L’HONORABLE MAURICE DUPRÉ
L’honorable Maurice Dupré est mort.
C’est pour avoir voulu remplir tous ses devoirs envers un ami qu’il a eu une fin aussi tragique.
Mardi dernier, il assistait à des obsèques à Montréal. Après la cérémonie funèbre, deux de ses concitoyens qui l’avaient accompagné dans le cortège lui proposèrent de revenir immédiatement en auto :
— “Merci, dit M. Dupré, mais il me semble que je dois aller jusqu’au cimetière. Je retournerai en chemin de fer”.
Quelques heures plus tard, la tragédie se déroulait.
Et voilà pourquoi, mardi prochain, nous irons jusqu’au cimetière conduire à son dernier repos
cet ami fidèle, qui, dans toute son existence, ne voulut jamais faillir à aucun devoir.
Comme la vie est triste !
Maurice Dupré avait de bien belles qualités. Au collège, à Tuniversité, au Barreau, dans la vie publique, tout le monde Testimait.
Il était affable; il était généreux; il était chic.
Une de ses plus grandes satisfactions, c’était de rendre le bien pour le mal.
Il devait cela à sa belle éducation de famille, sans doute ; son père était un grand seigneur mais il était naturellement bon.
Il n’était pas fanatique. Il avait compris que le fanatisme peut perdre un homme comme il a perdu et perdra encore des peuples. Y a-t-il quelque chose de plus laid, en effet, que le sentiment d’un individu, pauvre ou riche, faible ou puissant, qui croit que tous ceux qui ne pensent pas comme lui sont dans l’erreur?
Cette absence de fanatisme chez Maurice Dupré lui avait créé de belles et solides amitiés. Ses adversaires l’estimaient autant — sinon plus — que ses amis politiques.
Tous les hommes ne sont pas dignes d’un pareil hommage. Pourquoi ne pas le rendre à celui qui l’a tant mérité?
L’ascension de Maurice Dupré, en 1930, de son étude d’avocat du pied de la côte de la Montagne au conseil privé du Canada fut si rapide que l’on crut qu’il délaisserait bientôt le tumulte de la politique pour l’atmosphère sereine de la magistrature ou du sénat. Il assura de confortables fauteuils de juges ou de sénateurs à bon nombre de ses amis mais il resta dans la lutte. Des trois ministres canadiens-franqais du cabinet Bennett, il fut le seul, en 1935, à faire face à l’opinion publique.
A Ottawa, loyalement secondé par son collègue et ami. Thon. Onésime Gagnon, à Londres, au milieu des plus grands hommes d’Etat de l’empire britannique, à Genève, parmi la fine fleur de la diplomatie mondiale, il fit toujours honneur à sa province, à ses compatriotes.
En 1935, lorsque la victoire changea de camp.
il revint à Québec. Il n’avait plus de faveurs à dispenser mais le nombre de ses amis personnels avait grandi.
Les douceurs du pouvoir ne l’avaient pas changé. Il n’avais blessé personne dans la vie publique. Il était toujours resté un parfait gentilhomme. Il ne cessa jamais de l’être.
Après l’accident de mardi dernier, notre concitoyen M. J. -Gordon Ross, qui était sur le même convoi et s’en est heureusement échappé, courut vers M. Dupré pour lui porter secours. Blessé à mort, il ne fit entendre aucune plainte, s’informa avec inquiétude du sort de ses compagnons de voyage et pria M. Ross d’aller secourir les autres. Brave coeur.
L’honorable Maurice Dupré est mort.
Il ne verra pas l’issue du grand drame qui se déroule dans l’univers. Il souhaitait ardemment la victoire du Canada dans cette guerre. Il regrettait de ne pouvoir servir son pays, au premier rang, avec ceux qui le gouvernent ou se battent pour lui.
Son souvenir sera cher à tous ceux qui l’ont connu et qui partagent en ce moment l’immense chagrin de sa famille, de ses associés, de ses amis. (Edmond Chassé, U Evénement- J (nirnal, Québec, 6 octobre 1941).