PREFACE
Voici un livre qui a tout l'attrait d'un roman : et, pourtant, il n'y a pas une seule de ses pages qui ne soit de la pure et véridique histoire, appuyée d'abord sur ces irréfutables documents qui s'appellent les actes de Pétat civil, et les états de service, et ensuite sur les notices biographiques qui ont paru être les plus autorisées. Ce sont les annales documentaires d'une grande famille canadienne, contemporaine de Champlain, et qui, depuis près de trois siècles, n'a cessé d'être mêlée aux plus grands événements de notre vie nationale.
C'est l'histoire de la famille Juchereau Duchesnay recoiistituée par le modeste et érudit antiquaire qui nous adonné La famille Taschereau : M. Pierre-Geor* ges Roy.
Ce travail est considérable et fait honneur à la per* sévérance de son auteur. Ca qu'il a fallu de patience, de recherches, de correspondances, pour reconstituer, dans son entier, cet arbre généalogique immense, chargé de tant de rameaux, ceux-là seuls peuvent
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s'en fdîrô une idée, qui ont vu à l'œuvré le courageux écrivain.
Mais, il peut 8ô flatter d'avoir ajouté un document précieux à nos bibliothèques nationi>les, dans cette étude consciencieuse, qui démontre la vigueur et la fécondité de notre race, véritable monument élevé à la gloire d'une famille canadienne, émule de tant d'autres qui, comme elle, ont brillé par l'éclat des services rendus, par leur dévouement désintéressé à la chose publique, par leurs nombreuses et brillantes alliances matrimoniales, par leurs qualités sociales et le noble emploi de leur vie.
L'ancêtre de la famille Juchereau Duchesnay fut Jean Jiichereau de Maur, venu à Québec en 1634, avec sa femme et ses quatre enfants. Il était le frëre de Noël Juchereau, sîéur des Châtelets, licencié en loi, membre du Conseil, commis-général de la Compagnie des Uabîtants (démembrement de la célèbre Compagnie des Cent Associés), venu à Québec en 1632, année mémorable dont notre historien Laverdièrc a écrit : " L'on peut dire qu'en cette année-là, la Nouvelle- France, si cruellement éprouvée, prit comme une nouvelle naissance et se trouva bientôt assez forte pour vivre de sa propre vie au milieu de ces gràiides forêts du Nouveau-Monde. "
Les deux Juchereau devinrent les amis et les collaborateurs de l'illustre fondateur de Québec, dans la réorganisation de cette grande œuvre, dont l'existence
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avait été mise en péril par l'occupation des Kertk. Ils se lièrent aussi d'amitié avec Robert Gîffard, médecin du roi, qui les avait précédés dans le pays, et de cette rencontre de cœurs si bien faits pour se comprendre, date cette alliance des deux noms : Gififardet Juchereau Duchesnay, désormais inséparables et intimement liés, non seulement aux annales de la paroisse de Beauport, mais à toute l'histoire du Canada et des établissements français dans le Nouveau-Monde. Car la glorieuse lignée des seigneurs Gitfard et Juchereau Duchesnay n'a pas seulement produit des défricheurs et des pionniers de notre agriculture. A chaque génération, elle a fourni successivement à la marine française^ aux armées de France et d'Angleterre et 4 nos milices cana<Uennes, des soldats intrépides qui se sont distingués sur les champs de bataille de l'ancieti comme du Nouveau-Monde ; à l'administration et au gouvernement du pays, sous lea deux régimes par lesquels nous avons passé, des hommes publics intègres et désintéressés ; à la vie civile et sociale, des citoyens influents et respectés ; aux foyers de nos plus importantes familles, par de superbes alliances, des épouses et des mères qui ont été l'ornement de leur sexe. A l'Eglise, elle a donné, sinon le nombre, assurément, la qualité, dans ce religieux modèle, le frère Juchereau, premier Jésuite canadien, mort avec la réputation d'un saint ; dans cet autre saint, l'abbé de Rigauville, dont la mémoire est encore en vénération dans notre illustre
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monastère de T Hôpital-Général de Québec. Et, comme couronnement de son œuvre, elle offre à notre admiration, tout un essaim de vierges (plus de vingt) consacrées au Seigneur, dont plusieurs ont été des femmes vraiment extraordinaires, : fleure de grâce, de beauté, d'innocence, que le monde disputait à Dieu, mais, qui, dès -leur première jeunesse, se sont volontairement ensevelies dans le sacrifice et Timmolation di* cloître, à THôtel-Bieu, aux Ursulines, à l'Hôpital-Grénéral de Québec, pour travailler, elles aussi, au développement de la patrie canadienne, par Téducation des enfant», par le soin des malades, des pauvres, des infirmes, des abandonnés, et plus encore par cette puissance suppliante delà prière; qui soutenait le courage et éclairait les efforts de leurs pères, de leurs frères, de leurs amis, restés dans le monde, et voués à la défense de notre sol ou au soin de nos intérêts les plus chers.
Par un beau jour d*é té, j'ai voulu revoir Tendroit même où s'élevait la maison ancestrale des Giflard et des juchereai^ Duchesnay.
Qui ne connaît chez nous le chemin de Beauport, se déroulant au milieu de cette riche campagne, de ces champs fertiles, de ces arbres magnifiques qui offrent h Tœil un paysage enchanteur ? Nous traversons d'abord la rivière des Taupières, qui coule à travers les terrains de l'asile, puis la rivière de Beauport, longtemp3 connue sous le nom de rivière de l'Ours en souvenir d'une aventure de chasse du premier seigneur
Giffard. Dans le lointain nous appercevons " le champ des Dion" ; c'est le célëbre fief do Jean Guy on du Buisson, d^nt l'entêtement proverbial aurait pu en remontrer aux Plaideurs de Bacine. Plus prës de BOUS, s'ouvre le chemin <le l'Enceinte qui longe la palissade élevée pour défendre le bourg du Fargjr, En face, se dresse l'église aux allures de cathédrale. La voilà cette colonie percheroune,si célèbre dans notre histoire,quia fait de Beauport le berceau de la colonisation et de l'agriculture en Canada, le nid d'èclosion des cultivateurSy la terre promise des habitants. (1)
Arrêtons-nous un peu en deçà de l'église, sur cette éminence, en &ce du superbe panorama qui offre à nos regards le fier rocher de Québec, la pointe Lé vis, la silhouette de l'Ile d'Orléans.
Beportons notre esprit aux hommes et aux choses de 1634. Involontairement, les stances mélodieuses du chantre immortel d'Evangéline nous reviennent en mémoire :
. ** This is the fore3t prinieaval "......
C'est bien ici, en efet, que se dreswt la forêt prunitive, entamée par la hache redoutable dos colons venus de France, des cantons du Perche et de la Beauce. Voyez-vous dans la clairière des abattis, au milieu des épis jaunissants de la première moissop, ondulant au-dessus des tronca noircis, géants vaincus et domptés par le fer et par le feu, s'élever la maison de chasse de Robert Giffard, dont le souvenir est resté
(l) l^njamin Sulto, Beauport et Québec, L'Evénement^ Québec, 21 septembre 1898.
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dans les traditions de sa descendance ? Attendez un peu et vous allez la voir faire place au vaste et solide raanoir (1) qui, pendant deux siècles, abritera une race hoapitalifere, vaillante, populaire et respectée. Ne vous eemble-t-il pas revoir les brillants équipages qui, aux jours des grandes réceptîonp, des divertissements de la société la plus raffinée, y amènent de hauts personnages, des femmes élégantes, tout ce que le Canada renferme d'illustrations, tout ce que Québec <ïompte de gens de bonne compagnie ? Mais en tout temps, le mendiant, le voyageur même s'il est inconnu, et le censitaire iBdële et dévoué y reçoivent un accueil tout aussi cordial et bienveillant. Car, nulle part ailleurs, la tenure féodale n'a laissé moins de traces d'amertume et de ferments de révolte contre la puissance et la richesse du seigneur. Et de lui comme de la châtelaine d'antan, il ne reste qu'un agréable souvenir.
Autour du manoir surgissent les maisons rustiques plus tard blanches et coquettes, des colons, hommes de fer, durs au labeur, agriculteurs habiles qui, d'année en année, allongeant leurs sillons, font reculer la forêt sauvage ; à l'appel de leur seigneur, vaillants soldats toujours prêts, qui prodiguent leur sang sur
(1) "A Touesi do IVgliso, sur le penchant d'une colliiie, est une maison seigneuriale^ bâtiment do pierre ancien et irrëgulier, destiné originairement à servir de forteresse aussi bien que de résidence. L'épaisseur et la solidité des murailles, si on pouvait les apercevoir do rintérieur, attireraient Tattcntion. " Bouchetto, Topographie du Canada^ édition de Londres, 1815, page 437. Ce manoir était bâti sur le terrain, où se trouve la carrière dont on extrait la célèbre pierre do Beau port.
tous les points menacés de la patrie, puis reviennent h leurs champs cultivés et entretenus, pendant leur absence, par les vieillards, les femmes et les enfants laissés à la garde du foyer.
C'est icii que de 1634 à 1668, Giffard, médecin du roi, exerça sa profession, en même temps qu'il dirigeait 80H exploitation agricole ; ici,qu'il éleva sa famille, un fils,Joseph, sieur de Fargy, mort sans postérité, une fille qui devint la première religieuse canadienne de l'Hôtel-Dieu de Québec, et deux autres mariées à deux fils de Jean Jucbereau de Maur et qui sont devenues les mëres de la nombreuse descendance des Juchereau Duchesnay. A partir de 1698, les Gift'ard ont été remplacés par les Juchereau Duchesnay, jusqu'au jour où des revers de fortune firent passer en d'autres mains le manoir et la seigneurie.
En 1660, le 16 janvier, par un froid sibérien, un hôte illustre vient s'asseoir à la table hospitalière de Gifiard : c'est monseigneur de Ljival, accompagné de M. de Bernières, et faisant sa tournée pastorale sur la côte de Beaupré. La maison se transforme en temple pour la célébration des saints mystères, car il n'y a pas encore d'église pour les 29 ménages et les 185 âmes de la paroisse naissante.
Comme pendant à ce précieux et intéressant souvenir, il convient de rappeler ici que,cent trente deux ans plus tard, lé manoir de Beau port et la maison ancestra le des Salaberry et du héros de Châteauguay se partageront le privilège de donner des parties de plaisir à
un fils de Roi, joyeux comme un oc«>lier en vacances : le duc de Kent, përe et aïeul de deux souverains d'Angleterre.
Que de fois ces mêmes portes se sont ouvertes pour laisser passer le cortège en liesse qui s'en allait porter au baptême les rejetons de cette race féconde à l'égal de celle des patriarches, ou qui suivait une fiancée radieuse enlevée au foyer paternel par une de ces alliances dont l'éclat venait ajouter un nouveau lustre au blason, et porter dans un autre foyer le renom d'élégance, de beauté, de savoir et de vertus domestiques de mesdemoiselles de Beauport.
D'autres fois c* était pour des scènes touchantes d'adieux : des jeunes filles partant pour le cloître, avec autant de joie que leurs sœurs s'en étaient allées recevoir au pied de l'autel les serments de l'époux de leur choix. Et parmi elles, il y avait des femmes de talents remarquables et de caractère, qui furent les âmes dirigeantes de leurs communautés et y ont laissé une empreinte que l'on reconnaît encore aujourd'hui : — comme la mère Juchereau de Saint-Ignace(Hôtel-Dieu), émule et rivale en sainteté et en génie,de l'iufiomparable mère de l'Incarnation ; — comme ces deux illustres sœurs, les mères Saint- Augustin et de l'Enfant- Jésus (Hôpital-Général de Québec) — comme enfin cette autre mère Saint-Ignace, de l'Hôpital-Général, l'annaliste du Siège de Québec (1760), dont les récits émouvants et dignes de la plume d'un soldat, sont tout imprégnés de vaillance et d'amour de son pays, et
montrent bien qne le courage guerrier était une plante cultivée par les femmes autant que par les hommes à Pombre du toit des Giffard et dc3 Juchereau Duchesnay.
Mais, faut-il s'en étonner, quand on songe que la mère Juchereau de Saint-Igoace, par exe nple, avait été formée par un directeur d^ la trempe du père de Brébeuf, ce héroa de l'apostolat, ce géant du martyre?
A côté de ces astres brillants apparaissent leurs nièces et leurs cousines : Charlotte Juchereau de la Ferté, Marie de Lanzon-Chamy, Marie-Josephte Viennay-Pachot, Ix>uise*Françoi8e des Bergères de Bigauville, mesdemoiselles Aubert de la Chesnaye, Le Gardeor de Tilly, Berthier de Villcmur, Doneau de Muy, de Léry, Le Gardenr de Beauvais, Damours de Louvîèree, de Qàapé, de Salaberry, Damours de Clignaiicour, et plusieurs autres, douces et rayonnantes étoiles qui passent dans leurs couvents, y. laissant le souvenir deleors qualités aimables et le parfum de leurs vertus.
Ces lignes ont été écrites au sortir d'une touchante cérémuiite au monastère des Ursulines de Québec, dane leur église magnifiquement restaurée et qui est comme .un xicfae écrin enchâssant de patriotiques et précieux souvenirs. Le 29 août 1903, il y avait prise de voile. Les deux jeunes aspirantes étaient héritières, l'une du nom illustre de Taschereau,rautre des noms de
Juchereau Duchesnay et de Salaberry,unie9 ensemble dans une mênae immolation courageuse, comme leurs ancêtres l'avaient été, dans plus d'une page gloiîeuse de notre histoire. Pourquoi ne pas voir dans ce vivant et perpétuel holocauste qui fait descendre d'en haut la protection céleste sur les hommes de leur famille que le devoir appelle sur les champs de bataille ou retient dans les combats non moins périlleux de la vie, le secret de cette foi profonde à laquelle tous ont été fidèles. Sans doute comme tous les humains, ils ont payé tribut à la faiblesse de la nature, mais de tous, on peut dire que, des nombreuses victoires qu'ils ont remportées, la plus précieuse, à leurs yeux, c'est le triomphe de leur foi. En eftet, tous ont été croyants, et leur vie se commence et se termine à réglise,entre le jour de leur baptêms et celui des funèbres et dernières prières.
En regard de ces gracieuses fgures de femme?, ornées de tous les attraits, de toutes les vertus de leur sexe, voyez donc le cortège imposant des hommes sortis, eux aussi, du manoir de B^auport.
Nous avons déjà fait connaissance avec Noël Juchereau des Châtelets, Jean Juchereau de Maur et Robert Giffard, les pionniers de cette race distinguée dans la Nouvelle-France. Ajoutons ici que tout l'honneur de la naissance nouvelle de la colonie de Québec en 1632, dont parle M. Laverdière, revient à la Compagnie de&
Cent Associes, fondée par Richelieu qui s'en constitue le protecteur et le chef. C'est elle qui se charge de la partie matérielle de l'entreprise et fait choix de Champlain comme gouverneur, personnifiant l'autorité royale, tandis que Noël Juohereau desChâtelets représente la Cie des Habitants, c'est-à-dire, le groupe mercantile de la Compagnie des Cent Associés, qui paie les appoi ntements de Champlain, lui procure les vivres, entretient les garnisons et fournît toutes les munitions de guerre ; le surplus de recettes, ces dépetfses payées, allant à la Compagnie des Cent Associés de France. On conçoit l'importance de la position de Noël Juchereau vis-à-vis de Champlain, et l'on s'explique le rang élevé qu'il occupe dans la colonie, toutes les fois que pon nom revient dans nos annales. Il partage avec Robert Giffard l'honneur d'être marguillier dans la première organisation de fabrique dont il soit fait mention à Québec. Giffard s'unit à Jean Juchereau de Maur pour attirer l'émigration à Beauport. Et c'est ainsi que ces trois noms sont inscrits au tableau d'honneur des pionniers de notre pays, avec Hébert et Couillard, avec Champlain leur chef universellement reconnu comme le fondateur et le përe de la Nouvelle- France.
Robert Giffard et Jean Juchereau s'établissent solidement à Beauport et resserrent leur alliance par le mariage de deux filles de Giflard avec deux fils de Jean Juchereau de Maur. Chose singulière, l'aîné des fils de Jean Juchereau de Maur, père lui-même de