‹ La famille Le Compte DupréChapitre 83 sur 88 · BILLET DE L’ONCLE GASPARD, MAURICE DUPRÉ · texte numérisé non relu

BILLET DE L’ONCLE GASPARD, MAURICE DUPRÉ

La dernière foi que je rencontrai Maurice Dupré, il me parla de Louis Francoeur. Cette mort l’avait bouleversé Comme nous tous, il éprouvait pour le talent, l’érudition, le jugement de Francoeur un sentiment d’admiration presque sans bornes. Se pouvait-il que dans le stupide accident du lac Guidon, se fût éteinte l’une des pensées les plus clairvoyantes du Canada français? Ensemble nous évoquâmes les péripéties du drame affreux dans lequel la camarde s’était complu à frapper une élite. La stupéfiante nouvelle, annoncée en fin de soirée aux radiophiles, l’avait tenu éveillé jusqu’au

matin. Enfin, pendant trois jours, il s’était raccroché, comme nous tous encore, au fol espoir que repoussait l’implacable diagnostic. “Avec ses blessures, notre ami était bel et bien condamné ; pourtant, nous gardions l’absolue certitude que Francoeur sortirait de là vivant.”

A peine quatre mois se sont-ils écoulés et j’ai l’impression de me retrouver devant les mêmes feuillets où, le premier dimanche de juin, ma plume s’essayait à exprimer une douleur commune. Mais le premier dimanche d’octobre, c’est à Maurice Dupré, disparu dans des circonstances presque identiques (heure, date, surprise brutale de l’attaque, haute qualité de ses compagnons d’infortune, et cette lente agonie, pendant laquelle nous ne voulions pas, nous ne pouvions pas céder à la désespérance) qu’il me faut rendre les suprêmes devoirs.

Francoeur, Dupré! Il ne s’agit pas d’établir un parallèle entre deux hommes dont les carrières furent si différentes. Le premier dresse lui-même, à sa taille, la tribune qui lui servira à haranguer un auditoire chaque jour plus attentif et plus nombreux, Qu’il ait jamais fait de politique, ses adversaires feignent de l’avoir oublié, ce qui ne les empêche de porter la marque des coups qu’il leur asséna. Francoeur sest préparé à ce rôle par toute une vie d’étude. De nature plutôt bohème, sa curiosité intellectuelle l’attire vers les domaines inexplorés (et l’on conviendra qu’ils sont nombreux chez nous!). Le journalisme de combat complète sa formation.

Dupré lui, s’est tourné, dès son enfance studieuse et disciplinée (au collège de Lévis, MM. les chanoines Marcoux et Lachance ne parlaient jamais qu’avec émotion de cet élève modèle) vers le Barreau. Qu’y aurait-il ensuite? Sans doute la magistrature. Et de fait, entré dans la vie publique, devenu Solliciteur Général du Canada, il ne tenait qu’à lui de réaliser son ambition et de monter sur le Banc en 1935, s’il ne lui avait paru plus courageux, comme à son ami, associé et condisciple d’Oxford, Onésime Gagnon, de rester à côté de son chef à l’heure de la reddition des comptes. La tri-

bune qu’il emprunte n’est donc pas improvisée. C’est celle qui se dresse, depuis que le monde est monde, entre le Capitole et la Roche Tarpéienne. On y accède, porté par la vague populaire ; on en redescend, hué par la même foule qui, la veille, encensait son député ou son ministre. Quand Maurice Dupré dut payer l’inévitable tribut, ce fut du moins après une lutte serrée où l’adversaire se sentait un peu confus d’avoir eu à combattre un pareil gentilhomme.

Ce qui l’avait poussé vers la politique? D’abord, l’atavisme. Son grand-père maternel, l’honorable J.-G. Blanchet, ne fut-il pas tour à tour président des Communes et de l’Assemblée Législative? Tandis que son père, M. H. -Edmond Dupré, ancien maire de Lévis, ancien président de la Chambre de Commerce de Québec, l’un des hommes d’affaires les plus distingués de sa génération, était lui aussi de la trempe dont on fait les hommes de gouvernement. Au collège, à l’université Laval, Maurice ne manque donc pas l’occasion de développer ses dons oratoires. Mais il faut toujours un but à son action. Et c’est ainsi qu’il y a une trentaine d’années l’A.C.J.C., encore dans les langes, n’a pas d’éveilleur plus ardent.

Après le stage d’Oxford, la vie professionnelle se déroule, active, sérieuse, probe. Le jeune avocat ne compte plus les amis attirés par son urbanité. Le club Canadien, le club de la Garnison ont été fiers de le placer à leur tête. Maurice Dupré s’absente quelquefois pour aller plaider devant le Conseil Privé. Le parti conservateur a son appui et lui ’ offre des candidatures qu’il refuse.

En 1925, dans Kamouraska, il rompt ses premières lances. Kamouraska a été le fief des Chapais et s’il est, dans la province, un homme à qui Dupré a voué, dès le jeune âge, une admiration qui se transformera en culte, c’est bien le vénérable doyen de notre Conseil Législatif. Remporter Kamouraska, occuper à Ottawa le siège de l’honorable Jean-Charles Chapais, un des Pères de la Confédération, cette ambition est-elle trop haute? Les braves gens de la division ne croient pas devoir re-

tirer leur allégeance aux libéraux, mais le duel Dupré-Bouchard leur procure des minutes d’émotion intense. On se retrouve en gentilhommerie.

Cinq ans plus tard, R.-B. Bennett mène l’armée conservatrice à la victoire attendue depuis 1921. ^Maurice Dupré a voulu tenter la fortune dans une division ouvrière. Quel accueil fera Saint-Sauveur à l'ancien élève d'Oxford, dont les amis se recrutent presque exclusivement — c'est ce que soutient l'adversaire — dans les rangs du Barreau, à Murray Bay, au Garrison Club? Quand il part en campagne, ciceroné par l’échevin Pierre Bertrand, et quand tous deux sont rencontrés, quelque part à Québec-Ouest, armés chacun d’un brûle-gueule de plâtre, le scandale atteint son paroxysme. Que celui qui n’a jamais sacriné à la démagogie leur jette sa pipe de blé d’Inde. Mais Dupré ne s’attarde guère à pratiquer l'électoralisme. Il a devant lui une population trop intelligente qui ne demande qu’à se chauffer du meilleur bois, peu importe que celuici ait été façonné à Oxford. L’ouvrier anglais agitil autrement, qui se confie presque toujours à d’éminents diplômés : Mac Donald, Snowden, aujourdhui Beven? Cette morgue qu’on lui a si gratuitement prêtée, il est bien évident que le candidat de Saint-Sauveur en est complètement dépourvu. La main qu’il tend en période électorale, M. le député, M. le ministre ne la retirera jamais. Il faudra pour cela le froid glacial de la mort. Si j’en ai vu (même après qu’il fut retourné à l'exercice de sa profession), de braves gens, d’ancien électeurs qui faisaient queue à sor bureau. Et, lui, les recevait avec la même cordialité que si la défaite n’était pas d’hier.

Me permettra-t-on d’ouvrir la porte à des souvenirs personnels? Pendant l'été de 1936, nous étions quelques journalistes en disponibilité. L’honorable Maurice Dupré avait acheté, peu de temps auparavant. l’Imprimerie Frontenac qui éditait "‘Le Journal”, hebdomadaire fondé en 1931 par Louis Francoeur. Quand l’un d’entre nous lui proposa de faire du “Journal” un des plus grands quotidiens du Canada, je n'assistais pas à rentre\*ue. Je n’ai

donc pas à définir ici le sourire qui dut accueillir une proposition jugée saugrenue par son auteur même. Car celui-ci, je vous prie de le croire, s’y connaissait en journalisme et en impressions. A ma grande surprise, il fut donné suite au téméraire projet. Quelques jours plus tard, j’étais convoqué au bureau de l’ancien Solliciteur Général. Dans l’intervalle, pas un bailleur de fonds n’avait montré patte blanche. “Voici ce dont je dispose”, dit le propriétaire de l’Imprimerie Frontenac. Il fallait être affamé, comme nous l’étions depuis près d’un mois, pour assumer le risque d’une publication qui pouvait se prolonger deux ou trois semaines tout au plus. Maurice Dupré carressait depuis longtemps le projet de doter son parti d’un quotidien. Mais, en ce moment, les conservateurs ne détenaient le pouvoir ni à Québec ni à Ottawa. S’il se jeta quand même, tête baissée, dans la fournaise, ce fut, j’en ai la conviction, moins par intérêt personnel (son intérêt, en effet, lui commandait plutôt d’attendre) que par amitié pour nous qui nous en remettions à sa décision.

Et le “Journal” (quotidien) naquit dans une cave. Du moins est-ce dans une cave qu’on l’imprima jusqu’au moment de sa fusion avec r“Evénement”. Le premier mois, deux linotypes, l’une pour composer les annonces, l’autres les dépêches, les nouvelles locales, sportives, les rapports de Bourse, sans compter les éditoriaux avec accompagnement obligato (Dupré y tenait) d’un billet de l’Oncle Gaspard. La nuit n’y suffisait pas et la journée du 'lendemain était fort avancée que la presse ne “marchait” pas encore. Alors le gérant, Bona Arsenault, de faire les cent pas dans son bureau. Et le propriétaire de l’Imprimerie Frontenac de nous téléphoner que r“xA.ction Catholique” et le “Soleil” du midi étaient déjà sur la rue, pendant que le “Journal” refusait aveuglement de paraître. “Malheur! nous allons perdre nos premiers abonnés.”

Il ne nous rendait pas souvent visite, de peur, disait-il, de nous “décourager”. Mais, à toute minute, le téléphone sonnait et Dupré me remettait en mémoire l’engagement solennellement conclu:

‘'Jamais d'attaques pversonnelies dans le “Jouraal": l'adversaire a droit à un compte-rendu de ses assemblées: nous avons le devoir de le combattre en éditorial, mais pas de coups en bas de îa ceinture.”

Ouand, cinq jours plus tard, nous fut signifiée la première action en libelle, vous pouvez croire que l'article ne lui a\'ait pas été soumis; à moi non plus, d'ailleurs.

Le “Journal” grandit, il grandit même trop vite, ce qui effra\ait son propriétaire, ses directeurs, d'autres aussi. Le parti conservateur possédait enfin son organe ; du moins, il aurait pu mettre à profit les sacrifices de Maurice Dupré. Ce fut une cruelle épreuve pour ce dernier de renoncer à un rêve qu'il caressait depuis ses années de collège et d'université. Il ne s'en consola pas.

Et voilà, trop brièvement esquissée, la carrière d'un homme politique qui n'eut jamais d'ennemis. Devant son cercueil, les adversaires se recueillent aussi pieusement que les partisans. C'est un hommage dont les précédents sont rarissimes. Qu'il aide à supporter son immense deuil à la famille, si sympathique elle aussi, de l'honorable Maurice Dupré L'Oncle Gaspard, L'Action Cathoüq^M, 6 octobre 1941».

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