FEU L’HON. M. DUPRÉ
Un troisième nom s’est ajouté en fin de semaine à la liste des victimes de l’accident de Maskinongé. On sait que ce déraillement avait déjà coûté la vie à deux employés de la compagnie, deux hommes de longs et fidèles services. Nous avons maintenant à déplorer la fin de l’hon. Maurice Dupré, ancien solliciteur général du Canada, qui était au nombre des quelques quarante blessés et dont l’état a empiré soudainement après une certaine amélioration.
C’est un autre Canadien de marque qui disparaît, à la suite d’un accident de voyage où plusieurs autres personnes en vue de la province ont subi des blessures plus ou moins graves, notamment l’hon. juge Rives Hall de la Cour d’appel, qui, on l’assure, est heureusement en voie de guérison. La mort de M. Dupré n’aura pas manqué de susciter de vifs regrets à travers le pays et plus particulièrement dans les n)ilieux professionnels ou politiques, le double domaine où il a exercé son activité et acquis sa réputation.
Notre distingué compatriote était dans la force de l’âge et l’on peut dire que les succès qu’il avait remportés jusqu’ici étaient seulement comme une indication des services qu’il aurait pu rendre à son pays, aux diverses entreprises et aux oeuvres nationales. En effet, malgré son court passage au
Parlement, M. Dupré avait pu néanmoins remplir de hautes fonctions où avaient brillé ses rares qualités d’initiative, de jugement et de travail.
Par sa formation universitaire et juridique, Tancien solliciteur général du Dominion était en , mesure de jouer le rôle d’agent de liaison entre les deux principaux groupes ethniques du pays et même avec nos voisins de la grande République puisqu’il avait épousé une Américaine. On s’explique alors pourquoi, à Ottawa, à Genève, sa collaboration était si utile. Et ceux qui ont vu M. Dupré à l’oeuvre savent qu’il ne rechignait pas à la tâche et donnait à chaque affaire le meilleur de lui-même, comme si c’eût été chaque fois la plus importante.
Saluons avec respect la dépouille de notre compatriote parti dans des circonstances si tragiques. La famille Dupré voudra bien accepter l’assurance de notre vive sympathie dans son deuil aussi cruel que soudain {La Presse, Montréal, 6 octobre 1941).
MAURICE DUPRÉ
I.a nouvelle de la mort de M. Maurice Dupré, survenue à la suite de blessures reçues lors de l’accident ferroviaire de Maskinongé, a profondément affecté ceux qui ont connu l’ancien solliciteur général du Canada. M. Dupré appartenait à cette catégorie d’hommes privilégiés qui peuvent avoir des adversaires mais pas un seul ennemi. Ceux-là mêmes qui l’ont combattu au cours de luttes électorales ou encore sur le plan plus élevé des grandes questions de politique impériale et canadienne ont toujours respecté en lui l’homme intègre, loyal, courtois, qui avait un sens aigu de sa dignité et de celle de ses contradicteurs. Il était permis de différer d’opinion avec lui, il ne l’était jamais de douter de ses intentions, de sa bonne volonté, de son désintéressement. Il mettait d’ailleurs tant de bonhomie et de délicatesse à discuter les questions du jour qu’on ne pouvait jamais en éprouver le moindre ressentiment.
Dans les notes biographiques publiées sur son compte à l’occasion de sa mort, on a surtout insisté sur le rôle politique qu’il joua pendant les cinq années du régime Bennett. Arrivé à Ottawa encore jeune, il se vit octroyer non pas un porte-feuille de premier rang, mais un poste qui lui a tout de même fourni l’occasion de se distinguer. A cause de ses fortes études, de sa maîtrise de la langue anglaise, et de son habitude du monde, M. Bennett l’invita à l’accompagner à la fameuse conférence impériale de 1930 où l’on compléta l’étude du Statut de Westminster et amorça la discussion des problèmes économiques qui devaient nécessiter la tenue de la conférence de 1932 à Ottawa. Plus tard, M. Dupré représenta le Canada à Genève. Dans ces diverses occasions, il a toujours fait honneur à ses compatriotes.
Son rôle quotidien de ministre à Ottawa est beaucoup moins connu. A cause des longues absences de M. Hugh Guthrie, M. Maurice Dupré a dû agir à titre de ministre de la Justice. Il apportait, dans l’accomplissement de ces hautes fonctions, une conscience méticuleuse et insatisfaite qui en disait long sur l’idée qu’il se faisait de son devoir. Ministre d’une vaste région électorale, sa tâche ministérielle était particulièrement lourde à cause du labeur excessif occasionné par le patronage, travail dont il se plaignait avec raison, mais qu’il accomplissait dans l’espoir de rendre service. Plus d’une fois il lui arriva d’accepte^ la responsabilité de certaines nominations, alors qu’elle eût dû retomber sur d’autres épaules. Le solliciteur général avait parfois un sourire désabusé, et pour cause.
Il prit des attitudes qui lui eussent mérité des félicitations publiques, s’il eût été alors possible de révéler à la presse des faits qui devaient, pour un temps du moins, rester du domaine confidentiel. Ainsi, on lui doit d’avoir écarté le rapport recommandant la centralisation de l’administration des ports canadiens. M. Dupré se trouvait alors ministre intérimaire de la Marine. Chargé par le premier ministre d’étudier le document et de faire rapport au cabinet, M. Dupré écarta le projet ; et M.
Bennett, qui savait céder, au besoin, bien que ce ne fût dans son tempérament, n’osa insister davantage. La centralisation de l’administration des ports fut l’un des premiers gestes du régime qui succéda à celui de M. Bennett. Ces faits méritent qu’on les publie aujourd’hui.
Chose rare pour un homme politique de la province de Québec, M. Maurice Dupré voulut se renseigner sur le problème franco-ontarien. Il savait qu’il y avait là matière à griefs aussi nombreux que légitimes. Il fit ce que, à notre connaissance, aucun autre ministre québécois n’a accompli depuis une douzaine d’années. Un soir il convoqua chez lui les chefs de la résistance franco-ontarienne : conservateurs, libéraux, instituteurs et journalistes. Ce geste révélait le désir de comprendre et d’être utile. Des ministres de langue française s’imaginent trop facilement ne représenter que des régions électorales. Dans un pays comme le nôtre, quand un Canadien français devient membre du cabinet fédéral, il acquiert des responsabilités nationales qui dépassent les cadres de l’organisation électorale. Il représente, qu’il le veuille ou non, de par la force des choses, tous ses compatriotes, à quelque province qu’ils appartiennent.
M. Maurice Dupré fut profondément malheureux sur la fin du régime Bennett, à tel point que l’on crut qu’il n’avait pas la vocation du politicien. On a pu dire de lui : “Mordu par le doute sur la plupart des questions en jeu,, souffrant des déceptions qui lui sont venues des hommes et des événements, M. Dupré est le plus malheureux des ministre et aussi le plus sympathique : car il a du coeur, l’amitié franche ; il ne consent pas aux petitesses que d’autres n’hésitent pas à employer pour arriver à leurs fins”. Ceux qui le comprenaient et l’estimaient l’ont soutenu et encouragé, non pas toujours sur le plan politique, mais personnellement, car ils appréciaient en lui de belles qualités de coeur et d’esprit. Après la défaite de 1935, qu’il accueillit avec dignité, ces mêmes encouragements l’ont soutenu et lui ont permis de regarder la politique en face et sans amertume.
Tl avait le coeur bon, l’esprit large, l’amitié délicate et fidèle. Nous tenons à lui en rendre le témoignage sur sa tombe (Léopold Richer, Le Devoir, Montréal, 6 octobre 1941).