite, on s'égorge, on se massacre chez la mère Bancal !
— Qu'est-ce que la mère Bancal? dit le capitaine commandant le poste. Qui ôtes-vous?
— Je suis marchand de vin, et voisin de la mère Bancal dans la Petite- Pologne. On s'y carnage à coups de couteau! Venez vite, messieurs, pour l'amour de Dieu, venez vite ! Il est peut-être arrivé de grands malheurs au moment où je vous parle !
— La chose parait grave, dit le docteur Pascal. Messieurs, que le caporal inscrit pour marcher se rende au plus tôt, avec quatre hommes, dans le bouge que l'on nous signale. S'il y a malheureusement des blessés, conduisez-les ici, je leur donnerai les premiers soins; je vais tout préparer pour le pansement ; je demeure à deux pas : l'un des tambours va courir chez moi chercher ce qui m'est nécessaire.
— C'est à moi de marcher, capitaine, dit Fortuné en allant prendre son fusil au râtelier, je suis prêt.
— Monsieur Sauvai, voulez-vous que je vous épargne cette corvée? dit courtoisement à Fortuné un autre caporal de la compagnie; je viens de faire une patrouille, mais je serais heureux de vous rendre un petit service.
— Mille remerciments de votre obligeance ; il fait un temps affreux, la corvée est doublement pénible, je ne dois pas exposer. un autre que moi à ces désagréments, répondit l'orfèvre ; et, s'adressant aux quatre gardes nationaux qui venaient de prendre leurs armes :
— Allons, messieurs, et au pas de course, afin d'arriver assez tôt pour prévenir de nouveaux malheurs. .
Fortuné Sauvai et ses quatre hommes, conduits par le marchand de vin, se rendirent en toute hâte à la Petite-Pologne, peu distante du palais de l'Elysèe- Bo.irbon.
Fortuné Sauvai. et son escorte arrivèrent au bout de dix minutes à la Petite- Pologne, espèce de cour des Miracles entourée de maisons sombres et délabrées. La neige tombait à gros flocons, la nuit était obscure. Les gardes nationaux, après une course précipitée, traversèrent une petite place, encombrée d'une foule déguenillée qu'une sinistre curiosité ameutait devant une maison élevée d'un étage, maison noirâtre, 'dégradée, sordide, et dont les persiennes, toujours soigneusement closes, laissaient échapper quelques pâles rayons de lumière. La porte de ce bouge était intérieurement fermée. Fortuné Sauvai y frappa vivement en s'écriant :
— Ouvrez, ouvrez ! c'est la garde!
La porte s'ouvrit. L'un des gardes nationaux resta au dehors afin de s'opposeï à une irruption de curieux, et Fortuné, accompagné des trois autres gardes, entra dans une salle basse au plancher boueux, à peine éclairée par une lampe fumeuse.
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Les soldats citoyens furent reçus par la maîtresse déco repaire, surnommée la mère Bancal, femme d'une Dgure ignoble, et qui, tremblante, les traits boule versés, s'écria d'un ton lamentable en s'adressant à Fortuné, les main- j
— Ah! monsieur, quel malheur! On voudra fermer mon garni, et pourtant il n'y a pas de ma f i
— Que s'est-il passé? dit Fortuné, dont le cœur se soulevait de dégoût. Ne mentez pas.
— Aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu au ciel, monsieur, voilà ce qui est arrivé : mes locat lires étaient là-haut il y a une demi-heure; je vois entrer une femme qu'on appelle la Roussi' ; elle me demande à parler tout de suite à l'une de mes locataires appelée la comtesse. Je lui dis de monter au premier, sans me délier de rien, quoique la Rousse m'ait paru très allumée, nuis je saisqu elle boit et qu'elle est toujours entre deux eaux-de-vie. La Rousse, arrivée dans la chambre où étaient mes locataires, commence à agoniser la comtesse: elles s'embecquent, sautent l'une sur l'autre, et, dans la lutte, la Rousse, qui avait caché un couteau-poignard dans sa poche, en donne un grand coup dan-, l'estomac de la comtesse. Elle est tombée du coup. Moi et mes pensionnaires nous avons terrassé la Rousse, nous l'avons attachée avec un drap et enfermée dans une chambre où elle est. Et puis nous avons mis comme nous avons pu un bandage avec de l'amadou pour arrêter le sang de la plaie de la comtesse. Mais elle en a tant perdu, de sang, elle est comme morte et couchée là-haut sur un lit. Voilà, mon caporal, la pure vérité. C'est la Rousse qui est cause de tout; mon seul tort est de l'avoir laissée monter là-haut : mais je ne pouvais pas croire qu'elle voulait assassiner la comtesse. Ca n'empêche pas qu'on va vouloir fermer mon garni. C'est ma ruine et je suis mère de famille!
Fortuné avait écouté l'ignoble vieille sans l'interrompre, apitoyé sur le sort de la victime, qu'il ne croyait pas connaître, et qui, par un triste hasard, p irtail le surnom de la comtesse, litre nobiliaire, de Mm= de Villetaneuse, de qui l'orfèv revenait de s'entretenir quelques moments auparavant au corps de garde de l'Elysée- Bourbon. S'adressant alors à ses camarades :
— Nous devons, ce me semble, arrêter la coupable de ce meurtre, et faire transporter au poste la blessée. Le docteur Pascal lui donnera les premiers soins; on la conduira ensuite à l'hospice Beaujon.
— C'est, en effet, ce que nous avons de mieux à faire, monsieur Sauvai, répondit l'un des gardes nationaux. Et se tournant vers la vieille :
— Où est la femme qui a frappé la victime?
— Elle est là-haut, monsieur.
— Montons, dit Fortuné. Éclairez-nous.
La mère Bancal prit la lampe, et, arrivée au premier étage, elle ouvrit une porte en disant :
— Messieurs, il faul traverser la chambre où est la comtesse, pour arriver à l'endroit où nous avons enfermé la Rousse.
Fortuné Sauvai et les trois autres gardes nationaux entrèrent, sur les pas de la vieille, dans une pièce meublée pauvrement, d'un aspect sordide, répugnant comme celui de la maison. Trois femmes assez jeunes, aux vêtements dépenaillés, aux traits flétris par la misère, regardaient avec compassion leur compagne blessée, déposée sur un grabat vermoulu et boiteux, dont les sales draps étaient largement tachés de sang. L'une de ces créatures tenait à la main une chandelle, dont la lueur jaunâtre dissipait à peine l'obscurité de ce lieu sinistre. Toutes trois s'éloignèrent du lit lors de l'arrivée de la vieille et de Fortuné.
Soudain, celui-ci jette un cri déchirant : il venait de reconnaître dans la victime Mmo de Villetaneuse!
La comtesse, elle avait voulu être comtesse, elle gardait ce titre jusqu'à la fin; la comtesse, affaiblie par la perte de son sang, s'était évanouie. Sa tête, belle encore, mais flétrie, décolorée, livide, était tournée vers la muraille, et reposait sur un traversin bourré de paille dont les fétus pointaient çà et là par plusieurs déchirures de son enveloppe en toile à matelas. Les longs cheveux bruns d'Aurélie, dénoués durant sa lutte contre M"8 Bayeul, lutte terminée par un assassinat, ondulaient, épars sur ses épaules, sur son sein à demi caché par une sorte de brassière ensanglantée, premier appareil placé sur sa blessure ; l'un de ses bras, d'une blancheur d'ivoire, comme sa poitrine, pendait, exsangue, inerte, en dehors du grabat, effleurant le plancher fangeux. Une grosse couverture de laine brune recouvrait le corps inanimé de la comtesse. Fortuné, après un premier cri de stupeur et d'épouvante, s'était jeté à genoux au chevet du lit de la mourante, en murmurant au milieu de ses sanglots étouffés :
— Aurélie ! Aurélie !
Et se tournant effrayant de désespoir et d'horreur :
— Voilà ma cousine, messieurs! Voilà Mme de Villetaneuse, dont Gharles- Maximilien a causé la perte!
L'indignation et la pitié se peignirent sur les traits des gardes nationaux consternés.
— Monsieur Sauvai, dit l'un deux après un moment de silence, nous vous en conjurons, ne restez pas ici ! Ce spectable est alfreux pour vous, il est au-dessus de vos forces. Venez! venez!
— Mais elle se meurt! mais elle va mourir! répondit Fortuné presque égaré ; mais sa main est déjà froide !
Et il couvrait de ses larmes cette main glacée, qu'il serrait entre les siennes en sanglotant.
— Ne perdez pas espoir, monsieur Sauvai, reprit le garde ; le docteur Pascal a tout préparé, vous le savez, pour un pansement. Transportons en hâte
cotte pauvre dame au poste; on pourra peut-être encore la sauver, mais il n'y t pas une minute à perdre.
Fortuné, dans le paroxysme de sa douleur, n'écoutait rien, n'entendait rien. L'un des gardes dit tristement à ses camarades :
— Le malheureux M. Sauvai est incapable d'une résolution dans un pareil moment. Agissons pour lui. Et s'adressant à la vieille :
— Procurez-vous à l'instant deux planches sur lesquelles on étendra ce matelas; cela suffira pour transporter la blessée jusqu'au poste.
— Le fond du lit est en planches, répondit la mère Bancal ; on n'a qu'à les prendre. Ah ! monsieur, je donnerais de hou cœur tous mes meubles pour que ce malheur ne fût pas arrivé ici ! Je suis mère de famille, je serai rainée, on va fermer mon garni!
— Où est la femme coupable de ce meurtre?
— La Rousse?... Elle est là, dans cette chambre, bien attachée.
— Nous allons l'emmener. Mais qui se chargera de transporter cette dame jusqu'au corps de garde de l'Élj
— Nous, nous, monsieur; nous serons bien assez fortes pour la porter, cette pauvre comtesse! C'est bien le moins que nous lui rendions ce dernier service, s'écrièrent les trois pensionnaires de la mère Bancal.
Bientôt un lugubre cortège traversa la Petite-Pologne.
Deux des compagnes de la comtesse portaient le brancard improvisé où on l'avait étendue, toujours privée de sentiment. La forme de son corps se dessinait vaguement sous les plis du drap ensanglanté. Fortuné Sauvai marchait à côté de ce brancard, la tète penchée sur sa poitrine, le visaue baigné de larmes.
Mme Bayeul venait ensuite, placée entre les gardes nationaux, pâle, mais triomphante d'une joie féroce, marchant d'un pas ferme, et par l'audace de son maintien, par l'ignoble cynisme de ses paroles, révoltait son escorte.
— Je ne l'ai pas manquée, la belle comtesse! s'écriait cette furie. Autrefois elle m'a humiliée, je lui ai enlevé son mari; Angelo m'a quittée pour elle, je l'ai tuée! On me guillotinera, je m'en moque; la vie que je menais n'est pas si regrettable. Je n'ai pas peur de la mort, moi !
Le funèbre cortège sortait de la Petite-Pologne, suivi d'un grand concours de curieux, lorsqu'il rencontra un pi [uet de gendarmerie, accompagné d'agents de police et d'un magistrat. Ils allaient explorer la nouvelle cour des Miracles, dit le magistrat à l'un des gardes nationaux, afin (le rechercher un forçat libéré, accusé d'assassinat.
OKU VUES DE E Ur.fi NE SUE